Le problème des similitudes familiales : famille et personnalité - article ; n°2 ; vol.76, pg 597-612

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1976 - Volume 76 - Numéro 2 - Pages 597-612
Résumé
L'étude n'est pas des similitudes capricieuses, explicables en termes d'imitation ou génétiquement, mais de la similarisation systématique des personnalités dans ce groupe naturel constitué sans choix personnel et caractérisé par la longueur et l'intimité des interactions. Les recherches de similitude des traits de personnalité ont reçu un bilan finalement négatif, avec des résultats variables et contradictoires. Par contre, deux résultats positifs se dégagent : une similitude familiale d'intensité affective, chaque famille possédant un indice global d'intensité familiale spécifique, exprimable dans des modes différents selon les membres de la famille ; une similitude familiale du domaine de l'imaginaire (ou de la fantasmatique ?), portant sur la relation au monde, animé et inanimé.
Summary
The review does not cover variable similarities that may be explained by imitation or genetics, but systematic similarities of personality in the family, a natural group without personal choice of membership and characterized by long and close interactions. In generai, studies concerning similarity of personality traits have not achieved definitive results. But two valuable conclusions have emerged : firstly, a significant familial similarity of affective intensity whose expression varies with the different personalities of the family members ; and secondly, a familial similarity of Imaginative (or phantasmatic ?) themes about the living and non-living worlds.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
Lecture(s) : 30
Nombre de pages : 17
Voir plus Voir moins

Y. Castellan
Le problème des similitudes familiales : famille et personnalité
In: L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp. 597-612.
Résumé
L'étude n'est pas des similitudes capricieuses, explicables en termes d'imitation ou génétiquement, mais de la similarisation
systématique des personnalités dans ce groupe naturel constitué sans choix personnel et caractérisé par la longueur et l'intimité
des interactions. Les recherches de similitude des traits de personnalité ont reçu un bilan finalement négatif, avec des résultats
variables et contradictoires. Par contre, deux résultats positifs se dégagent : une similitude familiale d'intensité affective, chaque
famille possédant un indice global d'intensité familiale spécifique, exprimable dans des modes différents selon les membres de la
famille ; une similitude familiale du domaine de l'imaginaire (ou de la fantasmatique ?), portant sur la relation au monde, animé et
inanimé.
Abstract
Summary
The review does not cover variable similarities that may be explained by imitation or genetics, but systematic similarities of
personality in the family, a natural group without personal choice of membership and characterized by long and close
interactions. In generai, studies concerning similarity of personality traits have not achieved definitive results. But two valuable
conclusions have emerged : firstly, a significant familial similarity of affective intensity whose expression varies with the different
personalities of the family members ; and secondly, a familial similarity of Imaginative (or phantasmatic ?) themes about the living
and non-living worlds.
Citer ce document / Cite this document :
Castellan Y. Le problème des similitudes familiales : famille et personnalité. In: L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp.
597-612.
doi : 10.3406/psy.1976.28163
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1976_num_76_2_28163Année psychol.
1976, 76, 597-612
LE PROBLÈME
DES SIMILITUDES FAMILIALES :
FAMILLE ET PERSONNALITÉ1
par Yvonne Castellan2
Maître de Conférences, Université de Paris XIII
SUMMARY
The review does not cover variable similarities that may be explained
by imitation or genetics, but systematic of personality in the
family, a natural group without personal choice of membership and
characterized by long and close interactions. In general, studies concerning
similarity of personality traits have not achieved definitive results. But
two valuable conclusions have emerged : firstly, a significant familial of affective intensity whose expression varies with the different
personalities of the family members ; and secondly, a familial similarity
of imaginative (or phantasmatic ?) themes about the living and non
living worlds.
De tous temps se sont révélées des ressemblances à l'intérieur des
familles, de façon frappante mais capricieuse dans une même famille
et d'une famille à l'autre, ce qui a posé le double problème du « comment »
et du « pourquoi ». On a cherché le « comment » à travers les différents
types de relations familiales et les différents aspects de la vie psycholog
ique. Dès le début du xxe siècle avec Galton, sur le terrain intellectuel,
et sur ce même terrain jusqu'à nos jours entre parents et enfants, entre
frères et sœurs, entre jumeaux et non-jumeaux (revue de question,
M. Reuchlin, 1973 et 1976). Dès le début du siècle aussi à l'intérieur
du couple, aussi bien sur le terrain intellectuel que sur celui des traits
de caractère (revue de question, J. Maisonneuve, 1966). On a cherché
le « pourquoi » dans une communauté biologique du stock génétique,
variable à l'heure actuelle assez bien contrôlée, qui possède l'avantage
de donner une loi au caprice : mais elle est plus difficile à admettre et à
préciser dans le domaine des conduites et des traits de personnalité
1. N.D.L.R. : Nous signalons aux lecteurs que Mme Castellan est l'auteur
d'une thèse récente : Personnalité et relations inter personnelles au sein d'un
groupe naturel.
2. Pour demander des tirés à part de cet article, écrire à Mme Y. Castellan,
24, avenue Perrichont, 75016 Paris. 598 REVUES CRITIQUES
que dans le domaine des caractéristiques physiques ou des aptitudes.
On a aussi tenté de répondre au « pourquoi » en termes d'imitation, ou
d'apprentissage, qui jouent certainement un rôle : mais alors on a perdu
la loi générale du caprice, les variables de l'environnement étant en
nombre infini. Ces différentes approches ont appartenu souvent à la
méthode différentielle, et la famille en tant que scène unique d'un théâtre
psychologique s'estompait au profit du cas individuel. C'est cette scène
unique que l'on va tenter d'explorer aujourd'hui, et dans le domaine
des traits de personnalité, grâce au double progrès de la psychologie
générale et de la psychologie sociale dans les dix ou quinze dernières
années. Le progrès est venu de l'approfondissement de la réflexion sur
les méthodes d'investigation : les grands tests par exemple ne sont plus
des techniques destinées à détecter des signes cliniques ou des traits
massifs mais des instruments destinés à éveiller une dynamique, éprou
vée, de la personnalité. Le progrès est venu d'une meilleure connaissance
de la dynamique des groupes, de l'affectivité dans les groupes et de la
fantasmatique des groupes. Le progrès est venu enfin de raffinement des
procédés mathématiques de traitement des résultats, à travers des
analyses de variance de plus en plus élaborées, ou d'analyses factorielles
telles que l'analyse en composantes principales ou l'analyse factorielle
des correspondances, pour ne citer que celles-là.
Alors, comme le dit Gerald Handel en 1965, « de familles
complètes est maintenant un champ d'études psychologiques. L'impor
tance de ce champ est révélée par le sentiment croissant qu'un modèle
simple de relations cause-effet dans le rapport parent-enfant ne répond
pas aux problèmes de la psychologie et de la pathologie — pas plus que
de la psychologie de la personnalité et de la psychologie sociale ».
Variété des approches, variété des problèmes posés et dispersion des
résultats, tel est le bilan dix ans après. Et surtout, rareté relative des
études scientifiques au sens strict, y compris dans le domaine de la
pathologie, obscurci plus qu'éclairé par une nuée d'études parcellaires.
Il faut poser trois questions :
— Quels sont les écueils qui rendent difficile l'accès scientifique de la
famille ?
— Quel bilan peut-on dresser à travers les quinze dernières années ?
— Quelles seraient les grandes directions de l'avenir ?
DIFFICULTÉS MÉTHODOLOGIQUES
DE L'ÉTUDE DE LA FAMILLE
DE QUELLE FAMILLE PARLER ?
Sa définition est très souple. Elle peut désigner, du plus vaste au
moins vaste, l'ensemble des individus liés par une parenté quelconque,
ou l'ensemble des individus portant le même patronyme, fussent-ils Y. CASTELLAN 599
géographiquement dispersés. Ou encore le groupe des individus unis
par un lien de parenté et vivant ensemble dans une communauté de
services. Ou la famille nucléaire stricte, composée des parents géniteurs
et de leurs enfants non adultes. Mais on ne peut s'en tirer en posant au
départ une définition rigoureuse qui risquerait de masquer une partie
des phénomènes. Si la caractéristique de la famille en tant que groupe
porte sur la longueur, la continuité, l'intimité et la multiplicité des
interactions, peu de choses peuvent distinguer, dans les cas d'espèce, la
troisième de la quatrième forme. D'ailleurs, comme l'ont montré les
travaux de M. B. Sussman (1962), la famille ample joue un rôle dans la
famille nucléaire. Les déplacements de celle-ci à l'intérieur des Etats-
Unis, par exemple, ne sont pas l'effet des seules variables économiques,
mais aussi de la présence d'une parenté plus large, grands-parents,
oncles, cousins, qui peut fournir de l'aide. Si, dans un souci de précision,
on adopte pour champ d'étude la famille nucléaire « parce que, à l'inté
rieur de ses frontières matérielles, la maison, les membres de la famille
développent des relations longuement suivies, relativement plus intenses
et plus pleines de significations qu'avec toute autre personne de l'exté
rieur » (G. Handel, op. cit.), on peut être certain de négliger une partie
des interactions avec un groupe plus large.
QU'OBSERVE-T-ON ?
C'est la question de la distance du trait de conduite au trait de per
sonnalité, qui déborde le cadre des études familiales mais qui s'inscrit
cependant dans ce cadre de façon majeure étant donné la longueur des
interactions et la fidélité des conduites, qui logiquement en découle. C'est
le problème méthodologique du niveau de saisie des phénomènes psychol
ogiques. De nombreux inventaires ou grilles d'observation individuels
portant sur les attitudes et les conduites, et qui se nomment générale
ment inventaires de personnalité, font voisiner des questions portant
par exemple sur le goût pour les réunions amicales ou pour les prome
nades à la campagne et des questions portant sur l'émotivité ou le
contrôle affectif. De toute évidence, bien des variables événementielles,
mésologiques, éphémères, peuvent intervenir dans un choix de loisir
— alors que l'émotivité ou le contrôle affectif touchent à des variables
thymiques d'une tout autre constance et d'une tout autre profondeur.
On pourrait admettre que certains tests projectifs explorent au plus
profond : mais selon leurs propres spécialistes, le test de Rorschach,
le T.A.T. de Murray ou le test du Village induisent une oscillation cons
tante des réponses du sujet entre une orientation projective et une
orientation d'adaptation aux exigences extérieures, qu'il
faut contrôler constamment. Même une définition aussi élaborée que
celle de Mac Clelland (1963) — « Un trait est une tendance acquise par
un individu à réagir comme il a réagi avec plus ou moins de succès dans 600 REVUES CRITIQUES
le passé à des situations semblables, quand il est semblablement
motivé » — laisse intact le problème des toutes premières acquisitions
réactionnelles qui s'inscrivent dans le psychisme comme des mécanismes
de défense, et des réponses acquises plus tardivement, moins rigoureu
sement inscrites et éventuellement beaucoup plus éphémères.
A QUEL MODÈLE SE RÉFÈRE-T-ON ?
En psychologie du comportement, un modèle clair cause-effet
évoque un schéma d'apprentissage ; mais une grande partie des obser
vateurs de la famille se réfère à un schéma réactionnel dynamique,
de type psychanalytique. Même pour une behavioriste telle Eleanor
Maccoby (1961), pour laquelle le processus de transmission familiale
des traits ne peut relever que d'un schéma de conditionnement, le facteur
essentiel de cet apprentissage, le renforcement, est très difficile à saisir
dans la relation parents-enfants. Les chercheurs ont tenté d'isoler :
sur le mode du renforcement négatif, l'agressivité, la coercition ; sur le
mode du positif, la disponibilité, l'attention, la chaleur
affective, la permissivité, sans résultat net. Il n'y a guère de doute que
le schéma psychanalytique et le schéma de conditionnement intervien
nent concurremment, mais selon des lois de partage que la psychologie
est encore loin d'avoir tirées au clair.
OÙ ÉTUDIER LA FAMILLE ?
Sur le terrain et en situation, c'est-à-dire dans des conditions d'appro
che délicates et dans les pires conditions expérimentales. C'est probable
ment ce qui explique l'incertitude des résultats d'une recherche à l'autre.
Comme le disait John Haley en 1962, l'essentiel de la vie familiale,
ses buts, ses centres d'intérêt, se situent radicalement hors du champ
du laboratoire.
QUI ÉTUDIER DANS LA FAMILLE ?
A la source de la famille, la dyade parentale. Les recherches s'adres
sent, sans toujours la précision souhaitable, tantôt aux individus et
tantôt au groupe en tant que tel ; dès 1926, donc bien avant la décennie
qui nous occupe, Burgess était tenté de présenter la famille comme une
superpersonnalité. Alors : configuration globale, dyade parentale, ou
chacun des parents ? Et quels enfants parmi les enfants, puisque « le
père comme la mère utilisent leur position parentale pour résoudre à
travers les enfants quelques problèmes de leur propre croissance.
Chacun des peut représenter un aspect différent de leur passé »
(I. Harris, 1959). Y. CASTELLAN 601
PAR QUELLE APPROCHE ?
Elle est déterminée par la réponse de chaque chercheur à la question
précédente, excellemment condensée par Burgess : comment les personn
alités multiples d'une famille peuvent-elles coexister en une structure
durable qui est à la fois entretenue et menacée par les interactions ?
Si l'on choisit d'étudier la structure et la configuration des interactions,
c'est le schéma psychosociologique en termes de rôles qui est très géné
ralement retenu. S'il s'agit d'articuler des traits de personnalité, l'arsenal
des instruments cliniques est mobilisé ; avec la difficulté de passer de
l'échelle individuelle à l'échelle de la configuration globale.
C'est dans cette optique qu'est né, aux Etats-Unis d'abord (J. Levy,
N. Epstein, 1964) le Joint Rorschach. Il s'applique en deux temps. Les
membres de la famille passent d'abord individuellement le test de
Rorschach classique. Puis l'observateur les réunit, soumet chaque carte
à l'interprétation du groupe et demande l'élaboration d'une réponse
commune. Chaque membre est finalement à l'origine de trois documents :
— son protocole personnel ;
— les réponses qu'il donne dans l'approche collective ;
— les définitives approuvées par la famille.
Mais en dépit de son ingéniosité, le Joint Rorschach ne répond pas
au problème posé. Ce n'est pas parce que le sujet peut fournir dans
l'approche globale des réponses qu'il n'a pas et n'aurait pas données
seul qu'il change son approche du monde. Des expériences probantes,
anciennes, ou récentes (H. J. Eysenck, 1970) ont montré qu'un grand
nombre des variables du test de Rorschach sont sensibles à des directives
de consigne : le document obtenu dit quelle distance prend chacun par
rapport aux règles familiales exprimées ou non, qui s'avance, qui se
retire, qui prend la parole, qui critique, qui se tait. C'est un protocole
d'influence.
La notion de similitude apporte par elle-même une certaine solution.
Les traits individuels peuvent, par leur ressemblance, rapprocher les
membres du groupe familial en une ou plusieurs configurations. La
méthode sera la comparaison de tests multiscores (quelles que soient
l'épreuve ou les épreuves choisies). Un débat ouvert par Lee J. Cronbach
aux Etats-Unis dès 1950 a permis de mettre au jour des systèmes valables
de comparaison et d'en cerner les avantages et les inconvénients. On
peut établir un coefficient de dissimilarité entre deux scores, comme
Lee J. Cronbach et Goldine C. Gleser eux-mêmes en 1953. On peut
préférer établir une matrice globale de similarité, comme Mac Quitty
(1956 sqq.), mais qui ne donne pas d'information sur les variables qui
constituent le terrain de la ressemblance. Ou une analyse hiérarchique
(Achard, 1971) qui peut revêtir l'aspect d'un « arbre », qui met à la base
deux individus présentant le maximum de ressemblances et qui leur 602 REVUES CRITIQUES
attache successivement, comme autant de branches, tous les membres
du groupe en fonction de leur degré de ressemblance de proche en proche.
On peut enfin préférer une analyse factorielle des correspondances
(Benzécri, 1970), qui a le mérite de respecter la spécificité de chaque
variable, puisque tout individu ayant reçu une note dans k épreuves
ou selon k variables est considéré comme un point dans un espace à k
dimensions : le calcul permet de mettre en évidence des « nuages » d'in
dividus plus ou moins rapprochés en similitude, en même temps que la
détermination d'axes traversant ces nuages permet de savoir sur quelles
variables ils se rapprochent.
Ainsi, avec quelques précautions, il est possible, sur le terrain précis
des similitudes, de passer de la dimension individuelle à la dimension
globale du groupe familial.
LE BILAN DES QUINZE DERNIÈRES ANNÉES
II faut introduire un ordre dans des recherches aussi nombreuses que
disparates. La famille peut être étudiée :
— à travers les caractéristiques individuelles de ses membres ;
— comme un champ interactionnel ;
— dans une perspective structurale, comme un système unifié que
l'on peut tenter de caractériser en tant que tel.
l'approche en termes de traits individuels
L'approche en termes de traits individuels qui se retrouveraient
d'un membre à l'autre a ses témoignages les plus nombreux en psychol
ogie pathologique. Pour remonter fort loin, on peut évoquer les célèbres
études de Manfred Bleuler dans les années 1930, à l'aide du test de
Rorschach ; elles portaient sur quelques cas familiaux remarquables, et
notamment des cas de gémellité. Avec une certaine hésitation doctrinale,
entre une explication de la ressemblance pathologique en termes d'héré
dité et une explication, entrevue plutôt que donnée, en d'une
certaine mise en forme familiale. On peut suivre la trame du temps
sans trouver un autre fil. En France, en 1956, le Dr Maurice Schachter
étudie quatre cas de consultation de familles complètes, passées au crible
du Rorschach. La conclusion, pour chaque cas, établit la similitude à un
niveau différent :
— le cas n° 1 donne quelques similitudes d'approche des planches du
test ;
— le cas n° 2 donne une similitude du style interactionnel ;
— le cas n° 3 une thématique des contenus ;
— le cas n° 4 donne une parenté de symptômes. Y. CASTELLAN 603
Toute l'école phénoméno-structurale, à travers notamment les
Cahiers du groupe Françoise Minkowska expose des cas remarquables
de ressemblances familiales. Un exemple : l'étude d'Anne-Marie Bau-
mier intitulée « Le Rorschach de deux sœurs » (1961) conclut à une simi
litude de traits appartenant à la typologie épilepto-sensorielle, bien que
les deux sœurs se situent indiscutablement dans un échantillon de
personnalités normales. Bref, l'ensemble de ces témoignages apporte
des coïncidences variées, nombreuses, troublantes, mais là aussi capri
cieuses et sans conclusion possible. Cette ambiguïté se retrouve dans la
position du clinicien américain George H. Franck (1965). Au nom de sa
foi dans les schémas du conditionnement de la psychologie behavioriste,
il est certain du pouvoir similarisant les apprentissages familiaux
jusque dans le domaine des comportements pathologiques ; mais sa
probité scientifique le contraint d'ajouter : « Une revue de la recherche
des quarante dernières années ne soutient pas cette hypothèse. Aucun
facteur n'a été isolé, dans l'interaction parents-enfants des schizophrènes,
des névrotiques ou des comportements aberrants, qui leur soit propre
ou qui puisse distinguer un groupe du groupe des familles-contrôles. »
Un peu dans le même sens la conclusion du clinicien français Robert-
Michel Palem (1969) qui trouve une grande variété de profils de mères
« schizogènes », mais pas de similitude fatale avec leurs enfants et pas
de facteur qui les dénoncerait à coup sûr. En conclusion d'une très
complète revue de cette question (M. Reuchlin, 1973), H. Marcos et
H. Rodriguez Tome affirment : « Dans l'état actuel de la question, on
peut remarquer que l'on n'a pas pu identifier des facteurs étiologiques
spécifiques, qu'ils soient d'ordre mésologique ou d'ordre génétique.
Cependant il existe un accord assez large, fondé sur les résultats de
nombreux travaux, pour estimer que seule la notion d'une interaction
complexe entre les deux ordres de facteurs permettrait d'expliquer
l'apparition de la schizophrénie ».
Quittant le terrain de la psychologie pathologique, pour la recherche
de traits normaux, on quittera la France. En pays anglo-saxon ce type
de recherche est ancien, mais s'est assez vite épuisé. En bonne optique
behavioriste, on a cherché surtout une similitude de conduites (d'agres
sivité avec Whiting et Child en 1953, de quête d'affection avec Karst
en 1967, de système de valeurs avec Troll, Neugarten et Kraines en 1969).
Quelques études ont cherché des similitudes de démarche intellectuelle
(Getzell et Jackson en 1961, Trembly en 1966, Domino en 1969), ce qui
les rapproche du présent propos et les éloigne des études en termes de
quotient intellectuel signalée en début d'article. C'est à peine si l'on
peut citer deux études mettant en regard les mécanismes de défense
(Peck en 1958) ou les caractéristiques du Moi (Weinstock en 1966).
Ces études concluent toujours à une similitude de profils entre parents
et enfants, mais les résultats ne sont pas homogènes d'une étude à l'autre.
Avec des instruments différents, avec des échantillons différents, tout 604 REVUES CRITIQUES
est remis en question. Citons en exemple Butcher et Messick (1966),
qui utilisent le MMPI comme instrument : la similarité règne sur les
profils familiaux, mais à partir d'un facteur privilégié, l'agressivité.
Quand l'agressivité de l'enfant est élevée, son profil se rapproche de
celui de son père. Quand l'agressivité de l'enfant est faible, le profil
se rapproche de celui de la mère. Mais aucune autre recherche n'a pu
conclure ultérieurement dans le sens de celle-ci.
Les excellentes recherches de Loehlin (1965), puis de Loehlin et
Vandenberg (1966), résument au mieux l'ampleur du travail différentiel
et sa portée limitée dans le cadre de la famille. Loehlin forge d'abord son
instrument, à partir de questionnaires de goûts, d'aptitudes et de com
portement, dits questionnaires de personnalité, appliqués à un échantil
lon de jumeaux monozygotes et un échantillon de jumeaux dizygotes :
son intention est de dégager une « héritabilité des traits » dont on pourra
déduire une « mésologie » des traits. Ayant déterminé des traits à héri
tabilité élevée et des traits à basse, l'analyse factorielle
aboutit à quatre grands facteurs, que l'on peut baptiser, avec toute la
prudence requise à ce dernier stade de l'analyse factorielle :
— l'introversion-extratension (appelé en d'autres typologies fonction
primaire, fonction secondaire) ;
— l'énergie vitale (autrement appelée activité) ;
— la force du Moi contrôle-contre névrotisme).
« Loehlin fait l'hypothèse que la même dimension de la personnalité
a deux aspects : l'un reflète certaines tendances héréditaires et l'autre
reflète les institutions et les pressions interpersonnelles qui se dévelop
pent autour de ces tendances » (A. Nguyen Xuan, 1976).
Mais les membres d'une même famille, quelle qu'en soit la définition,
ne portent pas une même hérédité et ne subissent pas forcément les
mêmes conditions mésologiques, qui dépendent de façon fine de leur place
et de leur rôle dans la constellation familiale. De telles recherches ne
peuvent mettre en évidence, et ne mettent pas en évidence en fait,
une action similarisante de la famille en tant que groupe, action simi-
larisante qui signerait la communauté familiale. En bref, dans le domaine
des traits de personnalité, on ne peut dire que la similitude familiale
soit introuvable, bien au contraire, mais aucune n'a pu être mise en
évidence qui jouerait toujours et partout, signant l'action de la famille
en tant que groupe de longue durée.
l'approche en termes de champ interactionnel
Elle remonte loin elle aussi : dès 1950 Robert Winch aux Etats-Unis
établit qu'une relation de sécurité émotionnelle régnant entre le père
et la mère donne à l'enfant la sécurité émotionnelle. Les gratifications
et les frustrations échangées émotionnellement entre les parents cons- Y. CASTELLAN 605
titueraient pour les enfants les gratifications et les frustrations qui cons
truiraient leur propre personnalité.
La psychosociologie française a posé d'emblée l'étude de la famille
sur le plan interactionnel en s'attachant à la structure et à la nature
des rôles. Une des études importantes a été celle d'Anne-Marie Roche-
blave en 1964. Hubert Touzard en dresse un bilan en 1967. Sa propre
recherche reconnaît dans le couple deux personnalités prises dans un
réseau de rôles, mais c'est la distribution de ces rôles, l'équilibre fonc
tionnel de la dyade parentale qui ont surtout été étudiés. Or c'est à un
schéma de complémentarité, non de similitude, que conduit la distribution
des rôles ; d'autre part, les rôles sont ici définis de façon plus sociologique
que psychologique, par leur contenu plus que par un style personnel ou
par un rapport quelconque aux images parentales telles qu'elles sont
décrites par la psychanalyse. C'est l'activité, la décision, la tension, au
niveau des conduites familiales conscientes, qui sont sous le regard de
l'enquêteur.
L'expérience clinique, aussi bien française qu'américaine, a affirmé
sur la base d'une quantité d'observations une unité psychologique
interactionnelle du champ familial fondée sur un thème imaginaire
commun. Un imaginaire ou une fantasmatique ? Il est encore trop tôt
pour se prononcer avant la conclusion. Mais d'un côté et de l'autre de
l'Atlantique, c'est une curieuse explosion de recherches qui ne se doivent
rien et se retrouvent pourtant, pour l'essentiel, dans leurs résultats.
En 1964 et en France, Maud Mannoni montre comment l'enfant malade
trouve sa place comme « objet à soigner » dans l'imaginaire de sa mère :
pour s'équilibrer, toute la famille se trouve induite à entrer dans cet
imaginaire inconscient — au point qu'une thérapie qui ne prendrait
en charge que le jeune malade et ne prendrait pas souci de cet équilibre
collectif risquerait d'échouer ou de perturber le groupe familial. En
France encore en 1966 Didier Anzieu, résumant ses premières hypot
hèses sur l'imaginaire du groupe restreint, est conduit à évoquer,
sans y insister, du groupe familial. En 1965, par une tout
autre approche, ni médicale, ni psychanalytique, Gerald Handel aux
Etats-Unis soupçonne une communauté de cet ordre étendue à toute
famille normale. En 1967, fort de ses propres réflexions et des travaux
de ses collaborateurs, il affirme : « Le comportement dans la famille peut
être interprété comme un effort du collectif familial en vue d'atteindre
une cohérence suffisante des images (personnelles) à travers l'échange... »
Cette se traduit par un thème (inconscient) qui caractérise
chaque famille, thème tissé à partir de deux notions, séparation et lien.
Au sein de chaque famille, les individus envisagent de façon analogue
l'impératif des liens familiaux et la possible autonomie sociale personn
elle, à travers la vision du monde extérieur, la vision de soi, la source
des motivations, la nature de l'action, la vie hétérosexuelle. Dave
Mendell, en 1968, trouve une thématique commune de cet ordre au

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.