Le raisonnement par analogie : une analyse descriptive et critique des modèles du mapping - article ; n°2 ; vol.101, pg 289-323

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L'année psychologique - Année 2001 - Volume 101 - Numéro 2 - Pages 289-323
Summary : Analogical reasoning : A descriptive and critical analysis of mapping models.
In this paper, we survey current models ofthe mapping stage of analogical reasoning. Our description and our critical analysis will be limited to the four models most used and most influential in psychological research : SME, ACME, IAM and LISA. First, we define mapping, the interest of its study and the constraints generally implemented in the models. Next, we detail the algorithms of the four models with the same example to help the reader to compare these models. Then, we discuss their advantages and their limits. In the last section, we present an epistemological discussion on the problem of stimulus and information coding in the models. We propose some solutions for this problem and suggest a more empirical approach to the study of stimulus encoding.
Key words : analogical reasoning, mapping, models.
Résumé
Dans cet article, nous nous proposons de fournir une description comparative, suivie d'une analyse critique et synthétique de quelques modèles de la phase du mapping du raisonnement par analogie. Dans un premier temps, nous rappellerons brièvement ce qu'est le mapping, l'intérêt que présente son étude et les problèmes théoriques qu'il pose. Nous limiterons ensuite notre présentation aux modèles qui exercent une influence majeure sur les recherches conduites actuellement : les modèles SME, ACME, IAM et LISA. Notre article s'achèvera par une discussion générale où nous pointerons les intérêts et limites de ces modèles. Enfin, nous aborderons le problème de l'adéquation entre les informations codées dans les modèles et les représentations effectivement élaborées et manipulées par les sujets lors du mapping. Nous indiquerons quelques voies possibles pour surmonter ce problème et prônerons la nécessité d'étudier ce phénomène de manière plus empirique.
Mots-clés : raisonnement par analogie, mapping, modèles.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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T. Ripoll
D. Coulon
Le raisonnement par analogie : une analyse descriptive et
critique des modèles du mapping
In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°2. pp. 289-323.
Abstract
Summary : Analogical reasoning : A descriptive and critical analysis of mapping models.
In this paper, we survey current models ofthe mapping stage of analogical reasoning. Our description and our critical analysis will
be limited to the four models most used and most influential in psychological research : SME, ACME, IAM and LISA. First, we
define mapping, the interest of its study and the constraints generally implemented in the models. Next, we detail the algorithms
of the four models with the same example to help the reader to compare these models. Then, we discuss their advantages and
their limits. In the last section, we present an epistemological discussion on the problem of stimulus and information coding in the
models. We propose some solutions for this problem and suggest a more empirical approach to the study of stimulus encoding.
Key words : analogical reasoning, mapping, models.
Résumé
Résumé
Dans cet article, nous nous proposons de fournir une description comparative, suivie d'une analyse critique et synthétique de
quelques modèles de la phase du mapping du raisonnement par analogie. Dans un premier temps, nous rappellerons
brièvement ce qu'est le mapping, l'intérêt que présente son étude et les problèmes théoriques qu'il pose. Nous limiterons ensuite
notre présentation aux modèles qui exercent une influence majeure sur les recherches conduites actuellement : les modèles
SME, ACME, IAM et LISA. Notre article s'achèvera par une discussion générale où nous pointerons les intérêts et limites de ces
modèles. Enfin, nous aborderons le problème de l'adéquation entre les informations codées dans les modèles et les
représentations effectivement élaborées et manipulées par les sujets lors du mapping. Nous indiquerons quelques voies
possibles pour surmonter ce problème et prônerons la nécessité d'étudier ce phénomène de manière plus empirique.
Mots-clés : raisonnement par analogie, mapping, modèles.
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Ripoll T., Coulon D. Le raisonnement par analogie : une analyse descriptive et critique des modèles du mapping. In: L'année
psychologique. 2001 vol. 101, n°2. pp. 289-323.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2001_num_101_2_29559L'Année psychologique, 2001, 101, 289-323
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de psychologie cognitive
Centre de Recherche en Psychologie COgnitive (CREPCO)
CNRS UMR 6561,
Université de Provence, Aix- Marseille V
LE RAISONNEMENT PAR ANALOGIE :
UNE ANALYSE DESCRIPTIVE ET CRITIQUE
DES MODÈLES DU MAPPING
par Thierry RlPOLL2 et David COULON
SUMMARY : Analogical reasoning : A descriptive and critical analysis of
mapping models.
In this paper, we survey current models of the mapping stage of analogical
reasoning. Our description and our critical analysis will be limited to the four
models most used and most influential in psychological research : S ME, ACME,
I AM and LISA. First, we define mapping, the interest of its study and the
constraints generally implemented in the models. Next, we detail the algorithms
of the four models with the same example to help the reader to compare these
models. Then, we discuss their advantages and their limits. In the last section,
we present an epistemological discussion on the problem of stimulus and
information coding in the models. We propose some solutions for this problem
and suggest a more empirical approach to the study of stimulus encoding.
Key words : analogical reasoning, mapping, models.
INTRODUCTION
Depuis une vingtaine d'années, de nombreuses recherches empiriques
ont été proposées dans le domaine du raisonnement par analogie. La plu
part de ces recherches sont soutenues, motivées ou suscitées par l'existence
de quelques modèles essentiels. Notre objectif est de fournir au lecteur une
analyse précise de ces modèles, de leur évolution et de leurs limites.
1. 29, avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence Cedex 1.
2. E-mail : ripoll@newsup.univ-mrs.fr. 290 Thierry Ripoll et David Coulon
Le raisonnement par analogie consiste à mettre en relation un cas
connu (la source) et un nouveau cas, moins bien connu (la cible) afin de
faciliter la résolution ou la compréhension de la cible. On admet classiqu
ement que le raisonnement par analogie peut être décomposé en plusieurs
phases distinctes : 1 / encodage successif de la source et de la cible ; 2 / com
paraison des deux cas analogues (mapping)1, c'est-à-dire recherche du
maximum de mises en correspondance possibles (Markman et Gentner,
1993) ; 3 / transfert de certaines propriétés de la source vers la cible si la
comparaison préalablement établie suggère l'existence d'une réelle analogie
(Keane, 1996 ; Bowdle et Gentner, 1997) ; 4 / exploitation éventuelle de
cette comparaison pour généraliser une connaissance initialement assez
spécifique concernant chacun des deux cas analogues (Hummel et
Holyoak, 1997 ; Cauzinille-Marmèche et Didierjean, 1998).
La plupart des auteurs (par ex., Sternberg, 1977 ; Keane, 1996 ;
Holyoak et Thagard, 1997 ; Gentner et Markman, 1997) s'accordent
pour dire que la phase de mapping est la phase centrale, « le cœur » du
raisonnement par analogie. Pour cette raison, nous nous limiterons à
l'analyse des modèles concernant cette phase cruciale du raisonnement par
analogie.
1. LE MAPPING AU TRAVERS D'UN EXEMPLE
Pendant le mapping, les sujets apparient les éléments de la source et de
la cible dont ils considèrent qu'ils se correspondent. Illustrons cela à partir
de l'exemple suivant que nous reprendrons pour la présentation de chaque
modèle. Supposons que l'on fournisse aux sujets une cible correspondant à
la description d'un pêcheur à la ligne péchant un espadon et une source
composite dans laquelle sont décrits tout à la fois un requin en train de tuer
un plongeur et une étoile de mer en train de manger une moule. Représen
tons ces deux descriptions selon les conventions usuelles : TUER (requin,
plongeur) et MANGER (étoile de mer, moule) pour la source ; PÊCHER
(pêcheur, espadon) pour la cible. De façon générale, on s'attend à ce que, à
l'issue de la comparaison de ces deux situations, les sujets établissent une
correspondance fonctionnelle entre « TUER » et « PÊCHER », entre « plon
geur » et « espadon » et entre « pêcheur » et « requin ».
En outre, les sujets pourraient établir d'autres correspondances :
« MANGER » et « PÊCHER », et, de ce fait, « étoile de mer » et « pêcheur » et
« moule » et « espadon ». De même, « pêcheur » étant proche sémantique-
ment de « plongeur », et « requin » de « espadon », l'appariement de ces
1. Nous adopterons le mot « mapping », classiquement utilisé dans la litt
érature, lorsque la mise en correspondance concerne l'ensemble des informations
de deux situations analogues et utiliserons le mot appariement lorsque la mise
en correspondance concerne un seul élément de la source ou de la cible. Le raisonnement par analogie 291
éléments pourrait être envisagé bien que généralement considéré comme
non optimal. Les modèles que nous présenterons simulent précisément
l'activité psychologique des sujets lors de cette phase de comparaison.
D'un point de vue terminologique, rappelons que « TUER »,
« PÊCHER » et « MANGER » constituent les prédicats relationnels (R),
« plongeur », « espadon », « pêcheur », « requin », « étoile de mer »,
« moule » constituent les objets (O). Dans cet exemple, on remarque que
des éléments semblables sémantiquement (pêcheur et plongeur ; requin et
espadon) jouent des rôles différents dans la source et la cible (le pêcheur est
le prédateur tandis que le plongeur est la proie ; l'espadon est le chassé alors
que le requin est le chasseur). On appelle « cross-mapping » cette situation
particulière de l'analogie (Gentner et Toupin, 1986).
2. L'INTERET DE L'ETUDE DU MAPPING
L'étude du mapping présente un double intérêt :
1 / Le mapping est intimement lié à la capacité générale qui permet au
système cognitif d'identifier des similitudes profondes non triviales et non
apparentes en surface. Pour Gentner (Gentner et Jeziorski, 1989, 1993),
cette recherche de similitudes, grâce à un usage systématique du raisonne
ment par analogie, a des vertus heuristiques fondamentales qu'atteste le
nombre important de découvertes scientifiques qui résultent d'analogies
réussies.
2 / Les modèles du mapping ne sont pas exclusivement pertinents dans
le cadre du raisonnement par analogie. Indirectement, ils ont permis
l'émergence de nouvelles elaborations théoriques pour l'ensemble des
domaines de recherche qui accordent une place centrale au concept de simi
litude : reconnaissance de formes, catégorisation, généralisation et élabora
tion de schéma, métaphore, induction...
Markman et Gentner (1993), ainsi que Goldstone (1994), ont, les pre
miers, ouvert la voie, en montrant qu'on ne pouvait rendre compte du tra
itement de la similitude, même lorsque celle-ci concerne le traitement per
ceptif de stimuli physiques simples, à partir de modèles qui évaluent la
ressemblance en termes de distance entre les traits d'un stimulus et d'un
autre stimulus (voir aussi Goldstone et Medin, 1994 et la revue de question
de Thibaut, 1997). À l'instar des Gestaltistes qui ont insisté sur la nécessité
d'introduire le concept de « configuration relationnelle » pour rendre
compte de la sensibilité de notre perception à des patterns complexes et
structurés de traits, les recherches récentes dans le domaine du traitement
de la similitude perceptive font clairement appel à des modèles du mapping
capables d'appréhender des similitudes structurales (ou relationnelles). Le
mapping semble donc impliqué autant dans des tâches de bas niveau (per
ception et reconnaissance de stimuli visuels) que dans des tâches de haut
niveau (argumentation, métaphore, catégorisation, résolution de pro- 292 Thierry Ripoll et David Coulon
blêmes). Il constitue, de ce fait, un point intéressant d'unification entre des
modèles destinés à rendre compte d'activités apparemment hétérogènes
(Goldstone et Barsalou, 1998).
2.1. LES PROBLÈMES THÉORIQUES QUE POSE LE MAPPING
L'apparente simplicité du mapping réalisé à partir de l'exemple ment
ionné plus haut ne doit pas masquer sa complexité computationnelle
potentielle. En admettant le codage indiqué des deux cas analogues donnés
en exemple (la cible comprend 1 prédicat relationnel (R = 1) et deux objets
(O = 2), la source 2 prédicats relationnels (R = 2) et 4 objets (O = 4), le
nombre de mappings possibles est extrêmement important. Dans le cas
optimal où les sujets humains respectent une contrainte, appelée contrainte
de type, qui exclut l'appariement entre éléments syntaxiquement diffé
rents (prédicats avec objets par exemple), le nombre de mappings potent
iels s'élève encore à R ! * O ! (il serait d'ailleurs bien plus important si un
élément de la source pouvait être apparié à plusieurs éléments de la cible).
Le risque évident d'explosion combinatoire rend donc impossible toute
approche strictement ascendante qui consisterait à construire tous les
mappings possibles et appliquerait ensuite une heuristique quelconque
pour sélectionner le mapping optimal (Winston, 1980). Diverses solutions,
parfois très différentes, ont été proposées pour surmonter ce problème.
Néanmoins, elles admettent toutes l'existence de contraintes très générales
qui guident l'activité cognitive durant le mapping et permettent aux sujets
de construire la meilleure interprétation possible d'une analogie. Ces
contraintes constituent la base commune de tous les modèles actuels. Nous
en ferons donc un préambule à leur analyse.
2.2. LES CONTRAINTES INFORMATIONNELLES
Les contraintes structurales
La première de ces contraintes est appelée, selon les auteurs, contrainte
d'isomorphie, structurale ou syntaxique. Cette contrainte générale se
décompose en une contrainte principale dite de consistance structurale, un
principe fondamental dit de systématicité, et une secondaire
dite de type.
La contrainte de consistance structurale s'exprime en deux règles :
mapping biunivoque (one-to-one mapping) et connectivité parallèle (parallel
connectivity). Selon la première règle, au terme du mapping, un objet de
la source ne peut pas être apparié à plus d'un objet de la cible (et vice
versa). Dans notre exemple, « pêcheur » ne peut pas être apparié à la fois à
« requin » et à « plongeur ». Selon la seconde règle, si un prédicat de la
source est apparié à un prédicat de la cible, leurs arguments doivent l'être Le raisonnement par analogie 293
aussi. Ainsi, si les prédicats relationnels « TUER » et « PÊCHER »
sont appariés alors leurs arguments respectifs le seront aussi. Lorsque ces
deux contraintes sont respectées, on dit que les appariements sont
consistants.
Le principe de systématicité, initialement décrit par Gentner (1983),
serait l'expression d'une tendance naturelle et universelle de notre système
cognitif qui « préférerait établir des correspondances (appariements) entre
des systèmes de relations représentés par des prédicats d'ordre supérieur
plutôt qu'entre des prédicats isolés » (Gentner, 1989, p. 201 ; voir Clement
et Gentner, 1991 ; Gentner, Rattermann et Forbus, 1993 ; Bowdle et Gentn
er, 1997 pour des illustrations empiriques). Concrètement, ce principe
conduit à apparier les prédicats qui permettent de mettre en correspon
dance les ensembles les plus importants possibles d'éléments de la source et
de la cible, les prédicats d'ordre supérieur correspondant à des prédicats qui
mettent en relation d'autres prédicats.
La contrainte de type stipule que l'on ne peut apparier entre eux que
des éléments syntaxiquement équivalents... Par exemple, on pourra mettre
en correspondance « TUER » avec « PÊCHER » et « étoile de mer » avec
« espadon », mais pas « TUER » avec « espadon » ou « MANGER »
« plongeur ».
La contrainte sémantique
La seconde contrainte est appelée, selon les auteurs, contrainte de simi
larité ou sémantique. Elle permet de rendre compte du fait que les sujets
accordent plus de poids aux appariements mettant en relation des éléments
sémantiquement proches. Ainsi, toute chose étant égale par ailleurs, les
sujets préféreraient apparier « pêcheur » avec « plongeur » plutôt qu'avec
« requin » du fait de leur plus grande proximité sémantique.
La contrainte pragmatique
Cette troisième contrainte est en relation avec les multiples fonctions
que peut jouer le contexte dans le choix des éléments à apparier : elle
recouvre donc des aspects fort différents du fait même du manque de défi
nition claire du concept de contexte. Pour Holyoak (1985) et Spellman et
Holyoak (1996), les contraintes pragmatiques conduisent les sujets à accor
der plus d'importance aux éléments associés au but. Les éléments impor
tants peuvent être mis en exergue par celui qui présente l'analogie (le
modélisateur ou l'expérimentateur), ils peuvent aussi résulter de la prise en
compte du contexte dans lequel l'analogie est proposée (Bourrelly, Pélis-
sier, Ripoll, Savelli, 1997). Enfin, les contraintes pragmatiques peuvent
correspondre à des propriétés intrinsèques de l'analogie proposée. II peut
s'agir, par exemple, de l'ordre dans lequel les éléments de chaque situation
analogue sont présentés (Keane, Ledgeway et Duff, 1994).
Si un relatif consensus existe quant à l'analyse des contraintes informa- 294 Thierry Ripoll et David Coulon
tionnelles régulant l'activité cognitive durant le mapping, les moyens mis
en œuvre dans les différents modèles pour exploiter ces contraintes pré
sentent des différences importantes.
3. LES SIMULATIONS INFORMATIQUES DU MAPPING
Nous allons présenter quatre modèles (SME, Falkenhainer, Forbus et
Gentner, 1989 ; ACME, Holyoak et Thagard, 1989 ; IAM, Keane, Ledgeway
et Duff, 1994 ; LISA, Hummel et Holyoak, 1997), en nous centrant sur
l'algorithme réalisant la phase de mapping.
Nous nous attacherons à décrire plus longuement IAM et surtout LISA,
ces modèles étant plus récents, et ayant été conçus pour répondre aux crit
iques formulées à l'encontre de SME et ACME.
3.1. LE MODÈLE SME (STRUCTURE-MAPPING ENGINE),
FALKENHAINER, FORBUS ET GENTNER (1989)
Même si ce modèle a été conçu il y a plus de dix ans, il continue
d'exercer un rôle prépondérant dans le domaine. D'autre part, les quelques
revues critiques qui lui ont été consacrées ont fréquemment abouti à des
analyses contradictoires. Pour ces deux raisons et en vue de l'analyse com
parative que nous proposons au terme de cet article, nous décrivons ci-
dessous, les caractéristiques essentielles de ce modèle.
L'algorithme de SME se décompose en quatre phases :
J / Phase d'appariement local. Le système construit tous les apparie-
ments possibles entre relations sémantiquement similaires de la source et
de la cible, ainsi qu'entre les objets semblables (Markman et Gentner,
1993). En fait, un appariement local initial entre deux éléments (El et E2)
de la source et de la cible est construit si au moins une des deux règles su
ivantes est respectée (Forbus, Gentner et Law, 1995) :
— El et E2 sont similaires (identiques dans le cas idéal) sémantiquement ;
— El et E2 sont des arguments de prédicats R' et R" qui ont déjà fait
l'objet d'un appariement.
Tous ces appariements initiaux sont appelés hypothèses d'appariement
(Match Hypothesis). Au terme de cette première phase, la règle de mapping
biunivoque est nécessairement violée puisqu'un item donné de la source
peut être apparié à n items de la cible. Dans notre exemple, le système
apparie les prédicats relationnels « TUER » et « PÊCHER » ; « TUER » et
« PÊCHER » étant sémantiquement équivalents. Mais il apparie aussi
« MANGER » et « PÊCHER ». De même, les arguments de ces relations
sont appariés : « requin = pêcheur », « plongeur = espadon » ou encore
« étoile de mer = pêcheur », « moule = espadon ». Enfin, des hypothèses Le raisonnement par analogie 295
d'appariement entre objets semblables sont également élaborées :
« requin = espadon », « pêcheur = plongeur ».
2 I Phase d'appariement d'ensemble. Au cours de cette seconde phase, le
système organise les hypothèses d'appariement en une interprétation cohé
rente de l'analogie (en supprimant ainsi toutes les hypothèses d'appa
riement violant la contrainte de cohérence structurale).
SME sélectionne une première hypothèse d'appariement de haut niveau
structurel. Ensuite, il recherche toutes les hypothèses d'appariement qui
sont en conflit local avec cette première hypothèse d'appariement, en
particulier celles qui violent la règle de mapping biunivoque, et les
supprime. Ainsi, les hypothèses d'appariement « TUER = PÊCHER » et
« MANGER = PÊCHER » sont en conflit local, le prédicat « » étant
apparié à deux prédicats relationnels différents. Ces deux hypothèses
d'appariement étant de même niveau structurel, le système en supprimera
une des deux au hasard.
Une fois qu'une hypothèse d'appariement est sélectionnée, le même
processus est réitéré pour chaque hypothèse d'appariement, de façon à pro
poser une interprétation globale du mapping (notée Gmap, pour Global
Mapping) qui ne viole aucune contrainte.
Lors de cette phase peuvent être élaborées autant d'interprétations glo
bales du mapping que possible. En effet, cette seconde phase est reproduite
in extenso afin d'épuiser toutes les combinaisons possibles entre les hypot
hèses d'appariement. Dans notre exemple, trois interprétations globales
du mapping sont ainsi élaborées in fine (voir tableau I). Dans les interpré
tations 1 et 2, les contraintes structurales sont respectées, dans l'inte
rprétation 3, seule la contrainte sémantique l'est.
TABLEAU I. — Exemple d'interprétations globales du mapping
Global Mapping Examples
Interprétation 1 : (contrainte structurale)
TUER (requin, plongeur) = PÊCHER (pêcheur, espadon)
et, conformément au principe de connectivité parallèle :
requin = plongeur
pêcheur = espadon
Interprétation 2 : (contrainte structurale)
MANGER (étoile de mer, moule) = PÊCHER (pêcheur, espadon)
et, conformément au principe de connectivité parallèle :
étoile de mer = pêcheur
moule = espadon
Interprétation 3 : (contrainte sémantique)
plongeur = pêcheur
requin = espadon 296 Thierry Ripoll et David Coulon
3 I Production de candidats à l'inférence. Les candidats à l'inférence co
rrespondent à des prédicats présents dans la source et pouvant être exportés
vers la cible. Ces doivent appartenir à un système relationnel
commun à la source et la cible. Si l'on modifiait légèrement la source de la
façon suivante : « le pêcheur pêche l'espadon pour se nourrir » et que l'on
conservait la même cible, « le requin tue le plongeur », la partie manquante
« pour se nourrir » pourrait être transférée de la source vers la cible, le sys
tème relationnel unissant « pêcheur et espadon » et « requin et plongeur »
étant le même. On notera, point subtil mais important, que les candidats à
l'inférence ne sont pas projetés de la source vers la cible à ce moment-là du
processus : il ne s'agit que de candidats potentiels à l'inférence. Le transfert
s'effectuera dans l'interprétation globale du mapping choisie comme inter
prétation finale de l'analogie, c'est-à-dire à l'issue de la phase suivante.
4 I Phase d'évaluation structurale. Cette évaluation est utile si, comme
dans notre exemple, plusieurs interprétations de l'analogie sont créées. Un
score d'évaluation structurelle (SES, Structural Evaluation Score) est cal
culé pour chaque interprétation globale du mapping. Le calcul du score
dépend de deux paramètres :
1 / le nombre de candidats à l'inférence (voir phase 3) proposés pour chaque
interprétation. Un grand nombre de candidats à l'inférence est consi
déré comme un bon indicateur de la « quantité » de structure commune
à la source et à la cible ;
2 / le principe de systématicité. Plus l'interprétation globale du mapping
est composée de relations de haut niveau structurel, plus son score est
important. Dans notre exemple (voir tableau I), les interprétations glo
bales du mapping 1 et 2 auront un score d'évaluation structurelle plus
important que l'interprétation globale du mapping 3, cette dernière ne
comprenant aucune relation mais uniquement des objets similaires.
L'interprétation globale du mapping qui a le score le plus élevé est alors
retenue comme étant l'interprétation optimale de l'analogie. C'est à
partir de cette interprétation de l'analogie que le modèle projettera sur
la cible certaines propriétés de la source.
Initialement, Gentner considérait qu'un modèle du raisonnement par
analogie ne devait prendre en compte que les similitudes structurales entre
la source et la cible : « Une analogie est une comparaison dans laquelle les
prédicats relationnels, mais peu ou aucun objet, peuvent être projetés de la
source vers la cible » (Gentner, 1983, p. 159). L'auteur a révisé cette
conception, de nombreuses recherches (Gentner et Toupin, 1986 ; Ross,
1987, 1989) ayant, en effet, montré que la similitude de surface entre les
situations source et cible détermine la performance dans la tâche de mapp
ing. C'est pourquoi SME s'appuie sur les ressemblances sémantiques entre
objets et prédicats pour élaborer les appariements initiaux. Par consé
quent, SME ne simule pas l'élaboration d'une analogie strictement formelle
et syntaxique entre la source et la cible. Il construit un ensemble de mises
en correspondance rendant compte de la ressemblance maximale entre raisonnement par analogie 297 Le
deux situations, cette ressemblance portant simultanément sur les relations
et sur les objets (Gentner, 1989 ; Forbus, Gentner et Law, 1995). D'ailleurs,
pour rendre compte de cela, Gentner (1989) introduit le « principe de trans
parence » (transparency) qui illustre la tendance du système cognitif à pri
vilégier les appariements entre éléments semblables sémantiquement. Par
conséquent, la critique classique adressée au modèle, selon laquelle SME
projette de manière descendante la structure de la source vers la cible, nous
semble erronée. C'est au terme d'un algorithme de type ascendant (local-to-
global) qui met en jeu, initialement des éléments isolés et finalement des
combinaisons d'éléments de plus en plus importantes, que le modèle par
vient à faire émerger une structure commune absente de la représentation
initiale de la cible (Gentner, 1989). Toutefois, et malgré cet ajustement de
la théorie, Gentner propose une vision structurale rigide de l'analogie. En
effet, le principe de systématicité intervient en dernier ressort pour per
mettre le choix de l'interprétation finale adéquate de l'analogie. Autrement
dit, la sémantique est certes primordiale pour le choix des MH initiales,
mais ce sont les contraintes structurales qui détermineront exclusivement
l'interprétation finale de l'analogie.
Comme le lecteur l'aura peut-être remarqué, le modèle procède sans
prise en compte des contraintes pragmatiques. Selon Gentner, celles-ci
interviennent avant le mapping, dans la sélection des informations considé
rées comme importantes, ou après le mapping, dans la sélection des projec
tions de la source vers la cible.
3.2. LE MODÈLE ACME
(ANALOGICAL CONSTRAINT MAPPING ENGINE),
HOLYOAK ET THAGARD (1989)
Holyoak et Thagard (1989) ont développé un modèle (ACME) qui se dis
tingue du précédent sur plusieurs points. Holyoak accorde, contrairement à
Gentner, une place importante aux aspects pragmatiques (Holyoak, 1985)
qui interviendraient pendant le mapping et non avant ou après celui-ci.
D'autre part, ACME exploite des contraintes énoncées plus haut de manière
« souple », alors que SME fait un usage rigide de ces contraintes. Dans le
premier cas (ACME), les contraintes exercent simplement une pression pour
que le modèle s'oriente vers une solution qui satisfait de manière optimale
les contraintes informationnelles. Dans le deuxième cas (SME), il est impérat
if que ces contraintes soient satisfaites.
ACME est un modèle d'inspiration connexionniste. Le système com
mence par construire un réseau d'unités où chaque unité correspond à une
hypothèse d'appariement. Le modèle élabore de manière autonome le
réseau d'unités en créant une unité pour chaque élément de la source ou de
la cible syntaxiquement équivalent. On notera que cette première phase est
très proche de la phase initiale du modèle SME, les unités construites ici
étant l'équivalent des hypothèses d'appariement. Toutefois, à l'inverse du

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