Le rituel d'Ouverture des Passes. Un concept de l'enfance - article ; n°137 ; vol.36, pg 119-142

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L'Homme - Année 1996 - Volume 36 - Numéro 137 - Pages 119-142
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Brigitte Baptandier
Le rituel d'Ouverture des Passes. Un concept de l'enfance
In: L'Homme, 1996, tome 36 n°137. pp. 119-142.
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Baptandier Brigitte. Le rituel d'Ouverture des Passes. Un concept de l'enfance. In: L'Homme, 1996, tome 36 n°137. pp. 119-
142.
doi : 10.3406/hom.1996.370038
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1996_num_36_137_370038/¡19
Brigitte Baptandier
Le rituel d'Ouverture des Passes
Un concept de l'enfance
Brigitte rituel chinois Baptandier, (Chine et Le Taiwan) rituel d'Ouverture d'Ouverture des des Passes. Passes, Un kaiguan, concept de est l'enfance. un rituel — spéci Le
fique de l'enfance. Cependant il n'est pas accompli pour franchir les étapes normales de
cette période, comprise entre la naissance et seize ans, mais bien pour corriger le destin
de certains enfants. C'est donc un discours en négatif sur l'enfance qui porte sur les rap
ports entre les sexes, entre les générations ainsi qu'entre les humains et le cosmos.
I. LE CONTEXTE GÉNÉRAL. LES GUAN. LE DISCOURS COURANT
Dans le sud de la Chine, au Fujian, au Canton, à Taiwan, mais aussi
chez les Chinois d'Asie du Sud-Est, on considère le parcours de
l'enfance comme semé d'obstacles. Il faut, avant de parvenir à l'âge
adulte, traverser un certain nombre de « passes », « portes », « barrières », guan
§£\ , qui entraveraient le déroulement paisible de la vie quotidienne. Plusieurs
auteurs en ont donné des listes et ont parfois décrit la manière de traverser ces
« passes » enfantines1. Celles-ci diffèrent des grandes étapes qui jalonnent par
ailleurs l'enfance : un mois, fête des relevailles où le père donne le nom, un an,
seize ans, passage à l'âge adulte. Néanmoins les uns associent le passage des
guan au franchissement de ces étapes : elles seraient des moments tout désignés
pour, de surcroît, « ouvrir les guan », tandis que selon d'autres les guan doivent
être passées régulièrement, notamment à chaque nouvel an. Ou encore ils
notent que le rituel pour ouvrir la passe s'effectue lorsque l'enfant présente cer
tains symptômes — il souffre d'un rhume, pleure, dort mal, etc. — , lesquels
demeurent d'un vague et d'une banalité qui devraient conduire à chercher
d'autres raisons. Presque tous s'accordent à dire que le rituel est accompli au
1. Par exemple, Doolittle 1865 : 127-132, Van Gennep 1909: 85, Doré 1914, I: 26 et, pour
Singapour, Topley 1951.
L'Homme 137, janv.-mars 1996, pp. 119-142. BRIGITTE BAPTANDIER 120
nom d'une divinité féminine protectrice de l'enfance, qui diffère d'ailleurs
selon les régions étudiées : Guanyin, Linshui furen, la Dame de la Fleur
d'Or, la Dame des Registres de naissance, la Mère céleste, etc. Tout comme
les vierges et les saintes du christianisme, les déesses sont légions en Chine.
Van Gennep, dans son ouvrage sur les rites de passage, consacre quelques
pages à ce rite chinois dont il avait connaissance d'après la description du
révérend Justus Doolittle, qui l'avait observé au Fujian. Voici ce qu'il en dit :
« Le rite essentiel est encore de passer sous la porte artificielle : et ici on
peut, ou bien supposer que l'enfance, considérée comme une qualité positive
(comme la maladie), a été transférée à la porte et détruite, ou, et je préfère
cette interprétation, que la porte est la limite entre deux périodes de l'exis
tence, en sorte que passer sous elle c'est sortir du monde de l'enfance pour
entrer dans celui de l'adolescence » (Van Gennep 1909 : 85).
Il me semble qu'on peut aller au-delà de cette interprétation des symboles
apparents du rituel qui ne s'appuie pas sur ses concepts spécifiques. L'ana
lyse que je propose ici se fonde sur des observations de terrain faites à Tai
wan et au Fujian. Les rituels auxquels j'ai assisté étaient accomplis par des
chamanes, fashi ¿& ± , de la tradition taoïste vernaculaire, dite du Liishan ou
des Sannai, que j'ai étudiée ailleurs2. Ces observations et l'analyse des don
nées ainsi recueillies m'amènent à penser que le phénomène des guan révèle
en fait un langage tout à fait particulier sur l'enfance et la construction de
l'identité.
Le rituel d'Ouverture des Passes, kaiguan ßft ¡ffl, se donne pour un rituel
de « passage » s'il en est ; le nom en témoigne : une guan est une barrière,
une porte, une frontière. D'après le dictionnaire étymologique Shuowen, guan
réfère à la barre de bois qui maintient la porte fermée. L'ensemble des guan,
quant à lui, trace un parcours particulier et significatif. Il semble tout compte
fait qu'il s'agisse plutôt d'un rite de transformation du destin, d'un rite de
cure pour un destin déviant ou présentant des incompatibilités intrinsèques.
C'est dire que tous les enfants n'y sont pas soumis, même si, en effet, dans
un souci prophylactique on fait souvent devant les temples une sorte de simu
lacre collectif de ce rite au moment du nouvel an. C'est pourtant un rituel
suffisamment courant pour qu'on y décèle un langage en négatif sur
l'enfance et il est nécessaire de resituer ce rite dans un contexte biogra
phique, afin de comprendre quelle en est l'origine et ce qu'il génère. La
manière de matérialiser la « passe » pourra alors seulement être prise en
compte pour déterminer les catégories de pensée originales à l'œuvre. Par
ailleurs, le rituel s'effectue dans différents registres de discours que l'on
pourra avec profit mettre en regard et faire s'interpréter mutuellement.
2. Voir Berthier 1987, 1988 et Baptandier Berthier 1994, 1995. rituel d' Ouverture des Passes 121 Le
La liste des guan. Perdre l'enfant : la glose des écueils
Le nombre
En dehors des explications fournies par les gens eux-mêmes, il existe des
listes de guan. On les trouve dans les almanachs populaires que toute maison
possède, mais aussi dans des manuels de divination. La plupart des auteurs qui
ont écrit sur ce sujet en ont également fourni une. Le nombre des passes est
fluctuant. Généralement on en compte une trentaine. Les manuscrits des rituels
dont je dispose n'en retiennent sous cette forme qu'une vingtaine qu'il importe
de nommer. Le fait que leur nombre reste flou est sans doute dû à ce qu'elles
procèdent, comme nous le verrons, de champs sémantiques différents.
La crainte de perdre l'enfant
Ce qui apparaît tout d'abord, c'est la crainte de perdre l'enfant, qui risque de
mourir lors d'accidents particuliers : guan de la voiture, guan de l'eau profonde
ou des liquides brûlants. Il peut aussi être victime d'une divinité : guan du dieu
du tonnerre, des enfers, de la ville ; aux prises avec un démon ou avec l'esprit des
morts qui ne trouvant pas le repos s'attaquent à lui : guan des cinq démons, des
trous d'eau, des démons nocturnes ; guan de la poutre du ciel : l'enfant ne pourra
regarder droit devant lui. Il peut encore être soumis aux sévices d'étoiles astrolo
giques, ennemies spécifiques de l'enfance, tel le Chien céleste et le Tigre blanc3.
Enfin il peut s'agir directement des dangers liés à une maladie infantile ou erupt
ive, variole, rougeole ; cette dernière est envisagée comme un moment de pas
sage, de séparation d'avec la mère. L'éruption est considérée comme l'expulsion
du « poison » matriciel, sécrété par l'enfant et sa mère jusqu'alors en état de
symbiose contradictoire à cause de leurs natures antithétiques : l'enfant est
considéré comme trop chaud, la mère comme plutôt froide. Les guan de l'eau
profonde et celle du Tigre blanc sont liées spécialement à ces dangers4.
En outre, l'enfant peut être menacé par une mauvaise intégration au lignage
de son père, en rivalité avec celui de sa mère avec lequel l'enfant n'aurait pas
« d'affinité », yuan ^: guan des mille jours, qui interdit durant tout ce temps
la visite de la grand-mère maternelle, y compris lors de la fête des relevailles. Il
se peut que la guan présente simplement un antagonisme grave dans l'horo
scope : guan des quatre « piliers » (les quatre « troncs célestes », tiangan de
son horoscope ; cf. infra), des quatre saisons.
Ce paysage glosé des guan se prête naturellement à une investigation de
leur signification en relation avec le monde des esprits et le panthéon, investi
gation qui m' éloignerait de mon propos et m'engagerait dans une interprétation
mythologique que j'ai ébauchée antérieurement (Berthier 1988 : 242-254). Si
certaines guan semblent faire référence à de simples risques quotidiens (aux-
3. À propos de ces étoiles néfastes, voir Hou Ching-lang 1979, et également De Groot 1892-1910 et
Granet 1959.
4. Berthier 1988 et Topley 1974. 122 BRIGITTE BAPTANDIER
quels elles ne sont pourtant jamais réductibles), d'autres échappent d'ores et
déjà, au vu de leur simple énoncé, à une interprétation immédiate. Ainsi, pour
quoi un enfant n'aurait-il pas d'« affinité » avec le lignage maternel ? Quel rap
port entre l'horoscope, les quatre saisons et les guan ? Pourquoi certains
enfants encourent-ils ces risques majeurs et pas d'autres ? Et que dire des guan
énigmatiques dans leur poésie même : guan du pont brisé, qui oblige à éloigner
l'enfant des ponts et des bateaux car il verrait son reflet dans l'eau ?
Dans les ouvrages vernaculaires, ces listes s'accompagnent le plus souvent
de prescriptions simples. Les gloses peuvent varier mais l'ensemble des guan
demeure constant. Il s'agit de tirer les conséquences pratiques devant être prises
en compte dans la vie quotidienne lorsqu'on aura détecté la présence d'une
guan chez un enfant. On relèvera par exemple :
guan des quatre piliers : ne pas asseoir l'enfant sur une chaise du roi des enfers : ne pas assister aux rites funéraires, risque de mourir
avant 12 ans (risque majeur encouru tous les trois ans)
guan du Tigre blanc : attention aux accidents et pertes de sang (fig. 1).
Les symptômes
Si l'on s'en tient au langage courant ou à la littérature sur ce sujet, les
symptômes qui mènent au diagnostic de la présence d'une passe ne sont guère
spécifiques. L'enfant est d'un tempérament taciturne, souvent triste. Il pleure
obstinément la nuit et fait parfois des rêves inquiétants ou répétitifs. Il tombe
souvent malade, et quand bien même il ne s'agit que de rhumes, cette insis
tance, la difficulté de le soigner, voire le coût des soins, le distinguent des
autres. Ou encore il est fantasque, coléreux. Certains caractères physiques
— pâleur, couleur verdâtre de la peau entre le nez et la bouche — font égale
ment signe. On dit aussi de ces enfants qu'ils sont particulièrement sujets à la
« terreur »,jing jr, c'est-à-dire qu'ils laissent facilement leur âme s'échapper.
Tout ceci correspond grosso modo à la description chez M. Topley des
enfants dits guiming, au « destin étrange » ou « coûteux ». Mais, précisément,
nombre d'entre eux présentant ces symptômes ne doivent pas pour autant tr
averser une passe. C'est que le diagnostic ne se situe pas là, mais en amont : les
symptômes ne révèlent la guan que pour les enfants qui, de toute façon, en
« portent » déjà une. Sinon, il s'agit d'autre chose5.
II. LE DIAGNOSTIC. LES GUAN ET LE DESTIN
On sait en fait dès la naissance si l'enfant devra ou non traverser une ou
plusieurs guan, ce dont le discours se fait l'écho. En dehors des listes, des
gloses et de la description des symptômes, almanachs et manuels populaires
5. Un tel enfant présente un air de ressemblance avec l'enfant africain nit Ku Bon décrit par A. Zem-
pléni (1965). Certains éléments de la cure peuvent également être comparés. rituel a" Ouverture des Passes 123 Le
précisent également dans quel cas l'enfant « portera » une guan. On y lit par
exemple : ceux qui sont nés une année yin, wu ou xu à l'instant chen (il s'agit
de signes cycliques qualifiant le temps) portent la guan de la poutre céleste
(fig. 1). C'est aux devins et chamanes qu'il appartient de le déterminer, mais les
parents sont conscients du processus et rares sont les familles qui ignorent sous
quels auspices sont nés leurs enfants. Tout un chacun, en connaissant sa date de
naissance, connaît du même coup ce que l'on nomme les « 8 caractères », bazi
s\'% , qui en qualifient les éléments. Or c'est là même qu'on peut lire si
l'enfant devra ou non traverser telle ou telle passe. Par ailleurs, aucun enfant ne
traverse rituellement une passe sans que celle-ci ait été diagnostiquée. Or le
diagnostic consiste non pas à énoncer les symptômes ou à les constater, mais à
en déceler la cause. En effet, pour les spécialistes rituels, une guan est la
conjonction néfaste d'un ou plusieurs éléments du thème astrologique de
l'enfant, déterminée par sa naissance et le cycle solaire saisonnier.
Les bazi : la personne, le corps, le cosmos
Tout être vivant est identifié par huit termes — huit caractères ou
nombres — qui qualifient l'année, le mois, le jour et l'heure de sa naissance.
Les Chinois connaissent trois sortes de nombres : la série décimale et les séries
dénaire et duodénaire. Les deux dernières sont constituées de symboles,
d'images. Elles établissent des correspondances entre la nature et l'univers des
humains, entre les lieux, les espaces, les qualités, mais aussi les parties du
corps, les orients, les couleurs, les sensations, les saveurs, les vertus qu'elles
représentent. Elles sont aussi des signes calendaires : elles qualifient les jours,
les mois, les heures, les années. Elles sont bien sûr des repères topographiques :
chaque parcelle d'espace peut être qualifiée, nommée de la sorte. En nombre
fini (10 et 12) ces signes tissent, en se combinant, un univers clos, des cycles
que constitue cet ensemble des sites du temps et des occurrences spatiales. Les
dix signes de la série dénaire se nomment tiangan %. f « troncs, tiges
célestes » ; les douze signes de la série duodénaire dizhi tto X. « rameaux ter
restres ». Les séries combinées de dix et de douze donnent le cycle sexagésimal
composé de 60 binômes. Il faut en effet 60 cycles (c'est-à-dire 10 fois 6 ou
12 fois 5) pour que soient réalisées toutes les combinaisons des signes des deux
séries. C'est là l'une des plus anciennes manières chinoises de compter le
temps. Ces deux chiffrages sont destinés solidairement à révéler, à analyser,
faire apparaître, la composition du total ordonné que forme l'univers. Il s'agit
d'une sorte d'encryptage, dans ces nombres, de la charte du monde — y
compris les humains — , de son essence6. Ces signes, tout en situant et spéci
fiant à la fois, établissent l'ordre du discours qui véhicule la symbiose imagi
naire entre les humains et le monde.
À la naissance tout être humain est fiché ainsi. Il détient la carte d'identité,
6. À propos de ces signes cycliques, voir Granet 1934 : 149-300. 124 BRIGITTE BAPTANDIER
métaphorique, de son destin. L'individu est totalement défini. Plus précisément,
le tiangan du jour de sa naissance est considéré comme son ego. Par exemple,
s'il s'agit d'un jour qualifié par le tiangan jia'f* ', l'individu sera associé à l'est,
au bois, à la planète Jupiter, à la couleur verte et à la saveur aigre-acide. Son
viscère dominant sera le foie, sa vertu la bienveillance. Ce ne sont là que les
correspondances les plus grossières, il en est de plus subtiles dont le chiffrage
renvoie encore à d'autres éléments constitutifs de l'identité.
À partir de cette symbiose individu/univers, on peut observer à l'œuvre le
système des cinq éléments. Suivant les phases du yin et du yang, ils se donnent
naissance ou se détruisent alternativement. On dit que l'eau donne naissance au
bois, qui fait naître le feu, qui produit la terre, qui engendre le métal d'où vient
l'eau. L'eau, à rebours, détruit le feu, qui vainc le métal, lequel s'oppose au
bois, qui l'emporte sur la terre, qui triomphe de l'eau7. Les signes cycliques qui
composent le thème astrologique de l'enfant, associés à ce système des cinq
éléments, sont inclus eux-mêmes dans ces cycles de naissance et de mort.
Sachant que le tronc céleste du jour de naissance est l'ego de l'enfant, on
pourra dès lors déterminer quelles sont les forces dominantes et les faiblesses
de son thème, c'est-à-dire de sa personne, et connaître les éléments/signes
cycliques qui « aident » son ego et ceux qui lui « nuisent ».
Cet enchif frage définit l'identité humaine et sociale de l'enfant et tout
d'abord dans le registre de la parenté, toujours à partir d'ego, de l'élément et
des correspondances qui lui sont associés. Le système des cinq éléments permet
de savoir que si ego est représenté par le signe/élément métal, c'est nécessaire
ment la terre qui le « fait naître » tandis qu'il « vainc » le bois. On dit aussi : ce
qui fait naître ego est son « empreinte », yin £f> , qui correspond à sa mère ; ce
qu'il engendre, c'est son propre désir, shishen ^Ífi4 , qui s'oppose à sa
« norme », zhengguan je 'g, l'époux pour un ego féminin ; tandis qu'ego lui-
même s'oppose à sa richesse, cai fJ¡, son père (ou son épouse). Ce discours est
figurable suivant le schéma ci-contre (p. 125).
On obtient ainsi des renseignements très précis sur la personnalité, la santé,
les talents et les défauts de l'enfant. On apprendra également ce qu'il en est de
ses relations de parenté : se « heurte-t-il », s'oppose-t-il à un parent proche ?
faut-il le donner en adoption ? On y verra ses possibilités d'alliance, ses orien
tations professionnelles, ses tendances, ses goûts personnels, les risques encou
rus de maladies ou d'accidents. L'horoscope, les huit signes du destin d'un
individu sont une sorte de message mnésique indélébile, inscrit en lui de par sa
position spatio-temporelle qui conditionne sa vie sociale.
On pense d'ailleurs que le destin de l'enfant ne commence pas dès sa nais
sance. Si son thème astrologique, sa composition en somme, est déjà donné, il
faut attendre que ces éléments qui l'identifient entrent en harmonie, en vibra
tion, avec le cycle universel. Ainsi est-ce après que son destin s'est inscrit dans
7. Granet, ibid. rituel d' Ouverture des Passes 125 Le
<sp
terre/empreinte/mère
père/épouse
bois/richesse
feu/norme/époux
s'opposer
faire naître
le mouvement cosmique qu'on lui fait passer une guan. En effet, on peut alors
le contrôler, l'enfant est moins imprévisible, donc moins fragile. Généralement
le destin commence entre un an et cinq ans8.
La guan : une polarisation des bazi, un concept de l'enfance
La passe liée et le « tueur »
Chez certains enfants il existe une contradiction, un clivage parmi leurs huit
caractères de naissance. De tels individus sont dits porter, dai '^8 , dans leur
destin une ou plusieurs guan, passes, barrières, frontières. Il s'agit en somme
d'une sorte de nœud qui les emprisonnera tôt ou tard et, selon les cas, les rendra
malades ou malheureux, les exposera plus particulièrement à certains accidents,
les empêchera d'être en harmonie avec leur famille, la société, voire le cosmos,
les fera éventuellement mourir. Au sein des huit caractères, il existe trois types
d'antagonismes qui permettent la déclinaison des différentes guan en faisant
8. Pour savoir quand le destin d'un enfant va commencer, il suffit de se livrer au calcul suivant. On
s'enquiert du « tronc céleste » du mois de naissance. On regarde sur un almanach combien de signes
du cycle séparent ce tronc céleste de l'horoscope du prochain nœud de souffles calendaires saisonn
iers, jieqi. Il y a un jieqi tous les quinze jours. Lorsqu'il s'agit d'un garçon et que l'année de nais
sance est yang (impaire), on compte le temps à l'endroit, vers le futur. Si l'année est yin (paire), on
compte le temps à rebours. On fera l'inverse pour les filles. Chaque période de trois jours séparant
le tronc céleste considéré du jieqi suivant (ou précédant) vaut pour une année. Si l'on compte, par
exemple, six jours jusqu'au suivant, le destin de l'enfant commencera à deux ans (6 divisé
par 3). Ce calcul de l'harmonisation du destin individuel et du destin universel est donc sexualisé,
tout comme le temps lui-même (yin ou yang), ce que Granet faisait déjà remarquer. C'est donc de
l'identité sexuée de l'enfant qu'il est question. 126 BRIGITTE BAPTANDIER
s'opposer entre eux, chaque fois, un tronc céleste et un rameau terrestre, ou
bien un rameau terrestre et le mois de naissance. On comprend que selon le
registre de discours choisi — tempérament, santé, parenté, relations sociales —
et selon les rapports de forces particuliers au sein du thème astrologique de tel
enfant, chaque cas de figure personnel présente une gravité différente et soit
pris en compte spécifiquement9.
On nomme encore ce danger guansha JLi éi, le « nœud », le frein de la
passe, le « démon », sha äi, de la passe. Le sha est une personnalisation de la
guan. C'est un influx néfaste, un démon astrologique et terrestre mortifère. Ce
mot est d'ailleurs homophone et à peu près synonyme de sha ^\_ « tuer, mas
sacrer » ; c'est pourquoi on le traduit souvent par « tueur ». Le sha est donc la
matérialisation de cette barrière qui se dresse sur le chemin de vie de l'enfant. Il
en symbolise la violence, la puissance, le caractère fatal aussi tant que le nœud
n'est pas délié, ce à quoi il faudra s'employer avant l'âge de seize ans, seuil du
statut d'adulte.
Aux limites de l'humain : l'univers terrestre et maternel
Ces esprits néfastes, shashen, relèvent dans ce contexte des cycles ter
restres, des rameaux terrestres et des animaux emblématiques qui les personnif
ient : les douze animaux du cycle calendaire. Ils font partie de ce temps obscur
dit de la Grande Année, Taisui, du grand Yin. Taisui est une sorte d'étoile ter
restre, doublet de la planète Jupiter dont la révolution céleste est de soixante
ans. Taisui, dans le même temps, se déplace à l'intérieur de la terre en sens
inverse. C'est cette durée de soixante ans que l'on nomme Grande Année et qui
correspond à la réalisation complète de la combinaison des troncs célestes et
des rameaux terrestres10. Dans certaines de ses légendes et pour ces mêmes rai
sons, on représente aussi Taisui sous la forme d'une boule de chair qui se
déplace à l'intérieur de la terre et rythme ce temps matriciel à rebours. Taisui
est d'ailleurs l'équivalent de 1'« Esprit de la matrice », Taishen11.
Le Taisui de l'année est donc le rameau terrestre, l'animal emblématique,
qui matérialise les énergies de l'année en cours. À la fin de celle-ci, cette éner
gie usée deviendra malveillante et il faudra l'expulser : c'est le grand exorcisme
des pestilences du théâtre masqué Nuo qui comporte précisément des danses
animales12. C'est vraisemblablement l'une des raisons du choix préférentiel du
nouvel an pour faire traverser une guan aux enfants qui en ont besoin. Il ne
9. Il s'agit là de matériaux de terrain recueillis auprès des fashi du Lüshan, de Taiwan et du Fujian.
Ces méthodes sont également exposées dans les manuels de divination, tel celui de Huang Youde
(1967).
10. A propos du cycle de Taisui et de sa relation avec Jupiter, voir L. de Saussure 1920 et 1930.
11. Eberhard 1942: 145. Voir aussi Doré 1914, X: 142-152, De Groot 1892-1910: 538 et
Berthier 1988 : 204 sq. Les légendes de Taisui sous son aspect « humain » de Nacha Santaizi sont
l'étoffe du Roman de l'investiture des dieux (Fengshen yanyi). Voir P. S. Sangren [1993] pour la
relation entre ces légendes, la piété filiale et la subjectivité masculine en regard des générations.
12. À propos des fêtes du Nuo et de leurs danses animales, voir Granet 1959 : 300-330. rituel d'Ouverture des Passes 127 Le
s'agit donc pas ici d'un simple redoublement du symbole du passage, mais bien
d'une identité de sens.
Le sha associé à la guan et aux influences terrestres dangereuses trace les
frontières d'un champ sémantique en relation avec l'univers maternel, terrestre
et les cycles qui lui correspondent, aux limites de l'humanité : étoile terrestre,
temps intra-utérin, boule de chair, univers animal. L'enfant porteur de guan est
absorbé littéralement par cet univers. Son humanité même n'est pas encore bien
établie. C'est là une constante de la pensée en Chine, comme en bien d'autres
lieux d'ailleurs : on ne naît pas humain, on le devient peu à peu. Ici on parle de
l'enfant comme d'un être mi-animal/mi-humain, langage qui sera constant dans
le rituel. Il s'agit encore d'un trait caractéristique de l'état de symbiose mater
nelle lors de la petite enfance. Il va donc falloir désensauvager cet enfant. Pour
cela il faudra mettre de l'ordre dans l'univers féminin. Bien sûr, la finalité
immédiate sera d'inscrire fermement l'enfant dans son patrilignage, lequel
pourrait craindre que son capital de vie, la succession des générations qui le
constituent, le filé de son essence, de ses os soient remis en question.
La polarisation : un effet d'aimantation.
Les guan dans le tissu cosmique ou maternel
Fixé en quelque sorte dans cette occurrence néfaste de son destin, l'enfant
porteur de guan devient lui-même une sorte de nœud fixe dans le tissage cos
mique. Il bloque, fait obstacle et aussi heurte, chong ¿f, ce et ceux qui l'en
tourent. L'opposition au sein de ses éléments constitutifs crée une sorte
d'aimantation qui lui attire de nombreuses contrariétés. Tout se retourne contre
lui, y compris les éléments qui auraient dû, au départ, lui être, comme à tous,
favorables. C'est ce qu'exprime le langage du rituel. Il sera accompli au nom
de deux divinités principales : Wangmu et Linshui furen. Wangmu, la Reine
Mère, est l'autre nom de la terrible déesse Reine Mère de l'Ouest, Xiwangmu.
Cette divinité appartient à une strate historique très ancienne et est considérée,
entre autres, à la fois comme la maîtresse de la nature et des cycles féminins, et
comme celle des divinités calendaires, ses assistantes et censeurs du destin,
chargées en outre de nourrir l'embryon13. Or ces dernières sont elles-mêmes les
troncs célestes et les rameaux terrestres divinisés du comput calendaire, qui
composent l'horoscope de l'enfant et déterminent le diagnostic d'une guan.
Contre toute attente, ce sont donc elles, ces nourrices, qui fabriqueront la fibre
des guan emprisonnant l'enfant. C'est bien un nœud, une passe liée dans ce
tissu calendaire ou maternel qui crée la guan et par là même l'enfant dangereux
en danger.
Dans le contexte de ce rituel, accompli par des chamanes de la tradition du
Lüshan ou des Sannai, ces entités féminines portent encore un autre nom et leur
rôle est glosé un peu plus avant. À cause de cette faiblesse intrinsèque au destin
13. À ce sujet, voir Schipper 1982 : 152 pour le paysage intérieur du corps et de Xiwangmu, et 190 sq.
pour le comput du temps et les divinités calendaires maternantes.

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