Le rôle des informations visuelles dans les premiers contrôles posturaux - article ; n°1 ; vol.81, pg 197-221

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L'année psychologique - Année 1981 - Volume 81 - Numéro 1 - Pages 197-221
Summary
Many recent researcks pay particular attention to the influence of visual information in postural responses to the environment in infants. They point out that a very early co-ordination between visual and vestibular systems can be found : as soon as the first weeks of life, the baby is able to respond with systematic postural adjustements to changes in the visual field. The relations of the visual perception with the posture can be observed in the ocular motivity and in the head posture control : the saccadic pursuit, ever made of compound sequences of visual anchorings followed of head turning movements up to a new eye position is a good example of such co-ordination. These connections can be found also in more gross posi-tioning activity, even when the postural maturation is not completed : for example, visual placing in response to an optical expansion or relative adjustements of different parts of the body in response to definite features of the visual stimulation.
The genetic study of these postural activities underlines the fact that, in this field, during the first months, an integration owing to functional organization of wider and wider sub-systems can be noticed.
Résumé
De nombreux travaux récents s'attachent à étudier, chez le bébé, le rôle des informations visuelles dans les réponses posturales à l'environnement. Ils montrent qu'une coordination s'établit très précocement entre le système visuel et le système vestibulaire : dès les premières semaines de la vie, le nourrisson répond à des variations du champ visuel par des réajustements posturaux systématiques. Les rapports entre perception visuelle et posture sont décelables dans l'oculo-motricité et dans le contrôle tonique de la tête : la poursuite saccadique, faite de séquences toujours composées d'un ancrage du regard suivi de rotations de la tête jusqu'à un nouvel ancrage en constitue un exemple. Ces rapports se manifestent également dans des activités de positionnement plus globales, alors que la maturation posturale est loin d'être achevée, par la réaction de placement à des extensions optiques, et par des ajustements relatifs des diverses parties du corps à des caractéristiques précises de la stimulation visuelle.
L'évolution de ces activités posturales montre que, dans ce domaine, une intégration s'accomplit au cours des premiers mois grâce à l'organisation fonctionnelle de sous-systèmes de plus en plus étendus.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1981
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F. Jouen
H. Bloch
Le rôle des informations visuelles dans les premiers contrôles
posturaux
In: L'année psychologique. 1981 vol. 81, n°1. pp. 197-221.
Citer ce document / Cite this document :
Jouen F., Bloch H. Le rôle des informations visuelles dans les premiers contrôles posturaux. In: L'année psychologique. 1981
vol. 81, n°1. pp. 197-221.
doi : 10.3406/psy.1981.28367
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1981_num_81_1_28367Abstract
Summary
Many recent researcks pay particular attention to the influence of visual information in postural
responses to the environment in infants. They point out that a very early co-ordination between visual
and vestibular systems can be found : as soon as the first weeks of life, the baby is able to respond with
systematic postural adjustements to changes in the visual field. The relations of the visual perception
with the posture can be observed in the ocular motivity and in the head posture control : the saccadic
pursuit, ever made of compound sequences of visual anchorings followed of head turning movements
up to a new eye position is a good example of such co-ordination. These connections can be found also
in more gross posi-tioning activity, even when the postural maturation is not completed : for example,
visual placing in response to an optical expansion or relative adjustements of different parts of the body
in response to definite features of the visual stimulation.
The genetic study of these postural activities underlines the fact that, in this field, during the first months,
an integration owing to functional organization of wider and wider sub-systems can be noticed.
Résumé
De nombreux travaux récents s'attachent à étudier, chez le bébé, le rôle des informations visuelles dans
les réponses posturales à l'environnement. Ils montrent qu'une coordination s'établit très précocement
entre le système visuel et le système vestibulaire : dès les premières semaines de la vie, le nourrisson
répond à des variations du champ visuel par des réajustements posturaux systématiques. Les rapports
entre perception visuelle et posture sont décelables dans l'oculo-motricité et dans le contrôle tonique de
la tête : la poursuite saccadique, faite de séquences toujours composées d'un ancrage du regard suivi
de rotations de la tête jusqu'à un nouvel ancrage en constitue un exemple. Ces rapports se manifestent
également dans des activités de positionnement plus globales, alors que la maturation posturale est loin
d'être achevée, par la réaction de placement à des extensions optiques, et par des ajustements relatifs
des diverses parties du corps à des caractéristiques précises de la stimulation visuelle.
L'évolution de ces activités posturales montre que, dans ce domaine, une intégration s'accomplit au
cours des premiers mois grâce à l'organisation fonctionnelle de sous-systèmes de plus en plus étendus.L'Année Psychologique, 1981, SI, 197-221
Laboratoire de Psychobiologie de l'Enfant,
de VEcole Pratique des Hautes Etudes,
associé au CNRS1
LE ROLE DES INFORMATIONS VISUELLES
DANS LES PREMIERS CONTRÔLES POSTURAUX
par François Jouen et Henriette Bloch
SUMMARY
Many recent researcks pay particular attention to the influence of
visual information in postural responses to the environment in infants.
They point out that a very early co-ordination between visual and vestibular
systems can be found : as soon as the first weeks of life, the baby is able
to respond with systematic postural adjustements to changes in the visual
field. The relations of the visual perception with the posture can be observed
in the ocular motivity and in the head posture control : the saccadic pursuit,
ever made of compound sequences of visual anchorings followed of head
turning movements up to a new eye position is a good example of such
co-ordination. These connections can be found also in more gross posi
tioning activity, even when the postural maturation is not completed : for
example, visual placing in response to an optical expansion or relative
adjustements of different parts of the body in response to definite features
of the visual stimulation.
The genetic study of these postural activities underlines the fact that,
in this field, during the first months, an integration owing to functional
organization of wider and wider sub-systems can be noticed.
La notion de fonction posturale recouvre deux types d'activités
de l'organisme : une activité de positionnement antigravitaire et une
activité de positionnement directionnel. La première va permettre
une orientation du corps par rapport aux forces de pesanteur, et, ce
faisant, établir un système de relations stables entre les différentes
parties du corps (la « posture »). La physiologie propose sous les termes
de « statique et équilibration du corps » un modèle explicatif de cette
1. 41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris. 198 F. Jouen et H. Block
activité, selon lequel il y a coordination en un ensemble fonctionnel
de différents réflexes locaux et dans lequel interviennent diverses
modalités sensorielles : afférences labyrinthiques, afïérences proprio-
ceptives (musculaires et articulaires) et informations d'origine extéro-
ceptive (cutanées et visuelles). Cependant, le rôle essentiel revient aux
récepteurs labyrinthiques (canaux semi-circulaires et organes otoli-
tiques), récepteurs spécialisés dans la détection de l'action des forces
de pesanteur sur l'organisme (Gribenski et Gaston, 1973). L'activité
de positionnement directionnel (Paillard, 1971, 1974), activité complé
mentaire de la précédente, assure une orientation du corps dans l'espace.
Grâce à un ensemble de « servo-mécanismes » responsable du positio
nnement automatique de la tête, des segments mobiles et du corps
(Paillard, 1967), l'organisme va pouvoir organiser son activité de
positionnement directionnel par rapport aux signaux informatifs venant
de l'environnement. Ainsi, la fonction posturale est-elle une double
activité de mise en position du corps à la fois par rapport à la pesanteur
et par rapport aux informations fournies par l'environnement.
L'étude de la genèse de la fonction posturale permet de mettre en
évidence une série de faits importants :
— Le système vestibulaire, qui assure une fonction essentielle
pour ce qui est du positionnement antigravitaire, se développe très tôt
durant la phase embryonnaire (dès la 8e ou 9e semaine de la vie fœtale)
et est complètement fonctionnel à 32 semaines (Schulte, Linke, Michaelis
et Nolle, 1969).
— D'après les auteurs qui ont étudié en détail le développement
psycho-moteur du nourrisson (Peiper, 1963 ; Illingworth, 1978), il est
possible de distinguer différentes étapes dans la maturation posturale.
La première phase du développement, de la naissance jusqu'à 2-3 mois,
se caractérise par la liquidation des réflexes archaïques présents à la
naissance et leur remplacement par un ensemble de réflexes respon
sable de l'acquisition, par le bébé, du maintien de la tête. Dans un
second temps, grâce à un ensemble d'activités coordonnées, le bébé
va passer, entre 3 et 6 mois environ, du de la tête au contrôle
de la posture du corps, devenant ainsi capable de maintenir la position
assise2. Dans la dernière phase, à partir d'un an environ, la maturation
posturale instaure la prédominance de l'axe vertical du corps et, par
là même, assure l'acquisition de la station debout et de la marche.
La maturation posturale est donc à concevoir comme une verticalisation
progressive et céphalo-caudale des différents segments du corps jusqu'à
là station verticale qui marque l'état d'achèvement du système.
2. Signalons que la littérature est muette sur le rapport entre des
« alertes » visuelles et des changements de position globaux qu'elles pourraient
engendrer. Les premiers contrôles posturaux 199
— Enfin, après la naissance, le fonctionnement du système postural
est à concevoir comme un ensemble d'activités complexes, dans lequel
interviennent également des modalités sensorielles (proprioceptives et
extéroceptives) plus directement consacrées à des activités de mise en
relation avec le monde extérieur. Mais, si l'accord est général pour
reconnaître que, parmi ces modalités sensorielles non spécifiques, les
afîérences d'origine visuelle prennent une part prépondérante à la
régulation du système postural, il est frappant de constater combien
peu nombreuses sont les données qui font état d'un contrôle visuel
de la posture chez le nourrisson. En fait, trois grands types de travaux
sont actuellement disponibles :
— ceux qui s'intéressent au rôle des différents sous-systèmes fonc
tionnels responsables du positionnement de la tête dans l'espace,
et à leurs interrelations ;
— les recherches axées sur le problème de l'orientation posturale
chez le nourrisson et le rôle des afférences visuelles dans de tels
comportements ;
— enfin, les travaux qui tentent d'analyser en détail les mécanismes
visuels et posturaux du maintien de la position verticale chez le
bébé.
I. — Le sous-système céphalique chez le nourrisson
Les travaux axés sur l'étude des réponses localisées au niveau du
segment céphalique s'intéressent aux relations entre le système visuel
et les sous-systèmes fonctionnels responsables du positionnement de la
tête pour diverses raisons :
— L'acquisition par le bébé à 2-3 mois du contrôle tonique de la
tète est, nous l'avons déjà souligné, la première étape du développement
postural vers la station verticale qui marque l'état d'achèvement du
système postural. La mise en place de cette réponse fondamentale a
donc préoccupé les chercheurs.
— Le segment céphalique constitue, par ailleurs, un des maillons
essentiels dans la chaîne posturale qui permet l'orientation du corps
dans l'espace (Paillard, 1971, 1974). D'une part, la tête porte les prin
cipaux organes de capture des informations sensorielles, dont le système
visuel et le système labyrinthique ; d'autre part, le segment céphalique
est l'élément déterminant dans l'établissement des adaptations postu-
rales. Ainsi, l'analyse des réflexes de retournement des animaux
(cf. Gribenski et Caston, 1973) a démontré que c'était la position de
la tête qui induisait la mise en jeu des mécanismes permettant à l'animal
de retrouver une position spatiale référée à la verticale.
— Les travaux neurologiques de Bizzi, Kalil, Tagliasco (1971)
et ceux de Berthoz (1974) ont montré que chez le singe et chez l'homme
adulte, il existait des liaisons fonctionnelles entre le système vestibu- F. Jouen et H. Block 200
laire, les propriocepteurs de la nuque et l'oculo-motricité, lors de
mouvements de la tête en direction d'une cible visuelle. Nous verrons
qu'il y a des raisons de penser que de telles liaisons fonctionnelles
sont précocement assurées.
Il est important, cependant, de remarquer que ce sont surtout les
mouvements des yeux qui ont donné lieu à une étude détaillée. Les de la tête ne sont, en général, mentionnés que lorsqu'ils
accompagnent les mouvements des yeux (coordination oculocéphalique),
et tout un domaine de recherches concernant le rôle du mouvement
de la tête, à la fois dans les ajustements posturaux et dans les conduites
perceptives, reste ouvert.
A) Oculo-motricité et posture cfiez le nourrisson
Les travaux sur les rapports entre oculo-motricité et posture chez
le nourrisson sont intéressants à plusieurs titres. D'une part, l'existence
de liaisons fonctionnelles, à différents niveaux du système nerveux
central, entre les centres oculo-moteurs et les centres vestibulaires,
n'est plus à démontrer (Berthoz, 1974), et il est maintenant admis
que, chez l'homme adulte en tout cas, la motricité oculaire intervient
incontestablement dans la régulation de l'activité posturale (Baron et
Litvinenkova, 1968 ; Gagey, Baron, Lespargot, Poli, 1973 ; Koitcheva,
Noto et Baron, 1976). D'autre part, les réponses oculo-motrices sont
facilement observables chez le bébé (Casaer, 1979) et semblent appart
enir à la gamme des comportements visuels présents dès la naissance,
ce qui a favorisé leur étude.
Ainsi, les réactions réflexes du type nystagmus sont-elles bien
connues maintenant chez le bébé.
Le nystagmus (Howard et Templeton, 1966) désigne un mouvement
rythmique des yeux provoqué soit par une stimulation labyrinthique
(nystagmus vestibulaire) soit par un mouvement du champ visuel optocinétique). Quel que soit le type de nystagmus, vesti
bulaire ou optocinétique, la fonction de cette réponse oculo-motrice
est d'assurer la stabilité du monde visuel, que le bébé soit en mouvement
ou que l'environnement soit mobile. Il s'agit donc d'une réponse fonda
mentale pour l'orientation et la stabilisation du corps du bébé dans
l'espace.
Le nystagmus optocinétique est aisément mis en évidence en faisant
défiler devant les yeux du bébé des barres sombres sur un fond clair
(Maurer, 1975). McGinnis (1930) avait noté la présence de cette
réponse chez le nouveau-né aussi longtemps que la vitesse du déplace
ment du champ n'excédait pas 10° à 20° par seconde. Gorman, Gogan
et Gellis (1959) ont également observé un nystagmus optocinétique
chez 93 des 100 nouveau-nés de moins de 5 jours qu'ils testaient.
Dans cette recherche, la procédure expérimentale est un peu modifiée,
puisque le champ visuel en mouvement n'était pas présenté uniquement premiers contrôles posluraux 201 Les
dans le plan fronto-parallèle, mais entourait entièrement le sujet.
Selon Brazelton, Scholl et Robey (1966), chez le nouveau-né, le nystagmus
optocinétique est plus aisément observable que la fixation ou la poursuite
visuelle.
Notons en outre, fait non vérifié à notre connaissance chez le bébé,
que la possibilité de fixation d'un point lumineux entraîne normalement
la disparition du nystagmus. Le nystagmus optocinétique a été égale
ment utilisé pour étudier la sensibilité du bébé au mouvement apparent.
Tauber et Kofiler (1966) présentent à 19 nouveau-nés un champ visuel
de lignes immobiles éclairées par une lumière stroboscopique, créant
ainsi un mouvement apparent : 65 % des bébés répondent par un
nystagmus. Eviatar et Eviatar (1978) observent, chez 79 % des enfants
de 3 à 6 mois qu'ils étudient, un nystagmus optocinétique en réponse
à un mouvement du champ visuel, et ce, pour deux vitesses de défilement
des images : 3° et 16° par seconde.
Pour ce qui est du nystagmus vestibulaire, les résultats diffèrent
en fonction des auteurs et des techniques utilisées pour le mettre en
évidence. Par ailleurs, si le nystagmus vestibulaire assure, tout comme
le nystagmus optocinétique, la stabilité du monde visuel, sa signi
fication est autre puisqu'il s'agit d'une réponse d'origine labyrinthique
qui apparaît hautement automatisée et indépendante finalement des
afîérences visuelles, étant observable chez des nourrissons aveuglés
(Eviatar et Eviatar, 1978 ; Eviatar, Miranda, Eviatar, Freeman et
Borkowski, 1979)3.
Nous passerons sous silence les résultats des recherches sur le
nystagmus vestibulaire, mais nous soulignerons l'existence, chez le
nouveau-né et le nourrisson, d'une réponse oculo-motrice à une stimul
ation labyrinthique ainsi que la présence de relations fonctionnelles
et anatomiques entre les noyaux vestibulaires et les noyaux oculo-moteurs
(Eviatar et coll., 1979).
B) Le sous-système oculo-céphalique
L'hypothèse d'une relation directe entre oculo-motricité, labyrinthe
et posture se vérifie également par les travaux qui ont analysé la
coordination œil-tête lors de poursuite visuelle. Comme le nystagmus,
la oculo-céphalique intervient de façon prépondérante
dans l'orientation du corps dans l'espace et dans la « capture » des
informations issues de l'environnement (Tronick et Glanton, 1971 ;
Paillard, 1974). Bien que McGinnis (1930) ait écrit que la poursuite
est absente durant les deux premières semaines de la vie, il s'est fait
3. La technique d'aveuglement temporaire des bébés pour mettre en
évidence une réponse vestibulaire est couramment employée. Nous n'avons
pas trouvé, à part des observations ponctuelles et limitées, de recherches
récentes menées chez des enfants partiellement ou totalement privés de
vision, qui étudieraient l'effet de ce handicap sur le développement postural. F.- Jonen et H. Block 202
maintenant un large consensus pour reconnaître que, dès le début
de la vie, le nouveau-né est capable de fixer et de suivre un stimulus
visuel en mouvement (Graham, 1956 ; Brazelton, Scholl et Robey, 1966).
Cette capacité de poursuite visuelle a été observée par Greenman (1963)
quelques minutes après la naissance. White, Castle et Held (1964),
Wolf et White (1965) et Fonarev (1966) rapportent également que le
nouveau-né peut suivre des yeux un stimulus sur un arc de cercle
dé 90°. D'après Wolf (1965), cette poursuite oculaire s'accompagne,
dès le quatrième jour, d'une rotation conjointe de la tête. Ces travaux
ont par ailleurs incité à distinguer entre deux types de poursuite :
Graham, Matarazzo et Caldwell (1956), Barten, Birns et Ronch (1971)
font la différence entre la poursuite oculaire (O.P.) et la poursuite
oculo-céphalique (O.C.P.). Dans le premier cas, seuls les yeux du bébé
suivent l'objet, alors que dans le second la poursuite visuelle s'accompagne
de rotations conjointes de la tête en direction du stimulus en mouvement.
La recherche de Barten, Birns et Ronch (1971) suggère que ces deux
formes de poursuites appartiennent à la même gamme de comporte
ments, bien que la poursuite oculo-céphalique représente une forme
plus élaborée et « performante » que la simple poursuite oculaire.
Les travaux de Bullinger (1977) sont à ce sujet très intéressants.
Cet auteur a montré qu'un nouveau-né pouvait s'orienter et suivre
des yeux un objet se déplaçant à une distance de 70 cm. Bullinger a
par ailleurs analysé le comportement de poursuite et très bien montré
l'aspect saccadique de la poursuite oculo-céphalique : les yeux du
nouveau-né suivent le stimulus, arrivent à un état de tension qui
entraîne un « déverrouillage » de la position de la tête et une nouvelle
saccade. La répétition de ces saccades amène, par ajustements successifs,
le nouveau-né à se « verrouiller » sur une nouvelle position.
Cet aspect saccadique de la poursuite visuelle retrouvé dans un
certain nombre de recherches semble bien être une des caractéristiques
du comportement du nourrisson (Dayton, Jones, Aiu, Rawson, Steele
et Rose, 1964 ; Brazelton, Scholl et Robey, 1966).
Dans une étude récente, Kremenitzer, Vaughan, Kurtzberg et
Dowling (1979) comparent les mouvements de poursuite visuelle pour
un objet unique se déplaçant sur un arc de cercle et pour un champ
optocinétique (une alternance de bandes claires et sombres en mouve
ment GD et DG), la tête des nouveau-nés étant immobilisée. Les auteurs
ne s'intéressent qu'aux mouvements des yeux dans le but de définir les
capacités fonctionnelles de la poursuite visuelle non saccadique chez le
nouveau-né. Dans le cas de l'objet unique, tous les bébés présentent une
déviation des yeux dans le sens du mouvement de l'objet. Cependant,
il n'y a pas de véritable poursuite, car seulement 15 % du temps sont
occupés par une poursuite non saccadique. Le reste du temps, les yeux
des bébés restent immobiles (relativement) ; à la fin de cette fixation,
l'enfant « déverrouille »son regard en direction du stimulus. Cette saccade premiers contrôles posturaux 203 Les
s'accompagne le plus souvent de saccades correctives. Ces observations
se rapprochent de celles de White, Gastle et Held (1964) qui avaient
noté que, si un objet présenté à la périphérie du champ visuel est arrêté
lorsqu'il est en vision fovéale, le regard des nourrissons dépasse la cible
puis revient sur l'objet. Par ailleurs, dans la recherche de Kremenitzer
et coll. (1979), la vitesse du déplacement des yeux augmente linéair
ement avec la vitesse de du mobile jusqu'à une vitesse de
19° par seconde. Elle décroît ensuite et, après 32° par seconde, il n'y a
plus de poursuite visuelle. Dans le cas de la stimulation optocinétique,
tous les enfants présentent un nystagmus, quelle que soit la vitesse du
mouvement (vitesse maximale = 40° par seconde). Cependant le nys
tagmus que présentent les nouveau-nés est très différent de celui observé
chez l'adulte, car, chez tous les bébés, les auteurs notent une déviation
tonique des yeux dans le sens du mouvement (chez l'adulte, la est dans le sens inverse du mouvement). Il est à noter que cette
déviation tonique oculaire chez le bébé est dans le même sens que celui
de la phase lente du nystagmus, suggérant ainsi une analogie avec le
nystagmus du sujet présentant des atteintes de la fovéa (Hood, 1967).
En s'appuyant sur cette observation, Kremenitzer et coll. (1979)
indiquent que la relative pauvreté de la poursuite visuelle non sacca-
dique des nouveau-nés serait la conséquence d'une immaturité fovéale.
Ces résultats confirment en partie ceux de Dayton et Jones (1964) qui
estimaient que, jusqu'à 2 mois, lorsqu'il y a poursuite visuelle, elle est
presque exclusivement saccadique.
Les résultats des recherches que nous venons de citer imposent la
conclusion suivante : dès là naissance, un bébé est capable de poursuivre
un mobile se déplaçant devant ses yeux. La poursuite présente un carac
tère saccadique et est constituée d'ancrages du regard et de rotations
successives de la tête qui attestent la présence d'un couplage œil-tête
très précoce. En effet, pour pouvoir suivre des yeux le mobile, le bébé est
obligé de modifier le contrôle tonique exercé au niveau des muscles de la
nuque et du cou, donc de réaliser un ajustement postural n'intéressant
à première vue que le segment céphalique, mais qui peut entraîner, par
expansion, des changements de la tonicité générale. En tout état de
cause, la liaison entre labyrinthe, oculo-motricité et proprioception de la
tête, signalée par Bizzi et coll. (1971) et par Berthoz (1974), présente
dès les premiers jours de la vie, laisse penser que cette première forme
d'organisation posturale est pré-programmée à la naissance.
C) Le fonctionnement de la rétine périphérique chez le nourrisson
Le problème du fonctionnement de la rétine sous son double aspect
(fovéa, périphérie) chez le nourrisson n'est pas encore résolu et les résul
tats sont contradictoires, bien que l'importance de cette distinction
fonctionnelle soit très grande. Nous savons en effet, depuis Gibson (1954),
que c'est essentiellement la partie périphérique de la rétine qui intervient, 204 F. Jouen et H. Block
chez l'adulte, dans la régulation de l'activité posturale. Les informations
concernant le fonctionnement dé la rétine périphérique chez le nourrisson
sont donc extrêmement précieuses pour notre propos. Ainsi, nous avons
noté, dans le paragraphe précédent, la présence chez le bébé des deux
types de comportements de poursuites visuelles : poursuite saccadique
et poursuite asservie non saccadique. Cette observation laisse supposer,
comme le pense Bronson (1974), que deux mécanismes, si ce n'est deux
systèmes visuels différents, interviennent dans le comportement visuel
du nourrisson.
Le premier mécanisme, qui ne nécessite pas que la fovéa soit mature,
serait responsable de l'aspect saccadique de la poursuite visuelle observée
chez le nouveau-né et le nourrisson de moins de 3 mois. La stimulation
de la rétine périphétique serait suffisante pour déclencher ce comporte
ment. Le second mécanisme, qui deviendrait fonctionnel vers 2-3 mois,
rendrait compte de la capacité que présente le bébé de suivre de façon
non saccadique un mobile se déplaçant devant ses yeux. Ce mécanisme
impliquerait la mise en jeu de la rétine fovéale. Mais, pour des auteurs
comme Gyr, Brown, Willey et Zivian (1966), le nouveau-né n'a pas de
vision périphérique, bien que les données anatomiques et comporte
mentales semblent aller à rencontre de cette opinion.
Anatomiquement, la rétine fovéale apparaît — au début de la vie —
moins développée que la extra-fovéale (Mann, 1964). A cause de
cette immaturité fonctionnelle, certains auteurs (Duke-Blder et Cook,
1963 ; White, 1971 ; Bronson, 1974 ; Karmel et Maisel, 1975 ; Kreme-
nitzer et coll., 1979) estiment que la fovéa ne contrôle pas le comporte
ment visuel des bébés durant les deux premiers mois de la vie. Certaines
données comportementales semblent confirmer cette hypothèse, puis
qu'il a été montré que le nouveau-né et le nourrisson de moins de 2 mois
sont capables de détecter des objets situés en périphérie, même si les
objets n'occupent que 3° d'angle visuel et sont situés à des degrés
d'excentricité de l'ordre de 30° (Brown, 1961 ; Dayton et Jones, 1964 ;
Tronick, 1972 ; Harris et McFarlane, 1974 ; McFarlane, Harris et
Barnes, 1976).
Il faut néanmoins remarquer que les situations étudiées par ces
auteurs sont différentes et qu'il est nécessaire de distinguer deux cas :
lorsqu'il n'y a pas d'objet en vision centrale, des saccades en direction
de la périphérie, d'amplitude variant de 8° à 20°, sont observables
(Dayton et Jones, 1964 ; Aslin et Salapatek, 1975). En revanche, la
présence, en vision centrale, d'un stimulus de même nature que celui
présenté en périphérique diminue, mais ne supprime pas la réponse
vers le stimulus, chez le nouveau-né comme chez le bébé de 7 semaines
(Harris et McFarlane, 1974 ; McFarlane, Harris et Barnes, 1976).
Lewis, Maurer et Kay (1978) indiquent que le nouveau-né peut détecter
un stimulus de 8' en vision centrale et un stimulus de 1° 6' d'épaisseur
situé à 10°, 20° et 30° d'excentricité. Ainsi la distinction anatomique et

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