Le rôle des repères dans la récupération et la datation des souvenirs - article ; n°1 ; vol.80, pg 149-167

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L'année psychologique - Année 1980 - Volume 80 - Numéro 1 - Pages 149-167
Summary
Reference marks were studied in two experiments. In the first one, subfects must evoke a remembering from a specific time and they must evoke with a loud voice, the intermediate rememberings which they used as reference marks. Three strategies are used : the most frequent consists in the use of one remembering as a reference mark ; the second strategie consists in the use of a subjective calendar, composed for example of a sequence of places during holidays of each year ; the third strategie is the direct access of the specifie period of time. In the second experience, the reference marks were studied in the dating of public events. The use of reference marks is not very frequent, about 20 %. There is often an assimilation of the event to be dated and the reference mark ; so, when the reference mark is before the event, the event is fudged older than it is really, for example Nixon's election was dated in 1963 by a subject which used the death of Kennedy as a reference mark. In contrary, when the reference mark is after the event, the event is judged younger than it is really. Some of the events were eorrectly dated when the reference mark has the same date than the event.
Résumé
Le rôle des repères est étudié dans deux expériences. Dans la première, on demande au sujet d'évoquer un souvenir relatif à une période donnée et de dire à voix haute les souvenirs intermédiaires qu'il utilise. Trois types de stratégies apparaissent : la stratégie la plus fréquente est l'utilisation d'un souvenir particulier comme repère ; la seconde stratégie est pour le sujet de remonter le temps à partir du présent à l'aide d'un calendrier subjectif composé d'une séquence de repères, par exemple les différents lieux de vacances ; la troisième stratégie est l'accès direct à la période recherchée. Dans la seconde expérience, le rôle des repères est étudié dans la datation des événements publics anciens : l'emploi des repères est peu fréquent, 20% environ, mais ils sont une source d'erreur systématique lorsqu'ils sont utilisés : il y a la plupart du temps une assimilation de l'événement au repère même si l'intervalle objectif qui sépare les deux événements est de plusieurs années; ainsi, si le repère est avant l'événement, celui-ci est vieilli par le sujet, par exemple un sujet a situé l'élection de Nixon en 1963 et non en 1968 parce qu'il a situé cet événement la même année que celle de la mort de Kennedy. En revanche, si le repère est situé après l'événement, celui-ci a tendance à être assimilé au repère et donc, il est rapproché du présent. Enfin, l'événement est correctement daté lorsqu'il a la même date que l'événement qui sert de repère.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1980
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Alain Lieury
B. Aiello
D. Lépreux
M. Mellet
Le rôle des repères dans la récupération et la datation des
souvenirs
In: L'année psychologique. 1980 vol. 80, n°1. pp. 149-167.
Citer ce document / Cite this document :
Lieury Alain, Aiello B., Lépreux D., Mellet M. Le rôle des repères dans la récupération et la datation des souvenirs. In: L'année
psychologique. 1980 vol. 80, n°1. pp. 149-167.
doi : 10.3406/psy.1980.28308
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1980_num_80_1_28308Abstract
Summary
Reference marks were studied in two experiments. In the first one, subfects must evoke a remembering
from a specific time and they must evoke with a loud voice, the intermediate rememberings which they
used as reference marks. Three strategies are used : the most frequent consists in the use of one
remembering as a reference mark ; the second strategie consists in the use of a subjective calendar,
composed for example of a sequence of places during holidays of each year ; the third strategie is the
direct access of the specifie period of time. In the second experience, the reference marks were studied
in the dating of public events. The use of reference marks is not very frequent, about 20 %. There is
often an assimilation of the event to be dated and the reference mark ; so, when the reference mark is
before the event, the event is fudged older than it is really, for example Nixon's election was dated in
1963 by a subject which used the death of Kennedy as a reference mark. In contrary, when the
reference mark is after the event, the event is judged younger than it is really. Some of the events were
eorrectly dated when the reference mark has the same date than the event.
Résumé
Le rôle des repères est étudié dans deux expériences. Dans la première, on demande au sujet
d'évoquer un souvenir relatif à une période donnée et de dire à voix haute les souvenirs intermédiaires
qu'il utilise. Trois types de stratégies apparaissent : la stratégie la plus fréquente est l'utilisation d'un
souvenir particulier comme repère ; la seconde stratégie est pour le sujet de remonter le temps à partir
du présent à l'aide d'un calendrier subjectif composé d'une séquence de repères, par exemple les
différents lieux de vacances ; la troisième stratégie est l'accès direct à la période recherchée. Dans la
seconde expérience, le rôle des repères est étudié dans la datation des événements publics anciens :
l'emploi des repères est peu fréquent, 20% environ, mais ils sont une source d'erreur systématique
lorsqu'ils sont utilisés : il y a la plupart du temps une assimilation de l'événement au repère même si
l'intervalle objectif qui sépare les deux événements est de plusieurs années; ainsi, si le repère est avant
l'événement, celui-ci est vieilli par le sujet, par exemple un sujet a situé l'élection de Nixon en 1963 et
non en 1968 parce qu'il a situé cet événement la même année que celle de la mort de Kennedy. En
revanche, si le repère est situé après l'événement, celui-ci a tendance à être assimilé au repère et donc,
il est rapproché du présent. Enfin, l'événement est correctement daté lorsqu'il a la même date que
l'événement qui sert de repère.L'Année Psychologique, 1980, 80, 149-167
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université Henê-D escortes ei EPHE, 3e section
associé au CNRS1
LE RÔLE DES REPÈRES
DANS LA RÉCUPÉRATION
ET LA DATATION DES SOUVENIRS
par Alain Lieury, Bruna Aiello,
Dominique Lépreux et Monique Mellet
SUMMARY
Reference marks were studied in two experiments. In the first one,
subjects must evoke a remembering from a specific time and they must
evoke with a loud voice, the intermediate rememberings which they used as
reference marks. Three strategies are used : the most frequent consists in
the use of one remembering as a reference mark ; the second stratégie
consists in the use of a subjective calendar, composed for example of a
sequence of places during holidays of each year; the third stratégie is the
direct access of the specific period of time. In the second experience, the
reference marks were studied in the dating of public events. The use of is not very frequent, about 20 %. There is often an assi
milation of the event to be dated and the reference mark ; so, when the
reference mark is before the event, the event is judged older than it is really,
for example Nixon's election was dated in 1963 by a subject which used
the death of Kennedy as a reference mark. In contrary, when the reference
mark is after the event, the event is judged younger than it is really. Some
of the events were correctly dated when the reference mark has the same date
than the event.
Les souvenirs anciens ont fait l'objet, depuis peu, de quelques
recherches expérimentales. Les principaux thèmes abordés sont
l'oubli d'événements publics (Warrington et Silberstein, 1970 ;
Warrington et Sanders, 1971 ; Squire et Slater, 1975), l'oubli
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 150 A. Lieury, B. Aiello, D. Lépreux et M. Mellel
des visages de personnalités (Warrington et Sanders, 1971),
l'évocation des souvenirs privés (Robinson, 1976), l'évocation
des souvenirs privés et publics (Lieury, Richer et Weeger, 1978), et la reconnaissance du nom et du visage de cama
rades de collège (Bahrick, Bahrick et Wittlinger, 1975), l'oubli
des informations temporelles (Squire, Chace et Slater, 1975 ;
Linton, 1975, 1978) et la datation des souvenirs anciens (Lieury,
Caplain, Joli vet et Jacquet, 1979).
Beaucoup de thèmes cependant restent encore à être étudiés
expérimentalement, notamment celui des repères, qui fit pour
tant l'objet d'observations et d'hypothèses vers la fin du xixe
et au début du xxe. La recherche de souvenirs anciens ainsi que
l'estimation de dates semblent impliquer l'utilisation de repères,
c'est-à-dire de souvenirs très disponibles et souvent datés. Théo-
dule Ribot (1901) a défendu systématiquement cette hypothèse
mais on en trouve déjà une expression claire chez Hippolyte
Taine, auquel Ribot se réfère : « Grâce à une association d'images,
nous logeons nos événements dans la série des jours et des mois
que fournit l'almanach, dans la série des années que fournit la
chronologie. Cela fait, nous précisons par ces atlas auxiliaires,
l'emplacement que nos divers événements occupent dans la
durée les uns par rapport aux autres, et nous pouvons non seu
lement revoir en une seconde nos les plus lointains,
mais encore évaluer l'intervalle qui les sépare du présent » (Taine,
De l'intelligence, liv. II, 13e éd., 1914, p. 214-215)2.
Pour Ribot, « le mécanisme théorique de la localisation »
est « une marche régressive qui, partant du présent, parcourt
une série de termes plus ou moins longue ». Le chevauchement
des événements produit cette série. Mais, selon Ribot, « nous
faisons bien rarement cette course régressive à travers tous les
intermédiaires... notre simplification consiste tout d'abord dans
l'emploi de points de repère » (p. 36). Un point de repère est un
« événement, un état de conscience dont nous connaissons bien
la position dans le temps, c'est-à-dire l'éloignement par rapport
au moment actuel et qui nous sert à mesurer les autres éloigne-
ments » (p. 37). Ces points de repère forment diverses séries :
« occupations journalières, événements de famille, occupations
professionnelles... » et « ces points sont comme des bornes kilo-
2. La lre édition parut en 1870. Ribot publia Les maladies de la mémoire
en 1881. datation des souvenirs 151 La
métriques ou des poteaux indicateurs placés sur des routes »...
(p. 38). La localisation grâce aux points de repère s'opère d'abord
par approximations successives et, pour certains souvenirs dont
nous avons souvent besoin, le procédé devient automatique par
la répétition.
Halbwachs (1925) et Blondel (1934) insistent, quant à eux,
sur le rôle des calendriers sociaux, l'année laïque, l'alternance
des saisons.
Une théorie de la recherche des souvenirs anciens et de
la localisation dans le passé est donc bien esquissée par ces
auteurs, mais elle n'est étayée que par des anecdotes et quelques
observations.
Or, depuis une dizaine d'années, de nombreux travaux expé
rimentaux ont été effectués sur les processus de récupération
de la mémoire. Un élément essentiel de la est
l'indice qui permet d'accéder au lieu de stockage de l'information
recherchée. De même que le fait de revoir un lieu de notre enfance
fait ressurgir des souvenirs jusque-là oubliés, un mot-indice
permet le rappel avec une fréquence élevée (60 à 80 %) d'un
mot-cible avec lequel il a été encode (Tulving et Pearlstone, 1966 ;
Lieury, 1979 ; etc.). Les repères dont parlent Taine et Ribot
peuvent donc être considérés comme des indices de récupération
puisque leur fonction est de permettre l'accès à des informations
stockées en mémoire, mais leurs caractéristiques spécifiques
restent à étudier. Le but de la première expérience que nous
présentons est de confirmer l'hypothèse que la recherche des
souvenirs s'opère grâce à des repères et d'étudier plus précis
ément les stratégies employées par les sujets. Dans la seconde
expérience, nous étudierons le rôle des repères dans la datation
des souvenirs anciens.
EXPÉRIENCE I
METHODE
Nous avons interrogé 32 sujets de divers âges, sexes et professions
(18 étudiants dont la moyenne d'âge est 21 ans et 15 autres adultes
dont la moyenne d'âge est 38 ans) sur les souvenirs qu'ils avaient de
certaines périodes. Nous leur avons demandé d'évoquer à voix haute
tous leurs souvenirs, afin d'analyser les stratégies de recherche utilisées. 152 A. Lieury, B. Aiello, D. Lépreux el M. Mellet
Nous avons employé deux types de questions afin de permettre
l'usage de repères privés ou publics.
Questions d'ordre privé :
— Qu'avez-vous fait pendant les vacances de l'été 1971 ?
—fait les congés de Noël 1972 ?
Questions d'ordre public :
— Qu'avez-vous fait le jour de la mort de Kennedy ?
—fait le de la mort de De Gaulle ?
—fait le jour de la mort de Pompidou ?
L'expérience s'est déroulée durant le dernier trimestre de 1975.
RÉSULTATS
Le but de cette étude est d'explorer les stratégies utilisées
par les individus pour retrouver des souvenirs anciens, notam
ment d'étudier les repères qu'ils utilisent. Au niveau de l'analyse
des résultats, nous ne nous intéresserons qu'à ces stratégies et
non à la véracité du souvenir que nous n'avons pas la possibilité
de vérifier dans le type d'observation que nous avons choisi.
Nous avons analysé toutes les réponses qui comportent l'évoca
tion d'un ou plusieurs détails spécifiques concernant la journée
ou la période dont il était question. L'évocation peut être pré
cise et datée, lorsqu'il s'agit des questions relatives à la mort
d'hommes politiques : par exemple, Cathy (26 ans) évoque ainsi
le jour de la mort de Pompidou : « Je l'ai appris très tard en
discutant avec une amie chez moi parce que je venais d'être
virée (... elle raconte en détail son licenciement), c'était le
2 avril. » Le plus souvent, le souvenir n'est pas associé à une
date et n'est caractérisé que par un ou deux détails ; par exemple,
Alain (22 ans) évoque ainsi l'été 1971 : « J'ai travaillé à Moulins. »
Nous avons aussi analysé les souvenirs qui concernaient non
pas le jour même de la mort d'un homme politique, mais le
jour où le sujet a été informé de l'événement. Par contre, nous
avons éliminé de l'analyse quelques souvenirs qui se réfèrent
explicitement à une autre journée ou période. Le total des sou
venirs évoqués par les 32 sujets est de 100 (62,5 % du maximum :
5 questions x 32 sujets) : 46 pour les deux questions d'ordre
privé et 54 pour les trois questions d'ordre public.
Nous analyserons successivement les stratégies relatives aux
deux types de questions. La datation des souvenirs 153
1° Souvenirs liés à la vie privée
Les souvenirs évoqués à propos des vacances 1971 et de
Noël 1972 ont été classés en trois catégories, selon la stratégie
d'accès définie à partir de la réponse du sujet : 1) accès direct ;
2) accès indirect à du présent ; et 3) accès indirect à partir
d'un point de repère. Les résultats d'ensemble sont indiqués dans
le tableau I.
Tableau I. — Stratégies d'accès aux souvenirs privés
Accès direct Accès indirect
A partir
Pour- A partir d'un point
du présent de repère Total centage
Eté 1971 2 7 19 28 60,8
Noël 1972 4 1 13 18 39,2
Total 6 32 46
Pourcentage 13 17,4 69,6 100
Signalons d'abord qu'il n'y a pas de différence significative
(^2 _ 2,17) entre le nombre de souvenirs relatifs à l'été 1971
et à Noël 1972. Nous analyserons donc globalement les souvenirs
de ces deux périodes en fonction des stratégies d'accès.
a) Accès direct
Nous avons groupé dans cette catégorie toutes les réponses
qui paraissent indiquer que le sujet trouve directement le sou
venir correspondant à la période temporelle demandée. Par
exemple, Hubert (23 ans) évoque le souvenir suivant (Noël 72) :
« J'ai réveillonné chez ce mec qui s'est suicidé, qui a écrit un
bouquin, à Neuilly-sur- Marne. On a discuté, on a bu et rebu du
mauvais whisky que son père avait fait. »
La caractéristique de ces réponses semble être la présence
d'un événement marquant, club de poésie, déménagement, sui
cide, cadeaux..., qui est bien localisé dans le passé du sujet.
En somme, la question paraît correspondre à un point de repère
daté dans la vie du sujet.
Le nombre de souvenirs de ce type est très réduit, 6 au total, 154 A. Lieury, B. Aiello, D. Lépreux el M. M eilet
soit seulement 13 % ; ce nombre est statistiquement inférieur
au nombre de souvenirs évoqués indirectement (^2 = 5,51,
p < .005).
b) Accès indirect à partir du présent
L'accès est le contraire de la stratégie précédente ;
le sujet n'évoque pas spontanément de souvenirs et il est obligé
de recourir à deux types de stratégies qui sont apparemment
assez efficaces pour reconstituer quelques souvenirs. Examinons
la première de ces stratégies, la recherche à partir du présent.
Par exemple, Jean (50 ans) évoque les différents lieux de vacances
afin de retrouver des souvenirs associés à l'été 1971 : « 74 :
Auvergne ; 73 : Espagne ; 72 : Normandie ; 71 : Espagne à
Yansa... jolies ballades, pêche au fusil... »
La caractéristique de ce type de reconstitution est vraiment
de remonter le temps, année par année, à partir du présent. Tout
se passe comme si, dans ce cas, les événements étaient classés
en mémoire, selon un ordre déterminé, comme si les souvenirs
étaient empilés ou emboîtés, du plus récent au plus ancien : c'est
la méthode régressive de Ribot.
Mais comme l'accès direct, l'accès indirect à partir du présent
est une stratégie peu fréquente ; il y a seulement 8 souvenirs
de ce type sur 46, soit 17,4 %.
c) Accès indirect à partir d'un point de repère
Naturellement, tout le monde ne change pas de lieu de
vacances chaque année, et même dans ce cas, tous les voyages
ne laissent pas des souvenirs impérissables. Par ailleurs, si Noël
est une fête traditionnelle, il est parfois marqué par un événe
ment qui laisse un souvenir durable ; mais le plus souvent un
événement particulier s'est produit au cours d'une année proche
de la période déterminée par la question et sert alors de point
de repère. Ces souvenirs d'événements agréables ou désagréables,
spectaculaires ou insolites, servent de véritables bornes chrono
logiques qui servent à localiser ou même à retrouver d'autres
souvenirs, probablement par le mécanisme des indices de récupé
ration. Ce mode d'évocation est, de loin, le mode d'accès le plus
fréquent : 32 souvenirs, soit 69,6 %, sont de ce type. La supé
riorité de cette catégorie de réponses par rapport aux deux
autres est très significative (^2 = 27,2, p < .005). Voici quelques
exemples ; Sandra (21 ans, à propos de l'été 71) : « L'année La datation des souvenirs 155
qui précède mon départ en Argentine, le 7 août 1972. » Claude
(20 ans, à propos de Noël 72) : « Après mon troisième stage
théâtral. »
La nature des repères est très variée, il peut s'agir du niveau
d'études, des examens ; d'activités culturelles et de loisirs, stages
de théâtre, colonies de vacances, etc. ; d'épisodes de la vie de
famille, naissance, maladie ; d'épisodes de la vie personnelle,
accident, rencontre amoureuse, voyage, etc. De plus, si un
point de repère prépondérant peut être à la base de la reconsti
tution de souvenirs différents (cf. Sandra et l'Argentine), à
l'inverse, un souvenir est parfois laborieusement reconstitué en
faisant appel à de nombreux points de repère de nature diffé
rente ; l'exemple de Sophie (22 ans) est à cet égard très carac
téristique (Noël 72) : « Accident, grandes vacances, lre année
de Fac, 2e année de Sciences Po. Je ne sortais pas avec Franck.
Je connaissais François, Jean, Louis. Mon pantalon vert, je
l'avais quand j'ai gardé des gamins : Noël 73. C'est par les gens
que je me souviens : les habits, je me vois faisant certaines
choses, les examens aussi. J'ai dû aller à la campagne, ça me
paraît bizarre, on ne s'occupait plus de la maison... pas à la
montagne à cause de mon accident... ça y est : Angleterre, j'ai
travaillé, je gelais de froid... »
En résumé, les souvenirs liés à des événements de la vie
privée, comme les vancances d'été ou les fêtes de Noël, sont le
plus souvent reconstitués à partir de points de repère, qui sont
des bornes chronologiques en ce sens qu'ils sont datés par rap
port au calendrier social, ou qui sont parfois des événements qui
permettent de retrouver une date. Moins fréquemment, l'accès
peut s'effectuer en remontant un mini-calendrier subjectif
composé, par exemple, d'une succession de lieux de vacances
associés à une date. Enfin, l'accès au souvenir peut quelquefois
se faire directement ; il semble que, dans ce cas, le souvenir
demandé par l'expérimentateur coïncide avec un point de repère.
2° Souvenirs liés à la vie publique
Nous avons cherché à classer les souvenirs liés à la mort
d'hommes politiques connus, dans les trois catégories précédem
ment utilisées. La totalité des souvenirs exacts (54) a été évo
quée grâce à un accès direct. Les souvenirs évoqués à l'aide
d'une autre stratégie sont des échecs. Par exemple, Roland
(33 ans), à propos de la mort de Kennedy (22 novembre 1963) : 156 A. Lieury, B. Aiello, D. Lépreux et M. Mellel
.« Si j'ai la date, je retrouverai (il cherche alors les dates des
mandats de Nixon, Johnson), ça devait être en 62, en mai. »
Au contraire, les 54 souvenirs exacts (56 % du maximum
possible) sont caractérisés par un accès direct ; le souvenir plus
ou moins détaillé de la journée est imbriqué dans le de
l'annonce publique de la mort de l'homme politique et ce dernier
souvenir permet souvent de dater le premier (ce qui n'était pas
exigé par l'expérimentateur). Le nombre de souvenirs évoqués
est, respectivement, de 21, 15, 18, pour Pompidou, de Gaulle,
Kennedy mais il n'y a pas de différences significatives entre ces
scores. Voici des exemples d'évocation : Sandra (21 ans), à
propos de la mort de De Gaulle (9 novembre 1979) : « On l'a
appris avant un exercice écrit. Les profs devaient lire la première
page des Mémoires » ; Corinne (20 ans), à propos de la mort de
Pompidou (2 avril 1974) : « En Andorre, on regardait la télé
à l'hôtel, une bonne femme a dit : « Poisson d'avril ». »
Dans tous ces exemples, comme dans les évocations des
autres sujets, l'événement semble avoir en lui-même la valeur
d'un point de repère ; il est vrai que nous avions choisi des évé
nements politiques particulièrement connus. Parfois, les émot
ions sont très fortement liées à l'événement et font partie inté
grante du souvenir, tristesse dans le souvenir de certains à
propos de Kennedy, rire ou amusement pour d'autres qui croient
à une farce au lendemain du traditionnel 1er avril.
Le 1er avril n'est pas la seule date qui permet à certains
sujets de reconstituer approximativement la date de l'évén
ement annoncé. Un des sujets situe la mort de De Gaulle aux
environs du 11 novembre (fête de la victoire de 1918), un autre
sujet situe la même date aux environs du 9 au 12 novembre
car son fils est né le 9 novembre (c'est effectivement le 9).
Donc, si l'accès est direct dans le cas des événements que
nous avons utilisés, l'estimation de la date s'effectue à l'aide de
points de repère datés, de nature variée, fêtes, naissances, épi
sodes de la vie...
EXPÉRIENCE II
L'importance du rôle joué par les repères d'après l'expé
rience précédente nous incite à penser que l'utilisation des
repères est sans doute aussi une stratégie importante pour la

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