Le rôle du genre grammatical au cours de la reconnaissance de noms - article ; n°3 ; vol.100, pg 419-442

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L'année psychologique - Année 2000 - Volume 100 - Numéro 3 - Pages 419-442
Résumé
La question traitée dans cet article concerne le rôle du genre grammatical au cours de la reconnaissance de noms. L'article débute par une description du genre grammatical en français. Plus précisément, nous soulignons qu'il n'existe aucune règle d'application systématique qui rende compte de la répartition des noms en masculins et féminins mais qu'il existe des régularités formelles relatives à la répartition des terminaisons nominales dans les catégories de genre. Par exemple, la terminaison -at apparaît majoritairement dans des noms masculins. Ainsi, la probabilité qu'un nom se terminant par -at soit masculin est plus forte que la probabilité qu'il soit féminin. L'article recense ensuite plusieurs recherches qui montrent que les locuteurs francophones ont une connaissance implicite de ces régularités formelles et les utilisent comme un indice du genre, lorsqu'ils doivent catégoriser un nom ou un pseudo-mot.
L'absence de règles de catégorisation suggère qu'une information de genre est associée à chaque nom dans le lexique mental et la présence de régularités formelles suggère qu'une information de genre peut être disponible sans recours aux unités de représentation des noms. Cependant, il n'existe pas de modèle qui propose un double mode de représentation des informations de genre en mémoire. Néanmoins, c'est précisément l'existence éventuelle de deux voies distinctes d'accès au genre qui permet de concevoir une influence de cette information au cours de la reconnaissance de mots isolés. Des données expérimentales récentes sont compatibles avec cette hypothèse représentationnelle.
L'article propose ensuite une synthèse des travaux qui se sont intéressés au rôle du genre grammatical au cours de la reconnaissance de mots en évaluant l'influence des informations de genre véhiculées par le contexte dans lequel est présenté un nom. L'ensemble de ces recherches révèle une influence du contexte grammatical sur les performances des lecteurs. Néanmoins, l'interprétation de ces effets constitue un sujet de débat.
Mots-clés : genre grammatical, reconnaissance de mots.
Summary : The role of grammatical gender during word recognition
This article concerns the role of grammatical gender during noun recognition. It starts with a description of French grammatical gender. This description shows that there is no rule of general application that accounts for the noun repartition in masculine and feminine categories. However, the nominal categorization system reveals formal regularities related to the distribution of noun endings in the two categories of gender. For example, the ending « -at » mostly appears in masculine nouns. Thus, the probabilily for a noun ending in « -at » to be masculine is higher than its probability to be feminine. Several studies have shown that French speakers have an implicit knowledge of these regularities and exploit thern in order to categorize a noun or a pseudo-word.
The absence of categorization rules suggests that grammatical gender information is associaled to each noun in the mental lexicon and the presence of exploited regularities suggests that gender information might be retrieved without access to the noun representation. There is no representational model that postulates a double way to retrieve gender information. However, it is precisely the hypothesis of a double way that allows for an influence of grammatical gender during the recognition of isolated nouns. Recent data are compatible with this hypothesis. Finally, the article provides a review of experimental data concerning the role of grammatical gender on word recognition by investigating the influence of gender information provided by the context in which a noun appears. Research reveals an influence of grammatical context, although the interpretation ofthis influence remains controversial.
Key words : grammatical gender, word recognition.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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P Andriamamonjy
Le rôle du genre grammatical au cours de la reconnaissance de
noms
In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°3. pp. 419-442.
Citer ce document / Cite this document :
Andriamamonjy P. Le rôle du genre grammatical au cours de la reconnaissance de noms. In: L'année psychologique. 2000 vol.
100, n°3. pp. 419-442.
doi : 10.3406/psy.2000.28652
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2000_num_100_3_28652Résumé
Résumé
La question traitée dans cet article concerne le rôle du genre grammatical au cours de la
reconnaissance de noms. L'article débute par une description du en français. Plus
précisément, nous soulignons qu'il n'existe aucune règle d'application systématique qui rende compte
de la répartition des noms en masculins et féminins mais qu'il existe des régularités formelles relatives à
la des terminaisons nominales dans les catégories de genre. Par exemple, la terminaison -at
apparaît majoritairement dans des noms masculins. Ainsi, la probabilité qu'un nom se terminant par -at
soit masculin est plus forte que la probabilité qu'il soit féminin. L'article recense ensuite plusieurs
recherches qui montrent que les locuteurs francophones ont une connaissance implicite de ces
régularités formelles et les utilisent comme un indice du genre, lorsqu'ils doivent catégoriser un nom ou
un pseudo-mot.
L'absence de règles de catégorisation suggère qu'une information de genre est associée à chaque nom
dans le lexique mental et la présence de régularités formelles suggère qu'une information de genre peut
être disponible sans recours aux unités de représentation des noms. Cependant, il n'existe pas de
modèle qui propose un double mode de des informations de genre en mémoire.
Néanmoins, c'est précisément l'existence éventuelle de deux voies distinctes d'accès au genre qui
permet de concevoir une influence de cette information au cours de la reconnaissance de mots isolés.
Des données expérimentales récentes sont compatibles avec cette hypothèse représentationnelle.
L'article propose ensuite une synthèse des travaux qui se sont intéressés au rôle du genre grammatical
au cours de la reconnaissance de mots en évaluant l'influence des informations de genre véhiculées
par le contexte dans lequel est présenté un nom. L'ensemble de ces recherches révèle une influence du
contexte grammatical sur les performances des lecteurs. Néanmoins, l'interprétation de ces effets
constitue un sujet de débat.
Mots-clés : genre grammatical, reconnaissance de mots.
Abstract
Summary : The role of grammatical gender during word recognition
This article concerns the role of grammatical gender during noun recognition. It starts with a description
of French grammatical gender. This description shows that there is no rule of general application that
accounts for the noun repartition in masculine and feminine categories. However, the nominal
categorization system reveals formal regularities related to the distribution of noun endings in the two
categories of gender. For example, the ending « -at » mostly appears in masculine nouns. Thus, the
probabilily for a noun ending in « -at » to be masculine is higher than its probability to be feminine.
Several studies have shown that French speakers have an implicit knowledge of these regularities and
exploit thern in order to categorize a noun or a pseudo-word.
The absence of categorization rules suggests that grammatical gender information is associaled to each
noun in the mental lexicon and the presence of exploited regularities suggests that gender information
might be retrieved without access to the noun representation. There is no representational model that
postulates a double way to retrieve gender information. However, it is precisely the hypothesis of a
double way that allows for an influence of grammatical gender during the recognition of isolated nouns.
Recent data are compatible with this hypothesis. Finally, the article provides a review of experimental
data concerning the role of grammatical gender on word recognition by investigating the influence of
gender information provided by the context in which a noun appears. Research reveals an of
grammatical context, although the interpretation ofthis influence remains controversial.
Key words : grammatical gender, word recognition.L'Année psychologique, 2000, 700, 419-442
NOTES THÉORIQUES
Département de Psychologie
Université de Nice- Sophia- Antipolis*
LE ROLE DU GENRE GRAMMATICAL AU COURS
DE LA RECONNAISSANCE DE NOMS
par Pascale AlNDRIAMAMONJY2
SUMMARY : The role of grammatical gender during word recognition
This article concerns the role of grammatical gender during noun
recognition. It starts with a description of French grammatical gender. This
description shows that there is no rule of general application that accounts for
the noun repartition in masculine and feminine categories. However, the
nominal categorization system reveals formal regularities related to the
distribution of noun endings in the two categories of gender. For example, the
ending « -at » mostly appears in masculine nouns. Thus, the probability for a
noun ending in « -at » to be is higher than its to be
feminine. Several studies have shown that French speakers have an implicit
knowledge of these regularities and exploit them in order to categorize a noun or
a pseudo-word.
The absence of categorization rules suggests that grammatical gender
information is associated to each noun in the mental lexicon and the presence of
exploited regularities suggests that gender information might be retrieved
without access to the noun representation. There is no representational model
that postulates a double way to retrieve gender information. However, it is
precisely the hypothesis of a double way that allows for an influence of
grammatical gender during the recognition of isolated nouns. Recent data are
compatible with this hypothesis.
1. 98, bd E.-Herriot, HI- 209, 06204 Nice Cedex 3. E-mail :
pascale.andria@dial-up.com
2. Je souhaite remercier Pascale Colé et Joël Pynte dont les conseils et
commentaires m'ont été précieux pour l'élaboration de ce texte. 420 Pascale Andriamamonjy
Finally, the article provides a review of experimental data concerning the
role of grammatical gender on word recognition by investigating the influence of
gender information provided by the context in which a noun appears. Research
reveals an influence of grammatical context, although the interpretation of this
influence remains controversial.
Key words : grammatical gender, word recognition.
1. INTRODUCTION
Le genre grammatical constitue un phénomène observé dans
de nombreuses langues, parmi lesquelles figurent la plupart des
langues indo-européennes. Toute langue qui possède le genre
comporte un système de classification nominale et un système
d'accord, ou encore une composante lexicale et une composante
syntaxique. Par exemple, en français, tous les noms (environ
54 % des mots) possèdent obligatoirement un genre. Les deux
catégories de genre du français sont représentées dans des pro
portions similaires (58,4 % de noms masculins selon Séguin,
1969). De plus, le nom impose des contraintes aux constituants
phrastiques concernés par les règles d'accord grammatical en
genre. Ces constituants sont les articles définis (le - la), indéfi
nis (un - une), partitifs (du - de la), les adjectifs qualificatifs
(grand - grande) , démonstratifs (ce/cet - cette) , possessifs (mon -
ma ; uniquement au singulier), indéfinis (tel • telle ; aucun -
aucune ; tout - toute ; nul - nulle ; certain - certaine), interroga-
tifs (quel - quelle), les pronoms démonstratifs (celui - celle),
possessifs (mien - mienne), personnels (il - elle ; le - la ; unique
ment 3' personne), et les participes passés attributs (retraité -
retraitée). Selon Desrochers (1986), 20 à 25 % des constituants
phrastiques sont marqués du point de vue du genre (pronom,
adjectif, déterminant...). Ainsi, le genre grammatical est très
présent dans la langue.
Cependant, on dispose de peu de données en ce qui concerne
le rôle du genre grammatical au cours de la compréhension du
langage. En effet, le genre grammatical constitue l'objet de peu
de recherches en psycholinguistique. Il est rarement étudié pour
lui-même et plutôt utilisé comme un outil qui permet d'aborder
d'autres questions telles que l'interprétation des pronoms ana-
phoriques (Carreiras, Garnham, et Oakhill, 1993 ; Garnham, Genre et reconnaissance des noms 421
Oakhill, Ehrlich, et Carreiras, 1995 ; McDonald et MacWhinney,
1995), la nature des déficits chez les sujets aphasiques (Blum-
stein, Milberg, Dworetzky, Rosen, et Gershberg, 1991 ; Jarema
et Friederici, 1994 ; Jakubowicz et Goldblum, 1995), ou l'a
utonomie de la reconnaissance visuelle de mots (Gurjanov, Luka-
tela, Lukatela, Savic, et Turvey, 1985). De plus, ces recherches
manipulent essentiellement la composante syntaxique du phé
nomène de genre.
La composante syntaxique est considérée comme la pro
priété essentielle du genre grammatical (Corbett, 1991 ; Mel'cuk,
1993). En effet, la seconde composante, la composante lexicale
ou système de catégorisation nominale, ne reflète pas les pro
priétés sémantiques ou formelles des noms. En revanche, le
genre d'un nom détermine les particularités formelles de certains
mots avec lesquels il est combiné (Mel'cuk, 1993) par le biais des
règles grammaticales d'accord du genre. L'accord grammatical
du genre se manifeste ainsi par un marquage redondant du genre
nominal sur les éléments concernés par l'accord en genre à l'aide
d'affixes flexionnels. Ce système redondant de marquage du
genre nominal permet d'établir des liens entre les éléments d'un
syntagme (ex. : La jolie maison), entre les syntagmes d'une
phrase (ex. : La maison est jolie), et entre les phrases d'un
énoncé (ex. : La est à vendre. Elle se situe...). L'accord
grammatical en genre permet ainsi de renforcer la cohésion syn
taxique d'un énoncé.
En résumé, le système de catégorisation nominale aurait
pour principale fonction de constituer la base du système
d'accord et l'information de genre serait principalement utilisée
au niveau syntaxique, pour établir les relations structurales
entre les constituants d'un énoncé. Néanmoins, certains auteurs
ont récemment envisagé que le genre grammatical pourrait être
utilisé au cours de la reconnaissance de mots (Grosjean, Dom-
mergues, Cornu, Guillelmon, et Besson, 1994 ; Bates, Devescovi,
Hernandez, et Pizzamiglio, 1996).
La reconnaissance des mots constitue une étape essentielle de
la compréhension. En effet, le système de traitement du langage
doit préalablement déterminer quels sont les mots présents dans
un énoncé afin de pouvoir établir sa structure et sa signification.
La plupart des modèles de reconnaissance de mots utilisent le
concept du « lexique mental », de stockage des
connaissances que possède un locuteur sur les mots de sa langue 422 Pascale Andriamamonjy
(Morton, 1969 ; Forster, 1976 ; McClelland et Rumelhart, 1981 ;
Paap, Newsome, McDonald, et Schvaneveldt, 1982 ; Norris,
1986). Ces modèles partagent le postulat de base que les unités
de représentation contenues dans le lexique mental correspon
dent aux unités perceptives que sont les mots. Les représenta
tions lexicales constitueraient ainsi des unités de stockage inté
grant l'ensemble des informations linguistiques relatives aux
mots connus du locuteur.
Les modèles actuels conçoivent la reconnaissance visuelle de
mots comme le résultat final de l'intervention de sous-processus.
Ils distinguent ainsi un processus d'encodage de l'information
sensorielle qui fournit une représentation perceptive du mot
écrit. Cette représentation serait utilisée comme un code pour
établir un contact avec le lexique mental et activer un ensemble
de candidats lexicaux. Ensuite, un processus de sélection per
mettrait d'isoler le candidat qui correspond au stimulus et
d'aboutir à la reconnaissance consciente du mot écrit. Les diffé
rents modèles de de mots se distinguent en fonc
tion de la nature des opérations qui permettent d'isoler un can
didat unique (modèles actifs (Forster, 1976 ; Paap et al., 1982)
versus modèles passifs (McClelland et Rumelhart, 1981 ; Norris,
1986)). Ils se distinguent également quant à la nature des info
rmations susceptibles d'influencer la phase d'accès au lexique ou
de constitution du groupe de candidats lexicaux (modèles auto
nomes (Forster, 1976 ; Norris, 1986) versus modèles interactifs
(McClelland et Rumelhart, 1981 ; Paap et al., 1982)).
Quel que soit le modèle considéré, très schématiquement,
reconnaître un mot consisterait à isoler une représentation dans
le lexique mental qui en contient des milliers. Dans ce cadre, on
peut envisager que toute information qui augmente la probabil
ité d'une éventualité et permet d'en éliminer d'autres sera uti
lisée par le processeur lexical. Par exemple, l'accord grammatic
al du genre se traduisant par une covariation du genre nominal
et des caractéristiques morphologiques et phonologiques de cer
tains constituants d'un énoncé, ces covariations pourraient être
exploitées afin de prédire le genre du nom à venir, d'éliminer un
nombre important d'éventualités, et de faciliter le processus de
reconnaissance. Cependant, ce type d'hypothèse implique que le
genre constitue un trait d'organisation du lexique mental, de
sorte que sur la base des informations de genre fournies par le
contexte, le système puisse sélectionner ou éliminer une caté- Genre et reconnaissance des noms 423
gorie de noms sans avoir à consulter le contenu de chaque repré
sentation lexicale appartenant à cette catégorie. Il apparaît
ainsi primordial d'étudier la composante lexicale du phénomène
de genre, autrement dit de préciser le mode de représentation et
de récupération du genre nominal.
2. LE GENRE NOMINAL
2.1. LE SYSTÈME FRANÇAIS DE CLASSIFICATION NOMINALE:
DES RÉGULARITÉS FORMELLES
De façon générale, on attribue au genre nominal une fonction
sémantique. En français, la caractéristique sémantique la plus
souvent évoquée est la distinction des sexes (Marouzeau, 1961).
Les noms des catégories de genre (masculin et féminin) renfor
cent cette association entre le genre grammatical et le genre
naturel. Cependant, la correspondance entre le genre naturel et
le genre grammatical concerne moins de 10,5 % des substantifs
du français (Séguin, 1969). Le genre grammatical encode le
genre naturel pour les noms qui représentent des êtres humains
et certains animaux domestiques. Le genre naturel du réfèrent
est alors marqué au moyen d'une opposition lexicale (garçon-
fille ; cheval-jument), de la désinence -e (ami-amie ; chien-
chienne), d'un suffixe s'ajoutant à un mot-radical masculin
(hôte-hôtesse), d'un suffixe qui se substitue au suffixe
(auditeur-auditrice), ou encore d'un déterminant pour les noms
de genre commun qui réfèrent aussi bien aux hommes qu'aux
femmes (un-une libraire). Néanmoins, la majorité des noms du
lexique possède un genre et une forme uniques. La répartition de
ces noms en masculin et féminin ne découle ni de leur significa
tion (personne vs individu), ni de leur phonation (personne vs
téléphone). Ainsi, le système français de classification nominale
est souvent considéré comme étant opaque et arbitraire (Cor-
bett, 1991).
Cependant, s'il n'existe aucune règle d'application systémat
ique permettant de déterminer le genre d'un nom, on observe
un ensemble de régularités sémantiques (évoquées ci-dessus),
morphologiques et phonologiques. D'un point de vue morpholog
ique, on observe, par exemple, que les noms composés d'un 424 Pascale Andriamamonjy
verbe et d'un nom sont généralement masculins (porte-
monnaie). De même, les noms dérivés en -isme et -asme sont
masculins (socialisme, enthousiasme) alors que les noms dérivés
en -ade et -ude (dérobade, solitude) et les diminutifs en -ette sont
féminins (maisonnette). De plus, indépendamment du statut
morphologique de la terminaison nominale, il existe une relation
entre la forme de cette et le genre grammatical dû
nom qui la comporte. Par exemple, les noms en -ade sont généra
lement féminins, même lorsque cette séquence orthographique
ne constitue pas un suffixe (rade) .
Tucker, Lambert, et Rigault (1977) rapportent des études
computationnelles extrêmement détaillées de la répartition des
terminaisons nominales du français dans les catégories de genre.
Ces études précisent la fréquence relative d'apparition d'une te
rminaison donnée (phonologique ou grapho-phonologique) dans
les catégories de genre masculin et féminin. Par exemple, la te
rminaison phonético-graphique -ge apparaît dans 90 % des cas
dans un nom masculin et dans 10 % des cas un nom fémi
nin. Ainsi, un nom qui se termine par cette séquence de lettres a
une plus grande probabilité d'être masculin plutôt que féminin.
Selon les auteurs, l'exploitation des relations statistiques qui
existent entre la terminaison des noms et leur catégorie de genre
(ou valeur prédictive des terminaisons) permettrait de détermi
ner de façon correcte le genre de 84,5 % des 31 619 noms réper
toriés dans le Petit Larousse. Par conséquent, les terminaisons
nominales pourraient être utilisées par les locuteurs comme des
marques formelles du genre.
Les données statistiques rapportées par Tucker et al. (1977)
fournissent des informations relatives à la valeur prédictive de
différentes marques formelles telles que le phonème terminal
(Itis-yl ou lis-y I), les deux derniers phonèmes (Iti-syl ou li-syl) et
la transcription orthographique de ces unités phonologiques
(tiss-u vs iss-ue ; ti-ssu vs i-ssue). La valeur prédictive d'une te
rminaison est d'autant plus forte que la fréquence d'apparition
de cette terminaison dans une catégorie de genre donnée est
forte et sa fréquence d'apparition dans la catégorie de genre
opposée (ou nombre d'exceptions) est faible. De façon générale,
la forme orthographique est plus informative que la forme pho
nologique car des terminaisons homophones peuvent être asso
ciées aux deux catégories de genre. Par exemple, le phonème te
rminal /e/, ambigu du point de vue du genre (50 % de noms Genre et reconnaissance des noms 425
masculins ; 50 % de noms féminins), regroupe différentes
séquences orthographiques parmi lesquelles la terminaison -ée
constitue une marque du féminin (92 %) et la -er
une marque du masculin (100 %). Lorsque la marque considérée
correspond à la transcription orthographique du phonème ter
minal, la diversité des marques formelles est importante. Séguin
(1969) identifie 570 terminaisons phonético-graphiques différen
tes pour les seuls noms masculins. Nous avons déterminé, à part
ir des tables de Tucker et al. (1977), que 5 % de ces marques
sont ambiguës (40 à 50 % d'exceptions), 6 % possèdent une
valeur prédictive faible (30 à 40 % d'exceptions) et 89 % possè
dent une valeur prédictive forte (moins de 30 % d'exceptions).
Parallèlement, 14 % des noms du lexique comportent une termi
naison phonético-graphique ambiguë, 23 % une terminaison peu prédictive, et 63 % une prédictive d'une catégorie de genre.
Les études computationnelles montrent ainsi que le genre
d'un nom n'est pas complètement arbitraire et imprévisible. Il
est possible de définir dans le système français de classification
nominale des régularités sémantique, morphologique, phonolo
gique et phonético-graphique. Plusieurs recherches montrent
que, dès leur plus jeune âge, les locuteurs de langue maternelle
française utilisent ces régularités, et en particulier les régularités
formelles, pour déterminer le genre grammatical de pseudo
noms et de noms.
2.2. L'EXPLOITATION DES RÉGULARITÉS FORMELLES
DANS DES TÂCHES D'IDENTIFICATION DU GENRE NOMINAL
Une des méthodes expérimentales utilisées pour évaluer
l'exploitation par le locuteur des régularités sémantiques et for
melles du système français de répartition nominale consiste à
présenter des mots fictifs ou pseudo-mots auxquels les sujets
doivent attribuer un genre, de manière explicite ou implicite. De
cette façon, Karmiloff-Smith (1979) présente oralement à des
enfants francophones âgés de 3 à 11 ans des dessins d'objets fic
tifs auxquels sont associés des noms fictifs. De manière indirecte,
les enfants sont amenés à attribuer un genre à ces stimuli. Par
exemple, l'expérimentateur présente aux enfants deux dessins
( « Voici deux plichettes » ) puis fait subir une transformation à 426 Pascale Andriamamonjy
l'un des dessins et demande à l'enfant de la décrire ( « Vous avez
caché la plichette verte » ). Les résultats indiquent que dès l'âge
de 3 ans, les enfants sont sensibles aux régularités formelles du
système français de classification nominale. L'auteur évalue
également l'effet d'un rapport conflictuel entre la marque for
melle et le sexe du réfèrent ( « Voici des filles. Ce sont deux
plichons » ) ainsi qu'entre la marque formelle et l'article déter-
minatif ( « Voici l'image d'un plichette » ). Les réponses enregis
trées indiquent que les enfants se basent davantage sur la forme
du pseudo-nom que sur le sexe du réfèrent pour attribuer un
genre au nom fictif. En revanche, l'influence de l'article dans le
choix d'un genre semble prévaloir sur celle de la forme, notam
ment à partir de 6 ans. Néanmoins, même chez les enfants les
plus âgés, l'influence de la terminaison phonologique persiste.
Des résultats similaires sont obtenus par Tucker, et al. (1977)
qui étudient des régularités formelles ou valeur pré
dictive de la terminaison sur les réponses de catégorisation de
locuteurs âgés de 7 à 18 ans. Les auteurs utilisent deux condi
tions de présentation de noms fictifs. Les stimuli sont toujours
présentés oralement mais, dans une condition, cette présenta
tion orale est accompagnée d'une transcription écrite. Les
auteurs observent que la catégorisation de pseudo-mots reflète
la distribution des terminaisons phonétiques dans les deux
classes de genre. Par exemple, le phonème terminal Ikl apparaît
dans 67 % des cas dans un nom masculin et les résultats révèlent
que 65 % des sujets catégorisent les items qui se terminent par
ce phonème comme étant masculins.
Lorsque les sujets disposent d'une transcription écrite des
stimuli, Tucker et al. (1977) observent que les réponses des locu
teurs reflètent la valeur prédictive de la orthogra
phique du phonème terminal. Par exemple, le phonème terminal
Ikl apparaît dans 67 % des cas dans un nom masculin mais
lorsque sa transcription correspond à la lettre -c, la terminaison
est fortement prédictive du masculin (99 %) et 90 % des sujets
attribuent le genre masculin aux items qui se terminent par -c
(floric) . Lorsque la transcription du phonème Ikl correspond à la
séquence orthographique -que, cette terminaison est ambiguë
(55 % de noms masculins) et seulement 30 % des sujets attr
ibuent le genre masculin à ces items (florique) . Ainsi, plus la rela
tion qui existe entre la terminaison nominale et une catégorie de
genre est forte, plus le nombre de sujets qui attribuent ce genre

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