Le sacre du roi : stratégie symbolique et doctrine politique de la monarchie française - article ; n°3 ; vol.41, pg 543-577

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1986 - Volume 41 - Numéro 3 - Pages 543-577
The Royal Coronation: the French Monarchy's Symbolic Strategy and Political Doctrine. M. Valensise.
The unction and crowning ceremony—considered as a synonym of royalty and an ahistorical mystery of royalty's symbolic strenght—nonetheless has a history. Far from being a gesture which was always identical and faithful to itself, the coronation went through incessant transformation in its morphology. We can see in it the work of semantic erosion and continual change which allowed it to adapt to the legal and political evolution of the French monarchy.
A diachronic analysis of its transformations and the controversy it raised at the time of Louis the Sixteenth's coronation in 1775 show the last possible dynamism of this archaic representation of the power incarnated in the king, before the dissolution of the monarchy during the revolution. This analysis points out the inherent limits to the efforts mode to reconstruct an unequivocal and infallible history of the monarchy's political doctrine so as to rationally found the historical rights of kings.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Marina Valensise
Le sacre du roi : stratégie symbolique et doctrine politique de la
monarchie française
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 3, 1986. pp. 543-577.
Abstract
The Royal Coronation: the French Monarchy's Symbolic Strategy and Political Doctrine. M. Valensise.
The unction and crowning ceremony—considered as a synonym of royalty and an ahistorical mystery of royalty's symbolic
strenght—nonetheless has a history. Far from being a gesture which was always identical and faithful to itself, the coronation
went through incessant transformation in its morphology. We can see in it the work of semantic erosion and continual change
which allowed it to adapt to the legal and political evolution of the French monarchy.
A diachronic analysis of its transformations and the controversy it raised at the time of Louis the Sixteenth's coronation in 1775
show the last possible dynamism of this archaic representation of the power incarnated in the king, before the dissolution of the
monarchy during the revolution. This analysis points out the inherent limits to the efforts mode to reconstruct an unequivocal and
infallible history of the monarchy's political doctrine so as to rationally found the historical rights of kings.
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Valensise Marina. Le sacre du roi : stratégie symbolique et doctrine politique de la monarchie française. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 3, 1986. pp. 543-577.
doi : 10.3406/ahess.1986.283295
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1986_num_41_3_283295MARINA VALENSISE
LE SACRE DU ROI STRAT GIE SYMBOLIQUE ET
DOCTRINE POLITIQUE DE LA MONARCHIE FRAN AISE
Parmi les nombreux thèmes qui permettent étudier la royauté comme sys
tème symbolique de représentation du pouvoir le sacre est sans doute celui qui
retient le plus la curiosité de historien Réalité polymorphe et complexe le
sacre se prévaut une gamme attributs si riche il apparaît comme un objet
analyse idéal
Repris au début de chaque règne tout au long de histoire plus que millé
naire de la monarchie fran aise le rituel de onction et du couronnement paraît
avoir défié le temps tout en ne cessant de se modifier Figure obligée dans la
tradition immémoriale de la royauté dont il fini par devenir synonyme le
sacre connaît pourtant et innovation et les transformations Depuis les ori
gines carolingiennes il est considéré comme acte qui confère au roi la grâce
divine légitimant ainsi usurpation de Pépin le Bref Pendant le Moyen Age
lorsque le rite de onction est associé celui du couronnement le sacre devient
la synthèse une double légitimation une transcendante autre fondée sur la
reconnaissance des hommes Il participe alors tout la fois du religieux et du
politique de la dimension symbolique et de la réalité juridico-légale Et
la fin du Moyen Age il perdu toute importance légale dans la pleine
accession du nouveau roi au pouvoir le sacre continue être considéré
chaque nouvel avènement comme un acte public indispensable Pendant sa
longue histoire le rituel paraît avoir conservé semblables eux-mêmes des
significations des formes et des gestes qui constituent non seulement le sym
bole de la royauté mais le secret de sa longue permanence
Théâtre un pouvoir toujours identique lui-même et pourtant toujours
différent au gré infimes transformations le cérémonial intronisation du
Annales ESC mai-juin 1986 n0 pp 543-577
543 ID OLOGIE ROYALE
souverain peut donner un sentiment de vertige qui décide en entreprendre
étude Quelle prise avoir sur un polyèdre en constant mouvement Comment
saisir travers lui essence irréductible et intime de la royauté
traiter du sacre
La démarche que nous avons retenue ici est peut-être la moins orthodoxe
mais elle ne nous pas semblé la moins adaptée entreprise Elle est la moins
orthodoxe parce que choisissant étudier le sacre au xvnie siècle et donc en
commen ant par la fin de histoire nous avons inversé ordre qui est normale
ment suivi par ceux qui étudient la généalogie une réalité historique Mais elle
pourrait être la plus adéquate parce elle permet de prendre en compte
ensemble des attributs surajoutés que le sacre propose lors de son ultime
grande célébration classique avènement de Louis XVI en 1775 est alors
en fait que le rituel se cristallise Il fait apparaître la faveur une analyse
diachronique les transformations internes les permanences formelles et les
vicissitudes subies au cours des temps celles-là mêmes qui font comprendre
sa permanence mais aussi les altérations de la signification originelle du sacre
qui ont rendu possible cette pernamence Le rituel du sacre présente au
xvnie siècle une valeur heuristique particulière et si on le confronte la
culture du temps il suggère une perspective éclairante il permet en effet de
saisir comment image archaïque du pouvoir royal été per ue dans une
époque qui efforce de redéfinir ordre politique travers les idées neuves
individu de liberté égalité et de souveraineté nationale étude du sacre
rencontre alors au moins indirectement une interrogation préalable laquelle
est confronté tout historien qui cherche comprendre quelle royauté et quel
type de représentation du pouvoir la Révolution fini par éliminer
La capacité pour un homme de résumer tout un peuple la sagesse un
grand peuple concentrée dans la tête un imbécile telle était selon Michelet
la doctrine monstrueuse que la Révolution avait combattre la consubstantia-
lité entre sujets et souverain cristallisée dans image anthropomorphique du
pouvoir était là le paradoxe de la royauté union mystique du peuple et de
son roi que le rite du sacre précisément célébrait comme un mariage chaque
nouvel avènement La Révolution devait abolir le contenu et le fondement théo
logique une telle union le dogme de incarnation monarchique Nouvelle
religion et nouvelle glise il lui incombait opposer dogme dogme principe
principe pour instituer un ordre nouveau et substituer au pouvoir incarné
dans le souverain le pouvoir un peuple souverain et transparent lui-même
Mais avènement de la nouvelle représentation du pouvoir fondée sur le droit
et sur le principe du nombre est-à-dire sur abstraction mathématique de
la majorité ne pouvait avoir lieu sans un geste symbolique sans un acte fon
dateur
Michelet vu dans le jugement du roi le nom secret et mystérieux de la
Révolution Sans doute dans les pages il consacre au procès de Louis XVI
a-t-il pas sous-évalué le dilemme et les contradictions un peuple tout
ensemble juge et partie Mais dans Histoire de la Révolution ces contradic
tions apparaissent jamais aussi rédhibitoires que chez Kant lorsque celui-ci
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se pla ant sur le terrain de la doctrine du droit démontre le caractère foncière
ment illégal du régicide Pour lui en effet établir le principe au nom duquel
accusé royal pouvait être condamné était toucher au principe même qui
fondait la société qui prétendait ériger en juge occasion du procès de
Louis XVI la Révolution est ainsi faite juge elle-même en énon ant idée
du droit et la norme morale auxquelles elle entendait conformer le nouvel ordre
politique
Mais un procès un verdict pouvaient-ils suffire abolir le principe millé
naire de incarnation monarchique et fonder le nouveau régime
La royauté et le Roi devaient être très utilement condamnés jugés et mis
sous le glaive Le glaive devait-il tomber était une autre question Le Roi
confondu avec institution morte était une tête de bois vide et creuse
rien une chose Que si on frappait cette tête et on en tirât seulement une
goutte de sang la vie était constatée on recommen ait croire que était une
tête vivante la royauté revivait1
Frapper au-delà du verdict la royauté dans la personne du roi était pour
la Révolution redonner vie au dogme de incarnation ressusciter institution
et identifier nouveau son titulaire On effa ait ainsi la réduction du souve
rain une personne privée que le roi lui-même avait acceptée en se déguisant en
valet de chambre lors de la fuite Varennes puis que le procès fait
Louis ap avait cherché parachever Mais si on choisissait de frapper le
corps du roi pour abattre la royauté la royauté elle-même reprenait vie en vertu
de immortalité spécifique attachée la nature duelle du corps du roi est sur
ce dogme et ce mystère que était construite la représentation anthropomor-
phique du pouvoir qui depuis le Moyen Age avait nourri la doctrine du droit
public en Angleterre et en France
Aux origines de ce dogme un roi pourvu de deux corps un naturel et
sujet la souffrance aux passions et la mort autre symbolique et immortel
représentation du corps collectif du royaume et garant de sa perpétuité on
trouve des emprunts faits aux concepts de la théologie politique dans la période
de formation de monarchies nationales définies par un territoire Au terme
une série complexe de transformations doctrinales et sémantiques des formu
lations du principe de incarnation divine transformations dont
Kantorowicz été incomparable exégète2 glise était définie
époque de Boniface VIII comme le corps mystique du Christ la tête duquel
est placé le pape son vicaire et son représentant visible Dans le monde laïc au
même moment sous influence conjointe de la doctrine des universaux dans la
lecture thomiste Aristote de la théorie des corporations et de la reviviscence
du droit romain fruit de effort des canonistes et des glossateurs élaborait le
concept de corps civil et politique dans le cadre une réflexion sur la chose
publique Dans la pensée juridico-politique du Bas Moyen Age ces deux
expressions corps mystique et corps politique pourtant apparues dans des
contextes doctrinaux distincts même ils étaient voisins en vinrent ainsi être
employées comme des notions homologues substituables une autre
partir une signification originaire sacramentelle puis ecclésiologique la méta
phore du corps mystique du Christ re ut une interprétation politique nouvelle
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elle servit distinguer le corpus mysticum regni Sur le modèle de
glise romaine corps mystique dont la tête était le souverain pontife les nou
velles entités politiques de Occident chrétien se définirent alors comme corps
mystique politique la tête duquel était placé le roi Elles réussirent ainsi riva
liser en sacralité avec la plus grande fonction politique du temps et revendi
quer face glise leur identité et leur autonomie
La royauté en vint ainsi constituer un ordre symbolique nécessaire
organisation de la société La conception organiciste du pouvoir incarné dans
le corps du roi qui résumait en lui-même le corps de la collectivité tout entière
accordait parfaitement avec les structures corporatives de la société médié
vale dans laquelle appartenance un individu la collectivité était nécessaire
ment définie par son un corps ou une communauté La récu
pération du principe théologique de incarnation par les monarchies séculières
ne marque pas seulement un moment fondateur dans une évolution juridique
elle aussi été occasion de redéfinir les rapports constitutionnels existant
entre les sujets et leur souverain emploie ici adjectif constitutionnel
dans son acception classique qui relève de la modalité existence des diffé
rentes parties qui composent un régime politique plutôt que un phénomène
légal et positif qui fonde et organise la vie publique une collectivité. La doc
trine politique médiévale avait pas élaboré en fait de concept de la souverai
neté de tat3 La personnalité unitaire et juridique de tat disparaissait der
rière ceux qui étaient visiblement investis des fonctions inhérentes la puissance
publique Et le débat sur la souveraineté était jamais abstrait des conditions
exercice de cette souveraineté En France comme en Angleterre la représen
tation du pouvoir incarné telle elle était inscrite dans la figure du corps mys
tique et politique unissait le roi et ses sujets dans une relation de réciprocité et
se prêtait du même coup la définition de prérogatives constitutionnelles réci
proques Et la double virtualité contenue dans la conception du royaume
comme corps politique soit sous la forme complexe une volonté exercée la
fois par la tête et par les membres pour le roi et par ses sujets soit au
contraire comme un organisme où le chef prédomine sur ensemble et où le
souverain commande ses sujets devait dans chacun des deux pays être ori
gine une histoire politique originale
Ce est que dans Angleterre des Tudor que le dogme du double corps du
roi parvint une parfaite élaboration formelle au terme du lent processus qui
permit la doctrine de tat de récupérer un certain nombre de concepts théo
logiques sécularisés Cette fut autant plus précise elle fut
continuement associée aux débats légaux et judiciaires de la monarchie
anglaise Et est grâce la distinction acquise entre les deux corps uvre des
légistes de la Renaissance associée la notion une souveraineté centrée sur le
Parlement il fut juridiquement et conceptuellement possible aux révolu
tionnaires puritains du xvne siècle de prendre au nom du Roi les armes contre le
roi et de tirer du vieux dogme médiéval des conclusions démocratiques et repré
sentatives
En France un processus comparable caractérisa le développement conjoint
de la doctrine du droit romain et canonique des corporations une part et la
doctrine moderne de tat de autre on retrouve les mêmes emprunts et le
même échange de positions Grâce au concept persona ficta emprunté au
546 VALENSISE LE SACRE DU ROI
droit civil et au droit canon et en faisant appel au modèle depuis longtemps mis
en uvre par glise on en vint distinguer la capacité juridique attribuée au
souverain en tant que tel de celle qui lui appartenait en tant que personne
privée en utilisant cette fin la catégorie de la dignitas incarnée en une per
sonne Contrairement ce qui était passé en Angleterre pourtant on alla
jamais sur le continent élaborer une théorie légale et politique des deux
corps du roi La monarchie fran aise ne manquait certes pas de distinguer ce
qui relevait des diverses manifestations du roi comme individu de ce qui ren
voyait immortalité de la dignitas dont il était revêtu et elle obéissait dans
une certaine mesure aux principes qui inspiraient le dogme des deux corps la
définition juridique de la royauté semble pourtant avoir suivi une évolution
particulière en identifiant quasi complètement tat avec la personne vivante
du souverain elle devait déboucher sur affirmation de absolutisme monar
chique
Comme ont démontré une série de travaux sur les grandes cérémonies
royales fran aises les funérailles les lits de justice le sacre et les entrées
uvres un groupe historiens américains qui sont les héritiers intellec
tuels Kantorowicz4 la doctrine de la royauté paraît avoir connu
trois phases successives entre la fin du Moyen Age et le xvne siècle Ces trois
phases correspondent autant de modalités des rapports constitutionnels entre
le souverain et ses sujets Pendant la Renaissance la royauté est centrée sur la
notion de dignitas et sur une idéologie juridique qui associe la transmission du
pouvoir souverain au droit public du royaume limitant du même coup auto
rité législative du roi Au début du xvi siècle ce type de royauté connaît une
inflexion lourde de conséquence lorsque la notion dynastique et le lien séminal
qui unit chaque souverain son prédécesseur deviennent les critères détermi
nants de la transmission monarchique Ces nouvelles valeurs relèvent désormais
du droit public et rejettent dans ombre la vieille notion impersonnelle et abs
traite de dignitas royale la distinction entre la fonction royale et son titulaire
temporaire en même temps que le caractère constitutionnel de la monarchie de
la fin du Moyen Age et de la Renaissance Cette inflexion sans nul doute
proche de la formulation du concept de souveraineté indivisible chez Bodin
apparaît pour la première fois occasion de avènement de Louis XIII Elle
détermine un renversement complet de ordre des cérémonies officielles Le
nouveau roi paraît solennellement en public occasion du lit de justice qui au
Parlement confie la régence Marie de Médicis et qui pour la première fois
dans le programme un nouvel avènement précède la cérémonie du couronne
ment entrée royale et les funérailles du roi défunt privant ainsi de sa signifi
cation ordre des apparitions officielles Cette inflexion dans la doctrine au
début du xvne siècle constitue un préliminaire fondamental dans identifica
tion de la royauté la personne même du souverain qui caractérise la monarchie
absolue la fin du même xvne siècle une nouvelle évolution voit en France la
royauté échapper sa définition juridique elle est paradoxalement contem
poraine de affirmation de la souveraineté de tat et de la création une
bureaucratie centralisée En pla ant tout accent sur le principe de consangui
nité développé dans une véritable mystique du sang royal la monarchie absolue
supprime la distinction originelle entre la fonction souveraine et la personne de
celui qui la détient elle confond les deux termes et les associe dans le corps
547 ID OLOGIE ROYALE
même du souverain et dans ceux qui sont issus de lui5 levant toutes les limita
tions imposées autorité législative du roi
Cette évolution doctrinale la culture juridique et politique qui suit instau
ration de absolutisme louis-quatorzien ne pas enregistrée avec la même pré
cision que les historiens du xxe siècle De fait au xvine siècle la définition de
la royauté reste caractérisée par un extraordinaire mélange de principes et
axiomes hérités de la tradition et souvent contradictoires entre eux qui mani
festent la fois la complexité et la fragilité de la représentation du pouvoir
incarnée dans la figure royale qui traversé les siècles
La culture historique et juridique du xvine siècle reconnaît quasi unanime
que le rite du sacre pas de valeur légale En 1723 Nicolas Menin conseiller
au Parlement de Metz publie un Traité historique et chronologique du sacre
qui va devenir un texte de référence et dans lequel il définit la fonction des
diverses cérémonies onction est plus acte qui confère au roi souveraineté
et autorité sur le peuple comme était autrefois le cas puisque note-t-il
Nous reconnoissons les droits de nos monarques indépendans de toute céré
monie que nous respections même avant leur naissance ceux qui par les lois
du sang sont destinés nous gouverner le Royaume étant jamais vacant il
ayant continuation de Roi en sorte que le mort saisit le vif que le Roi ne
mourant point en France le même instant qui finit le règne du père commence
celui du fils est-à-dire du plus proche héritier de la couronne entre les
mâles6
Cette explication mêle une série de remarques et axiomes qui ont été utilisés
par le passé dans des contextes idéologiques divers pour fixer le principe de
instantanéité de la succession au trône Soit une maxime typique de la royauté
de la Renaissance telle que Le Royaume étant jamais vacant Elle été
forgée au xvie siècle partir de la dignitas royale et de sa perpétuité Quoique
renvoyant avec une particulière insistance idée constitutionnelle elle en vient
précéder sans apparence de contradiction le principe du Roi ne mourant
point qui enregistre lui le transfert de la perpétuité de la fonction royale
dans la personne du roi et affirmation une transmission dynastique est
au prix une telle confusion des principes attestée il est vrai depuis deux
siècles que le xvine siècle explicite idée une succession instantanée la
couronne conviction qui depuis la fin du Moyen Age transformé la concep
tion de la transmission au pouvoir royal et par voie de conséquence la signifi
cation de la cérémonie du couronnement elle-même
Le Moyen Age avait considéré le sacre comme un élément fonctionnel dans
la transmission du pouvoir royal7 La cérémonie de onction unie depuis le
xie siècle celle du couronnement avait normalement lieu du vivant du prédé
cesseur et non pas après sa mort Cette pratique était liée une conception de la
transmission du pouvoir dans laquelle coexistaient les notions apparemment
inconciliables élection et hérédité on acceptait élection une race
royale une dynastie de souverains qui chaque succession devait faire
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objet une ratification publique De là la valeur légale du sacre et la nécessité
de le célébrer pour conférer au rex designatus au successeur déjà associé au
trône la pleine autorité Pendant le cours du Moyen Age cet élément électif
originel constitutif subit une neutralisation partielle Le hasard avait voulu
que pendant plus de trois siècles les Capétiens aient toujours eu un fils asso
cier au trône comme héritier accentuant de fait la dimension héréditaire du
titre royal La mort inopinée de saint Louis Tunis en 1270 et urgence de
reconnaître le nouveau roi sans attendre la célébration du sacre Reims afin de
pouvoir poursuivre la guerre contre les Infidèles fut un second hasard qui
imposa de fait usage de considérer que le nouveau roi devenait tel le jour
même de la mort de son prédécesseur8
Il fallut pourtant attendre le début du xve siècle pour que le principe de la
succession instantanée trouve une sanction formelle achevée avec les deux
ordonnances de Charles VI qui en 1403 et 1407 annulèrent la valeur légale du
rite et son caractère obligatoire dans la transmission de autorité souveraine
Elles établissaient la reconnaissance immédiate du successeur au trône ins
tant même de la mort du roi précédent indépendamment de toute cérémonie
Un peu plus tard la faveur un renforcement de autorité royale pendant la
Guerre de Cent Ans les principes fondant la continuité de la fonction royale et
la perpétuité du pouvoir devaient trouver une élaboration doctrinale achevée
avec le traité de Jean de Terre Rouge 1419) écrit pour défendre les préroga
tives du Dauphin Charles VII menacées par la nomination du Duc de Bour
gogne comme régent Au même moment les clauses du Traité de Tr oyes 1420
faisaient Henri VI Angleterre le légitime héritier présomptif du trône de
France
Dans son Contra Rebelles Suorum Regum le fondateur de la théorie statu
taire dégageait la succession au trône de tout aspect patrimonial9 hérédité
était plus un simple moyen naturel pour désigner le titulaire une telle
prérogative Il en était ainsi non pas en raison une volonté testamentaire du
roi défunt mais en vertu du droit public du royaume de France Cette innova
tion capitale dans la conception de la transmission du pouvoir prenait forme
dans la distinction entre deux modalités de succession la première per trans-
missionem appliquée dans le droit civil réglait hérédité des biens
patrimoniaux la deuxième simple per remotionem qui intéressait les
publics communs tous les hommes réglait la succession aux dignités ecclésias
tiques et pouvait être étendue la succession monarchique
En appliquant cette distinction il empruntait au droit romain et au droit
canon aux lois coutumières du royaume où la succession au trône se transmet
tait en voie masculine et par droit de primogeniture Jean de Terre Rouge en
arrivait montrer que le principe de la possessio successiva du titre royal était
une loi constitutive et aucun souverain avait le pouvoir de la remettre en
cause La substance juridique du pouvoir royal était ainsi émancipée des
contraintes naturelles qui fixent chaque vie un début et une fin Derrière la
personne physique du roi on laissait entrevoir le souverain légitime détenteur
une dignitas immortelle non par la volonté de son prédécesseur ni au terme cérémonie qui aurait confirmé dans sa pleine capacité juridique mais en
vertu du droit du royaume La valeur légale du sacre était donc remise en cause
Il reste que cette inauguration symbolique du règne gardait toute sa charge reli-
549 Première représentation du sacre de Louis XIV Sacre de Louis XIV) 1654
B.N. Département des Estampes collection Hennin 154489) VALENSISE LE SACRE DU ROI
gieuse originelle était la sanction divine obligatoire et le privilège de la
monarchie fran aise En se référant au rituel de onction Terre Rouge pouvait
soutenir que la prise de possession du royaume de France avait bien lieu selon
les lois et la volonté divines elle bénéficiait de application du Seigneur
parce que seule la dynastie fran aise se voyait honorer des grâces célestes par le
baume sacré envoyé du ciel saint Remy sous la forme une colombe occa
sion du baptême et de la consécration de Clovis selon ingénieuse légende
transmise depuis Hincmar archevêque de Reims au ixe siècle10
En accentuant la fonction religieuse du sacre qui célébrait la rencontre
entre la providence divine et la légitimité dynastique on infléchissait la signifi
cation originelle constitutive du rite dans son élément électif opposition
entre la valeur légale de la cérémonie fondamentalement remise en cause et sa
nécessité symbolique et religieuse allait se retrouver dans toute la série de cons
tructions doctrinales et juridiques élaborées autour du sacre aux xv et
xviie siècles Elle manifestait en clair la difficulté un équilibre entre une inter
prétation purement religieuse du rite et la persistance de formules et de gestes
qui en rappelaient obstinément la dimension politique Au xvnie siècle au
terme un lent processus de redéfinition de la doctrine et de continuels amen
dements du rite ce sont précisément les moments et les gestes qui dans le sacre
évoquent institutio ab hominibus de la royauté qui vont pousser les historiens
les juristes et les antiquaires reconnaître dans la cérémonie inaugurale la ratifi
cation publique du droit des rois se succéder la couronne et la confirmation
de acte qui les avait mis origine en possession du trône
Le rituel de onction et du couronnement observé occasion du sacre de
Louis XVI le 11 juin 1775 traduit cette recherche pour adapter le vieux legs
médiéval aux principes une royauté moderne Comme toutes les autres célé
brations officielles le sacre avait été soumis effort de rationalisation mis en
uvre par les maîtres des cérémonies de la cour au xvi siècle Ces derniers
avaient rassemblé collationné et étudié les documents médiévaux tout en
effor ant de conformer le sacre étiquette de la cour11
Le rite proprement dit qui antique tradition devait être célébré dans la
cathédrale de Reims avait lieu deux jours après arrivée du roi et de sa cour
dans la ville il était suivi deux jours plus tard de la chevauchée abbaye de
Saint-Rémy et du toucher des écrouelles avec lequel achevait le cérémonial Le
rituel du sacre commen ait aube un dimanche Les invités prenaient place
selon ordre des préséances dans le ch ur et dans les tribunes droite de
autel six pairs ecclésiastiques les cardinaux les archevêques les évêques le
clergé et derrière eux les aumôniers du roi étaient rangés en ordre hiérar
chique Sur un autre rang de tribunes les conseillers tat et les maîtres de
requêtes puis six secrétaires du roi représentant leur compagnie aux cérémo
nies gauche de autel on trouvait les six pairs laïcs les trois maréchaux
désignés par le souverain pour porter les insignes royaux les quatre secrétaires
tat puis les autres maréchaux Venaient ensuite les principaux officiers du
roi et seigneurs de la cour La tribune au-dessus du ch ur était réservée aux
invités de marque aux ambassadeurs et aux représentants étrangers ainsi
aux multiples personnes de qualité associées au rituel
ordre respectait donc un principe hiérarchique traduit par la distance plus
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