Le savant et le politique : Paul Rivet (1876-1958) - article ; n°3 ; vol.1, pg 277-294

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1989 - Volume 1 - Numéro 3 - Pages 277-294
PAUL RIVET (1876-1958) AS AN ANTHROPOLOGIST-POLITICIAN. Summary. — Where does natural science end and cultural science begin ? Can ethnological categories be determined by political watchwords ? These questions are considered in this survey of the academic and political Rivet's career : founding father of the musée de l'Homme in Paris (1937) and socialist politician, founding member of the Institut d'ethnologie de l'Université de Paris (1925) and antiracist and antifascist militant. It shows that French anthropology, in early times of its institutionalization, set out to be enlightening. By setting itself the goal of understanding and explaining the mores of others, French anthropology at the same time took on the mission of reforming mores at home. It relied for support, as Max Weber would have said, on a morality of conviction and responsability. The mechanism set in place was designed to be progressive and was situated in a political movement clearly marked as left-wing.
Résumé. — Fondateur du musée de l'Homme en 1937, secrétaire général de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Paris depuis 1925, Paul Rivet a été également un homme politique ainsi qu'un militant antiraciste et antifasciste. Tout en retraçant la carrière académique et politique de ce médecin militaire, qui a été l'un des principaux artisans de l'institutionnalisation de l'anthropologie française pendant l'Entre-deux-guerres, cet article s'interroge sur le degré de détermination des catégories et des démarches de l'anthropologie par des problèmes sociaux et politiques (racisme, colonialisme). A peine édifiée, il apparaît que l'anthropologie française se voulut édifiante. En se donnant pour but de comprendre et d'expliquer les mœurs des autres, elle se donna en même temps la mission de réformer les mœurs d'ici. Elle s'appuyait, comme eût dit Max Weber, sur une morale de la conviction et de la responsabilité. Sous l'impulsion de Rivet, le dispositif ainsi mis en place se veut progressiste et se situe dans un courant politique nettement marqué à gauche.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Jean Jamin
Le savant et le politique : Paul Rivet (1876-1958)
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 1 fascicule 3-4, 1989. pp.
277-294.
Abstract
PAUL RIVET (1876-1958) AS AN ANTHROPOLOGIST-POLITICIAN. Summary. — Where does natural science end and cultural
science begin ? Can ethnological categories be determined by political watchwords ? These questions are considered in this
survey of the academic and political Rivet's career : founding father of the musée de l'Homme in Paris (1937) and socialist
politician, founding member of the Institut d'ethnologie de l'Université de Paris (1925) and antiracist and antifascist militant. It
shows that French anthropology, in early times of its institutionalization, set out to be enlightening. By setting itself the goal of
understanding and explaining the mores of others, French anthropology at the same time took on the mission of reforming mores
at home. It relied for support, as Max Weber would have said, on a morality of conviction and responsability. The mechanism set
in place was designed to be progressive and was situated in a political movement clearly marked as left-wing.
Résumé
Résumé. — Fondateur du musée de l'Homme en 1937, secrétaire général de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Paris depuis
1925, Paul Rivet a été également un homme politique ainsi qu'un militant antiraciste et antifasciste. Tout en retraçant la carrière
académique et politique de ce médecin militaire, qui a été l'un des principaux artisans de l'institutionnalisation de l'anthropologie
française pendant l'Entre-deux-guerres, cet article s'interroge sur le degré de détermination des catégories et des démarches de
l'anthropologie par des problèmes sociaux et politiques (racisme, colonialisme). A peine édifiée, il apparaît que
française se voulut édifiante. En se donnant pour but de comprendre et d'expliquer les mœurs des autres, elle se donna en
même temps la mission de réformer les mœurs d'ici. Elle s'appuyait, comme eût dit Max Weber, sur une morale de la conviction
et de la responsabilité. Sous l'impulsion de Rivet, le dispositif ainsi mis en place se veut progressiste et se situe dans un courant
politique nettement marqué à gauche.
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Jamin Jean. Le savant et le politique : Paul Rivet (1876-1958). In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris,
Nouvelle Série, tome 1 fascicule 3-4, 1989. pp. 277-294.
doi : 10.3406/bmsap.1989.2584
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1989_num_1_3_2584Bull, et Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, n.s., t. 1, nos 3-4, 1989, pp. 277-294
LE SAVANT ET LE POLITIQUE : PAUL RIVET (1876-1958) (1)
Jean Jamin (*)
« Ethnologie, n. : Science qui traite des différentes races
humaines, telles que celles des gredins, des filous, des ignar
es, des andouilles et des ethnologues. »
Ambrose Bierce, Le Dictionnaire du Diable.
Résumé. — Fondateur du musée de l'Homme en 1937, secrétaire général de l'Institut
d'ethnologie de l'Université de Paris depuis 1925, Paul Rivet a été également un homme
politique ainsi qu'un militant antiraciste et antifasciste. Tout en retraçant la carrière aca
démique et politique de ce médecin militaire, qui a été l'un des principaux artisans de l'in
stitutionnalisation de l'anthropologie française pendant l'Entre-deux-guerres, cet article s'inte
rroge sur le degré de détermination des catégories et des démarches de l'anthropologie par
des problèmes sociaux et politiques (racisme, colonialisme). A peine édifiée, il apparaît que
l'anthropologie française se voulut édifiante. En se donnant pour but de comprendre et
d'expliquer les mœurs des autres, elle se donna en même temps la mission de réformer
les mœurs d'ici. Elle s'appuyait, comme eût dit Max Weber, sur une morale de la convic
tion et de la responsabilité. Sous l'impulsion de Rivet, le dispositif ainsi mis en place se
veut progressiste et se situe dans un courant politique nettement marqué à gauche.
PAUL RIVET (1876-1958) AS AN ANTHROPOLOGIST-POLITICIAN.
Summary. — Where does natural science end and cultural science begin ? Can ethnol
ogical categories be determined by political watchwords ? These questions are considered
in this survey of the academic and Rivet's career : founding father of the musée
de l'Homme in Paris (1937) and socialist politician, founding member of the Institut d'eth
nologie de l'Université de Paris (1925) and antiracist and antifascist militant. It shows that
French anthropology, in early times of its institutionalization, set out to be enlightening.
By setting itself the goal of understanding and explaining the mores of others, French anth
ropology at the same time took on the mission of reforming at home. It relied for
support, as Max Weber would have said, on a morality of conviction and responsability.
The mechanism set in place was designed to be progressive and was situated in a political
movement clearly marked as left-wing.
(*) Groupement de recherche n° 847 du Centre national de recherche scientifique, « Recherches
en epistemologie et histoire du savoir ethnographique », Musée de l'Homme, place du Trocadéro,
75016 Paris.
(1) Ce texte reprend la communication que j'ai présentée le 17 juin 1989 au colloque organisé par
la Société d'Anthropologie de Paris. Les problèmes ici abordés s'inscrivant dans une recherche en cours,
pour l'heure faite de propositions et d'hypothèses, j'ai préféré lui conserver, à quelques passages près,
par trop elliptiques, sa forme initiale d'exposé oral. SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 278
I. — DU SENS DU MOT ANTHROPOLOGIE
A la différence de Max Weber à qui j'emprunte délibérément le titre donné
en français à la réunion de deux de ses plus célèbres conférences (2), Paul Rivet
a été un homme de science et un homme politique, un homme d'action et un
homme de réflexion (Harcourt, 1958 : 10), — bien plus encore, un spécialiste d'une
science qui se voulait « dure » (ce qu'en 1930 il qualifiait dans une graphie qu'on
ne peut manquer, après coup, de juger malheureuse, même si elle paraît prémonit
oire, d'« anthropologie s. s. », soit l'anthropologie stricto sensu ou anthropolog
ie physique) et l'un des fondateurs, au moins institutionnels, d'une science que
l'on dit « molle » : l'ethnologie.
A sa façon, Rivet n'a pas manqué de s'interroger, non sans pertinence, sur
la validité de cette opposition, aujourd'hui plus ou moins remise en cause, pres
que ironique, entre sciences « dures » et sciences « molles », ne serait-ce d'ailleurs
qu'en se penchant sur ce qu'il appelait « le degré de netteté des faits » que des
disciplines comme l'anthropologie s. s. et l'ethnologie ont chacune à examiner.
N'hésitant pas, pour sa part, à bousculer quelques idées reçues — mais qui seraient
bientôt réactivées avec la barbarie que l'on connaît — , Rivet alla même jusqu'à
inverser le sens de cette opposition et à considérer que les faits de culture et de
langue, qui, respectivement, relèvent de l'ethnologie et de la linguistique, peuvent
présenter plus de consistance et de visibilité — en un mot, de positivitě — que
n'en présentent, à cause du métissage et de la variabilité physique, les faits
anatomiques.
En 1930, dans un article rédigé pour le Nouveau traité de Psychologie de Geor
ges Dumas, Rivet déclarait « que les faits anthropologiques s.s. ont nécessair
ement moins de netteté que les faits ethnographiques, et ceux-ci sont eux-mêmes
moins nets que les faits linguistiques » (Rivet, 1930 : 58 ; également Rivet, 1936 :
7.06.4.). En d'autres termes, et contre toute évidence, contre celle en tout cas que
les anthropologues français de la fin du XIXe siècle et du début du xxe avaient
semblé partager et que Rivet s'employa à stigmatiser, les faits anthropologiques
5.5. n'ont pas cette transparence et cette densité qu'on leur a accordées : ils se
doivent d'être encore et toujours construits, en raison de leur évolution et tran
sformation causées par les brassages successifs de populations, qui excluent qu'ils
soient ce qu'ils ont été. En anthropologie s.s., soulignait Rivet (1936 : 7.06.5),
« il y a métissage, c'est-à-dire formation d'un peuple nouveau, participant aux
caractères des deux peuples qui se sont fusionnés, suivant les lois complexes dont
la biologie ne nous a pas encore livré le secret. » Par suite, notait-il (ibid.), « la
tâche de l'anthropologue est bien plus complexe et difficile que celle de l'ethno
graphe et, a fortiori, que celle du linguiste. » En bref, ce ne sont pas les faits
anatomiques qui sont en mesure de prévaloir, de s'imposer, de dominer, ou d'être
assujettis, voire annihilés, mais bien des techniques, des idées, des styles et des
régimes, nécessairement changeants dans le temps et dans l'espace.
Si les races se croisent, ni les langues ni les civilisations ne peuvent se mélan
ger complètement (3). Tout au plus parviennent-elles, lors de contacts culturels,
de conquêtes, d'invasions ou de déplacements de populations, à coexister pendant
(2) Précédées d'une longue introduction de Raymond Дгоп, ces deux conférences (« Le métier et
la vocation de savant », Wissenschaft als Beruf, 1919, et « Le métier et la vocation d'homme polit
ique », Politik als Beruf, 1919), ont été traduites en français en 1959 et réunies sous le titre Le Savant
et le politique (cf. Weber, 1959).
(3) Cf. Rivet (1936 : 7.06.4) : « Jamais, jusqu'ici, on n'a vu se constituer de langues métisses, c'est-
à-dire des langues dont la morphologie se rattacherait à la fois à celles des deux qui se sont LE SAVANT ET LE POLITIQUE P. RIVET 279
un temps ; mais, dans la plupart des cas, elles finissent par se substituer l'une à
l'autre. L'emprunt d'une technique peut se faire sans que s'ensuive celui du mot
qui la désigne, ni que s'altère la culture qui Га choisie ou à qui elle a été impos
ée : une civilisation, insiste Rivet (1929 : 130), ne peut être définie par un seul
de ses éléments, fût-il importé et dût-il être plus perfectionné. En revanche, l'acqui
sition ou la pénétration d'un ensemble de faits culturels nouveaux va rarement
sans l'adoption de la langue qui leur donne sens, partant, sans un effacement de
la langue de l'emprunteur, de sa manière de penser et d'organiser le monde. Para
doxalement, c'est la plus grande visibilité ou, pour reprendre le mot de Rivet, net
teté des faits de langue et de civilisation qui serait le signe de leur fragilité ; elle
définirait leur capacité de substitution, — chacun sait que les conversions, con
senties ou forcées, s'affichent tout d'un bloc, et que rien n'est mieux renié que
ce qui a été un temps adoré... Ainsi, langues et cultures seraient soumises à la
loi des métamorphoses ; les traits physiques seraient régis, quant à eux, par celle
des hybridations et de l'évolution. L'histoire naturelle de l'homme ne peut donc
se confondre avec celle de ses sociétés. De là les difficultés théoriques à penser
une anthropologie qui serait « généralisante », laquelle devrait s'interroger sur le
degré de détermination des faits de culture par les faits de nature, ou du moins,
se préoccuper de leurs interrelations. Bien que Rivet, en cela fidèle à ses prédécess
eurs (Armand de Quatrefages, Ernest-Théodore Hamy, et Paul Broca notamment),
n'en ait pas écarté la possibilité théorique, il fit preuve sur ce point d'une très
grande prudence — non dépourvue d'ambiguïté et de contradictions, comme nous
le verrons plus bas — autant due à des arguments d'ordre scientifique, principale
ment méthodologiques, qu'à des considérations éthique, pour ne pas dire
politiques, derrière lesquels, s'agissant de l'homme et des sociétés, se profilait cette
double question : Où finissent les sciences de la nature ? Où commencent les scien
ces de la culture ? (4).
Le nom qu'il choisit de donner à la chaire d'anthropologie du Muséum natio
nal d'histoire naturelle, lorsqu'il en devint le titulaire en 1928, traduit bien cette
prudence et le programme qu'il entendait suivre : plus modeste, aux intentions
plus méthodiques certainement, la chaire à' Ethnologie des hommes actuels et des
hommes fossiles devait, sous son impulsion et à l'unanimité de l'assemblée des
professeurs du Muséum, se substituer à celle d'Anthropologie, que Armand de
Quatrefages avait inaugurée, et baptisée ainsi en 1855, sans que ses successeurs,
Ernest-Théodore Hamy et René Verneau, n'eussent remis en question son intitulé.
Mettant ses idées en pratique, Rivet appliquait à sa chaire — si l'on me passe ce
jeu de mot — la loi des ruptures culturelles tout en la voulant régie par celle de
l'hérédité. Certes, il y avait là un clin d'œil au titre du maître-livre du premier
titulaire de cette chaire, Hommes fossiles et hommes sauvages (1988), mais, éga
lement, une référence appuyée aux travaux de Marcellin Boule et, en particulier,
à son ouvrage, Les Hommes fossiles. Eléments de paléontologie humaine (1921),
qui venait confirmer à Rivet que c'est bien « par en-dessous plutôt que par un
affrontées. Pour la civilisation, il peut y avoir substitution complète, ou, ce qui est le cas le plus fré
quent, mélange, mais dans ce mélange, les éléments culturels provenant de chacun des peuples fusion
nés gardent leur individualité et restent reconnaissables. »
(4) L'examen de cette question, ainsi que les réponses qui lui ont été trouvées lors de la formation
institutionnelle de l'anthropologie en France, ont été développées dans un article récemment publié
auquel je renvoie le lecteur (Jamin, 1988 : 111-121). SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 280
jet direct de lumière qu'on peut espérer éclairer le tableau encore si confus des
populations modernes » (Rivet, 1930 : 65). Par en dessous ? c'est-à-dire par des
recherches d'ordre comparatif et historique.
Au moins Rivet tentait-il, dans un contexte intellectuel encore marqué par la
raciologie de la fin du XIXe siècle, et déjà traversé par les idéologies et politiques
racistes (cf., sur ce point, Bocquet- Appel, 1989), de redonner aux mots leur signi
fication et de stigmatiser leur impropriété. Cet effort est sensible dans son article
de L'Encyclopédie française (1936) — et ce par le titre même, quasi assertorique :
« Ce qu'est l'ethnologie » — , "où il s'attache à redéfinir, voire à définir, autant
qu'à critiquer l'emploi des mots qui ont été tour à tour essayés pour caractériser
cette discipline de recherche qui, déjà ancienne cependant, n'a pa su arrêter un
nom pour s'identifier. Soucieux comme Paul Broca, en qui il reconnaissait un pré
curseur (Rivet, 1936), de la tâche « encyclopédique » de l'anthropologie, conscient
des ambiguïtés et des déviations qu'a connues le terme même d'« anthropologie »,
dont le sens tendait à se restreindre dans les premières décennies du XXe siècle à
l'étude des races humaines envisagées du seul point de vue physique, il préféra,
se fondant sur l'usage qui tendait à s'imposer à l'étranger (5), le remplacer par
celui d'« ethnologie » :
« II est regrettable, écrit-il (1936, 7.06.3), que le mot "anthropologie" qui, dans
l'esprit de tous ces savants [Quatrefages, Hamy, Broca, Verneau], désignait ce com
plexe de sciences, ait vu peu à peu son sens se restreindre et qu'il n'évoque plus,
le plus souvent à l'heure actuelle, que l'idée de l'étude des races humaines au point
de vue physique. Il est plus regrettable encore que certains esprits aient été vict
imes de cette variation sémantique au point de vouloir limiter le champ de l'a
nthropologie à cette étude, qui, nous venons de le démontrer, n'est qu'une partie
de son domaine. Le sens primitif du mot anthropologie ayant dévié d'une façon
manifeste, une tendance de plus en plus marquée tend à lui substituer le mot
ethnologie. »
II. — D'UNE DISCIPLINE DE VIGILANCE
Langues et civilisations peuvent donc disparaître, non point les races qui, elles,
se transforment par hybridation. De ce constat que Rivet a souvent dressé (Rivet,
1936), il lui paraissait illusoire d'affirmer qu'il pût exister des races pures, domi
nantes ou dominées, tout aussi illusoire de penser qu'on pût leur rattacher des
formes de civilisation ou des compétences linguistiques : cartes linguistiques, car
tes ethniques et cartes anthropologiques (au sens d'anthropologie somatique) ne
sont pas trait pour trait superposables, ainsi qu'il avait tenté de le démontrer dans
son premier ouvrage consacré à V Ethnographie ancienne de l'Equateur (Rivet,
1912). De ce constat, également, peut être inféré le fait que, pour Rivet, Vethno-
logie devait se concevoir comme une discipline d'«urgence », voire comme une
discipline de « vigilance », qui consisterait à conserver en mémoire les manières
dont, au fil de l'histoire ou suivant la géographie, les hommes de toutes races ont
expérimenté et se sont représenté leur rapport au monde. La perspective muséo-
(5) « Notamment en Allemagne (Zeitschrift fur Ethnologie, 1869) et aux États-Unis (Bureau of
Ethnology, 1879) ; cf. Rivet, 1936 : 7.06.3. LE SAVANT ET LE POLITIQUE P. RIVET 281
logique, qui sera essentiellement celle qu'il développera plus tard en réorganisant
le musée d'ethnographie du Trocadéro (1929), puis en fondant le musée de
l'Homme (1937), trouvait là sa justification morale : porter témoignage, par des
objets, des parures, des outils, non seulement de l'égale dignité des sociétés et cul
tures humaines — de celles surtout qui, sous l'effet de la colonisation et de la
modernisation, étaient en voie d'extinction — , mais aussi de l'égale dignité de leurs
produits. La boutade, attribuée à son collègue Marcel Mauss, mais qu'il n'a pas
craint de reprendre et de reformuler pour spécifier la tâche de l'ethnologie, est
désormais bien connue : « Une boîte de conserves caractérise mieux nos sociétés
que le bijou le plus somptueux ou que le timbre le plus rare. » C'est ainsi qu'en
1929, Rivet écrivait dans un des premiers numéros de la revue Documents, ceci,
qui n'est pas sans justifier la définition provocante ď Ambrose Bierce que j'ai placée
en épigraphe :
« Pour l'ethnologue, la maison du pauvre est aussi, sinon plus, précieuse à
étudier que le palais du riche ; l'outil le plus humble, le plus imparfait, la poterie
la plus grossière a autant, sinon plus, de valeur à ses yeux que le vase le plus fin
ement décoré, et ce n'est que sur l'état culturel moyen dans une région déterminée
que doivent porter ses comparaisons. C'est une grave erreur de penser qu'il est
indispensable qu'un objet soit rare ou exceptionnel pour qu'on puisse tirer de
l'étude de sa répartition des conclusions utiles » (Rivet, 1929 : 133).
Sans doute n'est-ce pas un hasard si cette vulgarisation, ou plus exactement,
cette « péjoration » de l'objet scientifique de l'ethnologie (« l'humble, le pauvre,
le grossier ») dont je montrerai plus loin qu'elle eut un effet inverse, s'est d'abord
exprimée dans le cadre de la revue Documents qui, comme le signale Michel Lei-
ris (1966 : 260), s'était aventurée, sous la férule de Georges Bataille et de son bas
matérialisme, vers les côtés généralement délaissés de la nature humaine, en l'occur
rence vers ses côtés obscurs, « impurs », sauvages, inquiétants, hétéroclites ou tout
simplement banals, si ce n'est triviaux. Georges Henri Rivière, qui fut le proche
collaborateur de Rivet et qui, avec Bataille, avait été l'un des initiateurs de cette
revue, prônait pour sa part l'abolition de toute hiérarchie en art et de toute électi-
vité en ethnologie, allant même jusqu'à vouloir libérer les objets de la « tyrannie
du goût et des chefs-d'œuvre », et à convoquer le Rimbaud d'Une saison en enfer
pour appuyer sa conception à tout le moins éclectique de l'enquête ethnographique :
« "J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimban
ques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres
erotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits
de l'enfance, opéras vieux, refrains naïfs." Ne dirait-on pas un questionnaire pour
une enquête de folklore ? » (Rivière, 1936 : 3).
Pour Rivière, le musée d'ethnographie devait se penser comme une machine
rimbaldienne, une machine à sinon dérégler tous les sens, du moins « déformer
le goût et la sensibilité » (cf. Jamin, 1988 : 120). De son côté, André Schaeffner,
à qui Rivet avait confié le soin de créer un département d'ethnologie musicale,
venait de signer l'un des tout premiers livres français sur le jazz (Schaeffner, 1988),
— musique née dans les bordels de la Nouvelle-Orléans et qui représentait peut-
être un superbe contre-exemple à la thèse de Rivet sur la consistance et la netteté
des traits culturels, — musique en effet toute faite de mélanges, d'emprunts, de
collages, au reste issue d'un fonds socioculturel hétérogène autant qu'hétéropho-
nique. Dans le même temps, Schaeffner s'attelait à la rédaction de son maître- 282 SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS
livre sur l'origine des instruments de musique (1980) qui se proposait de mettre
au jour les dessous de la « musique de papier » et de s'aventurer vers ces lieux
de la terre « où le même art [sert] encore à chasser les démons, à garder les sanc
tuaires d'initiation et à couvrir les cris des animaux maléfiques » (Schaeffner, 1980 :
11).
Il est à noter que, depuis les travaux de Robert Hertz consacrés aux « doubles
obsèques », à la manus sinistra et au péché et l'expiation (Hertz, 1988), l'une des
problématiques majeures de l'anthropologie française a été justement de se pen
cher sur les aspects cachés des sociétés, voire sur ce que Marcel Mauss appelait
les « côtés sombres et sinistres de la mentalité humaine » (in Hertz, 1988 : 2-3).
Chez les Dogon que Marcel Griaule et ses compagnons rencontrèrent au tout début
de la mission Dakar-Djibouti et chez qui, pour reprendre une belle expression de
Leiris (1981 : 108), le sacré tantôt « s'étale partout en flaque » tantôt est rejeté
« hors du monde profane comme on jetterait une saleté à la voirie », l'ethnologie
française venait de découvrir sa planète Pluton : grottes et cavernes qui s'ouvraient
à même la falaise de Bandiagara et où étaient conservés les masques et autres objets
magico-religieux, donnaient sens au monde des villages qui s'étendaient à son pied ;
la problématique du caché et du secret avait trouvé là sa projection cartographi
que et la confirmation de sa pertinence. On sait que, depuis, les Dogon sont deve
nus la population en quelque sorte totem de l'ethnologie française (Griaule, 1938
et 1966 ; Douglas , 1967).
Que des sociétés ou des groupes humains jusqu'alors frappés d'indignité cul
turelle — sauvages, « primitives », « inférieures », « archaïques », « popul
aires », « sans écriture » et « sans histoire » — fussent élevés au rang d'un objet
scientifique, n'allait pas sans provoquer un choc en retour sur les représentations
de la science et sur la fonction sociale qui lui était dévolue. Les travaux de Lucien
Lévy-Bruhl (1903 ; 1922) avaient déjà affirmé la relativité de la nature humaine,
de son conditionnement sociologique et de ses modes de pensées, — la culture
rationaliste occidentale n'étant qu'une configuration sociologique et intellectuelle
parmi d'autres possibles, effectivement attestées par la littérature ethnographique.
Humaniste, progressiste, dans une certaine mesure héritier du scientisme du
XIXe siècle (cf. M. Leiris, in Price et Jamin, 1988 : 47), Rivet pensait certes que
la science pouvait servir au progrès à la fois technique et moral de l'humanité ;
ce faisant, il partageait pleinement la croyance en la supériorité de la culture ratio
naliste occidentale où elle s'était singulièrement déployée. Cette supériorité, tou
tefois, n'était pas une donnée de nature. Comme toute autre culture, la culture
occidentale n'était à l'abri ni des préjugés ni des dérives de la raison sur laquelle,
pourtant, elle prétend se guider pour se définir et se développer. La connaissance
scientifique devait permettre de démonter les uns, de prévenir les autres ; elle devait
même servir à l'intelligence critique de la science instituée, laquelle, non plus, n'était
pas sans produire ou conforter des préjugés, c'est-à-dire des « jugements de valeur
non fondés objectivement et d'origine culturelle » (Leiris, 1969 : 79). Dans cette
optique — et parce qu'elle a pour objet l'homme, ses sociétés, ses cultures, ses
langues et ses connaissances, parce qu'elle porte principalement sur le condition
nement sociologique et culturel de l'homme — , V ethnologie se voyait investie d'une
fonction critique prépondérante, si ce n'est contestataire et anticonformiste, dont
le musée, de par sa visibilité et sa position centrale dans l'appareil culturel de la
cité, devenait en quelque sorte le médium privilégié. SAVANT ET LE POLITIQUE P. RIVET 283 LE
Un aspect, non des moindres, de cet anticonformisme apparaît nettement dans
le choix des hommes, et des femmes, que Rivet avait opéré pour promouvoir et
déployer cette discipline. Au moment de sa prise de fonction au Muséum et au
musée d'ethnographie du Trocadéro, Rivet s'était en effet entouré de collabora
teurs dont, au vu de la mission scientifique qu'ils se voyaient alors confier, le cur
sus et le profil de carrière n'étaient guère académiques ni spécifiques : Georges
Henri Rivière, André Schaeffner, Michel Leiris venaient du monde des arts et des
lettres (et, pour ce dernier, d'une avant-garde : le surréalisme) ; Denise Paulme
avait une formation juridique, Marcel Griaule et Deborah Lifchitz poursuivaient
des études de philologie et de linguistique, Boris Vildé et Anatole Lewitzky, réfu
giés russes blancs, partagaient leur temps entre les cours de l'Institut d'ethnologie
et les « petits boulots », etc. Aucun, en vérité, n'avait à l'époque ni l'expérience,
ni les travaux, ni les titres universitaires généralement requis en France (agréga
tion ou thèse) pour être reconnu comme « savant », ou simplement comme spé
cialiste. D'une certaine manière, moins fortuite qu'il n'y paraît, ceci allait à rencont
re d'une déjà longue tradition académique qui avait fait de la recherche anthro
pologique le domaine de réflexion soit de médecins (Ernest-Théodore Hamy, Paul
Broca, René Verneau, Paul Rivet lui-même), soit de philosophes universitaires
(Alfred Espinas, Lucien Lévy-Bruhl) ou de philosophes-sociologues d'obédience
durkheimienne (Robert Hertz, Henri Hubert, Marcel Granet, Marcel Mauss) (6).
Bien que la création, en 1925, de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Paris
dût permettre de jeter un pont entre ces traditions — par le fait même que se trou
vèrent associés au niveau de son comité directeur un philosophe (Lévy-Bruhl), un
sociologue durkheimien (Mauss) et un médecin anthropologue (Rivet) — , ce ne
fut pas sur des hommes issus de ces formations et familles de pensée que Rivet
s'appuya pour instituer l'ethnologie. Comme si la synthèse, que représentait pourt
ant, sur le papier et à son en-tête, la création de cet Institut, n'était pas réalisable
au niveau des problématiques, des démarches et des hommes qui les mettaient en
œuvre : ce que devait bientôt confirmer le dédoublement du certificat d'ethnolog
ie, délivré par l'Université sous l'égide de l'Institut» en une option « science »
(anthropologie somatique) et une option « lettre » (anthropologie culturelle). Avec
son musée et ses collaborateurs, Rivet songeait-il à une troisième voie ?
Dans le même ordre d'idée, en vint à cautionner des entreprises assez
peu orthodoxes, qui doublaient au sens strict la très sérieuse collection des Tra
vaux et Mémoires de l'Institut d'ethnologie, qu'avec Lévy-Bruhl et Mauss il avait
fondée en 1926 (et dont on peut noter qu'elle ne fit paraître aucune étude d'an
thropologie physique proprement dite). Entreprises à tout le moins originales, par
fois farfelues (s'agissant surtout d'une discipline qui se cherchait une légitimité
intellectuelle et institutionnelle, et, de ce fait, devait tendre à une certaine respec
tabilité au moins académique), telles que le match de boxe international « Al
Brown » (1980) qui fut organisé, en avril 1931, au bénéfice de la mission Dakar-
Djibouti, ou la publication, qu'il préfaça, d'une partie des résultats de cette pre
mière grande mission de terrain de l'ethnologie française dans une revue surréal
iste dissidente, Minotaure (n° 2, 1933) ; ou encore, sa participation au comité de
direction de la revue Documents où il « côtoie » Georges Bataille, Robert
(6) D'où les erreurs d'appréciation qui ont pu être commises sur les liens, quasi consubstantiels,
que l'ethnologie, en France, aurait entretenus avec la pensée philosophique (cf. Karady, 1988). SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 284
Desnos, Georges Limbour, André Masson, Picasso, etc., bien sûr Rivière,
Schaeffner, Griaule et Leiris, voit publier des photos de gros orteils ou de fem
mes dénudées, le visage masqué de cuir, bref, participe à une « mixture », selon
le mot de Michel Leiris (1966 : 260), de disciplines autant que d'« indisciplines » (7).
Entreprises aussi peu académiques, également, que la négociation de reportage pour
Paris-Soir (8) ou que la recherche de prix littéraires (9). Pour l'inauguration du
musée de l'Homme, en juin 1938, c'est à Darius Milhaud que Rivet et Rivière
commanderont la composition d'une cantate sur des paroles de Robert Desnos,
expressément intitulée : Cantate pour l'inauguration du musée de l'Homme.
Rivet avait conçu le musée de l'Homme non seulement comme un conservat
oire, mais comme un laboratoire d'idées et de représentations, un « musée
pour l'homme » et pour le peuple, ainsi que le soulignait Rivière dans un article
de Paris-Soir paru en décembre 1936 :
« ... le futur musée qu'abritera le Palais du Trocadéro sera bien un musée de
l'Homme et un pour l'homme grâce auquel tout individu, même peu ins
truit, pourra se faire une idée des avatars divers de notre espèce et, devant les
produits de tant de races et de civilisations diverses, également valables en tant
que témoignages humains [souligné par moi], s'imprégner un peu aussi de cet esprit
de relativité si nécessaire à notre époque de fanatismes. »
Michel Leiris, qui fut donc dès 1929 associé à la réorganisation du musée d'et
hnographie du Trocadéro et, en 1937, à la fondation du musée de l'Homme, remar
que : Rivet avait « fait un musée de l'Homme franchement antiraciste et popul
aire » (/л Price et Jamin, 1988 : 42). Dans YŒuvre du 14 juin 1936, Rivet l'avait
voulu ainsi :
« II sera le premier musée de France mis réellement à la disposition de la col
lectivité, car il sera ouvert le soir, c'est-à-dire aux heures où les travailleurs intel
lectuels et manuels, libérés de leurs obligations professionnelles, ont le droit de
consacrer leurs loisirs à s'instruire en s 'évadant de leurs préoccupations de métier.
Pour répondre à ce but, le Musée s'efforcera de rendre attrayantes et accessibles
à tous les notions d'une science infiniment complexe. »
Chaque pièce collectée, classée, et présentée dans le musée, a non seulement
valeur de témoin (ce sera la notion d'objet-témoin) mais celle de pièce à convict
ion. Cette dernière métaphore, judiciaire, devenue presque un mot d'ordre — sou
vent utilisé par Rivet et ses proches collaborateurs du musée d'ethnographie du
Trocadéro (Rivet, 1929, Rivet et Rivière, 1930) (10) —, plaçait l'enjeu scientifi-
(7) Le lecteur peut se reporter à l'analyse, que j'ai tentée ailleurs (Jamin, 1988), de ce que je crois
être les raisons à la fois historiques et épistémologiques de cette phase indisciplinée de la fondation
de l'ethnologie en France, que Rivet, sans en être le véritable inspirateur (l'influence de Rivière fut
déterminante), avait fait plus que tolérer.
(8) En 1935, une série d'articles au titre peu « ethnologique » : « Dans l'antre des démons buveurs
de sang. Les Dogons de Sanga », sera publiée par Hélène Gordon, membre de la 3e mission Griaule,
dite mission Sahara-Soudan.
(9) Tel que le prix Gringoire décerné en 1935 à Marcel Griaule pour son ouvrage Les Flambeurs
d'hommes (Paris, Calmann-Lévy, 1934). Dans une note manuscrite transmise à Rivet (archives non
classées du musée de l'Homme, dossier « Sahara-Soudan »), Rivière souligne que, pour ce livre, il
a obtenu les voix de H. de Régnier, F. de Croisset, J. de Lacretelle, A. Maurois, P. Morand, tous
cinq membres du jury Gringoire.
(10) Cf. également la brochure rédigée par Marcel Griaule et Michel Leiris, publiée, grâce aux recettes
du match de boxe Al Brown, à l'occasion de la mission Dakar-Djibouti de 1931-1933 organisée par
le musée d'ethnographie du Trocadéro et l'Institut d'ethnologie ; pendant longtemps, cette brochure LE SAVANT ET LE POLITIQUE P. RIVET 285
. que au niveau d'un procès et définissait l'ethnologie comme une entreprise de réha
bilitation des cultures opprimées ou marginalisées, qu'elles fussent « primitives »
ou « populaires », si ce n'est comme un champ de bataille contre les opinions toutes
faites, les réductions ou les schématisations, notamment celles propagées par l'a
nthropologie s. s.
Sans aller jusqu'à parler d'une faillite de l'anthropologie physique, Rivet signal
ait l'impuissance de ses méthodes (en particulier celles des mensurations et du calcul
des indices) à rendre compte de la diversité anatomique de l'espèce humaine et
à définir des faits homogènes ; dans la plupart des cas, elles n'apportaient rien
de plus aux descriptions qu'un observateur expérimenté pouvait effectuer sur le
terrain :
«... une mesure ou un indice isolé, quel qu'il soit, ne donnent aucune indica
tion certaine quant au groupe humain auquel appartient l'individu sur lequel il
a été relevé. Il peut y avoir présomption dans les cas les plus favorables : il n'y
a jamais certitude [...] Les mesures prises sur les indigènes ne traduisent souvent
que d'une façon tout à fait imparfaite les impressions très nettes et très sûres que
l'œil avait enregistrées » (Rivet, 1930 : 62).
La méthode métrique, sur laquelle l'anthropologie physique s'était jusqu'alors
appuyée, donnait l'illusion arithmétique de la certitude ; elle jouait un rôle analo
gue à celui de la rampe d'escalier : elle pouvait certes faciliter l'ascension, mais
ne la provoquait en aucune façon (Rivet, 1930 : 64).
Pas plus qu'une culture n'est « un ensemble rigide conditionné par un élément
supposé essentiel » (Rivet, 1929 : 130), une race ne saurait se définir par un indice,
une mesure, une stature ou une couleur, en un mot par un type dont Leiris écrira
plus tard (1969 : 25) qu'il « ne répond nullement à un état privilégié de la race ;
il a une valeur essentiellement statistique et n'exprime guère que la fréquence de
certains arrangements frappants. » En conséquence, Rivet rejettera l'idée d'une
classification ethnique fondée sur les seuls critères anthropologiques s.s. et sur les
seules mensurations, sans pour autant renoncer à la notion de race ni, certes, con
tester l'existence de « races modernes » (11). A la compréhension de l'une et à
l'analyse des autres, Rivet mettait comme préalable l'étude des races fossiles et
protohistoriques. C'est la raison pour laquelle il recherchera le concours de disci
plines comme la paléontologie humaine, l'ethnographie préhistorique, l'archéolo
gie ou la biologie, — dès lors promues au rang de disciplines complémentaires
de l'ethnologie — pour construire une science des faits ethniques, et ce, dans une
perspective plus historique que systématique.
Pour Rivet, la race n'est donc pas une imposture théorique ; elle demeure une
catégorie biologique, qu'il s'agit précisément de mieux fonder, c'est-à-dire de cons
truire scientifiquement sur des bases empiriques solides et sur des données sériel-
servira de guide de collecte et de classement des collections ethnographiques entrées au musée : Ins
tructions sommaires pour les collecteurs d'objets ethnographiques, Paris, musée d'ethnographie du
Trocadéro, 1931.
(11) Que Rivet ait rejeté l'idée d'une classification ethnique fondée sur des données de l'anthropol
ogie somatique — c'est-à-dire fondée sur des critères raciaux — , les modes de présentation muséolo-
gique qu'avec l'aide de Georges Henri Rivière il mettra en œuvre au musée de l'Homme en témoi
gnent : ceux-ci sont essentiellement ordonnés sur des bases géographiques, culturelles et thématiques,
non plus sur des schémas linéaires et « évolutionnistes », ou typologiques. Qu'il n'ait point rejeté,
en revanche, la notion de race, le fait d'avoir placé, dans chaque ensemble ethnogéographique, des
crânes et données anthropométriques qui se trouvaient ainsi associés de visu aux cultures exposées,
le prouve.

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