Le thème des échanges successifs dans la littérature africaine - article ; n°1 ; vol.9, pg 5-22

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L'Homme - Année 1969 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 5-22
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Denise Paulme
Le thème des échanges successifs dans la littérature africaine
In: L'Homme, 1969, tome 9 n°1. pp. 5-22.
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Paulme Denise. Le thème des échanges successifs dans la littérature africaine. In: L'Homme, 1969, tome 9 n°1. pp. 5-22.
doi : 10.3406/hom.1969.367015
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1969_num_9_1_367015LE THÈME DES ÉCHANGES SUCCESSIFS
DANS LA LITTÉRATURE AFRICAINE
par
DENISE PAULME
Le point de départ de notre étude a été le rapprochement de deux contes
inédits, l'un bété (Côte-dJ Ivoire), l'autre dogon (Mali), recueillis à trente ans de
distance ; le conte dogon étant évidemment une version affaiblie et peut-être
incomplète d'une tradition mieux conservée dans le texte bété.
Conte bété1
Zakole zepE2.
Objet de railleries, Zakols se rend auprès de Dieu, Kamina. Celui-ci lui demande pour le
guérir d'apporter le cœur de son père et celui de sa mère. Zakole, révolté, ne peut s'y résoudre,
il décide de tromper Kamina. Pour cela, il tend des pièges, où il prend deux animaux de
même espèce, des margouillats. Il distribue la viande parmi les villageois, porte les cœurs
séchés à Kamina, qui les mange, puis frappe Zakole au bas des reins. D'où une enflure corre
spondant aux fesses.
Zakole décide de voyager. Il se rend auprès de Gbato, le tresseur de bambous. Là, il
s'assoit sur un lit en bambous, les bambous le pincent. Furieux, Zakole s'enfuit en emportant
les bambous. Il se rend chez des forgerons qui n'avaient jusque-là pas d'abri pour leur forge.
Il leur offre les bambous comme abri ; mais les bambous sont incendiés. Zakole prend donc
un fer de houe en compensation. Il se rend chez des planteurs d'ignames, qui ne connaissaient
pas le fer, n'avaient pour outil qu'un bâton, ble, en bois. Zakole fixe à l'extrémité du ble
son fer, obtient ainsi une houe, gbusu. En partant, il s'enfuit avec une igname.
Zakole arrive chez les mangeurs d'huile, qui ne connaissaient pas d'autre nourriture ; il
leur enseigne la cuisine (à rôtir les ignames, qu'on trempe ensuite dans une sauce à base
d'huile). Il dérobe un vase plein d'huile.
Zakole parvient chez un vieillard, où tous vivent en paix, ne meurent que très vieux.
Il surprend son hôte se frottant d'une eau magique, où a trempé son buko, son talisman.
Zakole offre son huile, vole le buko. D'où mort du vieillard.
1. Conte rédigé par M. Bruly Bouabré, informateur lettré.
2. Zakolo, Zakole « l'Araignée » ; zepe « sans fesses ». 6 DENISE PAULME
Zakole atteint le fleuve Ibo, si large que seul peut le traverser l'aigle djubi. Le fleuve
est démonté. Zakole l'apaise en posant sur les flots le buko, cône de plusieurs couleurs, avec
des cauris et une touffe de plumes d'oiseaux, contenu dans un récipient en bois. Puis il vole
du sable.
Zakole arrive chez des bijoutiers qui lavent leurs bijoux avec de la cendre de charbon ;
il leur enseigne l'usage du sable et s'enfuit avec des bijoux.
Zakols parvient chez les « accompagnateurs d'épouses », qui conduisent la mariée chez
son époux. Zakole se présente à un tel cortège, offre ses bijoux. Puis vole un pagne : « Les bra
celets n'étaient pas miens. »
Zakole arrive dans un pays dont la reine est morte depuis deux jours ; l'enterrement est
fixé au troisième jour, le corps entouré de feuilles de bananier. Zakole offre son pagne. Il
ampute le cadavre d'une jambe.
Chargé de la jambe du cadavre, Zakole regagne son village en poussant de grands cris
pour écarter quiconque de son chemin. Il annonce qu'un mort le poursuit, sa vision tue.
Il dépose la jambe chez lui, puis frappe le tambour, annonçant son mariage.
On lui demande de s'expliquer. Il peint la jambe de plusieurs couleurs, la dispose sur
le seuil, ne laissant visible que la partie du pied au genou, abuse ainsi les villageois. Les
jeunes femmes chantent des chants de mariage (chants provocants pour les célibataires
qu'ils incitent à prendre épouse au plus vite).
Le lendemain a lieu le repas de noces, que Zakole mange seul dans sa case. Le troisième
jour est celui de la présentation de l'épouse1. Zakole va aux champs. Les villageois sont alertés
par l'odeur de putréfaction. Un petit garçon chassant les lézards avec son arc et des flèches
pénètre chez Zakole, il s'enfuit en pleurant. Les villageois indignés incendient la case. Zakole,
voyant son secret éventé, s'enfuit.
Conte dogon2
L'enfant sans fesses.
Une femme accouche d'un enfant sans fesses. L'enfant va trouver Dieu et lui demande
des fesses. Le Créateur lui ordonne de tuer ses parents pour en obtenir. Il tue son père et
cache sa mère dans un panier. Il retourne chez Dieu, qui lui donne une fesse en lui disant
de tuer sa mère aussi. Il la tue et obtient la seconde fesse.
Dieu lui défend de se nettoyer avec de la paille après être allé à la selle. Il enfreint la
défense, ses fesses se détachent. Il demande à la Paille de le rembourser. Elle lui donne une
sauterelle. Il prie un forgeron de lui cuire cette sauterelle. Occupé à son travail, le forgeron
laisse carboniser l'insecte. Le héros demande à l'ouvrier de le payer. Celui-ci lui donne une
houe. L'enfant trouve des chevriers creusant un puits à l'aide de simples bâtons. Il leur
offre sa houe. Ils l'usent en creusant. Les chevriers paient la houe avec une outre d'eau.
Des femmes chargées de bois reviennent de brousse, ayant soif. Il leur donne son outre,
qu'elles vident. Il demande le prix de son eau et obtient du bois. Il continue son chemin
et trouve une nouvelle accouchée. Elle brûle ses cuisses pour faire chauffer l'eau de la toilette
de son bébé. Le garçon lui offre son bois. Elle le récompense avec un petit canari plein de
1. Le rapt est la forme habituelle du mariage bété. La jeune épousée reste trois jours
enfermée chez son mari (3 étant ici le chiffre féminin). On prévient ses parents, qui la rejoi
gnent. Le troisième jour, en présence des deux familles, les parents du mari procèdent à
un rituel de purification qui « libère » la jeune femme : quitter son mari plus tôt l'exposerait
à un châtiment surnaturel (sur le mariage bété, cf. D. Paulme, Une société de Côte d'Ivoire
hier et aujourd'hui : les Bété, Paris-La Haye, 1962).
2. Recueilli en 1935 par D. Lifchitz. L'informateur était un garçon d'une douzaine
d'années. LES ECHANGES SUCCESSIFS J
beurre. Sur son chemin, l'enfant remarque un arbre au tronc blanc. Il demande pourquoi
l'arbre est blanc. C'est par manque de pommade, répond l'Arbre. Il lui donne son canari.
L'Arbre se frotte et lui donne un collier. L'enfant aperçoit un oiseau sans collier. Il lui donne
le sien. L'Oiseau emporte le collier sans rien payer.
Le thème des échanges successifs est bien connu des folkloristes. Dans les
contes européens, la situation initiale est celle d'un homme qui ne possède pour
toute fortune qu'un grain de blé ; un coq ayant mangé le grain, l'homme exige
le coq ; un cochon ayant mangé le coq, il exige le cochon ; pour se retrouver
possesseur d'un bœuf qui a dévoré le cochon. Dans ses Types of the folk-tale,
M. Thompson assigne au conte le n° i 655 et l'intitule « Marché de dupes »
(Deceptive bargain)1. Le thème déborde l'Europe ; on l'a retrouvé en Asie
jusque chez les Katchin de Birmanie. Mais le conte africain apparaît aussitôt
différent.
Plusieurs versions du « Marché de dupes » avaient déjà été recueillies en
Afrique. René Basset mentionne un texte sukuma (Tanzanie) où les échanges
s'effectuent dans l'ordre suivant : miel - grain - poulet - œuf - bâtons - couteau -
queue de bœuf - bestiaux. L'enrichissement du héros est également sensible dans
un conte arabe de Tripolitaine, « L'homme aux ongles »2. Le thème des échanges
se retrouve jusqu'en Afrique du Sud, notamment dans un conte zoulou publié
dès 1868 par l'évêque Callaway : le héros ayant déterré quelques racines comest
ibles, les confie à sa mère pour les faire cuire ; la mère mange les racines et
quand son fils revient, lui remet en compensation un seau à lait ; le héros prête
le seau à des vachers qui traient, faute de mieux, dans un fragment de poterie ;
l'un des vachers ayant brisé le seau, offre en dédommagement un couteau. La
série de transactions se poursuit jusqu'à ce que le héros se trouve en possession
d'une sagaie3. Selon Miss Werner, « l'existence de variantes en Afrique du Nord
et dans le sud de l'Europe indiquerait une origine méditerranéenne »4.
1. S. Thompson, Types of the folk-tale, Helsinki, 1928. Le folklore européen connaît
également une version inversée du schéma, qui rapporte comment le héros se laisse peu à
peu déposséder d'un bien acquis légitimement : ayant reçu en prix de sept années de service
un bloc d'or, il change son bloc dont la charge lui paraît trop lourde contre un cheval, puis
le cheval contre une vache, la vache contre un porc, le porc contre une oie, enfin se trouve
encombré d'une meule à aiguiser qu'il fait tomber par inadvertance dans un ruisseau, pour
s'écrier : « Un plus heureux que moi, cela n'existe pas sous le soleil » (J. et W. Grimm, Les
Contes, trad. A. Guerne, Paris, 1967, 1, pp. 478-484 : « Jean-la-Chance »). Nostalgie d'un âge où
n'existaient pas les soucis d'une économie marchande ni la morale hypocrite des possédants,
on songe au « Savetier » de La Fontaine. Le même conte figure dans E. Cosquin, Contes
populaires de Lorraine, Paris, s.d., 2 vol., ; I, pp. 156-157.
2. Revue d'Ethnographie et de Sociologie, 1910, p. 71. Conte sukuma, in Hermann, Kis
sukuma. Die Sprache der Wasukuma, Mitteilungen des Seminars fur Oriental Sprachen,
ire année, 1898, III, pp. 193-195. Conte arabe, « L'homme aux ongles », in Stumme, Màrchen
und Gedichten aus der Stadts Tripolis in Nordafrika, Leipzig, 1898, pp. 18-26, 104-120 : conte IV.
3. H. Callaway, Nursery taies, traditions, histories of the Zulus..., Londres, 1868, p. 3.
4. A. Werner, in Mythology of all races, New York, 1964, VII. 8 DENISE PAULME
Sans prétendre avoir épuisé tous les contes publiés, nous en avons relevé
une douzaine qui exploitent le même schéma. Nous nous attacherons moins à
leurs lieux d'origine qu'à préciser l'interprétation différente de chacun et nous
retiendrons quatre versions où ces différences s'accusent : haoussa, gabonais,
sara, bété. Le conte haoussa figure dans un ouvrage de Tremearne, il est très
long mais peut se résumer ainsi.
Conte haoussa (Nigeria du Nord)
The lucky youngest son1.
Le troisième fils, n'ayant eu en héritage que le bâton et les sandales de son père, part en
forêt où il rencontre un chasseur qui lui emprunte son bâton avec lequel il tue un oiseau et
le lui donne à défaut de lui rendre son bâton.
Le héros remet ensuite l'oiseau à quelqu'un faisant du feu. Celui-ci cuit l'oiseau, le mange,
donne les cendres au héros. Les cendres sont échangées contre de la bouillie dans un fragment
de calebasse, la bouillie contre une houe, la houe contre un couteau, le couteau contre un
tissu, le tissu (blanc) contre le cadavre d'une fille.
Le héros parvient avec le au bord d'une rivière, à la porte d'une cité, plante le
cadavre debout ; quand les femmes du roi viennent chercher de l'eau, il leur en demande
pour sa femme ; elles font tomber le cadavre et il les accuse de meurtre. Le roi lui donne
alors deux femmes, etc.
Les deux textes du Gabon et du Tchad ont été édités tout récemment. Nous
les reproduisons in extenso.
Conte mindumu (Gabon)
La grand-mère et le ■petit-fils2.
Une grand-mère et son petit- fils avaient construit une cabane dans la forêt. Un jour, le
petit- fils dit : « Grand-mère, donne moi un couteau pour aller installer des pièges. » « Non ! »,
répliqua la grand-mère. « Ça ne fait rien », répliqua le petit-fils. Et il alla quand même dans
la brousse, coupa des baguettes avec ses dents et installa des pièges.
Dans un des pièges il prit un rat qu'il posa sur le séchoir. La grand-mère vit le rat, le
fit cuire et le mangea.
Alors le petit- fils dit à sa grand-mère : « Par les mânes de mes ancêtres ! Tu as mangé
mon rat. Le rat que j'ai pris grâce à mes dents. Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges.
Les pièges qui ont tué un rat.
Allons ! Paie-moi, paie-moi vite ! »
La grand-mère paya. Elle lui donna une igname. Il partit avec son igname. Il vit un
forgeron qui fabriquait des couteaux. Le forgeron mangeait du charbon. Il lui donna son
igname. Le forgeron mangea l'igname.
Alors il dit au forgeron : « Par les mânes de mes ancêtres ! Tu as mangé mon igname.
1. A. Tremearne, Hausa superstitions and customs, Londres, 1913, pp. 380 sq.
2. A. Raponda Walker, Contes gabonais, Paris, 1967, pp. 250-253. LES ECHANGES SUCCESSIFS 9
L'igname que j'ai reçue de ma grand-mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que
j'ai pris grâce à mes dents. Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont
tué un rat.
Allons ! Paie-moi, paie-moi vite ! »
Le forgeron lui donna un couteau. Il emporta le couteau. Il rencontra des Pygmées qui
découpaient un éléphant avec leurs ongles. Il leur dit : « Comment ! Vous découpez les
éléphants avec vos ongles ! Moi, je les découpe avec un couteau. » II leur donna son couteau.
Le couteau s'ébrécha.
Alors il dit aux Pygmées : « Par les mânes de mes ancêtres ! Vous avez ébréché mon
couteau. Le couteau que le forgeron m'a payé. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname
que j'ai reçue de ma grand-mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris
grâce à mes dents. Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué un rat.
Allons ! Payez-moi, payez-moi vite ! »
Les Pygmées lui donnèrent de la viande d'éléphant. Il emporta la viande. Il trouva une
femme qui venait d'accoucher. Elle n'avait pour toute nourriture que les excréments de son
bébé. Il lui dit : « Comment ! Tu manges les excréments de ton bébé ! Moi, je mange de la
viande d'éléphant ! » II donna de la viande. La femme mangea la viande.
Alors il dit à la femme : « Par les mânes de mes ancêtres ! Tu as mangé la viande que les
Pygmées m'ont donnée. Les Pygmées qui ont ébréché mon couteau. Le couteau que le forgeron
m'a payé. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname que j'ai reçue de ma grand-mère.
La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris grâce à mes dents. Les dents qui
m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué un rat.
Allons ! Paie-moi, paie-moi vite ! »
La femme lui passa de la poudre de bois rouge. Il prit la poudre et s'en alla. Sur son
chemin se trouvèrent des danseurs qui se frottaient le corps avec des cendres. Il leur dit :
« Comment ! Vous vous frottez avec des cendres ! Moi, je me frotte avec de la poudre de bois
rouge. » II leur donna un peu de poudre. Les danseurs s'en frottèrent le corps.
Alors il dit aux danseurs : « Par les mânes de mes ancêtres ! Vous vous êtes enduit le corps
avec ma poudre de bois rouge. La poudre qu'une femme m'a offerte. La femme qui a mangé
ma viande. La viande que les Pygmées m'ont donnée. Les Pygmées qui ont ébréché mon
couteau. Le couteau que le forgeron m'a payé. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname
que j'ai reçue de ma grand-mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris
grâce à mes dents. Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué
un rat.
Allons ! Payez-moi, payez-moi vite ! »
Les danseurs lui remirent un tam-tam. Il arriva au sommet d'une montagne avec son
tam-tam. Il fit un faux pas, tomba par terre et le tam-tam se brisa.
Alors il dit à la Montagne : « Par les mânes de mes ancêtres ! Tu as brisé mon tam-tam. Le
tam-tam que les danseurs m'ont remis. Les danseurs qui ont usé de ma poudre de bois rouge.
La poudre qu'une femme m'a offerte. La femme qui a mangé ma viande. La viande que les
Pygmées m'ont donnée. Les Pygmées qui ont ébréché mon couteau. Le couteau que m'a
payé le forgeron. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname que j'ai reçue de ma grand-
mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris grâce à mes dents. Les dents
qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué un rat.
Allons ! Paie-moi, paie-moi vite ! »
La Montagne lui procura des champignons. Il prit les champignons et les déposa sur les
bords de l'Ogowé. Une crue survint et emporta les champignons.
Alors il dit à l'Ogowé : « Par les mânes de mes ancêtres ! Toi, Ogowé, tu as emporté mes
champignons que la Montagne m'a procurés. La Montagne qui a brisé mon tam-tam. Le
tam-tam que les danseurs m'ont remis. Les danseurs qui ont usé de ma poudre de bois rouge.
La poudre qu'une femme m'a offerte. La femme qui a mangé ma viande. La viande que les
Pygmées m'ont donnée. Les Pygmées qui ont ébréché mon couteau. Le couteau que le
forgeron m'a payé. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname que j'ai reçue de ma
grand-mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris grâce à mes dents.
Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué un rat. 10 DENISE PAULME
Allons ! Paie-moi, paie-moi vite ! »
L'Ogowé se dessécha et lui fournit des poissons en abondance. Il les ramassa et les laissa
sur la rive. Les Fourmis trouvèrent les et les dévorèrent tous.
Alors il dit aux : « Par les mânes de mes ancêtres ! Vous, les Fourmis, vous avez
dévoré mes poissons. Les poissons que l'Ogowé m'a fournis. L'Ogowé qui a emporté mes
champignons. Les champignons que la Montagne m'a procurés. La Montagne qui a brisé
mon tam-tam. Le tam-tam que les danseurs m'ont remis. Les danseurs qui ont usé de ma
poudre de bois rouge. La poudre qu'une femme m'a offerte. La femme qui a mangé ma
viande. La viande que les Pygmées m'ont donnée. Les Pygmées qui ont ébréché mon couteau.
Le couteau que le forgeron m'a payé. Le forgeron qui a mangé mon igname. L'igname que
j'ai reçue de ma grand-mère. La grand-mère qui a mangé mon rat. Le rat que j'ai pris grâce
à mes dents. Les dents qui m'ont aidé à tendre des pièges. Les pièges qui ont tué un rat.
Allons ! Payez-moi, payez-moi vite ! »
Les Fourmis ne payèrent rien du tout. Alors il leur brisa l'échiné à toutes.
Conte sara (Tchad)
Sou et Ki-ndam-ndoti1 .
1. Sou et Ki-ndam-ndoti cachent tous deux un piège dans la brousse. Un pigeon se prend
dans le piège de ; un margouillat dans celui de Sou. Sou laisse Ki-ndam-ndoti
au village. Il va en son absence visiter les pièges ; il voit un margouillat dans le sien et un
pigeon dans celui de Ki-ndam-ndoti.
2. Il enlève le margouillat de son piège, et le met dans celui de Ki-ndam-ndoti ; il prend
le pigeon et le met dans le sien. Il s'en retourne au village et rencontre Ki-ndam-ndoti :
« Allons ensemble visiter nos pièges », lui dit-il.
3. Quand ils arrivent tout près et que Ki-ndam-ndoti voit un margouillat dans son piège,
elle interpelle Sou en disant : « Ce n'est pas mon piège, c'est dans le tien que s'est pris le
margouillat ; comment se fait-il que tu aies fait l'échange ? »
4. « Le pigeon ne t'appartient pas, répond Sou. Mais, si tu veux, battons-nous. Le pigeon
appartiendra à celui qui aura terrassé son adversaire. » Ils s'empoignent tous les deux. Deux
fois de suite, Ki-ndam-ndoti couche Sou sur la pierre nue. A la troisième fois, elle lui dit :
« Je t'ai terrassé plus qu'il n'était convenu. Eh bien, prends le pigeon en échange ! »
5. Sou rentre au village avec le pigeon. Il donne l'oiseau à une vieille femme pour qu'elle
le fasse cuire. La vieille met la marmite sur le feu et s'en va en brousse faire des cendres
pour filtrer le sel. Sou revient en cachette, prend le pigeon, le mange et retourne chez lui.
Il attend un peu, puis repart chez la vieille, et lui demande son pigeon.
6. La vieille femme lui dit : « C'est toi qui l'a pris, d'ailleurs, qui aurait pu le prendre ? »
« Ce n'est pas moi, dit Sou. Il faut que tu me rendes ce pigeon (parce qu'il n'est pas à moi) ;
il appartient à Ki-ndam-ndoti, qui m'a terrassé sur la pierre nue. Il faut que tu me le rendes ! »
Comme la vieille femme n'avait rien à lui donner, elle prend sa hache, et la donne en échange
du pigeon.
7. Sou prend la hache et se met en route. Il rencontre des jeunes gens qui avaient coupé
des baguettes, et fouillaient dans un trou avec leurs bâtons pour en faire sortir les mouches
à miel. Sou leur dit : « Vous êtes complètement fous et vous voulez mourir ! Est-ce que
1. J. Fortier, Le mythe et les contes de Sou en pays Mbaï-Moïssala, Paris, 1967, pp. 313-
317. Le conte comporte une seconde partie, qui ne se retrouve pas dans le conte ngambaï
analogue, publié dans Ch. Vandame, Le N gamba Moundou. Phonologie, grammaire et textes,
Dakar, 1963 (« Mémoires IFAN ») ; pp. 147-159 : Sou ne soignant pas leur enfant, sa femme
le quitte, Sou se noie en la poursuivant. LES ÉCHANGES SUCCESSIFS II
vous êtes des enfants pour chasser des mouches à miel avec un bâton ? Prenez ma hache
pour creuser le trou. »
8. Les jeunes gens creusent [comme Sou leur a conseillé] et cassent la hache. « II faut me
rendre la hache, dit Sou, car elle appartient à la vieille femme qui me l'a donnée en échange
du pigeon, et le pigeon était celui de Ki-ndam-ndoti qui m'avait terrassé sur la pierre nue.
Il faut me la rendre. »
g. Les jeunes gens, ne sachant quoi lui donner, remirent à Sou un paquet de plumes. Sou
les prend, s'en va, arrive dans un village où les hommes dansaient le lab, mais la tête nue.
Sou leur dit : « Danseurs de lab, vous êtes complètement fous, et vous voulez mourir [de
danser sans rien sur la tête]. Prenez ces plumes. »
10. Les danseurs piquent les plumes dans leurs cheveux, et dansent, dansent jusqu'à ce
qu'elles soient toutes brisées. A ce moment, Sou réclame ses plumes : « II faut me rendre ces
plumes, elles appartiennent aux jeunes gens qui me les ont données à la place de la hache ;
et la hache était à la vieille qui me l'avait donnée à la place du pigeon, et le pigeon était à
Ki-ndam-ndoti qui m'avait terrassé sur la pierre nue. »
11. Les danseurs de lab, ne voyant rien à lui donner, lui firent cadeau de leur tam-tam.
Sou [prend le tam-tam sur la tête] et arrive chez des gens qui pleuraient un mort. Ils tam
bourinaient sur une calebasse pour pleurer leur mort. Sou leur dit : « Vous êtes complètement
fous de taper sur une pour pleurer un mort ? » II prend son tam-tam et le leur
donne. Les hommes prennent le tam-tam et frappent, frappent dessus, jusqu'à ce qu'il
soit crevé.
12. Sou [proteste] et réclame son tam-tam : « II faut me le rendre, car c'est celui des
danseurs de lab. Et les danseurs de lab me l'ont donné à la place des plumes. Les plumes
étaient aux jeunes gens qui me les avaient données en échange de la hache ; et la hache
était à la vieille femme qui me l'avait échangée contre le pigeon vert. Le pigeon était à
Ki-ndam-ndoti qui m'avait terrassé sur la pierre nue. » Pour avoir la paix, les pleureuses
donnèrent leur mort.
13. [Sou prit le mort sur la tête] et s'en vint près d'un puits. Les femmes du village y
puisaient de l'eau. Sou [pose son mort à terre] et demande à boire à une jeune fille. [Quand
il est désaltéré], il rend la calebasse à la jeune fille et lui dit : « Donne le reste de l'eau à mon
camarade qui est là sur la civière, et, s'il refuse, pousse-le un peu. » La jeune fille approche
la calebasse de la bouche du mort et, comme il ne boit pas, elle le pousse un peu. Le cadavre
tombe, se disloque et les entrailles se répandent sur le sol.
14. Et voilà Sou qui réclame son mort : « II faut me le rendre, car c'est le mort des pleureuses.
Elles me l'avaient donné en échange du tambour des danseurs de lab, qui me l'avaient
donné en échange des plumes. Les plumes étaient aux jeunes gens qui me les avaient échangées
contre la hache ; et la hache était à la vieille femme qui me l'avait donnée à la place du
pigeon. Le pigeon était à Ki-ndam-ndoti qui m'avait terrassé sur la pierre nue. » Les parents
de la fille qui n'ont rien à donner à la place du mort, proposent à Sou de prendre leur fille
comme épouse. Sou accepte et rentre au village avec sa nouvelle femme.
Pour pouvoir comparer les différentes versions, nous retiendrons dans chacune
les points suivants : le héros ; la situation initiale ; les modes d'échange ; le com
portement du héros (triche- t-il ?) ; enfin la dernière séquence, qui voit son
triomphe ou son échec.
Le héros.
a) Le héros du conte haoussa est présenté simplement comme un jeune homme
pauvre : venant après deux frères aînés, lorsque leur père meurt il reçoit pour DENISE PAULME 12
tout héritage le bâton et les sandales du mort. Il devra se tirer d'affaire à partir
de ce capital misérable. Si le conte est plus long, les détails plus pittoresques
que dans le « Marché de dupes » européen, la démarche générale demeure sens
iblement la même. Soulignant le dénuement du héros, une variante du Togo, fort
proche du texte haoussa, en fait un orphelin, méprisé, repoussé de tous : « II ne
trouvait pas à manger, son urine lui servait de boisson, w1
b) La première séquence du conte gabonais met en scène une grand-mère et
son petit- fils. Dans la suite du récit, la relation de parenté ne joue plus aucun
rôle et le conte tourne court : le héros ayant quitté le monde des hommes, la
Montagne puis le Fleuve entendent sa plainte, mais il ne peut rien tirer des
Fourmis. Si celles-ci se prêtent une aide mutuelle, elles refusent l'échange. La
déception du héros s'exprimera en un geste vain : « Les Fourmis ne payèrent
rien du tout. Alors il leur brisa l'échiné à toutes. »
Présenté comme un infaillible soporifique (« The unreasonable child to whom
the dog gave its deserts, or a receipt for putting anyone to sleep »), une version
hottentot apparaît curieusement proche du conte gabonais. L'héroïne est une
petite fille et son dernier partenaire le Chien de la maison qui, ayant renversé
le pot à lait que porte l'enfant, s'enfuit et monte sur un arbre. A la fillette qui
l'a poursuivi mais, ne pouvant descendre de l'arbre, implore son aide, le Chien
réplique : « Pourquoi me courais- tu après ? »2
Le texte zoulou commence également par une situation familiale (le héros
donne des racines à sa mère pour les faire cuire) ; il s'interrompt de façon aussi
soudaine lorsque le jeune homme se trouve en possession d'une sagaie : « Ce
qu'il fit de sa sagaie, je vous le dirai peut-être une autre fois. » Devenu un guerrier,
ses exploits se situeront sur un autre plan.
c) Le héros du conte sara se montre sous un jour très différent. Si, dans les
contes, Sou a le rôle du décepteur3 qui joue de mauvais tours à ses compagnons,
dans la mythologie sara il est le premier ancêtre. Il est aussi l'Araignée par qui
les hommes ont connu les semences, les outils, les armes. Personnage ambigu,
Sou est un démiurge, mais un démiurge maladroit : « Tous les Mbaï s'accordent
pour dire qu'à un moment donné il a voulu imiter le Créateur : mais les hommes
qu'il avait fabriqués marchaient la tête en bas, avaient la bouche sur la nuque,
le sexe sous l'aisselle et Loa dut tout remettre en place. »4 Sou institua l'initiation
en recommandant aux pères de familles de couper des verges et de fouetter leurs
fils pour leur apprendre à obéir — ce qui ne peut être toujours du goût de ces
derniers. C'est encore lui qui aurait appris aux hommes à tuer l'éléphant, autrefois
1. « L'orphelin », conte bassari inédit, noté par Joachim Bassari.
2. W. H. I. Bleek, Reynard the Fox in South Africa, Londres, 1864, pp. 90-94.
3. Cl. Lévi-Strauss a remis en honneur cette exacte traduction du mot anglais trickster
par Petitot.
4. Fortier, op. cit., pp. 37-38. LES ECHANGES SUCCESSIFS 13
redouté à l'égal d'un génie. Enfin, en attrapant des mouches avec sa toile alors
qu'il était Araignée, Sou aurait suggéré l'idée de confectionner des filets de chasse.
Il apparaît donc comme le Héros civilisateur.
d) Le conte bété est, avec le dogon, le seul à notre connaissance où le héros
soit présenté comme « sans fesses » — être misérable dont l'infirmité éveille moins
la pitié que la dérision, plus pauvre encore que l'orphelin haoussa puisque le
Créateur, pour faire de lui un homme semblable aux autres, exige un double
parricide. Le narrateur dogon parle simplement d'un « enfant », terme qui peut
dans le langage courant désigner un jeune homme jusqu'au mariage. Le héros
bété porte un nom propre, qui est Zakols, l'Araignée, double de YAnanse ashanti,
héros d'une version krachi (Togo) de notre thème1. Fidèle à son rôle de décepteur,
Zakok, dans la plupart des contes bété, triomphe de ses compagnons par la ruse ;
mais il lui arrive aussi d'échouer en voulant imiter un partenaire dont il ne possède
pas les mêmes moyens. Sur un plan inférieur son comportement rappelle alors
celui de son frère sara, le démiurge inhabile.
Invitée par la chenille huileuse, l'Araignée voit son hôte, pour fournir l'huile du repas,
se jeter lui-même dans une marmite d'eau bouillante. L'Araignée, rendant la politesse, veut
l'imiter et périt misérablement2.
Zakok ne figure pas dans la mythologie bété, à vrai dire à peu près inexis
tante ; mais l'Araignée, dans un mythe agni de création du monde connu de
tous les habitants des lagunes de Côte-d' Ivoire voisins des Bété, joue le rôle
d'intermédiaire et ménage aux hommes six entrevues avec Dieu au cours desquelles
ils obtiennent successivement l'alternance du jour et de la nuit, puis la lune, le
soleil, la pluie, les fleuves, enfin le vent3. Sara ou bété, nous avons bien affaire
au même personnage.
La première séquence.
a) A l'instar du conte européen, le conte haoussa décrit une ascension continue.
Orphelin déshérité, le héros, à sa première rencontre, est encore lésé par le chas
seur, qui prend son bâton.
b) Si sa situation est moins pitoyable, le petit-fils du conte gabonais se voit
lui aussi victime d'un geste abusif de sa grand-mère ; celle-ci lui vole son rat
après avoir refusé de l'aider à tendre ses pièges. Autant dire que la grand-mère
du conte gabonais est l'image négative du héros haoussa.
Une version thonga, notée par H. Junod, débute de façon analogue, alors
que son héros est le Lièvre, dont d'autres textes font un mauvais plaisant, toujours
1. A. W. Cardinall, Tales told in Togoland, Oxford, 193 1.
2. Conte inédit, recueilli par nous en 1958.
3. G. Niangoran Bouah, La division du temps et le calendrier rituel des peuples lagunaires
de Côte-d' Ivoire, Paris, 1964, pp. 53-56.

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