Le traitement des mots dérivés : une analyse morphologique sélective - article ; n°3 ; vol.88, pg 405-418

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L'année psychologique - Année 1988 - Volume 88 - Numéro 3 - Pages 405-418
Résumé
Dans cet article sont examinées les recherches actuelles consacrées à l'identification des mots morphologiquement complexes constitués d'une racine et d'un élément d'affixation. Ces études concernent aussi bien l'accès à ce type de mots que leur mode de représentation dans le lexique interne. La pertinence de l'hypothèse de la décomposition morphologique pour l'accès aux mots dérivés préfixés (ex., prénom) et suffixes (ex., équipage) est évaluée d'un point de vue critique.
Mots clés : psycholinguistique, accès au lexique, morphologie.
Summary : The processing of derived words : a selective morphological analysis.
This paper examines recent research on the identification of morpho-logically complex words made up of a root and added element. These studies are concerned with both the access to this type of word and their representation in an internal lexicon. The validity of the hypothesis of a morphological decomposition for access to derived words, either prefixed (eg. preheat) or suffixed (eg. readable), is critically examined.
Key words : psycholinguistics, lexical access, morphology.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Pascale Colé
Le traitement des mots dérivés : une analyse morphologique
sélective
In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°3. pp. 405-418.
Résumé
Dans cet article sont examinées les recherches actuelles consacrées à l'identification des mots morphologiquement complexes
constitués d'une racine et d'un élément d'affixation. Ces études concernent aussi bien l'accès à ce type de mots que leur mode
de représentation dans le lexique interne. La pertinence de l'hypothèse de la décomposition morphologique pour l'accès aux
mots dérivés préfixés (ex., prénom) et suffixes (ex., équipage) est évaluée d'un point de vue critique.
Mots clés : psycholinguistique, accès au lexique, morphologie.
Abstract
Summary : The processing of derived words : a selective morphological analysis.
This paper examines recent research on the identification of morpho-logically complex words made up of a root and added
element. These studies are concerned with both the access to this type of word and their representation in an internal lexicon.
The validity of the hypothesis of a morphological decomposition for access to derived words, either prefixed (eg. preheat) or
suffixed (eg. readable), is critically examined.
Key words : psycholinguistics, lexical access, morphology.
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Colé Pascale. Le traitement des mots dérivés : une analyse morphologique sélective. In: L'année psychologique. 1988 vol. 88,
n°3. pp. 405-418.
doi : 10.3406/psy.1988.29286
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1988_num_88_3_29286L'Année Psychologique, 1988, SS, 405-418
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale
CNRS, UA 316
Université René- Descartes1
LE TRAITEMENT DES MOTS DÉRIVÉS :
UNE ANALYSE MORPHOLOGIQUE SÉLECTIVE
par Pascale Colé
SUMMARY : The processing of derived words : a selective morphol
ogical analysis.
This paper examines recent research on the identification of morphol
ogically complex words made up of a root and added element. These studies
are concerned with both the access to this type of word and their represent
ation in an internal lexicon. The validity of the hypothesis of a morphological
decomposition for access to derived words, either prefixed (eg. preheat)
or suffixed (eg. readable), is critically examined.
Key words : psycholinguistics, lexical access, morphology.
INTRODUCTION
L'étude des procédures d'identification visuelle des mots dérivés
(une catégorie particulière des mots dits morphologiquement complexes)
présente un double intérêt pour le psycholinguiste, déterminé princ
ipalement par les caractéristiques inhérentes à ces mots. En effet, ces
derniers présentent, dans le cas le plus simple, la particularité de pos
séder deux morphèmes distincts, chacun associé généralement à une
information différente, en l'occurrence lexicale et syntaxique. Par
exemple, la combinaison de l'adjectif « tendre » et du suffixe « esse »
donne lieu au nom « tendresse ». Par conséquent, ce champ de recherche
se situe à l'intersection des domaines lexical et syntaxique.
L'intérêt premier présenté par le domaine dérivationnel réside,
d'une part, dans la formulation d'hypothèses concernant le mode d'inté-
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 406 Pascale Colé
gration des différentes informations lexicale et syntaxique au cours
des procédures de traitement des mots et des phrases et la façon dont
elles sont stockées, organisées, dans le lexique. D'autre part, ce domaine
permet d'apporter une contribution théorique à la problématique plus
générale du traitement des phrases. Il s'agit dans ce dernier cas de
déterminer le type d'information pris en compte et la façon dont s'e
ffectue le calcul syntaxique des phrases.
Le second intérêt présenté par ce champ de recherche réside dans
l'apport d'éléments de réponse susceptibles d'être offerts à un des
problèmes généraux actuels en psycholinguistique qui concerne la
modularité ou « non-modularité » des systèmes linguistiques de tra
itement (Fodor, 1983). Dans ce sens, ce domaine morphologique permet
de préciser les modalités de fonctionnement d'une théorie modulaire
du traitement du langage par le truchement des modalités de fonc
tionnement des systèmes de traitement lexical et syntaxique.
L'ACCÈS AU LEXIQUE DES MOTS AFFIXES
Nous nous intéresserons principalement, dans cet article, au domaine
de la morphologie dérivationnelle, soit à l'ensemble des mots dérivés
(préfixés ou suffixes).
La première formulation explicite d'un modèle d'identification
visuelle des mots dérivés a été proposée par Taft et Forster (1975).
L'hypothèse principale de ce modèle, intitulée hypothèse de décompos
ition morphologique prélexicale, permet de dériver des prédictions
empiriques précises et, dans ce sens, est à l'origine de nombreux travaux
(Manelis et Tharp, 1977 ; Andrews, 1986). La particularité de ce modèle
réside dans le rejet de l'hypothèse, jusqu'alors admise, d'une complexité
de traitement des mots affixes associée à celle de leur structure. Dans
ce sens, des données récentes (Henderson, Wallis et Knight, 1984) infi
rment cette hypothèse.
La problématique des travaux psycholinguistiques menés dans le
domaine de la morphologie dérivationnelle s'articule autour des deux
questions suivantes ; celle des procédures mises en œuvre pour accéder
aux représentations lexicales des mots dérivés dans le lexique mental
ainsi que celle de la nature et du mode d'organisation de ces représen
tations lexicales. Ces deux questions, bien qu'étroitement reliées, ont
fait l'objet de deux séries de travaux distincts.
L'HYPOTHÈSE DE DÉCOMPOSITION MORPHOLOGIQUE
DES MOTS DÉRIVÉS
Les travaux axés sur la question « procédurale » confrontent l'hypo
thèse d'une analyse morphologique des mots affixes, opérant lors des
procédures d'identification (Taft et Forster, 1975), à celle d'une analyse Le traitement des mois dérivés 407
effectuée à partir de la forme globale de ces mots (Manelis et Tharp,
1977).
Ainsi, les premiers travaux en morphologie, principalement ceux de
Taft et Forster (1975, 1976) suggèrent que la structure morphologique
des mots affixes constitue une information qui doit être obligatoirement
exploitée par les procédures de traitement des mots dérivés et, par
conséquent, représentée de façon particulière dans le lexique.
Selon ces auteurs, le lecteur est supposé appliquer, pendant l'ana
lyse visuelle d'un mot affixé (flexionnel ou dérivationnel), une procédure
appelée procédure de décomposition morphologique prélexicale qui per
mettrait d'isoler les constituants morphémiques (racine et afïixe) de
ces mots « avant » l'enclenchement des procédures d'accès proprement
dites. Ces dernières opéreraient à partir de la racine morphémique
préalablement isolée. Une fois la représentation lexicale de la racine
contactée, un test de compatibilité entre les propriétés de la racine et
celles de l'affixe interviendrait afin de déterminer la pertinence de la
combinaison de ces deux éléments. De cette façon, un stockage mor
phémique (régi par des principes morphologiques), celui de la racine,
des mots affixes est proposé.
L'argumentation théorique sous-tendant cette dernière hypothèse
réside dans le fait que l'hypothèse d'un lexique structuré morphémi-
quement éviterait le problème posé par la réitération d'une même info
rmation dans plusieurs représentations lexicales et permettrait en consé
quence une certaine économie de stockage de ces informations. Néan
moins, un accroissement de la complexité du traitement à effectuer
constitue la contrepartie de cette proposition. En effet, la procédure
de décomposition morphologique prélexicale, associée à l'hypothèse
d'un stockage morphémique, opérerait automatiquement et de façon
« aveugle ». Elle serait donc, selon Taft et Forster (1975), sélectivement
sensible aux propriétés morphologiques « potentielles » des mots affixes
et pseudo-affixés. Ces derniers sont composés d'une pseudo-racine et
d'un pseudo-affixe potentiel qui ne possède pas de fonction afïixale.
Ainsi, la séquence de lettres pré constitue un pseudo-préfixe lorsqu'elle
est insérée dans le mot préfet. Par conséquent, la mise en œuvre irré
pressible de cette procédure provoquerait fréquemment des impasses
procédurales dans l'analyse des mots pseudo-affixés et, dans ce sens,
devrait provoquer une complexité de traitement accrue de ces mots
par rapport aux mots affixes. L'hypothèse de Taft et Förster (1975)
prévoit, dans ce sens, des temps d'identification plus importants pour
les mots pseudo-affixés (ex. : préfet) que pour les mots affixes (ex. :
prénom), puisque l'application erronée de la procédure de décompos
ition morphologique et l'échec de l'accès à la représentation lexicale
de la racine occasionneraient une recherche lexicale supplémentaire effec
tuée alors sur la base de la forme globale du mot pseudo-affixé. 408 Pascale Colé
LE TRAITEMENT DES MOTS PRÉFIXÉS
Le test précis de cette hypothèse procédurale proposée par Taft
et Forster (1975) constitue l'objet central d'étude de nombreux travaux
axés sur la problématique de l'accès au lexique des mots dérivés. Les
conclusions des recherches effectuées sur ce sujet sont divergentes.
Ainsi, alors que Taft (1981) et Henderson et al. (1984) observent des
temps de décision lexicale aux mots pseudo-préfixés, significativement
plus longs que ceux obtenus à partir des mots préfixés, Rubin, Becker
et Freeman (1979) obtiennent cet effet selon la proportion des items
affixes insérés dans la liste expérimentale. Plus précisément, cet effet
s'observe lorsque cette proportion est importante et s'annule lorsque
celle-ci est réduite. Ces résultats posent, selon les auteurs, le problème
de l'automaticité de la mise en œuvre d'une telle procédure qui serait,
selon Rubin et al. (1979) stratégique, c'est-à-dire dépendante des condi
tions de présentation des mots affixes auxquels elle s'applique.
Taft (1981), après un examen minutieux de la composition des listes
expérimentales utilisées par Rubin et al. (1979) conclut à un artefact
expérimental lié aux propriétés orthographiques des non-mots employés.
Taft (1981) constate, en effet, que la différence de temps de traitement
entre mots préfixés et pseudo-préfixés est mise en évidence lorsque ces
non-mots possèdent une première syllabe susceptible de constituer
un préfixe potentiel.
Cependant, par-delà le débat concernant le caractère irrépressible
ou stratégique de la mise en œuvre d'une analyse morphologique pré
lexicale des mots préfixés, la question de l'existence d'une telle procédure
peut être soulevée. En effet, l'examen d'un nombre important de résultats
convergents semble montrer qu'une telle analyse ne serait pas effective,
dans des conditions normales de présentation de ces mots. Ainsi, Colé,
Beauvillain, Pavard et Segui (1986) ont observé des résultats qui
montrent que l'information morphologique des mots préfixés ne serait
pas utilisée au cours du traitement de ces mots. Ils constatent une absence
d'effet, sur le traitement des mots préfixés, de la manipulation des
propriétés morphologiques de leur contexte de présentation. De cette
façon, la présentation préalable d'un mot préfixé ne facilite pas l'identi
fication ultérieure d'un deuxième mot préfixé possédant un même préfixe
(ex. : préface/prénom) par rapport à la condition dans laquelle ce même
mot est présenté précédé d'un mot pseudo-préfixé possédant une
première syllabe (ex. : préfet/prénom). Ces données semblent en faveur
de l'absence d'une analyse morphémique de ces mots pendant l'accès
au lexique. On peut donc émettre l'hypothèse que l'accès au lexique des
mots préfixés prendrait place sur la base de l'analyse de leur forme glo
bale, comme le suggèrent les résultats obtenus par Pavard (1983). Cet
auteur montre, à l'aide d'une tâche de lecture avec correction de fautes traitement des mots dérivés 409 Le
et compréhension d'un texte, que la structure morphologique des mots
préfixés et pseudo-préfixés n'influence pas le taux de détection d'er
reurs. Pavard propose un modèle de traitement des mots affixes dans
lequel ces mots seraient analysés séquentiellement de gauche à droite.
Un test morphémique interviendrait après l'isolement de la première
syllabe du mot.
Citons enfin les résultats, contradictoires, des expériences utilisant
l'effet de fréquence des mots. Ainsi, Taft (1979) observe les effets
conjoints de la fréquence de surface (fréquence d'occurrence de la forme
préfixée) et de la de base cumulée de l'ensemble
des mots qui partagent la même racine, y compris celle de la racine
elle-même) des mots préfixés sur leurs temps de décision lexicale. L'effet
induit par la fréquence de base est interprété par Taft (1979) comme la
preuve d'une analyse morphémique prélexicale de ces mots. L'accès
prend place sur la base de la seule racine (mis en évidence par l'obser
vation de l'effet de la fréquence de base), tandis que le préfixe est mis en
mémoire pendant qu'opère le processus de localisation de l'entrée lexi
cale de la racine du mot préfixé. Le préfixe est « récupéré » par la suite
afin de tester la validité de la combinaison de la racine et du préfixe
préalablement isolés (cette opération est mise en évidence par l'obser
vation de l'effet de fréquence de surface observé). Les mots préfixés
sont stockés sous leur forme de base (la racine) dans un système péri
phérique au lexique proprement dit, constitué par la voie d'accès
orthographique, et sous leur forme dérivée complète dans le lexique.
Toutefois, Seidenberg (1987), Colé (1988), Colé, Beauvillain et Segui
(sous presse) obtiennent un seul effet de la fréquence de surface des mots
préfixés. Ce dernier résultat validerait l'hypothèse selon laquelle ces
mots seraient accèdes à partir de leur forme globale.
Les caractéristiques du matériel utilisé par Taft (1979) peuvent être
évoquées pour rendre compte de ces résultats contradictoires. En effet,
les critères utilisés par ce dernier dans l'élaboration du matériel ne cor
respondent pas, comme le souligne Henderson (1985), aux critères
morphologiques usuels. Plus précisément, le matériel utilisé par Taft est
composé de mots préfixés constitués de racines liées (séquences de
lettres ne constituant pas un mot et ne possédant aucun élément de
sens) et de préfixes qui ne possèdent aucune propriété sémantique à
l'intérieur des mots dans lesquels ils sont insérés (ex. : invent et pré
vent).
Seidenberg (1987), et Colé et al. (sous presse) ont utilisé pour leur
part des mots préfixés à racine libre (ex. : la racine nom composant les
mots préfixés surnom et prénom). Ces morphèmes peuvent exister
sous une forme libre et, par conséquent, possèdent un statut lexical
propre et des propriétés sémantiques indépendantes. Il est donc pos
sible que, dans le cas des expériences effectuées par Taft, l'association
du groupement de lettres constituant la racine liée et celui correspondant 410 Pascale Colé
au préfixe soient plus étroitement reliés orthographiquement que dans
le cas des préfixes et des racines du matériel de Seidenberg et Colé et al.
On peut donc supposer que l'effet de la fréquence de base observé par
Taft renvoie non pas à une fréquence lexicale (fréquence estimée d'un
morphème libre qui constitue la racine d'un ensemble de mots) mais
à la fréquence d'un groupement orthographique spécifique partagé par
différents mots. Néanmoins, cet effet ne peut se réduire à un effet de
« redondance orthographique ». Dans ce sens, le matériel utilisé par
Taft (1979) possède une seconde caractéristique : l'accentuation des
mots préfixés opère (dans tous les cas) sur la lettre qui succède immédia
tement au groupe de lettres constituant le préfixe des mots. L'effet
observé de fréquence de base peut donc être appréhendé comme un
effet « composite » issu des effets conjugués de facteurs orthographique
et phonologique associés à un facteur morphologique.
En conclusion, après un examen des données disponibles, il apparaît
qu'une analyse morphologique des mots préfixés ne constituerait pas
une procédure de traitement obligatoire et que celle-ci pourrait être
développée en fonction de son efficacité potentielle, elle-même liée au
contexte (Rubin et al., 1979). Une explication alternative, défendue par
Henderson et al. (1984) réside dans l'hypothèse de la mise en œuvre
parallèle de deux procédures, l'une morphémique, l'autre globale.
Néanmoins, les résultats précédemment décrits suggèrent, d'une part,
que l'exploitation d'une analyse morphémique obligatoire des mots
préfixés serait extrêmement restreinte et, d'autre part, que sa mise en
œuvre provoquerait un accroissement de la complexité du traitement des
pseudo-préfixés, très fréquents dans la langue française (Pavard, 1985).
La question de l'efficacité de l'utilisation d'une telle procédure reste
donc posée. Enfin, l'examen des résultats, souvent contradictoires,
obtenus dans les travaux de morphologie dérivationnelle, révèle la
pertinence de la prise en compte d'un facteur essentiel, le type d'affixe
dérivationnel considéré (préfixe ou suffixe). Celui-ci n'a été mentionné
clairement dans aucune des études psycholinguistiques récentes en
morphologie dérivationnelle. La pertinence d'une telle distinction a
cependant été soulignée dans les travaux linguistiques (Corbin 1976
et 1984 ; Williams 1981).
LE TRAITEMENT DES MOTS SUFFIXES
Dans ce domaine, les résultats obtenus à l'aide de diverses procédures
suggèrent l'inadéquation de l'hypothèse d'une décomposition morphol
ogique pré-lexicale des mots suffixes et pseudo-suffixés dérivationnels.
En effet, Taft et Förster (1976) ainsi que Henderson et al. (1984) n'ob
servent aucune différence de temps de traitement entre ces deux types
de mots. Taft (1985) interprète cet ensemble de données en avançant traitement des mots dérivés 411 Le
l'hypothèse selon laquelle, contrairement aux formes fléchies régulières
et les mots préfixés, cette procédure de décomposition morphologique
prélexicale n'interviendrait pas dans l'analyse des mots suffixes et
pseudo-suffixés dérivationnels.
Néanmoins, le problème du locus d'intervention de cette procédure
exclu, un ensemble important de données suggère la plausibilité d'un
mécanisme de décomposition morphémique à l'œuvre au cours du
traitement des mots suffixes. Ainsi, Manelis et Tharp (1977), Colé et al.
(1986) ont observé une sensibilité des procédures de traitement des
mots suffixes dérivationnels aux propriétés morphologiques du contexte
dans lequel ils sont insérés. Les temps de décision lexicale à ces mots sont
signiflcativement plus courts lorsque ceux-ci sont précédés par la pré
sentation d'un mot de structure morphologique identique (ex. : royal/
mural) que lorsqu'ils sont précédés par celle d'un mot pseudo-suffixé
possédant la même syllabe terminale mais une structure morphologique
différente (ex. : métal/mural). Dans le même spns, Pavard (1983)
a constaté que les fautes situées à l'intérieur d'un pseudo-suffixe sont
signiflcativement moins bien détectées que lorsqu'elles sont situées à
l'intérieur d'un suffixe. Ce dernier résultat permet de conclure à une
différence dans les procédures de traitement impliquées dans la reconnais
sance des mots suffixes dérivationnels et des mots pseudo-suffixés dériva
tionnels. De la même façon, les résultats des expériences utilisant la
fréquence morphémique des mots suffixes dérivationnels valident l'hypo
thèse d'une analyse morphémique de ces mots au cours de leurs procé
dures d'accès. Ainsi, Bradley (1979), Burani et Caramazza (1987), Golé
et al. (sous presse) ont observé un effet de la fréquence de base des mots
suffixes dérivationnels. Ces auteurs montrent que les temps de décision
lexicale aux mots suffixes dérivationnels, appariés en fonction de leur
fréquence de surface, sont signiflcativement plus courts lorsque leur de base est importante (ex. : parmi les mots de même fr
équence de surface, voisinage et esclavage, le premier qui possède
une fréquence de base plus importante est reconnu plus rapidement).
De plus, un effet de la fréquence de surface de ces mots, conjointement
observé, suggère l'exploitation automatique de leurs propriétés ter
minales (en l'occurrence, le suffixe). Néanmoins, Andrews (1986) ne
retrouve que partiellement l'effet de fréquence de base des mots suffixes
dérivationnels, lorsque la liste expérimentale dans laquelle ils sont
insérés est constituée par des mots morphologiquement complexes
composés. Cet effet s'annule lorsque les mots tests suffixes sont pré
sentés à l'intérieur d'une liste sans mots composés.
Andrews (1986) interprète ces résultats en avançant l'hypothèse d'une
mise en œuvre stratégique de la procédure de décomposition morphol
ogique de ces mots, induite par la proportion importante de mots
morphologiquement complexes. Toutefois, Colé et al. (sous presse)
obtiennent cet effet dans des conditions expérimentales ne permettant 412 Pascale Calé
pas la mise en œuvre stratégique d'une telle procédure. Ainsi, les mots
morphologiquement complexes employés ne constituent que 16 %
de la liste expérimentale.
LES EXPÉRIENCES D'AMORÇAGE MORPHOLOGIQUE
Une autre série importante de travaux en morphologie dérivation-
nelle concerne le mode de structuration des représentations lexicales
des mots dérivés. Dans ce but, il s'agit de préciser la façon dont l'info
rmation sur la structure morphologique peut être codée dans le lexique
et utilisable au cours des procédures d'accès. L'ensemble de ces études
utilise la technique d'amorçage morphologique dont le principe consiste
en la présentation répétée d'un même morphème (racine ou afïixe)
partagé par un mot inducteur (le premier présenté) et un mot cible
(le deuxième mot sur lequel s'effectue le traitement). Le but principal
de ces études consiste à tester les deux hypothèses « représentation-
nelles » associées aux hypothèses procédurales précédemment décrites.
Ainsi, selon l'hypothèse d'un stockage intégré des mots affixes (Manelis
et Tharp, 1977 ; Colé et al., sous presse), chaque élément affixé d'une
famille morphologique (l'ensemble des mots possédant une même racine)
possède une représentation lexicale particulière, entièrement spécifiée
avec une information sur sa structure morphologique (Cutler, 1983 ;
Segui et Zubizarreta, 1985). La seconde hypothèse « représentation-
nelle » envisage un stockage des éléments d'une famille morphologique
régi par des règles morphologiques. De cette façon, seul l'élément racine
d'un mot dérivé contient toutes les informations concernant les affixes
avec lesquels elle peut se combiner pour former un mot affixé. Ainsi,
dans le cadre de cette hypothèse, les mots affixes d'une même famille
morphologique partagent une représentation lexicale commune dans
le lexique subjectif, en l'occurrence celle de leur racine morphémique
commune. Ce type de modèle conduit à envisager un double stockage
des mots dérivés. Ainsi, Caramazza, Miceli, Silveri et Laudanna (1985),
Camarazza, Laudanna et Romani (soumis à publication, 1987) avancent
l'hypothèse d'un stockage des mots dérivés sous leur forme globale
(ces auteurs font alors référence à des détecteurs associés à la forme
globale de ces mots) et sous une forme décomposée morphologiquement
(il s'agit, dans ce cas, des représentations lexicales proprement dites).
Dans le même sens, Taft (1979) propose, associés à ces mots, un code
d'accès morphémique (la racine) et une représentation lexicale corre
spondant à leur forme globale. Toutefois, quelle que soit l'hypothèse
« représentationnelle » acceptée, on admet généralement des relations
lexicales étroites partagées par des mots morphologiquement reliés.
Cette hypothèse est issue des résultats obtenus à l'aide de la technique
d'amorçage morphologique. Ces (Stanners, Neiser et Painton, traitement des mois dérivés 413 Le
1979 a) mettent en évidence un effet de facilitation sur le temps de
traitement d'une forme préfixée (ex. : discomfort) induit par la présen
tation préalable mais séparée de ses éléments morphémiques (ex. :
présentation de dis dans le mot disarm et présentation de comfort).
Cependant, cette présentation particulière se révèle moins efficace
que la présentation répétée du mot préfixé lui-même (ex. : présentation
répétée de discomfort). Stanners et al. (1979 a) interprètent cet effet de
facilitation « partielle » observée sur la reconnaissance des mots préfixés
et induite par la présentation de leurs éléments morphémiques comme
la preuve de l'existence d'une représentation lexicale propre à chaque
forme préfixée. Les représentations lexicales de ces mots n'ont été que
partiellement activées par l'accès à la représentation lexicale de leur
racine. Ces auteurs réfutent donc l'hypothèse d'une représentation
morphémique et invoquent l'argument selon lequel les deux situations
d'amorçage (présentation morphémique ou présentation répétée du mot
lui-même) auraient dû provoquer un effet de facilitation comparable.
Toutefois, ces auteurs observent, dans une seconde expérience, une
efficacité comparable sur le temps de traitement d'une racine cible
(ex. : aware) de la présentation d'un mot inducteur préfixé (ex. :
unaware) et de la racine cible elle-même comme mot inducteur (ex. :
aware). Ils interprètent ce dernier résultat en terme procédural. L'hypot
hèse d'un stockage intégré est conservée mais deux procédures diffé
rentes opéreraient alternativement lors du traitement d'un mot préfixé ;
une procédure d'accès direct à la représentation lexicale du mot dérivé
ou un accès à la représentation lexicale de sa racine.
Cependant, Taft (1981) soutient que les résultats obtenus dans les
expériences de Stanners et al. (1979 a) ne permettent pas d'opérer un
choix entre les deux hypothèses alternatives de stockage des mots
préfixés. En effet, selon l'hypothèse de décomposition morphologique
prélexicale, la reconnaissance d'un mot préfixé s'effectue principalement
selon trois étapes de traitement : 1 /
du mot ; 2 / localisation de la représentation de la racine et 3 / déter
mination de la validité de la combinaison de la et de l'affixe.
Selon Taft (1981), ces trois étapes sont effectives dans le cas de la pré
sentation répétée d'un mot préfixé alors que la situation expérimentale
de présentation séparée des éléments morphémiques d'un mot préfixé
permet la réalisation effective des deux premières étapes de traitement.
D'autre part, l'effet comparable de facilitation observé sur les temps de
décision lexicale à des racines morphémiques, induit soit par la présen
tation préalable d'une forme préfixée soit par la présentation répétée
de cette racine est expliqué par Taft (1981) par le fait que ces deux
modalités de présentation impliquent toutes deux un accès à la repré
sentation de la racine cible.
L'ensemble de ces travaux permet donc d'avancer l'hypothèse
d'une représentation mentale de la structure morphologique des mots

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