Le traitement en temps réel des marques de transitivité : étude développementale et comparative français-espagnol - article ; n°3 ; vol.91, pg 365-382

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L'année psychologique - Année 1991 - Volume 91 - Numéro 3 - Pages 365-382
Résumé
La question de la généralité des procédures d'analyse structurale en temps réel est abordée à travers l'étude du rôle inducteur de la transitivité verbale et du pronom clitique COD en français et en espagnol, chez l'enfant (6;6, 8;6, 10;6) accomplissant une tâche de détection de mot cible.
Les résultats de la première expérience témoignent du rôle déterminant des traits lexicaux du verbe dans les options d'analyse et, en espagnol, de différences développementales imputables à l'existence de spécificités morphosyntaxiques dans l'expression de la transitivité.
L'expérience 2 : a) révèle que le PRO clitique COD, indice commun aux deux langues, engendre des stratégies d'analyse relativement contrastées et b) confirme l'impact des spécificités morphosyntaxiques sur le cours du développement des stratégies d'analyse linguistique.
Mots clés : transitivité, analyse structurale, induxion syntaxique, interlangues, développement.
Summary : Developmental study ofthe on-line processin g of transitivity cues in French and Spanish.
Two on-line experiments explore the priming effect of verbs lexical feature (transitivity vs intransitivity) and of object clitic pronouns as a function of language (French and Spanish) and age (6;6, 8;6, 10;6, adults). Using a target-monitoring task, we have shown that parsing strategies were age- and language-dependent, and stressed the necessity for studies of parsing strategies to focus on the distinction between generai and specific aspects of on-line language processing.
In the first experiment, we have shown that verbal transitivity is a crucial cue to on-line sentence processing among adults; yet, Spanish children's results suggest that adult-like processing may be delayed by the existence of specific morphosyntactic devices involved in transitivity.
The results of the second experiment reveal cross-linguistic contrats in the way a given cue (the object clitic PRO) is used by adult speakers of different languages ; the fact that Spanish children's parsing options, contrary to French children's ones, do not conform with adults' is interpreted in terms of developmental impact of structural specificities.
Key-words : transitivity, parsing, syntactic priming, cross-linguistic, development.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Agnès Charvillat
Le traitement en temps réel des marques de transitivité : étude
développementale et comparative français-espagnol
In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°3. pp. 365-382.
Résumé
La question de la généralité des procédures d'analyse structurale en temps réel est abordée à travers l'étude du rôle inducteur de
la transitivité verbale et du pronom clitique COD en français et en espagnol, chez l'enfant (6;6, 8;6, 10;6) accomplissant une
tâche de détection de mot cible.
Les résultats de la première expérience témoignent du rôle déterminant des traits lexicaux du verbe dans les options d'analyse
et, en espagnol, de différences développementales imputables à l'existence de spécificités morphosyntaxiques dans l'expression
de la transitivité.
L'expérience 2 : a) révèle que le PRO clitique COD, indice commun aux deux langues, engendre des stratégies d'analyse
relativement contrastées et b) confirme l'impact des spécificités morphosyntaxiques sur le cours du développement des
stratégies d'analyse linguistique.
Mots clés : transitivité, analyse structurale, induxion syntaxique, interlangues, développement.
Abstract
Summary : Developmental study ofthe on-line processin g of transitivity cues in French and Spanish.
Two on-line experiments explore the priming effect of verbs lexical feature (transitivity vs intransitivity) and of object clitic
pronouns as a function of language (French and Spanish) and age (6;6, 8;6, 10;6, adults). Using a target-monitoring task, we
have shown that parsing strategies were age- and language-dependent, and stressed the necessity for studies of parsing
strategies to focus on the distinction between generai and specific aspects of on-line language processing.
In the first experiment, we have shown that verbal transitivity is a crucial cue to on-line sentence processing among adults; yet,
Spanish children's results suggest that adult-like processing may be delayed by the existence of specific morphosyntactic devices
involved in transitivity.
The results of the second experiment reveal cross-linguistic contrats in the way a given cue (the object clitic PRO) is used by
adult speakers of different languages ; the fact that Spanish children's parsing options, contrary to French children's ones, do not
conform with adults' is interpreted in terms of developmental impact of structural specificities.
Key-words : transitivity, parsing, syntactic priming, cross-linguistic, development.
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Charvillat Agnès. Le traitement en temps réel des marques de transitivité : étude développementale et comparative français-
espagnol. In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°3. pp. 365-382.
doi : 10.3406/psy.1991.29472
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1991_num_91_3_29472L'Année Psychologique, 1991, 91, 365-382
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université Bené-Descartes
CNRS UBA 3161
LE TRAITEMENT EN TEMPS RÉEL
DES MARQUES DE TRANSITIVITÉ :
ÉTUDE DÉVELOPPEMENTALE ET COMPARATIVE
FRANÇAIS-ESPAGNOL
par Agnès Gharvillat
SUMMARY : Developmental study of the on-line processing of transitivity
cues in French and Spanish.
Two on-line experiments explore the priming effect of verbs lexical
feature (transitivity vs intransitivity) and of object clitic pronouns as a
function of language (French and Spanish) and age (6;6, 8;6, 10;6,
adults). Using a target-monitoring task, we have shown that parsing
strategies were age- and language-dependent, and stressed the necessity for
studies of parsing strategies to focus on the distinction between general and
specific aspects of on-line language processing.
In the first experiment, we have shown that verbal transitivity is a
crucial cue to on-line sentence processing among adults; yet, Spanish
children's results suggest that adult-like processing may be delayed by the
existence of specific morphosyntactic devices involved in transitivity .
The results of the second experiment reveal cross-linguistic contrats
in the way a given cue (the object clitic PRO) is used by adult speakers
of different languages ; the fact that Spanish children's parsing options,
contrary to French children's ones, do not conform with adults' is interpreted
in terms of developmental impact of structural specificities.
Key-words : transitivity, parsing, syntactic priming, cross-linguistic,
development.
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. Agnès Charvillat 366
INTRODUCTION
Si l'étude des effets du contexte sémantique constitue un
champ de recherche relativement homogène (les résultats issus
de paradigmes d'amorçage sémantique étant indépendants de la
langue considérée), celle des effets de contexte syntaxique
reflète tout naturellement la spécificité des propriétés structu
rales des langues étudiées .
En anglais, il n'est guère étonnant que la question de l'amor
çage syntaxique, ou plus généralement du rôle de l'information ait été principalement abordée par le biais de l'ordre
des mots ( M arslen- Wilson et Tyler, 1980 ; Goodman McClelland
et Gibbs, 1981 ; Tyler et Marslen-Wilson, 1981 ; Wright et
Garrett, 1984). Avec l'étude de langues autres que l'anglais,
l'éventail des indices grammaticaux examinés et susceptibles
d'exercer un effet inducteur s'est considérablement élargi. Ainsi
Lukatela et ses collaborateurs se sont-ils spécialisés dans l'étude
de l'effet inducteur, en serbo-croate, de morphèmes grammati
caux libres tels que les pronoms (Lukatela, Moraca, Stojnov,
Savic et Turvey, 1982 ; Lukatela, Kostic, Todorovic, Carello et
Turvey, 1987) ou les prépositions Kostic, Feldman
et 1983) ; ces auteurs trouvent que le traitement de
mots cibles comportant une flexion casuelle est facilité par la
présentation préalable d'un mot inducteur (préposition, pronom
ou adjectif fléchi) compatible avec la flexion de la cible.
En tout état de cause, ainsi que le soulignent Goodman et al.
(1981), l'effet inducteur du contexte syntaxique n'implique
probablement pas, contrairement à la composante sémantique,
la préactivation de la représentation mentale de mots subsé
quents. Les observations recueillies dans diverses études suggè
rent plutôt que ce type d'induction est susceptible de provoquer
une anticipation de l'appartenance catégorielle (nom, verbe, etc.)
du mot cible et, le cas échéant, une analyse morphologique
appropriée de celui-ci.
Les deux expériences présentées ici étudient le rôle de cer
taines marques locales de transitivité dans l'analyse structurale
des énoncés en temps réel. L'approche comparative qui y est
adoptée (français-espagnol, adultes-enfants) vise à éclairer
d'éventuels aspects différentiels liés tant aux spécificités des Transiiivité et analyse structurale 367
langues considérées qu'à leur maîtrise relative suivant l'âge des
sujets. Jusqu'à une période relativement récente, l'existence
d'éventuelles différences inter-langues n'est guère apparue
comme un phénomène susceptible de concerner l'analyse struc
turale des énoncés, comme s'il était implicitement entendu que
cette analyse relevait d'un type de traitement très général que
les spécificités linguistiques n'affectent pas. Or, une étude
récente de Guetos et Mitchell (1988) a montré que des langues
présentant des similitudes structurales ponctuelles n'entraînent
pas nécessairement des stratégies d'analyse équivalentes. L'expér
ience 1 se propose d'examiner le rôle du trait lexical verbal
(in)transitivité dans le traitement en temps réel. Dans l'expé
rience 2, c'est l'éventualité d'un rôle inducteur du pronom
complément d'objet direct (cod) qui est examinée ; du fait qu'il
apparaît nécessairement dans des énoncés transitifs, ce pronom
clitique (i.e. atone et préverbal) est susceptible, par sa simple
présence, de fonctionner comme un signal de transitivité et donc
d'induire l'attente d'un verbe transitif subséquent. Cette hypot
hèse est mise à l'épreuve en comparant les temps de détection
de verbes cibles précédés d'un contexte syntaxique tantôt
conforme (quand le verbe est transitif), soit contraire (quand le
verbe est intransitif) à une telle attente.
Traditionnellement, dans les grammaires, on opère une dis
tinction entre énoncés transitifs et intransitifs en fonction de la
présence ou non d'un cod. A partir de là, on en vient à classifier
comme tels les verbes et à distinguer verbes transitifs et intrans
itifs, considérant la transitivité comme une propriété inhérente
du verbe et déterminant en partie l'applicabilité d'opérations
morphologiques (Adelaar, 1986).
Depuis quelques années, l'idée qu'il n'existe pas de démarc
ation stricte tangible entre les deux types de verbes, mais
plutôt une gradation allant de la forte probabilité d'occurrence
du cod à l'impossibilité de son apparition (Hopper et Thompson,
1980) a remplacé la dichotomie traditionnelle. Ainsi, Hopper et
Thompson définissent-ils la transitivité comme une dimension
continue se caractérisant par la covariation systématique de
certains paramètres tels que le nombre de participants, l'aspect,
le mode, l'affectation de l'objet, etc.
Une définition aussi résolument sémantique de la transitivité
laisse nécessairement dans l' arrière-plan certains phénomènes
morphosyntaxiques qui révèlent des différences inter-langues Agnès Charvillal 368
susceptibles de rejaillir sur le traitement. Ainsi, du strict point
de vue du marquage syntaxique de la transitivité, l'espagnol
apparaît comme une langue « plus transitive » que le français,
étant donné que la fonction cod dispose d'une marque supplé
mentaire (la préposition accusative « a » qui précède l'objet
animé). On voit dans les exemples suivants que si le cod peut
être marqué 2 fois en français, il peut l'être 3 fois en espagnol :
1) Son voisin, Pierre /'a tué avec un couteau ;
2) A su vecino, Pedro lo matô con un cuchillo.
De nombreuses observations (Kail et Segui, 1974 ; Segui
et Kail, 1972) tendent à suggérer que la notion de transitivité
est quelque chose de crucial dans le traitement du langage,
tant chez l'adulte que chez l'enfant. D'après Slobin (1981), les
énoncés seraient construits sur la base de relations conceptuelles
qui sont candidates à une grammaticalisation précoce ; la forte
saillance des « événements transitifs prototypiques » serait à la
source de ce codage grammatical intervenant très tôt dans le
développement du langage. A l'idée que l'enfant serait enclin
à coder la transitivité dès les phases initiales de l'acquisition
(Glahsen, 1986) il faut ajouter que ce codage se caractérise par
une tendance à « sur-transitiviser » les énoncés. On a en efîet pu
montrer qu'à partir de 2 ans environ, les enfants anglais (Bower-
man, 1982) ; hébreux (Berman, 1982) ou portugais (Figueira,
1984) utilisaient souvent transitivement les verbes intransitifs
ou qu'ils jugeaient acceptables des phrases pseudo-transitives
inacceptables comme « *I'm gonna fall the rock » (Hochberg,
1986). Si les intuitions du locuteur adulte lui interdisent, en
principe, de construire ou d'accepter des énoncés dans lesquels
un verbe intransitif est artificiellement transitivisé (« *I1 bave
sa soupe quand il mange »), certaines études (Mitchell et Holmes,
1985 ; Mitchell, 1987) ont toutefois montré que l'interprétation
des verbes admettant selon les cas une construction transitive
ou intransitive était biaisée en faveur de tran
sitive. Transitivité et analyse structurale 369
EXPÉRIENCE 1
SUJETS
30 enfants français et 30 enfants espagnols fréquentant respective
ment une école primaire de banlieue parisienne et de Madrid ont été
examinés. Pour chaque langue, 3 groupes d'âge ont été constitués :
6;6 (6;3-6;9), 8;6 (8;4-8;9), 10;6 (10;2-10;9). Deux groupes de 10 adultes
ont été recrutés parmi les étudiants des Universités de Paris V René-
Descartes et de Madrid (Gomplutense).
MATÉRIEL LINGUISTIQUE
Dans chaque langue, 8 phrases expérimentales, construites à partir
de 2 modèles (types) de base ont été présentées aux sujets (cf. annexe 1).
Dans les phrases de type 1, le mot cible (en majuscules) fait suite à un
verbe transitif dont il est le cod ; les phrases de type 2 sont agrammati-
cales, car la cible (pseudo-cou) y est précédée d'un verbe intransitif.
Type 1 :
(fr.) « On a du mal à trouver des dragons... »
(esp.) « Luis mandô a Carmen robar un colchon... »
Type 2 :
(fr.) « La cane voudrait barboter les grenouilles... »
(esp.) « He visto a alguien sudar un tapon... »
Si le trait lexical verbal est traité en temps réel, il devrait induire
un calcul syntaxique différent pour les phrases de type 1 (verbe trans
itif) et de type 2 (verbe intransitif). Notre hypothèse étant que la
détection de la cible est d'autant plus rapide qu'il est possible d'intégrer
celle-ci à la représentation syntaxique en cours, on s'attend à ce que les
cibles soient plus rapidement détectées dans les phrases de type 1 que
dans les phrases de type 2.
En vue d'effectuer des comparaisons par paires, chacune des phrases
expérimentales de type 1 a été appariée à l'une de celle de type 2 ;
cet appariement résulte d'un contrôle de la longueur du mot cible et de
son contexte antérieur ainsi que de la familiarité des mots cibles. Pen
dant longtemps, les études psycholinguistiques en temps réel ont essen
tiellement porté sur la langue écrite ; en conséquence, les effets de
fréquence (Becker, 1979 ; Segui, Mehler, Frauenfelder et Morton, 1982)
ont été contrôlés à partir de statistiques issues d'échantillons de langue
écrite. Dans une étude portant sur le traitement de la langue orale, il 370 Agnès Charvillat
nous est apparu nécessaire de faire une enquête préliminaire permettant
d'évaluer la familiarité, pour des enfants de 6 ans, d'un éventail de
mots cibles potentiels. Pour ce faire, nous avons eu recours à 10 juges
(mères d'enfants et institutrices) français et espagnols qui devaient
classer les mots de la liste proposée en 5 catégories : A (très familier),
B (familier), G (assez familier), D (peu familier), E (inconnu). N'ont
été retenus que les mots jugés A, B et C. La longueur des mots cibles
et des contextes qui les précèdent a été contrôlée sur la base du nombre
de syllables (cf. Gutler, Mehler, Norris et Segui, 1986 ; Mehler, Dom-
mergues, Frauenfelder et Segui, 1981 pour l'effet syllabique en français).
PROCÉDURE
Les 24 phrases tests correspondant aux expériences 1 et 2 ainsi que
16 phrases de remplissage (comportant des cibles adverbiales et adjecti
vales) ont été, dans chaque langue, enregistrées par un locuteur natif.
L'intonation et la vitesse d'élocution ont été laissées à l'appréciation
des locuteurs auxquels on a demandé de lire les phrases comme s'ils
racontaient une histoire à un enfant. Les phrases ont été enregistrées
dans un ordre pseudo-aléatoire (2 énoncés de même type ne devant
pas être consécutifs) maintenu constant pour tous les sujets. Des clics,
posés sur la 2e piste du magnétophone au début des mots cibles déclen
chaient l'horloge d'un micro-ordinateur, laquelle s'arrêtait dès que le
sujet pressait un bouton de réponse.
Une tâche de détection de mot (word-monitoring) a été proposée
aux sujets : ces derniers entendaient un mot-cible (qu'ils devaient
répéter) suivi d'une phrase incluant ce mot, leur tâche consistant à
presser le plus rapidement possible le bouton de réponse dès qu'ils
penseraient avoir reconnu la cible dans la phrase.
Pour chaque sujet et pour chaque type de phrase, on a calculé la
médiane des temps de détection (en millisecondes) ; les valeurs extrêmes
ont ainsi été exclues de l'analyse. Chaque type de phrase étant représenté
par 4 exemplaires (3 degrés de liberté), l'analyse des phrases comme
facteur aléatoire n'a pas été effectuée. Les données du français et de
l'espagnol d'une part, des enfants et des adultes d'autre part ont fait
l'objet d'analyses de variance distinctes.
RÉSULTATS ET DISCUSSION
L'analyse de variance (varedi) effectuée pour comparer les
paires de phrases de type 1 (verbe transitif) et 2 (verbe intrans
itif) révèle un effet global significatif du trait lexical verbal
pour les adultes des deux langues : français (F(l-9) = 8,22, et analyse structurale 371 Transitivité
p < .025), espagnols (F(l-9) = 10,92, p < .01). Chez les enfants
français, l'effet est également significatif à l'exception du groupe
des 8;6 ans : à 6;6 ans (F(l-9) = 9,59, p < .025), à 10;6 ans
(F(l-9) = 8,49, p < .025). Chez les enfants espagnols le trait
verbal a un effet global significatif (F(l-27) = 4,26, p < .05),
l'effet n'étant plus significatif dans l'analyse conditionnée sur
les groupes d'âge.
Ainsi qu'en témoigne le tableau I, les temps de détection
sont bien plus courts en espagnol qu'en français.
Tableau I : Temps moyen de détection du mot cible (ms)
en fonction du trait lexical du verbe qui le précède
(Les écarts types figurent entre parenthèses)
Mean monitoring time (ms) for target words as a function
of the nature of preceding verbs (transitive vs intransitive)
Transitif Intransitif F (1,9)
511 558 Français 6;6 p < .025 (133) (144) 9,59,
8;6 635 597 .62 n.s. (230) (173)
10;6 585 659 p < .025 (91) (100) 8,49,
Ad. 546 609 p < .025 (79) (35) 8,22,
n.s. Espagnol 6;6 297 325 .62 (57) (124)
248 309 3,47 n.s. 8;6 (60) (75)
10;6 225 249 .84 (98) (43)
Ad. 162 218 p< .01 (64) (41) 10,92,
Ce phénomène déconcertant ne constitue pas un cas isolé
dans la littérature (cf. les temps recueillis dans une tâche iden
tique par Tyler et Marslen-Wilson, 1981, en hollandais, et par
Friederici, 1983, en allemand) ; de telles différences peuvent être
en partie mises en relation avec la vitesse de parole, qui varie
d'une langue (voire d'une région) à l'autre. En l'occurrence, le
débit du locuteur madrilène est ostensiblement plus élevé
(5,45 syllabes/s contre 3,92 en français). Des consignes identiques
ayant été données dans les deux langues (raconter une histoire
à des enfants), les intuitions des locuteurs natifs ont été res
pectées.
En tout état de cause, il apparaît que l'analyse structurale
correspondant à un certain type d'énoncé ne présente pas un
caractère uniforme suivant la langue et l'âge considérés. Chez 372 Agnès Charvillat
les adultes des deux langues, les résultats vont dans le sens
attendu : les cibles sont détectées plus rapidement quand elles
suivent un verbe transitif (dont elles sont le cod) que lorsqu'elles un intransitif (n'admettant pas de cod). Ce résultat
est compatible avec l'idée d'un traitement intégratif du trait
lexical (in)transitivité au moment où le verbe apparaît dans la
chaîne parlée. L'allongement significatif des latences après un
verbe intransitif peut être mis sur le compte d'une attente qui,
sans être spécifique, exclut a priori l'apparition d'un syntagme
nominal postulant à la fonction d'objet. La transitivité verbale
apparaît donc comme un indice local induisant le même type
d'hypothèses syntaxiques chez les locuteurs adultes, indépe
ndamment des langues considérées.
Globalement, les résultats des enfants français témoignent
aussi d'une prise en compte du trait verbal en temps réel. Malgré
la différence (non significative) inversée que l'on observe chez
les 8;6 ans, l'absence d'interaction avec l'âge va dans le sens
d'un effet relativement homogène. Chez les enfants espagnols,
l'absence d'effet significatif semble aller à l'encontre du principe
de dominance du verbe (« Verb Dominance Principle ») avancé
par Holmes (1984). Ce principe, selon lequel le verbe joue un
rôle déterminant dans les décisions d'analyse en temps réel, ne
semble pas s'appliquer aux résultats des enfants espagnols. En
fait, la possibilité, en espagnol, de transitiviser tous les verbes
en utilisant des formes pseudo-réflexives (que Garcia (1975),
appelle « réflexifs romans » et Lamiquiz (1982) « constructions
morphosyntaxiques à forte transitivité ») a pour conséquence
d'en faire une langue possédant fort peu de verbes strictement
intransitifs.
Au total, cette première expérience démontre l'intérêt d'une
approche comparative inter-langues des procédures d'analyse
des énoncés en temps réel. Il s'avère en effet que, conformément
aux résultats obtenus dans les recherches interlangues sur la
compréhension des phrases (Bates, MacWhinney, Devescovi,
Natale et Venza, 1984 ; MacWhinney, Bates et Kliegl, 1984 ;
Kail et Charvillat, 1988 ; McDonald, 1986 ; Charvillat, 1988),
les spécificités linguistiques affectent l'élaboration des repré
sentations syntaxiques des énoncés en cours de traitement.
D'un point de vue développemental, les résultats sont compat
ibles avec l'idée que la fiabilité relative d'un certain indice
dans une langue donnée détermine en partie le moment où il fera Transiiivilé el analyse structurale 373
l'objet d'un traitement conforme à celui des adultes. En l'occur
rence, le décalage enfants-adultes en espagnol tiendrait à ce que la
fiabilité de l'intransitivité verbale en tant qu'indicateur de l'intran-
sitivité globale de l'énoncé y est bien moindre qu'en français.
L'objectif poursuivi dans l'expérience 2 est également la mise
en évidence du rôle inducteur d'une marque de transitivité
commune aux deux langues ; il s'agit cette fois d'étudier le
traitement en temps réel du pronom cod à travers les options
structurales correspondantes. En effet, contrairement à l'anglais,
le français et l'espagnol disposent de pronoms dits « clitiques »
(i.e. atones et préverbaux) dont on peut supposer que la simple
présence permet de prédire une propriété (transitivité) du verbe
subséquent avant que celui-ci n'apparaisse dans la chaîne parlée.
EXPÉRIENCE 2
Les sujets utilisés et la procédure adoptée pour recueillir et
pour analyser les données sont les mêmes que ceux précédemment
décrits dans l'expérience 1.
MATÉRIEL LINGUISTIQUE
Dans chaque langue, les phrases expérimentales (annexe 2) ont été
construites à partir de quatre patterns phrastiques (types 1 à 4) com
portant tous un pronom clitique cod suivi d'un verbe cible. Comme
dans l'expérience 1, chaque phrase type sert de base à 4 énoncés-
occurrences, appariés 2 à 2 sur des critères de familiarité et de longueur
syllabique :
Type 1 : phrase nvn, verbe transitif
(fr.) « ... le soldat la cache sa cicatrice. »
(esp.) « ... la bruja los captura a los sapos... »
Type 2 : phrase nnv, verbe intransitif
(fr.) *« ... les voleurs la tombent la valise... »
(esp.) *« ... la luna lo brilla el cielo... »
Type 3 : phrase nvn, verbe transitif
(fr.) « ... le tigre, la lionne le griffe... »
(esp.) « Todas sus joyas, el ladrôn las guarda... »
Type 4 : phrase nnv, verbe intransitif
(fr.) *« ... l'escargot, la limace le bave... »
(esp.) *« ... el carnicero las descansa sus vacaciones... »

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