Le voyage dans l'Empire othoman, l'Égypte et la Perse de Guillaume-Antoine Olivier, naturaliste et envoyé de la République (1792-1798) - article ; n°4 ; vol.141, pg 1157-1244

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1997 - Volume 141 - Numéro 4 - Pages 1157-1244
88 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Monsieur Paul Bernard
Le voyage dans l'Empire othoman, l'Égypte et la Perse de
Guillaume-Antoine Olivier, naturaliste et envoyé de la
République (1792-1798)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 4, 1997. pp.
1157-1244.
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Bernard Paul. Le voyage dans l'Empire othoman, l'Égypte et la Perse de Guillaume-Antoine Olivier, naturaliste et envoyé de la
République (1792-1798). In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 4,
1997. pp. 1157-1244.
doi : 10.3406/crai.1997.15811
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1997_num_141_4_15811r
LE VOYAGE DANS L'EMPIRE OTHOMAN,
L'EGYPTE ET LA PERSE
DE GUILLAUME-ANTOINE OLIVIER,
NATURALISTE ET ENVOYÉ
DE LA RÉPUBLIQUE (1792-1798)
PAR
M. PAUL BERNARD
MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Guillaume -Antoine Olivier, né aux Arcs, dans le Var, le 17 jan
vier 17561, mort à l'âge de cinquante-huit ans le 1er octobre 1814 à
Lyon, est connu par son œuvre de naturaliste, spécialiste des
insectes, que le temps n'a pas démodée2 : la fig. 1 le représente en
tenue d'académicien. A ce titre on lui doit, outre divers articles,
une Entomologie ou Histoire naturelle des insectes en 6 volumes, 363
pi., parue entre 1789 et 1808 et, dans Y Encyclopédie méthodique édi
tée par le libraire Panckoucke, un Dictionnaire des insectes dont il
rédigea personnellement les quatre premiers volumes publiés
entre 1790 et 18111 Cuvier qui prononça son éloge funèbre à l'Ins
titut dont il était devenu, le 26 mars 1800, membre de la classe des
sciences mathématiques et physiques, section de zoologie et d'his
toire naturelle, louait « l'exactitude scrupuleuse » qui distinguait
ses travaux et qui, selon les paroles de l'illustre savant, « doit être
le mérite principal de telles études ». Lors d'un voyage au Proche-
Orient et en Iran, Olivier et son compagnon Bruguière avaient ra
ssemblé une importante collection de plantes et d'insectes. Le
Muséum à qui était destinée cette précieuse collection, complétée
par le don d'un reliquat fait récemment par son descendant,
1. Dans son acte de baptême aux Arcs la profession de son père n'est pas donnée mais
son parrain, Guillaume Firminy, est avocat du roi de la commune et sa marraine, Dorothée
Laurens, est l'épouse d'un certain Boyer, maître en chirurgie.
2. Le texte qui suit est une version amplifiée de celui qui a été lu devant l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres lors de la séance solennelle de rentrée le 26 novembre 1997.
3. Pour la bibliographie d'Olivier voir sa biographie par E. Olivier mentionnée à la n. 9. r
1158 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FlG. 1. - Portrait de G. -A. Olivier en tenue d'académicien. Huile sur toile, Les Ramillons, Chemilly.
Avec l'aimable autorisation de M. P. Olivier. î
LE VOYAGE DE GUILLAUME -ANTOINE OLIVIER 1159
M. Pierre Olivier, dont je salue la présence parmi nous1, en pré
pare actuellement le catalogue exhaustif.
Ce n'est pas, vous vous en doutez, de l'homme de science dont la
réputation est bien établie que je souhaite vous entretenir aujour
d'hui — j'en serais d'ailleurs bien incapable -, mais du voyageur
dont le nom a été complètement oublié du grand public, même s'il
reste connu des érudits, spécialistes de l'histoire des voyages et de
la découverte du Proche-Orient comme A. Gabriel5 et, en France,
H. Dehérainfi, N. Broc7 et J. Theodoridès8 dont une étude bien info
rmée utilise largement une brochure consacrée à l'auteur par son
petit-fils, Ernest Olivier, lui-même entomologiste distingué9, ou
4. J'exprime ma très vive gratitude à M. P. Olivier qui m'a généreusement ouvert les
archives familiales. Mes remerciements s'adressent également à M. R.-P. Dechambre, profes
seur émérite au Muséum d'Histoire naturelle, chargé des collections rapportées par G. -A.
Olivier, et qui a bien voulu m'instruire de la place du savant dans l'histoire de sa discipline.
Divers collègues m'ont également aidé ; on trouvera leurs noms dans le courant du texte.
5. Die Erforschung Persiens. Die Entwicklung der abendlàndischen Kenntnis der Géographie
Persiens, Vienne, 1952, p. 122 sq. et 134, n. 4, p. 164 et 185, n. 15.
6. « L'œuvre scientifique française en Syrie et en Perse », dans Histoire des colonies franç
aises et de l'expansion de la France dans le monde, G. Hanotaux et A. Martineau dir., III, Paris,
1931, p. 557-558.
7. La géographie des philosophes. Voyages et voyageurs français au XV Ilf siècle, thèse, Montp
ellier, 1972, p. 517-526.
8. «Jean- Guillaume Bruguière (1749-1798) et Guillaume -Antoine Olivier (1756-1814)»,
dans Actes du 86 'Congrès des Sociétés savantes, Montpellier, 1961, p. 173-183.
9. 1756-1814, G. -A. Olivier, membre de l'Institut de France. Sa vie, ses travaux, ses voyages.
Documents inédits publiés par Ernest Olivier, Moulin, 1880, 98 p., où sont reproduites la notice
nécrologique due à G. Cuvier, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences (8 janvier
1816) 'reprise dans son Recueil des éloges historiques lus dans les séances publiques de l'Institut
Royal de France, II, 1819, p. 235-265), et celle de F. -A. Silvestre (Société d'Agriculture, 9 avril
1815), ainsi que divers autres documents. On ajoutera les notices des dictionnaires de bio
graphie : Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu 'à nos jours sous la
direction du Dr. Hoefer, 38 (1862), col. 644-645 (signée P. L.; ; Biographie universelle ancienne
etmoderne, 31, p. 257-259 (signée Ch.-A. Walckenaerj ; cette dernière notice très développée
se distingue par un jugement d'une excessive sévérité sur l'œuvre scientifique d'Olivier
comme sur le Voyage dans l'Empire othoman : voir ri. 200. D'après une liste qui m'en a été
aimablement communiquée les documents relatifs à la mission d'Olivier et de Bruguière
conservés aux Archives nationales (section XIX) n'appportent rien de vraiment nouveau ; les
plus notables sont deux lettres sur l'expédition du Shah de Perse Aga Mohammed au Cau
case et la prise de Tiflis en 1795 et sur le retour du souverain à Téhéran où il passe l'hiver
1795-1796, mais leur contenu en a été intégré dans le mémoire historique sur la Perse
'Voyage, III. p. 197-420). Dans le fonds du ministère des Affaires étrangères, outre les récl
amations relatives aux habituels retards de paiement des traitements dus à nos deux envoyés
l'État mauvais payeur ne date pas d'aujourd'hui - , on trouve un mémoire sur la guerre
russo-perse de 1795-1797 .'voir infra avec l'assassinat d'Aga Mohammed en mai 1797 et l'a
ccession au trône de son neveu Fateh Ali Khan ['dossier vert « Perse 1707 à 1805. Mémoires et
documents », p. 226-249 fn 34 bisi), d'intéressants renseignements sur les prix à payer pour
pouvoir voyager avec les courriers officiels tatares iibid., p. 244-2491, et la lettre d'instruc
tions de Verninac, notre ambassadeur à Constantinople, datée du 5 septembre 1795, pour la
mission d'Olivier et Bruguière en Perse: voir n. 61. Sur Ernest Olivier lui-même et son
œuvre il existe une brochure réunissant les différents discours prononcés lors de ses
obsèques : Ernest Olivier (6 janvier 1844-26 janvier 1914), Moulins, 1914. 1160 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
encore des historiens des idées étudiant l'influence de la Perse sur
la sensibilité française aux XVIIF et XIXe siècles10, et des spécialistes
de la géographie historique du monde antique11. Une récente antho
logie des voyageurs français au Levant au XIXe siècle publiée dans
une collection bien connue et qui a retenu une quarantaine de
noms semble ignorer jusqu'à son existence12. Pourtant le Voyage
dans l'Empire othoman, l'Egypte et la Perse, paru à Paris en trois
volumes in-4° et un volume de planches en 1801, 1804 et 1807, avait
été favorablement accueilli, mais le succès fut éphémère, car si le
livre fut traduit immédiatement à l'étranger en anglais, en allemand,
en hollandais, en espagnol et en italien, il n'eut pas en France de
réédition". Il n'a tenu qu'à un fil qu'il m'échappe comme il avait
déjà échappé à tant d'autres avant moi. J'ai rencontré le souvenir
d'Olivier au pied de la falaise de Bisutun sur la grande route immém
oriale, qui, à travers le Nord de l'Iran, relie le Proche-Orient à
l'Asie profonde. Reprenant il y a quelques mois l'examen d'une ins
cription grecque gravée à cet endroit sur le rocher à l'époque parthe
par un seigneur iranien, et remontant le temps à la recherche de ses
premiers témoins, j'ouvris un mémoire de Silvestre de Sacy,
l'illustre orientaliste, qui fut pendant de longues années, au début
du siècle dernier, le Secrétaire perpétuel de notre Académie, et qui
avait consacré quelques pages à ce texte que sa brièveté et sa muti
lation rendaient énigmatique. Silvestre de Sacy faisait état d'une
nouvelle copie de ladite inscription dessinée quelques années aupa
ravant par l'un de ses confrères de l'Institut, un naturaliste membre
de l'Académie des Sciences, G. -A. Olivier, qui venait de faire
paraître la relation de son voyage en Orient. Venu consulter dans
notre bibliothèque ce Voyage dans l'Empire othoman, je ne pus me
détacher de lui et repartis emportant avec moi ses quatre volumes
que je lus d'une traite, remettant à plus tard des obligations plus
pressantes. Tout au long de cette lecture je ne cessais de m'étonner
qu'on eût si complètement perdu de vue un livre de voyage de cette
10. O. H. Bonnerot, La Perse dans la littérature et la pensée françaises au XVIïf siècle, Paris,
1988, qui n'utilise cependant qu'incidemment le livre d'Olivier.
11. C'est le cas de L. Robert, qui l'utilise pour l'Asie Mineure et sur lequel je reviens en
détail plus loin (p. 1224-1227), et de J. M. Cook à propos de la Troade (voir n. 33). Mais
A. Wilhelm et d'autres après lui l'ont ignoré quand ils ont traité de l'identification du site
de Myonte sur la côte de la Cilicie Trachée : voir infra p. 1219-1224.
12. J.-Cl. Berchet, Le voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au
XIX siècle, collection « Bouquins », Paris, 1985. Parmi les quelque quarante voyageurs rete
nus dans ce gros livre de plus de 1000 pages comme représentatifs des différentes sensibil
ités à l'égard de l'Orient je n'en vois aucun qui ait été retenu pour représenter l'approche
d'un savant venu des sciences de la nature sans que son livre soit pour autant strictement
celui d'un spécialiste limité à sa discipline. La démarche intellectuelle d'Olivier ne saurait
se confondre avec celle d'un Volney largement cité : voir infra p. 1237 sq.
13. L'édition in-4° en trois volumes fut accompagnée d'une édition in-8c en six volumes. LE VOYAGE DE GUILLAUME -ANTOINE OLIVIER 1161
qualité et d'un tel intérêt. Il m'a semblé que l'ouvrage d'Olivier
méritait une réhabilitation et qu'un occasion aussi solennelle n'était
pas de trop pour le remettre à sa juste place pourvu que, sans cacher
mon engouement personnel, je pusse justifier celui-ci par de convain
cantes raisons. C'est avec cet espoir que j'entre dans le vif du sujet.
Avant le voyage en Orient
Rien ne destinait G. -A. Olivier à ce voyage qui devait le
conduire jusqu'à Téhéran et le tenir éloigné de la France pendant
six années. Médecin de formation, mais passionné d'histoire natur
elle, il était monté à Paris de son Midi natal en 1783, à l'âge de
vingt- sept ans, et, grâce à un condisciple de la Faculté de médec
ine de Montpellier, Broussonnet, naturaliste comme lui, s'était
trouvé des protecteurs -mécènes. Berthier de Sauvigny, l'intendant
de Paris, l'avait pris dans ses bureaux et lui avait confié un enquête
dite de statistique sur la généralité de l'Île-de-France. La statis
tique, science nouvelle pour l'époque, n'avait pas encore le sens
très spécialisé qu'elle a aujourd'hui. Tout en cherchant à quantif
ier le plus possible l'objet de ses recherches, elle se caractérisait
par une approche pluridisciplinaire appliquée à l'étude d'un état
ou d'une région, en faisant appel à la connaissance de sa géogra
phie physique et humaine, de ses ressources naturelles, des
mœurs de sa population, de ses institutions, de son agriculture, de
son industrie, de son commerce, sans oublier son histoire1'. Cette
enquête à laquelle Olivier se livra pendant plusieurs années et
dont le manuscrit fut perdu dans le pillage de la maison de son
protecteur, quand celui-ci fut lynché par la foule dans les journées
qui suivirent la prise de la Bastille1 ', fut la meilleure des préparat
ions au voyage qu'il allait entreprendre en développant son sens
de l'observation et en multipliant ses curiosités. Son Voyage dans
l'Empire othoman où l'auteur insère dans la trame de la narration
14. Le Dictionnaire de l'Académie enregistre pour la première fois le terme en 1802 dans
une réimpression de la 5'' édition. Cf. aussi La Grande Encyclopédie, art. « Statistique » avec
cette définition de Moreau de Jonnès : « La statistique est la science des faits sociaux expri
més en termes numériques. » En 1795 Volney fait paraître sous le titre Questions de Statis
tique à l'usage des voyageurs une brochure, préparée à la demande du ministère des Rela
tions extérieures pour les agents de nos postes diplomatiques et consulaires, et qui
comporte une liste de 135 questions définissant le champ de toute enquête sur les pays
étrangers. On notera que cette liste ignore tout de ce qui touche aux langues et à la civil
isation artistique : sur cet opuscule voir J. Gaulmier, Un grand témoin de la Révolution et de
l'Empire, Volney, Paris, 1959, p. 176-178.
15. H. Taine, Les origines de la France contemporaine, coll. « Bouquins », 1986, 1, p. 225 et
346-348. 1162 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
une série de monographies d'économie politique sur les pays et
régions traversées se situe dans le prolongement de cette première
expérience de chercheur de terrain qui dut être pour lui extraor-
dinairement formative. Son autre protecteur, Gigot d'Orcy, rece
veur général des finances, qui patronnait la rédaction de YHistoire
naturelle des insectes, avait été arrêté et guillotiné. G. -A. Olivier lui-
même, qui était devenu électeur de Paris, ne cachait pas son oppos
ition à Robespierre. La mission qui lui fut confiée en octobre
1792 par le gouvernement de la République à l'initiative du
ministre de l'Intérieur, Jean-Marie Roland (de la Platière), ainsi
qu'à un autre naturaliste, Jean -Guillaume Bruguière, dans le but
très vague de se rendre dans l'Empire ottoman et les pays adja
cents pour y recueillir des renseignements sur l'état des pays
concernés et les perspectives de développement de notre com
merce, lui sauva probablement la vie. On ne peut s'empêcher de
s'étonner qu'une telle mission ait été confiée à deux naturalistes à
qui l'Orient était totalement étranger plutôt qu'à des membres de
notre ambassade de Constantinople ou de l'un de nos nombreux
consulats du Proche-Orient, à moins qu'elle n'ait été conçue pré
cisément, comme je le pense, pour éloigner Olivier et Bruguière
de Paris. Olivier qui avait maintenant trente -six ans et avait perdu
son travail à l'Intendance de Paris, se trouvait sans ressource16 et
le fait d'avoir eu pour protecteurs de grands personnages de
l'Ancien Régime désignés à la vindicte publique ne pouvait que
le rendre suspect aux révolutionnaires purs et durs. Mais il s'était
déjà fait connaître comme naturaliste par un certain nombre de
publications et il était apprécié par les grands savants de l'époque
comme Daubanton et Lamarck. Ce dernier avait même songé à
le faire entrer, ainsi que Bruguière, au Muséum d'Histoire natur
elle. Bruguière en particulier, un peu plus âgé que lui et plus
avancé dans sa carrière scientifique (voir p. 1230-1232), était tenu
en très haute estime par ses collègues naturalistes : Lamarck cite
ses travaux élogieusement17. Olivier et lui faisaient partie de cette
cohorte de jeunes savants qui allaient assurer la relève de leurs
maîtres : certains politiques comprenaient que la nation ne pouv
ait se permettre de sacrifier ses élites scientifiques à l'affro
ntement impitoyable des idéologies et des partis. Ce fut sans doute
Louis -Augustin Bosc, lui-même naturaliste, ami d'Olivier et
intime du cercle des Roland, qui obtint du ministre de l'Intérieur
cette mission dont le but principal fut, à mon sens, de soustraire
16. C'est visiblement contre le gré de sa famille installée aux Arcs qu'Olivier était venu
faire carrière à Paris.
17. Annales du Muséum national d'Histoire naturelle, 3, 1804, p. 27. i
LE VOYAGE DE GUILLAUME -ANTOINE OLIVIER 1163
Olivier et Bruguière aux dangers auxquels ils se seraient exposés
en restant à Paris et de leur procurer un emploi'8.
« Pénétré de cette vérité que le genre des voyages appartient à
l'histoire et non au roman c'est une citation de Volney que fait
ici Olivier — , je me suis interdit dans cette relation toute anecdote
singulière, tout récit plaisant plus propre à amuser qu'à instruire.
Je n'ai pas voulu employer des couleurs trop brillantes qui peu
vent séduire un instant mais dont l'effet est passager. »1!) Cette
conception janséniste de la relation de voyage qu'expose Olivier
dans sa préface n'est pas pour déplaire à l'archéologue que je suis
et qui se doit de donner la priorité à l'observation précise des faits
de culture sur le pittoresque ou l'émotion personnelle. Mais l'ama
teur de livres de voyages que je suis également se réjouit en même
temps qu'Olivier, sans jamais sacrifier au pittoresque facile, soit
rarement aussi austère qu'il s'en était fixé la règle. Il n'a jamais le
front plissé et le regard sombre d'un Volney. Les propos qui sui
vent dans cette profession de foi ne laissent toutefois guère espé
rer à l'archéologue qu'il trouvera chez Olivier des enseignements
sur les antiquités : « J'ai souvent considéré sans étonnement des
chapiteaux écornés, des tronçons épars de colonnes », même si
immédiatement après il essaie d'écarter le soupçon d'insensibilité
devant les ruines : « Ce n'est pas que je n'aie été frappé par la
beauté des sites, que l'aspect de Délos, d'Athènes, d'Alexandrie et
de Babylone, ne m'ait arraché des soupirs. » Le fait est qu'Olivier,
qui ne semble pas avoir cherché à se donner d'autre formation
classique que celle qu'il avait reçue au collège, n'a rien d'un
connaisseur des antiquités, qu'elles soient classiques ou orien
tales : généralement il se hâte de se décharger de leur description
sur les voyageurs qui l'ont précédé : Tournefort, Chandler, Choi-
18. Dans son éloge funèbre d'Olivier, F. A. Silvestre (voir n. 9) signale que ce fut « l'un
de ses amis et de nos honorables collègues qui intéressa le ministre en sa faveur ». Il doit
s'agir de Bosc ; sur ce dernier voir la notice de Roman d'Aniat dans le Dictionnaire de bi
ographie française, sous la dir. de M. Prévost et d'Âmat, « Bosc d'Antic K)ï », Paris,
1954. Bosc était entré à l'Institut en 1806 ; il était également membre de la Société d'Agri
culture française. (Test lui qui donna en 1795 la première édition des mémoires de M"" Roland
dont il avait sauvé le manuscrit. L'ordre de mission, daté de novembre 1792 et conservé
dans les archives familiales, qui charge Olivier et Bruguière de « recueillir des connais
sances relatives à l'histoire naturelle et au commerce », est signé de J.-M. Roland, E. Cla-
vière, D.-J. Garât, G. Monge, J.-N. Pache. tous membres du Gonseil exécutif provisoire. La
mission Olivier- Bruguière n'est pas mentionnée dans l'ouvrage d'Ed. Bernardin, Jean-
Marie Roland et le Ministère de l'Intérieur il 792 -1793), Paris. 1964. Roland pouvait d'autant
mieux s'intéresser au sort de nos deux naturalistes qu'il avait lui-même rédigé, avant d'en
trer en politique, un Dictionnaire des Manufactures, Arts et Métiers pour YEncyclopédie métho
dique de Panckoucke, ouvrage qui correspondait tout à fait au type de recherches que prô
naient les modernistes, fidèles à l'esprit des Encyclopédistes.
19. I, p. V. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 1164
seul-Gouffier et autres, pour les sites méditerranéens20 ; Niebuhr,
Pococke, Tavernier, Chardin, Savary, Volney pour le Proche-
Orient et la Perse. Son tempérament et ses goûts scientifiques le
portent vers le temps présent. Mais s'il intéresse encore l'historien
du temps passé c'est qu'à l'époque de son voyage les réalités du
présent ressemblaient encore beaucoup à celles du passé et qu'il
porte sur elles un regard qui ne passe point par le prisme d'une
culture étroitement littéraire. On ne s'étonnera pas qu'il ait été
cité à plusieurs reprises par L. Robert dans son dernier ouvrage,
A travers l'Asie Mineure, pour des observations qu'il avait faites lors
de son voyage de retour sur des réalités matérielles de l'Anatolie
ottomane (voir infra).
Constantinople
Arrivés par mer à Constantinople en mai 1793, Olivier et Bru-
guière y passèrent six mois dans l'attente d'instructions plus pré
cises sur leur mission dont notre représentant diplomatique sur
place n'avait pas été informé et qui ne leur parvinrent, avec les
fonds nécessaires, que beaucoup plus tard21. Des monuments de
Constantinople Olivier ne souffle mot, encore qu'il soit sensible à
la beauté du site et à ses avantages naturels. En revanche l'impor
tance commerciale de la capitale ottomane a retenu l'intérêt qu'il
20. Dans tout son voyage Olivier ne reproduit que deux fois une inscription grecque,
chaque fois très brève. A Bisutun il dessine l'inscription de Gotarzès qu'il pouvait penser
inédite et qui l'était pratiquement car il ne pouvait avoir eu connaissance de la première copie
dans la publication confidentielle de MoreÛi : voir n. 87. Le second cas concerne une inscrip
tion de Mytilène sur un siège de proédrie en marbre : I, p. 270 sq. IG XII, 2, 272. Elle avait déjà
été relevée par R. Pococke, A Description ofthe East and some other Countries, 1743, p. 15. Dans
la première partie du second volume de son Voyage pittoresque de la Grèce, paru en 1809, pi. 8,
p. 85 sq., Choiseul-Gouffier donna un dessin du siège inscrit et un commentaire sur le per
sonnage à qui il est réservé. On comprend mal ce qui a poussé Olivier à donner la copie des
trois mots de l'inscription qui nomme Potamon, fils de Lesbonax. Est-ce l'extrême simplicité
et la parfaite lisibilité du texte ? Est-ce parce qu'il pouvait dire quelque chose sur le person
nage, un rhéteur et homme politique bien connu, qui sut obtenir pour sa patrie la protection
et les bienfaits de Rome, de Jules César à Tibère ? Sur ce Potamon voir E Jacoby, Fr. G. H. , 147,
et le riche dossier épigraphique qui compte aujourd'hui une soixantaine de pièces et qui était
gravé sur son monument dans l'île : IG XII, 2, index ; SIG (3'' éd.), 764 ; R. K. Sherk, Gr. Rom.
andByz. Studies, 4, 1963 p. 145 sq.
21. Descorches que Paris avait envoyé pour remplacer Choiseul-Gouffier démis par le
ministère Dumouriez en juin 1792 n'était pas reconnu comme ambassadeur par les autori
tés ottomanes et ne pouvait communiquer avec elles qu'en qualité de marchand : Voyage, I
p. 8-11. Même s'il avait eu des instructions, il n'aurait pu obtenir pour nos deux voyageurs
de la Sublime Porte les autorisations nécessaires pour gagner Bagdad et la Perse. L'autre
raison qui poussa Olivier et Bruguière à aller passer l'hiver dans les îles fut leur désir
d'échapper aux conflits qui déchiraient la communauté française de Constantinople parta
gée entre partisans et adversaires de la Révolution : ibid., I, p. 219. LE VOYAGE DE GUILLAUME -ANTOINE OLIVIER 1165
manifeste en toute occasion aux ports et aux échanges maritimes.
L'attachement qu'il a pour les choses de la mer lui vient sans
doute de ses attaches provençales : la bourgade des Arcs où il est
né se trouve sur la route intérieure qui dessert la côte des Maures.
Tout naturellement il préconise la relance de ce que l'on appelait
« la caravane », c'est-à-dire le cabotage entre les différentes échelles
du Levant qu'effectuaient des vaisseaux provençaux22 et qui rap
portait très gros aux actionnaires détenteurs de « quirats », ces
parts prises dans l'armement des navires sur lesquelles un récent
débat parlementaire sur les niches fiscales dans les départements
d'Outre-Mer a ramené les feux de l'actualité. Ce commerce faisait
vivre dans l'aisance des familles de matelots dans les ports encore
très actifs de la côte provençale, de Marseille à Saint-Tropez21 d'où
était originaire sa première épouse2'. Olivier nous a laissé un
tableau bien informé du gouvernement du sultan, de l'administra
tion civile dans les provinces, du rôle des ulémas et du mufti, des
vakoufs ou fondations pieuses. Il prend très au sérieux son rôle
d'informateur et n'hésite pas à donner son avis sur la formation
des drogmans ou interprètes qu'il veut à juste titre soustraire aux
influences locales25. Contrairement à l'usage établi qui était de
recruter ceux-ci dans les minorités grecques ou arméniennes, il
préconise de faire appel à des jeunes français qui seront formés en
France aux quatre langues vernaculaires de l'Empire ottoman, le
turc, l'arabe, le grec et le persan. Leur pointe d'accent étranger de
même qu'un costume officiel à l'occidentale contribueront à mar
quer leur statut d'européen et à commander du même coup le res
pect. Comme pour la botanique et la zoologie, il a une passion
pour la géologie et notamment pour les phénomènes volcaniques.
Il décrit avec délectation les roches volcaniques qu'il a rencont
rées au nord de Constantinople sur la rive européenne du Bos-
22. 1, p. 216 sq. Sur l'importance des marins et commerçants provençaux à Smyrne au
début du XVIII'' siècle on a ce témoignage de J. Pitton de Tournefort qui écrit à propos du
quartier européen de la ville et de la rue dite des Francs : « La langue provençale y brille sur
toutes les autres, parce qu'il y a beaucoup plus de Provençaux que d'autres nations » :
Voyage d'un botaniste. St. Yérasimos éd., Paris, 1982, II, p. 317. Cf. aussi n. 143. On trouvera
également dans le livre de L. Pingaud, Choiseul-Gouffier, 1887 (voir n. 34), notamment p. 2,
108-113 et 244, des indications sur la prospérité du commerce français avec les échelles du
Levant, où les Capitulations de 1536, plusieurs fois renouvelées, accordaient à notre pays
une position privilégiée.
23. « J'ai connu un grand nombre de matelots qui entretenaient à Marseille, à la Ciotat,
à Saint-Tropez ou à la Seyne une famille nombreuse, et qui se procuraient en outre de
bonne heure une aisance pour le reste de leurs jours » : I, p. 216.
24. Marie-Marguerite Emmanuelle Amie qu'il avait épousée en 1785 décéda en 1802
sans laisser d'enfants. D'un second mariage avec Catherine-Adélaïde Bayle, née à Saint-
Domingue, et morte longtemps après lui, il eut deux garçons et une fille morte en bas âge.
25. 1, p. 209-214.

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