Les artisans malades de leur travail - article ; n°5 ; vol.32, pg 993-1006

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1977 - Volume 32 - Numéro 5 - Pages 993-1006
Using as a basis for the study the manuscripts of the Société royale de médecine dealing with diseases of craftsmen in the 18th century, it is interesting to pick out in the language of both the doctors and the work inspectors of the time the ambiguous articulations which establish a link between the needs for order in the city, for efficient work and for an enlightened humanism. The style of speech, which begins to take form as early as 1768, already contains all of the elements which underly the dominant 19th-century ideology concerning the worker's body, his mores, his production capacity and what his family life should be. The 18th-century humanist already dreamed of well-lighted work-shops; everything that is opaque was easily blamed on the worker; he must therefore be educated in order to be saved from himself
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
Lecture(s) : 40
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

Arlette Farge
Les artisans malades de leur travail
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 5, 1977. pp. 993-1006.
Abstract
Using as a basis for the study the manuscripts of the Société royale de médecine dealing with diseases of craftsmen in the 18th
century, it is interesting to pick out in the language of both the doctors and the work inspectors of the time the ambiguous
articulations which establish a link between the needs for order in the city, for efficient work and for an enlightened humanism.
The style of speech, which begins to take form as early as 1768, already contains all of the elements which underly the dominant
19th-century ideology concerning the worker's body, his mores, his production capacity and what his family life should be. The
18th-century humanist already dreamed of well-lighted work-shops; everything that is opaque was easily blamed on the worker;
he must therefore be educated in order to be saved from himself
Citer ce document / Cite this document :
Farge Arlette. Les artisans malades de leur travail. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 5, 1977. pp.
993-1006.
doi : 10.3406/ahess.1977.293875
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1977_num_32_5_293875LES ART/SANS MALADES DE LEUR TRAVAIL
Un corps au travail est un corps qui se dépense et se fatigue qui accomplit
une suite routinière de gestes et de déplacements dans un lieu particulier il
agit artisans et ateliers au xvine siècle on devine aisément les conditions
rudes précaires et insécures dans lesquelles accomplit le travail Malaises bles
sures maladies incurables font partie du paysage quotidien aussi habituels que
le sont les salaires insuffisants les ateliers mal aérés et instabilité de emploi
De ce sujet les médecins du temps ont finalement relativement peu parlé
Par rapport la masse de documents encore peu exploitée qui concerne épidé
mies maladies des femmes césariennes ou topographies médicales de tel ou tel
village les livres ou manuscrits attachant décrire les maladies professionnel
les restent rares est cette rareté qui éveille entre autres esprit du chercheur
il trace un nouvel objet médical il faut tenter en décoder les significa
tions de comprendre il agit de apparition une sensibilité nouvelle ou de
nécessaire intérêt Il faut lire les documents en repérant au-dessous ou en
de des mots les registres divers qui ont servi fabriquer le texte Reconnaître
entrelacement constant de ces niveaux où pour décrire puis pour conclure
auteur il soit médecin ou membre de élite éclairée comme les inspecteurs
de manufactures) utilise la fois des sentiments humanitaires une indignation
profonde devant un trop-plein de malheur évident un besoin de convaincre de
mêler hygiène morale et santé et une soumission quasi naturelle devant ordre
inévitable des choses celui de homme pauvre au travail
Si les documents ne sont pas innombrables ils ne sont pas introuvables loin
de là Tout le monde connaît existence du livre de Italien Bartolomeo Ramaz-
zini Essai sur les maladies des artisans ouvrage paraît pour la première
fois Moden en 1700 Quelques années après il est traduit et publié en Alle
magne Et en 1713 il est réimprimé une nouvelle fois Padoue Une édition
fran aise paraît chez Moutard en 1777 bien tard dans le siècle
Il semble que Ramazzini ait été un précurseur en la matière Bien sûr les
médecins avaient déjà eu occasion observer quelques maladies particulières
aux artisans Fernel par exemple raconte une sage-femme pour avoir ac
couché la maison une femme atteinte de maladie vénérienne souffrit un
993 PRATIQUES ET DISCOURS DICAUX
ulcère Dans les recueils des différentes académies on trouve quelques observa
tions du même type Ainsi dans les Transactions philosophiques de la Société
royale de Londres en 1665 peut-on relever une note concernant les mineurs de
Fréjus
En revanche les auteurs qui ont traité de toutes les maladies des artisans
comme Hecquet2 ou le Dr Buch et quelques autres ont jamais fait que
reprendre les différentes classifications et notations de Bartolomeo Ramazzini
leurs publications doivent tout au travail et la réflexion de cet Italien Certains
autres ont publié de fa on plus novatrice sur des maladies de quelques classes
particulières artisans comme la colique des peintres ou les maladies des gens
de mer mais ils sont peu nombreux
Au début du xixe siècle le Dictionnaire des sciences médicales de Pan-
ckoucke traitera abondamment des maladies des artisans soit dans un article
il leur consacre soit en analysant un un certains métiers Au mot pro
fessions auteur de la note terminera en disant il faudra encore attendre un
certain temps pour que soit fait un traité complet Ceci confirme il en était
besoin la nouveauté du sujet au cours du xvine siècle
Les archives manuscrites de la Société royale de médecine contiennent elles
aussi assez peu de lettres ou de rapports médicaux sur ce problème Sept docu
ments ont pourtant retenu notre attention ils sont tous datés de la fin du siècle
Colombot médecin Besan on envoie la Société en 1780 un précis histori
que servant aux maladies En quelques pages il traite des bonnetiers et des hor
logers La même année Beerenbrock de Montpellier fait une contribution
rapide sur les maladies des doreurs tandis que le médecin Chevandier de la
ville de Serres en Gapen ois écrit un très court mémoire sur les maladies de
quelques artisans Plus intéressants parce que très détaillés les quatre mémoires
de Pajot des Charmes tranchent par la précision et abondance des notations
auteur est sous-inspecteur des manufactures il est pas médecin Ses travaux
le feront cependant nommer correspondant de la Société Son regard est celui
une élite chargée du développement harmonieux des manufactures fran aises
la fin un siècle où se décèle déjà une pré-industrialisation massive est
étude de ce regard que nous privilégierons ici Deux démarches se compléte
ront pour appréhender le discours de Pajot des Charmes et travers lui celui
un monde dominant se penchant sur la couche laborieuse de son pays en un
premier moment chercher analyser comment lieu de travail et gestes profes
sionnels dont certains condamnent inévitablement la blessure et la maladie
sont décrits en un temps suivant lire travers les pleins et les creux du texte
un ensemble sous-jacent idéologies et de sensibilités
En quelque sorte ne pas se limiter exposer pour nous hommes du
xxe siècle les maladies professionnelles aper ues au xviue mais restituer autant
que faire se peut la conscience des élites de la fin de Ancien Régime attentives
des couches laborieuses ils savent indispensables ne serait-ce leur
propre richesse
Un espace violent et mortifère atelier
époque nul ne songe nier importance et la nécessité des recherches
liant travail et maladies est un terrain nouveau dont on se glorifie plutôt
994 LES MALADIES DES ARTISANS FARGE
non seulement il est de intérêt de chacun de remédier aux maladies des arti
sans mais encore cela prouve une honorable disposition favoriser le bien de
humanité Pajot des Charmes insiste sur ce point quand il conclut son mémoire
sur les maladies des ouvriers de la draperie
II point de doute il ne soit très possible de trouver des préservatifs il
serait en conséquence digne de la Société royale de médecine de proposer des
prix ou autres récompenses aux personnes auxquelles la noble envie de concou
rir aux vues humanité qui animent un corps de savants aussi distingués aurait
suggéré des moyens propres éloigner des maux qui astreignent la classe nom
breuse
Et les rapporteurs membres de la Société savent reconnaître en Pajot des Char
mes un humaniste sensible et en ses mémoires des idées directement utilisables
De pareils ux annoncent une âme sensible et portée au bien de huma
nité ses observations nous paraissent devoir être insérées en abrégé dans le
volume de la Société elles seront des matériaux précieux pour servir histoire
des maladies des artisans la collation de laquelle la Société occupe 10
Quand Fourcroy traduit le livre de Ramazzini il souligne dans son introduc
tion intérêt une telle étude par rapport aux recherches sur les épidémies
En note au bas de page il écrit II serait souhaiter que la S.R.M dont les
travaux étendent sur tout ce qui est utile voulut bien charger les médecins de
province qui correspondent avec elle de faire des recherches sur les artisans sur
tout dans les constitutions épidermiques ils entreprennent de décrire
Est-ce cause de intérêt positif il collationner enfin tout ce qui
relève de histoire des maladies des artisans 11 que le ton employé par Pajot des
Charmes ou autres pour décrire la vie de atelier oscille entre la sérénité
anodin du constat et parfois une indignation aussi réelle que retenue
moins que la pudeur du ton soit seulement due la certitude de ne pouvoir en
core trouver de soulagements ces maux si souvent qualifiés inévitables
il agit de la nature des choses que dire Ne sommes-nous pas forcés de
convenir que plusieurs arts sont une source de maux pour ceux qui les exer
cent 12 Convenir écrire décrire est déjà avouer se rendre compte prendre
conscience Le vocabulaire relativement serein toujours précis employé pour
parvenir décrire des conditions emploi par moments insupportables qui
tirent le corps humain au-delà de ce il peut subir et désagrègent la fois sa
santé et sa dignité témoigne de la fa on dont des notables peuvent parler du
peuple Leur tâche est de limiter le mal non de insurger est là que se place
leur dignité Une seule fois dans ces longs mémoires apparaît le mot révolte
propos des ouvriers du verre et de air ils respirent II est point étran
ger qui ne se trouve révolté de odeur fade et méphitique qui règne dans les ate
liers agit-il de étranger au pays ou de étranger la condition ouvrière
Quoi il en soit est bien parce il est loin il peut être révolté Pajot des
Charmes lui-même autre chose faire susciter des améliorations ou des
recherches curatives Discrétion bon aloi linéarité des descriptions appuyant
sur des connaissances de type scientifique ont paradoxalement une fa on
étrange de faire ressortir le malheur Ainsi contenu il prend par endroits sa
totale dimension tragique
995 PRATIQUES ET DISCOURS DICAUX
Ainsi du sort des ouvriers imprimeurs en taille douce
Ils sont encore exposés des foulures et contusions la tête aux bras aux
jambes et toutes autres parties du corps est une suite de la disposition des
leviers qui placés en croix fixement sur le bout du rouleau débordent plus ou
moins la presse et avancent même dans la partie libre de atelier Au moment
il tourne la presse imprimeur étourdi négligent ou insouciant de prévenir
ses confrères qui passent trop près de la presse en feu du côté des leviers les
ouvriers peuvent être renversés et blessés très grièvement13
Dans les glaceries le travail du doucisseur la violence des travaux de force
Pajot des Charmes raconte 14
Les ouvriers qui doucissent les glaces outre les coupures occasionnées par
les glaces ils ont journellement dans les mains sont encore sujets des coups
de sang lorsque forcés de faire pirouetter en tous sens leur moëlon espèce de
molette de poids de 150 186 livres sur toute la superficie des glaces ils ont
dresser ils sont presque toujours couchés sur le ventre appuyés pour lors sur
leur banc afin atteindre plus aisément extrémité opposée en ai vu tomber
ainsi sur leur banc sans connaissance et revenir que par le secours des sti
mulans les plus actifs
Plus loin les tamisseurs de chaux étouffent sous la poussière
Le tamissage se fait ordinairement dans un appartement clos et tamis
ouvert il règne dans la chambre un nuage de poudre calcaire que le tamissier
ne peut se dispenser avaler ai vu des hommes et des femmes occuppés ce
genre de travail rendre au bout de quelques instants le sang par le nez ou par la
bouche On peut juger de là combien ce travail est dur et pénible et combien il
doit contribuer abréger les jours de cette classe de mercenaires qui sont forcés
pour vivre de livrer
Il serait injuste de dire que cet aspect tragique échappe auteur La phrase
ci-dessus amertume des constats fatidiques ce travail pénible doit
abréger les jours des ouvriers ainsi se fait la vie ainsi se fait le travail pendant
que se tisse la mort destin inéluctable du mercenaire forcé pour vivre de
résoudre Le vocabulaire est emprunté deux ordres de sentiments la pitié et la
fatalité La discrétion recouvre ensemble mais le rapport de la S.R.M ne
trompe pas il commente les travaux de Pajot des Charmes Tout sem
ble conspirer contre la vie de ces malheureux ouvriers 15
Quel est donc ce tout conspirateur Ce sont les lieux les vapeurs ainsi
que les gestes et les positions la fa on dont pour fa onner la matière artisan
doit déformer son corps le brusquer le meurtrir ou simplement subir les agres
sions de matériaux blessants Atelier lieu objectivement mortifère travers le
récit en fait soit le médecin soit inspecteur se repèrent aisément obsessions
sensibilités et croyances de époque est ïair on manque le plus dans les
ateliers Ce thème revient dans les textes comme un leitmotiv lancinant Les
lieux de travail sont trop resserrés les ouvriers côte côte respirent mal les ver
rières ne donnent pas suffisamment aération et hiver les ouvriers redoutent
les courants air les vapeurs et émanations Médecins et inspecteurs ont tou-
996 FARGE LES MALADIES DES ARTISANS
jours un même remède face ce problème travailler dehors ou dans de larges
endroits aérés transporter atelier aux champs La nature est ordre du
jour ainsi tout serait simple si la vie des manufactures se passait hors des villes
et si ouvrier lui-même avait conscience du besoin il de air
Les éplucheuses car ce sont presque toujours des femmes qui sont chargées
éplucher et battre les laines sont sujettes être autant promptement et vive
ment affectées de ces indispositions elles ont insouciance ou plutôt la
paresse de ne pas établir même dans été par ouverture des croisées un cou
rant air déterminé dans leurs ouvroirs elles tiennent au contraire soigneuse
ment clos 16
La conception vitaliste de la médecine de époque la certitude que air
véhicule sans cesse miasmes et impuretés capables de rendre le corps malade et
de propager des maladies se répand comme une obsession dans les textes De
plus il faut éduquer le peuple cette réalité lui dire de faire circuler air obli
ger aérer son espace II faut étendre le linge air libre ... Je croix on
devrait reléguer les blanchisseuses dans les faubourgs des grandes villes et ne
pas leur permettre habiter dans de petites rues étroites conseille le Diction
naire des sciences médicales 17 Quant aux carriers il leur faut travailler le dos
au vent de manière que la poussière soit chassée loin de leur visage
Les chandeliers fondent le suif dans les caves où il pas air Ils sont
fréquemment incommodés par la vapeur du charbon de leurs fourneaux La
solution est simple Ils seraient mieux en pleine campagne et isolés Les
broyeurs de chanvre deviennent asthmatiques ils pratiquent leur travail en
plein air le dos au vent en buvant des tisanes adoucissantes de guimauve De
même pour les corroyeurs est par la propreté et le travail en plein air on
remédiera aux altérations principales que peut éprouver la santé des cor
royeurs Les doreurs sur métaux éviteraient être empoisonnés par les émana
tions nocives ils voulaient décrocher en plein air au lieu procéder au
milieu de leurs ateliers
ailleurs les tremblements convulsifs dus au maniement continu du mer
cure et la respiration de vapeurs mercurielles dangereuses sont guéris par le
séjour dans un air pur air purifie tout évite toute maladie il est bon et
dépourvu de toute émanation malsaine Si les ouvriers respirent mal atelier
ils ouvrent les fenêtres ils travaillent dehors Au fond ne serait-ce pas
simplement hygiène que artisan manque Ton tranquille affirmations sim
ples jeu sans détour de la raison est de air il leur faut autant plus que
les corps eux-mêmes pendant ils travaillent répandent des exhalaisons noci
ves Dans été tous les ouvriers de ces différents ateliers renvoient une odeur
insupportable au risque de trouver mal 18
atelier resserré aux vapeurs incommodantes ajoutent les odeurs corpo
relles les exhalaisons ou évacuations air trois fois vicié air qui conspire
contre la vie il faut sans aucun doute le remplacer par un air sain lui redon
ner son but essentiel être souffle de vie
La femme répand plus particulièrement des odeurs malsaines surtout au
moment de son écoulement menstruel cette époque elle contribue plus en
core que homme impureté de air Ne fait-elle pas tourner les bains de cou
leur dans les ateliers de draperie
997 PRATIQUES ET DISCOURS DICAUX
Je ne finirai pas cet article de la grande draperie sans faire mention de in
fluence des émanations ou évacuations corporelles de homme et de la femme
surtout de cette dernière lors de ses malsaccades dans le temps que on forme
le bain de blanc et de bleu ...] si une femme dans son critique venait
entrer quelques instants là où est disposé le bain il en faudrait pas davantage
pour faire tourner le bain 19
Enflures des jambes poignets démis mains tremblantes spasmes nerveux
doigts percés reins souffrants le corps et les membres sont malmenés par le
travail au point être déformés au point de devenir inutilisables Pajot des
Charmes relève toutes ces infirmités créées par le travail bénignes ou irrémé
diables elles constituent une longue liste monotone qui permet peine de les
différencier Comme si du travail résultait forcément la blessure grande ou
petite
Les doucisseurs de glaces sujets aux coups de sang sont en outre exposés
aux incommodités résultant de humidité habituelle dans laquelle ils ont cons
tamment les pieds et le bas des jambes lesquels sont20 mouillés hiver et été par
eau qui ruisselle continuellement du banc sur lequel ils travaillent
Dans la draperie les tireurs ou souleveurs de chaînes des étoffes de laine
souffrent considérablement de faire ce métier du matin au soir et toujours
debout Ce sont ordinairement des enfants destinés un jour remplacer les tis
seurs ils servent21 Dans cette même manufacture les peigneurs de laine
risquent avoir les doigts transpercés
II leur arrive quelquefois en général ils soient fort adroits de se per
cer les doigts de part en part avec les dents du peigne très effilées très aiguës et
toujours grandes et fort chaudes ils souffrent alors considérablement il
en est quelques-uns néanmoins qui faute autres moyens de subsister conti
nuent leur travail en tâchant de prendre cet effet les plus grandes pré-
caucions 22
Mais ce sont les tondeurs qui de tous les ouvriers dans la draperie courent le
plus grand risque en tant exposés avoir le poignet gauche démis ou foulé
ainsi que des enflures considérables des muscles sous les aisselles ... en ai plu
sieurs tristes exemples 23 Les ourdisseurs ou laineurs eux ne exposent
la légère incommodité de se voir les doigts coupés ou délétères par les laines
qui frottent constamment24
Les cas les plus graves sont certainement ceux des doreurs dont parle non
seulement Pajot des Charmes mais encore Beerenbrock médecin Montpel
lier 25
Ils deviennent sujets un tremblement universel des doigts des mains de la
tête et des jambes et est accompagné un sentiment étourdissement et de ver
tige ...] on en vu de très jeunes déjà attaquées par cette raison elles
eussent travaillé que quelques années ou quelques mois la dorure Ce mal
est pas absolument incurable lorsque les malades peuvent se résoudre quitter
de bonne heure leur métier
Où est le vrai tragique si ce est dans le fait de habituer ces observations et
ces enumerations de malaises
998 FARGE LES MALADIES DES ARTISANS
Un humanisme nécessaire il faut préserver la santé des artisans
énergie mise par Pajot des Charmes décrire dans le détail les moindres
incommodités observées ne relève pas de la seule curiosité scientifique Sous-ins
pecteur des manufactures il exerce une mission qui va au-delà car elle est aussi
ordre politique Les manufactures doivent être des lieux efficaces autant que
des lieux ordre la maladie ou la blessure est malgré tout un désordre Il faut
remédier ce serait un scandale que de laisser la misère une population aussi
indispensable
Les textes de Pajot des Charmes ont ceci de commun avec ceux des contem
porains médecins ou non qui traitent du même sujet ils sont constam
ment fabriqués de niveaux approche différents imbriqués les uns dans les
autres et difficilement separables Dans une même phase on passe insensible
ment de sentiments humanitaires la condamnation assez sévère une classe
ouvrière par trop négligente en ayant auparavant évoqué avarice des chefs
entreprise Les convictions les priori la morale idéologie et la sensibilité
personnelle donnent aux textes un caractère dont la cohérence tient seulement
au fait elle exprime tout fait ambiguïtés et contradictions des élites éclairées
du temps nécessaire pauvreté qui en aucun cas ne doit devenir misérable ce
qui serait la fois un déshonneur et un danger pour la nation
Pour certains auteurs la pauvreté est un fait autres elle est même
une nécessité une composante indispensable de la société Il faut la fois la sou
lager et la maintenir ne pas la laisser se dégrader en impuissance misérable lui
conserver une dignité le bien de humanité passe par cette attention
II en est des Pauvres dans un tat peu près comme des ombres dans un
tableau ils font un contraste nécessaire dont humanité gémit quelquefois mais
qui honore les vues de la Providence est sans doute ambition la vanité la
bizarrerie des hommes qui établi parmi eux affligeante distinction qui
trouve mais est la sagesse qui entretient Il est donc nécessaire il ait des
pauvres mais il ne faut point il ait des misérables ceux-ci ne sont que la
honte de humanité ceux-là au contraire entrent dans ordre et économie
politique par eux abondance règne dans les villes ...] les Arts fleurissent
Tant avantages que on retire des pauvres ne demandent-ils pas on leur
fournisse au moins ce qui est nécessaire pour supporter patiemment la dureté de
leur condition 26
Ce texte significatif ouvre le livre du Dr Hecquet concernant la médecine des
pauvres Préface écrite en 1740 elle exprime parfaitement les raisons pour les
quelles humanité ne peut pas laisser installer la misère il aurait honte
cela autre part apporter du soulagement est inévitable afin que soit supportée
sans révolte une condition indispensable celle du pauvre est même lui qui
par son travail permet abondance autrui Ordre moral et ordre politique se
côtoient appuient un sur autre renvoient un autre en quelque sorte
ordonnent pour dessiner mieux un schéma que nul ne cherche contester La
philantropie et les tendances humanitaires permettent en outre de ne pas accuser
la Nature de être comportée injustement II dans la Société des hommes
assez mal intentionnés pour accuser la Nature cette mère bienfaisante de tous
999 PRATIQUES ET DISCOURS DICAUX
les êtres de avoir pas veillé sur espèce humaine avec assez de prudence 27
Accuser la nature ou accuser ordre social est un vain propos il agit seule
ment de soulager Pajot des Charmes participe cette sensibilité de époque
il cherche convaincre la Société royale de utilité de remédier la
misère des imprimeurs en taille-douce Celui qui transmet sur le papier et sur
le vélin les images fidèles des tableaux des grands maîtres 28 un rôle culturel
dont la société est forcément débitrice elle veille donc sur lui est justice et
nécessité il va entre autres du prestige culturel de la nation ... Il
appartient principalement la médecine de délivrer cette classe malheureuse
ouvriers ...] on doit croire que la Société royale de médecine verrait une
foule de moyens plus avantageux les uns que les autres et très propres secon
der les ux humanité que cette illustre compagnie sans cesse devant les
yeux si elle jugeait propos en faire le sujet un programme particulier
humanisme de la pensée peut-être cause de son contenu idéologique
parfois la malséance être totalement inadéquat Inadéquat objet il est
donné déplacé par rapport lui déboîté même totalement en porte-à-faux au
point de devenir injurieux par décalage méconnaissance ignorance Un déca
lage qui est aussi une forme consciente ou non irresponsabilité de dis
tance Celle du philanthrope
Le livre du Dr Buch concernant la médecine domestique 29 contient des
lignes étonnantes sur les ateliers mal aérés et les ouvriers figés dans de mauvai
ses attitudes par leur travail
Nous avons déjà observé que ces ouvriers sont souvent malades par la rai
son ils se tiennent dans une position courbée Ils doivent donc ... changer de
postures le plus souvent possible ...] ils doivent abandonner ouvrage de temps
en temps se promener aller cheval courir
On pourrait presque parler impudence Voici il aussi de innocence de
ingénuité En note Buch ajoute Nous sentons bien que ce conseil ne peut
être donné tous les ouvriers ...] un cheval entraîne des dépenses au-dessus de
leurs facultés importe il leur faut de exercice et ils veulent parvenir
une vieillesse sereine ils doivent se persuader il est de la dernière impor
tance pour eux de mêler les récréations leurs travaux en conséquence ils
ne doivent travailler que quelques heures de suite puis se promener courir 30
Se promener courir travailler le dos au vent sont autant de bonnes in
tentions inapplicables de fa ons irresponsables de donner des conseils Nous
allons proposer quelques idées relatives aux moyens de conserver la santé de
cette classe hommes utiles et nous espérons il en aura assez sages pour
faire attention Innocence auteurs persuadés avoir raison Ils savent ce
il faut pour que soit maintenue une bonne santé ils le proclament Aux
ouvriers de respecter leurs conseils là est la sagesse
Les médecins ont un savoir distant une fa on de dire où est le bien et où se
trouve le mal qui les préserve une certaine responsabilité trop pesante
égard des classes pauvres De toute fa on il elle est le plus
souvent du côté des artisans eux-mêmes Les textes de Pajot ou des autres fonc
tionnent constamment sur cette articulation ambigue les conditions de travail
sont dures mais les ouvriers sont par trop négligents de leur conduite parfaite
1000 FARGE LES MALADIES DES ARTISANS
pourrait naître une certaine santé qui leur ferait mieux supporter la dureté de
atelier Renvoyer la faute sur celui qui trop spectaculairement renvoie une
image douloureuse quasi insupportable de sa condition est dominer cette de fa on ne plus avoir peur elle et la rendre finalement utilisable
est ce chemin inconsciemment prennent les humanistes la morale prend
souvent le pas dans leur vocabulaire au point en imprégner les textes Tout
imbrique parfaitement pour surajouter aux causes des maladies et blessures
celle de la culpabilité de ouvrier
La plupart des maladies qui les affligent ne sont assez souvent causées que
par le peu attention ils apportent soit dans les alimens dont ils se nour
rissent soit dans certaines précautions qui pourraient les garantir de mille acci-
dens 31
Le plus insupportable finalement et surtout le plus dangereux est certaine
ment de constater quel point artisan est malpropre De la saleté sort la mala
die si les pauvres se nettoyaient mieux bien des maladies leur seraient évitées
En général tous les ouvriers qui travaillent et touchent habituellement les
laines grasses destinées la grande ou grosse draperie ont le teint pâle et livide
ou plombé la difformité duquel ajoutent encore diverses couleurs dont ils ont
toujours le visage emprunt on sent combien tous les différents sujets de mal
propreté tant dans leur atelier que dans leur maison contribuent occasionner
des maladies cutanées entre autres celles que on connaît en différents endroits
parmi les pauvres gens surtout sous le nom de süette ou de miliaire bénigne 32
Une chose est être obligé par son métier être sale une autre est de vivre sans
aucune propreté la faute est flagrante il est admis être pauvre que cela au
moins ne gêne ni la vue ni odeur autrui La propreté est certainement la
qualité la moins commune des ouvriers ... Les charbonniers devraient user
de bains de lotions ...] mais il faut avouer que est ce dont ils occupent le
moins 34
De la malpropreté le discours savant de époque une double représenta
tion non seulement elle résulte de la misère mais encore de inconduite II
ne sera pas facile de remédier leur malpropreté parce elle est une suite de
leur misère et de leur inconduite 35
inconduite de artisan de multiples aspects elle est faite de négligence
de laisser-aller de fautes déraisonnables que la sagesse réprouve et que le savoir
condamne Dans atmosphère viciée des ateliers ouvrier boit trop de vin au
lieu de se rafraîchir eau après le travail il se hâte vers la taverne où il ne fera
que mauvaises rencontres et mauvais actes chez lui il se gorgera de mauvaises
graisses au lieu équilibrer une alimentation qui délivrerait son estomac déjà
trop contracté par les positions prises devant les machines Pajot des Charmes
insiste sur ces comportements tandis que le Dictionnaire des sciences médicales
de Panckoucke accompagne chaque description artisans des vices qui leur sont
attribués
En général les ouvriers boulangers sont fréquemment malades on en
voit un grand nombre dans les hôpitaux ce qui provient non seulement de la
fatigue de leur profession mais de habitude ils ont de travailler la nuit les
1001

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.