Les bébés de moins de 4 mois regardent-ils au-delà de 40 centimètres ? - article ; n°1 ; vol.86, pg 31-44

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L'année psychologique - Année 1986 - Volume 86 - Numéro 1 - Pages 31-44
Résumé
II est généralement admis dans la littérature que les bébés de moins de 4 mois ont une capacité d'accommodation faible et ne regardent pas au-delà de 40 cm. Diverses observations ont permis de mettre en doute l'existence d'une telle limite. Notre expérience a pour but de voir si les bébés de 5, 7 et 9 semaines s'intéressent effectivement à des stimulus plus éloignés (250 cm) et ont une réelle préférence pour le proche. Les résultats permettent de répondre oui à la première question et non à la seconde. Les diverses recherches sur l'accommodation et les capacités du bébé à regarder loin sont exposées. Les hypothèses interprétatives sont également discutées.
Mots clés : nourrisson, distance, accommodation, acuité.
Summary : Do babies less than four months old look further than forty centimeters ?
Infants under 4 months of age are commonly thought to have poor accomodative capacities and not to look further than 40 cm. A number of observations challenged such limitations. The present experiment tested whether 5, 7 and 9 weeks old infants could be interested in more distant stimuli (250 cm) and if they really prefer near objects. Fixation durations on two targets located at the same distance (either 40 or 250 cm) or at two different distances (40 and 250 cm) were measured. Results show that ail infants look at the remote target as soon as they are 5 weeks old, and a strong preference for close objects was not observed.
Studies about accommodation and the ability to fixate remote points, and their theoretical perspectives are discussed.
Key words : infant, distance, accommodation, acuity.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Roger Lécuyer
Les bébés de moins de 4 mois regardent-ils au-delà de 40
centimètres ?
In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°1. pp. 31-44.
Résumé
II est généralement admis dans la littérature que les bébés de moins de 4 mois ont une capacité d'accommodation faible et ne
regardent pas au-delà de 40 cm. Diverses observations ont permis de mettre en doute l'existence d'une telle limite. Notre
expérience a pour but de voir si les bébés de 5, 7 et 9 semaines s'intéressent effectivement à des stimulus plus éloignés (250
cm) et ont une réelle préférence pour le proche. Les résultats permettent de répondre oui à la première question et non à la
seconde. Les diverses recherches sur l'accommodation et les capacités du bébé à regarder loin sont exposées. Les hypothèses
interprétatives sont également discutées.
Mots clés : nourrisson, distance, accommodation, acuité.
Abstract
Summary : Do babies less than four months old look further than forty centimeters ?
Infants under 4 months of age are commonly thought to have poor accomodative capacities and not to look further than 40 cm. A
number of observations challenged such limitations. The present experiment tested whether 5, 7 and 9 weeks old infants could
be interested in more distant stimuli (250 cm) and if they really prefer near objects. Fixation durations on two targets located at
the same distance (either 40 or 250 cm) or at two different distances (40 and 250 cm) were measured. Results show that ail
infants look at the remote target as soon as they are 5 weeks old, and a strong preference for close objects was not observed.
Studies about accommodation and the ability to fixate remote points, and their theoretical perspectives are discussed.
Key words : infant, distance, accommodation, acuity.
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Lécuyer Roger. Les bébés de moins de 4 mois regardent-ils au-delà de 40 centimètres ?. In: L'année psychologique. 1986 vol.
86, n°1. pp. 31-44.
doi : 10.3406/psy.1986.29121
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1986_num_86_1_29121L'Année Psychologique, 1986, 55, 31-44
Laboratoire de Psychologie expérimentale
EPHE, 3e Section, associé au CNRS,
Université René-Descartes (Paris V)1
LES BÉBÉS DE MOINS DE 4 MOIS
REGARDENT-ILS AU-DELA DE 40 CENTIMÈTRES?
par Roger Lécuyer
SUMMARY : Do babies less than four months old look further than forty
centimeters ?
Infants under 4 months of age are commonly thought to have poor
accomodative capacities and not to look further than 40 cm. A number of
observations challenged such limitations. The present experiment tested
whether 5, 7 and 9 weeks old infants could be interested in more distant
stimuli (250 cm) and if they really prefer near objects. Fixation durations
on two targets located at the same distance (either 40 or 250 cm) or at two
different distances (40 and 250 cm) were measured. Results show that all
infants look at the remote target as soon as they are 5 weeks old, and a strong
preference for close objects was not observed.
Studies about accommodation and the ability to fixate remote points, and
their theoretical perspectives are discussed.
Key words : infant, distance, accommodation, acuity.
La réponse à la question posée dans notre titre est bien
connue, et négative, si l'on en juge par la littérature.
Un exemple suffira à résumer le propos habituel, exemple
extrait de l'excellent ouvrage de R. Schaffer (1981) : « Le bébé
ne peut fixer convenablement son regard que sur un objet distant
d'environ 20 cm. Tout ce qui est plus rapproché ou plus éloigné
a tendance à être flou » (p. 54). De plus, Schaffer fait une remarque
1.28, rue Serpente, 75006 Paris. 32 Roger Lécuyer
que l'on retrouve fréquemment dans la littérature : « Heureuse
ment, c'est à cette distance-là qu'apparaissent souvent les choses
les plus importantes, le visage de la mère notamment. »
Cette opinion ne fait toutefois pas l'unanimité, Robin (1978)
ou Lécuyer et Pêcheux (1983) signalent que le très jeune enfant,
observé dans son cadre de vie, fixe fréquemment des objets
situés à une distance largement supérieure aux 40 cm habituel
lement admis comme maximum.
L'origine de cette idée d'incapacité du jeune enfant à fixer
au-delà de la distance de 40 cm se trouve dans une expérience
de Haynes, White et Held (1965). Ces auteurs ont mesuré
l'accommodation chez le bébé par rétinoscopie dynamique : un
pinceau lumineux est envoyé dans l'œil et les modifications de
l'image réfléchie sont utilisées comme indice de l'état de réfraction
de l'œil. Pour tester l'accommodation, on procède à un change
ment de distance du stimulus présenté, ou bien on introduit
entre ce stimulus et l'œil une lentille qui change la distance
apparente. Haynes et al. ont observé des bébés de 6 jours à 4 mois,
plusieurs fois pour la plupart d'entre eux. Ils constatent qu'avant
1 mois, il n'y a aucune accommodation, et que « le système
semble bloqué à une distance focale dont la valeur médiane est
de 19 cm pour le groupe ». Après 1 mois, les performances des
bébés se rapprochent progressivement de celles de l'adulte qui
sont atteintes à 4 mois.
Un grand nombre de critiques peuvent être faites à l'expé
rience de Haynes et al, et aux conclusions qui en ont été tirées.
Hershenson (1970), Haith (1980) et Banks (1980) mettent en
cause l'intérêt, jugé trop faible, des stimulus présentés. Haith
affirme que la rétinoscopie nécessite, pour que les résultats
soient fiables, un œil immobile, alors que les yeux des bébés
bougent au moins deux fois par seconde. Selon Salapatek,
Bechtold et Bushnell (1976), ainsi que Banks (1980), la rétinos
copie surestime la distance de mise au point, les bébés seraient
encore plus myopes que ne le laisseraient supposer les résultats
de Haynes et al. Banks ajoute d'autres critiques : l'angle visuel
n'est pas maintenu constant, la taille rétinienne du stimulus
diminue donc quand la distance augmente. Le niveau de vigilance
des bébés n'est pas contrôlé, or la capacité d'accommodation
peut être fortement influencée par la vigilance. De fait, les bébés
de Haynes et al. étaient allongés (posture habituellement utilisée
à cette époque, mais abandonnée depuis, les performances des Exploration du regard chez le bébé 33
bébés étant bien supérieures en position assise ; cf. Bower, 1972).
Haynes et al. signalent d'ailleurs que « parfois, des enfants de
cet âge (moins de 1 mois) ne sont pas restés éveillés assez long
temps pour que l'on puisse procéder à une calibration complète
de leurs réponses ».
On peut ajouter que Haynes et al. observent un phénomène
intéressant qui n'a été analysé ni par eux, ni par les différents
auteurs qui les citent : en mesurant la proximité de mise au
point d'enfants de moins de 1 mois endormis, ils constatent que
cette proximité est inférieure de cinq dioptries à la médiane des
proximités mesurées à l'état de veille ; c'est-à-dire qu'au repos,
l'œil des bébés a une focale qui est la même que celle de l'adulte
emmétrope : l'infini. On ne peut dire dans ces conditions que le
bébé n'accommode pas, tout au plus que les variations de
distance de présentation du stimulus ne provoquent pas cette
accommodation. Enfin, une autre critique peut être faite aussi
bien à Haynes et al. qu'à leurs successeurs : le temps très long
nécessaire aux bébés pour produire la plupart de leurs réponses
n'est pas pris en compte. Aucune indication précise de durée ne
nous est fournie, mais Haynes et al. écrivent que « la réponse
d'accommodation est mesurée en introduisant brièvement2 des
lentilles de pouvoir connu devant l'œil ».
Ces critiques nombreuses et importantes n'ont rien changé
au « savoir » acquis. Qu'en est-il en réalité ? Pour bien le comp
rendre, il faut considérer les relations entre accommodation et
acuité visuelle. Ces relations peuvent être envisagées de deux
points de vue. D'une part les objets ayant le plus souvent une
taille constante, il est d'autant plus difficile d'en percevoir les
détails qu'ils sont éloignés. Un objet proche présente donc
l'avantage de fournir des fréquences spatiales plus basses.
L'adulte, lui aussi, rapproche un objet qu'il veut examiner en
détail et a donc lui aussi une préférence pour les distances
comprises entre 20 et 40 cm. D'autre part, expliquer la
faible accommodation chez le bébé, deux hypothèses peuvent
être envisagées, comme l'explique Banks (1980). La première est
l'hypothèse motrice : les bébés auraient un mauvais contrôle
de la musculature permettant de faire varier la courbure du
cristallin. La seconde est l'hypothèse sensorielle : le déclencheur
de l'accommodation est le caractère flou de l'image rétinienne.
2. C'est nous qui soulignons.
\v — 2 34 Roger Lécuyer
Le fait que l'image devienne ou non floue lors d'un changement
de distance dépend lui-même de la profondeur de champ. En
première approximation, celle-ci est inversement proportionnelle
au diamètre de la pupille X l'acuité visuelle3. Le diamètre de la
pupille augmentant peu durant la période considérée, c'est
surtout l'augmentation de l'acuité visuelle qui provoque la
diminution de la profondeur de champ et donc la nécessité
d'accommoder. En bref, dans la première hypothèse, le constat
d'une image floue ne pourrait être suivi de l'opération de correc
tion nécessaire ; dans la seconde hypothèse, ce constat n'aurait
pas lieu. La mesure de l'acuité visuelle du bébé pose des pro
blèmes, et les résultats obtenus dépendent en partie des tech
niques utilisées (Wolfe, Gwiazda et Held, 1983 ; Shimojo, Birch,
Gwiazda et Held, 1984) mais on sait qu'elle est très inférieure à
celle de l'adulte (Salapatek et al., 1976 ; Held, 1979). La relation
entre acuité et accommodation est très étroite, mais si l'acuité
joue un rôle dans l'accommodation, l'inverse n'est pas vrai.
Ainsi, Fantz, Ordy et Udelf (1962) trouvent les mêmes seuils
d'acuité à trois distances différentes, les différences entre di
stances étant toutefois relativement faibles : 5, 10 et 20 pouces.
Dobson et Teller (1978) reprennent ces mesures avec différentes
méthodes et arrivent à des conclusions assez proches : l'acuité
est faible, et cela ne peut provenir de problèmes d'accommodat
ion, l'acuité ne variant pas avec la distance, là encore sur des
distances relativement courtes. Ces auteurs présentent un
tableau de classification de différentes recherches sur l'acuité,
les distances de présentation sont le plus souvent situées autour
de 25 à 50 cm, Salapatek et al. (1976) faisant exception avec une
distance de allant de 30 à 150 cm. Ces derniers
auteurs en arrivent pourtant aux mêmes conclusions : l'acuité
est indépendante de la distance, et sa faiblesse est telle qu'elle
ne peut déclencher l'accommodation.
Mais l'acuité définit simplement la fréquence spatiale la plus
3. La profondeur de champ est une notion bien connue des photographes.
A partir d'une distance de mise au point donnée, c'est la zone située en deçà
et au-delà dans laquelle l'image reste nette. Elle dépend d'autres facteurs
que ceux mentionnés ici. L'équivalent de l'acuité visuelle serait en photo
graphie le grain du film utilisé. La différence de profondeur de champ entre
adulte et bébé peut être comparée à la différence entre le viseur optique
d'une caméra film et le viseur électronique d'une caméra de télévision. En
télévision où la définition est très faible, il est très difficile de faire le point :
la profondeur de champ est très grande. Exploration du regard chez le bébé 35
faible que le sujet différencie du gris uniforme. Elle ne dit rien
sur les fréquences susceptibles de provoquer son intérêt. D'où
l'idée de chercher le degré de complexité que préfèrent les bébés
en fonction de l'âge. C'est ce qu'ont fait Brennan, Ames et
Moore (1966). Ils mettent en évidence l'existence d'un optimum :
les bébés de 3 semaines regardent d'autant plus un damier qu'il
comporte moins de carrés (à taille globale égale : 4, 64 ou
576 carrés). Ceux de 14 semaines explorent d'autant plus que le
damier a plus de carrés, ceux de 8 semaines s'intéressant davan
tage au damier de 64 cases. Dans tous les cas, les stimulus
étaient présentés à 46 cm, mais les auteurs ont également testé
sur un groupe de 3 semaines une distance de présentation de 19 cm,
l'angle visuel restant le même. Les stimulus sont regardés plus
longtemps, ce qui confirme la préférence des bébés pour des
stimulus proches, mais la hiérarchie reste la même ; l'acuité
n'est donc pas meilleure. McKenzie et Day (1972), présentant
un cube suspendu à 30, 50, 70 ou 90 cm au-dessus de l'enfant
dans deux conditions, la taille étant constante ou l'angle visuel
étant constant (le but de l'expérience était de voir s'il y avait
constance de la taille de 6 à 20 semaines), trouvent dans les
deux conditions un effet de la distance : plus le stimulus est
proche, plus il est regardé. L'effet est moins fort à taille rét
inienne constante qu'à taille réelle constante, mais il n'y a pas
d'effet de l'âge, ce qui indique que la préférence pour le proche n'est
pas liée à l'accommodation, les bébés les plus âgés (20 semaines)
ayant dépassé l'âge (4 mois) auquel Haynes et al. (1965) consi
dèrent que l'accommodation est la même que celle de l'adulte.
La question est complètement reprise par Banks (1980). Il
utilise comme stimulus un damier dont les carrés sont disposés
au hasard, et qui présente donc des fréquences spatiales très
différentes. La taille du damier est de 30°x30°, et la distance
de présentation de 25, 50 ou 100 cm, le niveau de vigilance est
contrôlé. L'enfant est assis sur les genoux de sa mère. On procède
à une rétinoscopie. A 1 mois, il y a de fortes différences inter
individuelles, mais il y a accommodation. A 2 mois, cette
accommodation est presque parfaite. Une expérience contrôle
faite de telle manière que le rétinoscopiste ignore la distance de
présentation du stimulus donne les mêmes résultats. Les résultats
de Banks, ainsi que ceux de ses prédécesseurs, sont compatibles
avec ce que cet auteur appelle son hypothèse sensorielle, où la
profondeur de champ joue un rôle déterminant. On ne pourrait 36 Roger Lécuyer
donc parler chez le bébé de difficultés d'accommodation, mais
d'un seuil élevé de déclenchement de ce mécanisme en raison de
l'importance de la profondeur de champ.
La remarquable recherche de Banks ne répond pas pour
autant à toutes les questions. En particulier^ on peut se demander
pourquoi, à taille rétinienne constante, il y a toujours préférence
pour ce qui est proche. On peut aussi voir si les bébés manifestent
quelque intérêt pour des stimulus plus éloignés, comme le
pensent Robin (1978), ou Lécuyer et Pêcheux (1983).
Sur la première question, il faut remarquer que les recherches
qui ont montré une préférence pour les stimulus proches, ont
toutes été faites avec des bébés allongés. Il est possible qu'on ne
retrouve pas cette quand les bébés sont assis, ou
qu'elle soit moins marquée. Si elle se retrouve, elle ne s'explique
pas par la posture et, contrairement à ce que pense Banks, on
ne pourrait éliminer une composante motrice dans les difficultés
d'accommodation, le système fonctionnant préférentiellement
en tout ou rien : pas d'accommodation ou forte accommodation,
comme le suggèrent les résultats de Haynes et al. (1965). On
devrait alors retrouver plus d'intérêt au-delà d'une certaine
distance, aucune accommodation n'étant nécessaire. Notre pre
mière question (préférence pour le proche) rejoint donc ici la
seconde (intérêt pour le loin).
L'hypothèse principale que nous voulons tester dans cette
expérience est que les bébés s'intéressent à un stimulus éloigné,
si celui-ci présente un degré de complexité convenable, même si
ce stimulus est placé en concurrence avec un stimulus proche.
Nous avons déjà fait remarquer que les distances maximales
couramment utilisées dans les diverses expériences citées sont
assez courtes. Or nous pensons que, dans son environnement
familier pour le moins, l'enfant s'intéresse à ce qui est loin. Il
est nécessaire pour mettre en évidence le phénomène d'expér
imenter à domicile et de présenter des stimulus à des distances
les plus élevées possibles, la limite étant fournie par les possibil
ités matérielles d'expérimentation en appartement. En fonction
de ces impératifs contradictoires, nous avons choisi la distance
de 250 cm. La technique que nous avons décidé d'utiliser est
celle du temps de fixation relatif. Nous n'ignorons pas les cr
itiques qui ont été faites à cette technique et qui ont abouti à son
remplacement, le plus souvent, par la situation d'habituation,
Ces critiques portent essentiellement sur l'interprétation de Exploration du regard chez le bébé 37
l'orientation du regard en termes de préférences, ce qui ne nous
intéresse ici que secondairement.
Outre l'hypothèse principale exposée ci-dessus, nous nous
interrogeons sur la possibilité de retrouver dans nos conditions
expérimentales certains effets décrits dans la littérature :
1) la préférence pour la proximité ;
2) la diminution de cette préférence avec l'âge ;
3) l'optimum de complexité mis en évidence par Brennan el al.
(1966). Il nous est évidemment impossible de faire l'hypo
thèse précise mettant en relation chaque âge et chaque degré
de complexité, mais la préférence pour le complexe ne devrait
jamais précéder la pour le simple.
Par ailleurs, nous nous sommes demandés si un adulte était
également un stimulus visuel intéressant pour l'enfant lorsqu'il
est situé à 250 cm. On connaît l'intérêt des bébés pour les visages
humains, mais il s'agit de savoir si, à cette distance, l'angle visuel
est suffisant pour que le visage soit identifié. A titre d'exemple,
à 250 cm, un œil est perçu sous un angle inférieur à un degré.
Il n'est donc pas évident que le visage qui se place à 20 ou 40 cm
pour un dialogue soit le même objet que le corps qui se déplace
dans la chambre de l'enfant. Mais la connaissance qu'a le bébé
de l'adulte est multimodale, et les variations ne se font pas de
la même manière dans toutes les modalités. Nous faisons donc
l'hypothèse qu'à 250 cm la mère du bébé est plus explorée que
la cible qu'il a jusqu'alors préféré. Ce qui nous intéresse ici n'est
évidemment pas la comparaison entre des stimulus aussi hété
rogènes, le damier préféré est ici pris comme référence.
Enfin, il s'agit pour nous de voir le développement d'un
phénomène. Nous avons donc pensé que cette recherche devait
être longitudinale et courte. Nous commençons à un âge où il
semble que les difficultés d'accommodation persistent (5 semaines)
pour finir à un âge où elles semblent résolues (9 semaines) avec
un examen à l'âge intermédiaire de 7 semaines.
DISPOSITIF EXPÉRIMENTAL
Deux cibles étaient présentées simultanément aux enfants. Ces deux
cibles pouvaient se différencier par la distance de présentation, 40 ou
250 cm, et par la complexité : damiers rouges et blancs de 4 ou 16 car
reaux. Dans tous les cas, étaient maintenus constants l'angle visuel 38 Roger Lécuyer
global de chaque cible (11°), celui séparant les deux cibles (13° 30'),
celui d'un grand carreau (5° 30') et eelui d'un petit carreau (2° 45').
Les cibles étaient présentées sur deux grands panneaux de 90x140 cm,
à hauteur du regard de l'enfant, celui-ci étant assis sur les genoux du
premier expérimentateur. Le second expérimentateur observait la
direction du regard de l'enfant par un orifice placé entre les cibles.
L'expérience se déroulait en cinq temps successifs, toujours dans le
même ordre :
1) le damier de 4 carreaux et celui de 16 étaient présentés à 250 cm ;
2) les deux damiers étaient placés à 40 cm ;
3) la cible la plus regardée en 1 + 2 était placée à 250 cm, l'autre à
40 cm (le niveau de complexité préféré était placé en concurrence
avec la distance) ;
4) on inversait stimulus proche et stimulus éloigné ;
5) nous avons dans une dernière condition placé côte à côte la mère et
le damier préféré, celui-ci pouvant nous servir de référence.
Dans chaque condition, la durée de présentation était de 30 s à
partir du moment où le bébé regardait l'un des stimulus, et de 60 s
maximum si le bébé ne regardait aucun des stimulus. Le second expér
imentateur enregistrait les temps de fixation de la manière suivante :
au début de l'expérience un magnétophone était mis en marche et
l'expérimentateur signalait les débuts et fins de fixation dans le micro
phone. Les durées étaient ensuite notées par relecture de la bande.
SUJETS
Six bébés ont participé à l'expérience, trois filles et trois garçons.
L'expérience a eu lieu à leur domicile, à Paris ou dans sa banlieue. Les
mêmes sujets ont été vus à 5, 7 et 9 semaines. L'un des garçons, malade,
n'a été vu qu'à 3 semaines. Pour chaque observation, les bébés étaient
en état 4 dans l'échelle de Brazelton. Compte tenu de la nature de notre
hypothèse principale, le petit nombre de sujets est suffisant pour la
confirmer ou l'infirmer, mais c'est avec la plus grande prudence que
nous devrons interpréter nos résultats comparatifs et nous n'utiliserons
que des statistiques descriptives. La lourdeur de l'expérimentation à
domicile en trois épisodes nous a conduits à nous limiter à cet effectif.
RÉSULTATS
Gomme le montre le tableau 1 , notre première hypothèse est
tout à fait vérifiée : à tous les âges, le temps de fixation sur les
cibles éloignées est comparable à celui observé sur les cibles
proches. De plus, tous les sujets regardent dès 5 semaines l'une Exploration du regard chez le bébé 39
des cibles éloignées. Il apparaît donc clairement que l'idée
couramment admise que les bébés ne regardent pas au-delà
de 40 cm est fausse.
Tableau I. — Temps moyen d'exploration des cibles
simples (S) et complexes (C) en fonction du fail qu'elles
sont situées loin (L) ou près (P)
Average exploration time for simple (S) and complex (G)
targets as a function of their distance — far (L) or close (P)
Cl + C2 C3 + C4
S C M S C M
5 semaines L 7,05 10,02 7,48 13 5,47 6,47
P 2,08 14,7 8,39 8,72 10,93 9,82
M 4,56 13,85 9,20 7,09 9,20 8,14
7 semaines L 3,24 16,02 9,63 2,16 16,14 9,15
11,6 14,08 P 16,56 6,82 11,02 9,01
M 7,42 16,29 11,85 4,49 13,67 9,08
9 semaines L 0 7,07 14,14 0,02 8,7 4,36
P 4,76 11,84 2,94 13,38 8,16 18,92
M 2,38 16,55 9,45 1,48 11,14 6,26
On a regroupé d'une part les deux conditions où les cibles sont placées
à la même distance (Cl + C2) et d'autre part celles où les deux cibles
sont à des distances différentes (C3 + C4).
In one case the targets of the same distance are grouped
together (Cl + C2) and in the other case targets of different
distance (C3 + C4).
Si nous nous intéressons maintenant aux autres questions
soulevées ci-dessus :
1) La préférence pour la proximité n'apparaît pas comme un
phénomène massif. Dans deux cas sur six, les différences P — L
sont négatives, comme le montre le tableau 1. Si on compare nos
données avec celles de McKenzie et Day (1972), la différence est
nette : chez ces auteurs qui ne trouvent pas d'effet de l'âge et
calculent donc un temps de fixation moyen à 30, 50, 70 et 90 cm,
il y a une décroissance régulière, et le temps de fixation à 90 cm
est la moitié de celui qu'on observe à 30 cm. La différence peut
être due à la différence de posture, ou bien à un fonctionnement
en tout ou rien du système d'accommodation : à 250 cm, l'œil

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