Les classes dirigeantes romaines sous la République : ordre sénatorial et ordre équestre - article ; n°4 ; vol.32, pg 726-755

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1977 - Volume 32 - Numéro 4 - Pages 726-755
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
Lecture(s) : 52
Nombre de pages : 31
Voir plus Voir moins

Claude Nicolet
Les classes dirigeantes romaines sous la République : ordre
sénatorial et ordre équestre
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 4, 1977. pp. 726-755.
Citer ce document / Cite this document :
Nicolet Claude. Les classes dirigeantes romaines sous la République : ordre sénatorial et ordre équestre. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 4, 1977. pp. 726-755.
doi : 10.3406/ahess.1977.293851
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1977_num_32_4_293851LE MONDE ROMAIN
LES CLASSES DIRIGEANTES ROMAINES SOUS LA PUBLIQUE
ORDRE NATORIAL ET ORDRE QUESTRE
La cité romaine comme toutes les cités anciennes était inégalitaire non seulement en
fait mais en droit Ou plus exactement reconnaissant égalité juridique de tous les
citoyens ce on exprimait par les mots aequa iura et aequa libertas elle constatait
immédiatement inégalité de fait des individus et des groupes Inégalité physique sexe
âge santé des fortunes en gros riches et pauvres inégalité sociale enfin
bonne ou mauvaise naissance par exemple citoyens de souche ou affranchis
Tout cela apparaît comme une évidence de la nature La cité était con ue comme une
société dont le but est assurer sa propre grandeur et en même temps le maximum
avantages chacun de ses participants Pour une telle société prospère il con
vient un maximum de cohésion relie ses membres entre eux Cette cohésion est
obtenue si chacun eux malgré les inégalités de fait impression une certaine
justice préside la répartition des charges et des avantages inhérents la vie commune
Une justice de cette sorte doit être proportionnelle aux possibilités effectives de
chacun les philosophes et théoriciens politiques depuis Platon disaient elle doit
représenter alors une égalité géométrique opposée la très injuste égalité
arithmétique
Cette répartition harmonieuse des charges et des avantages garante de concorde et
de cohésion effectue par le relais une institution véritablement fondamentale le cen
sus Ce dernier comme on sait est une opération périodique menée par des magistrats
spécialisés qui un recensement et surtout une répartition rationnelle des
citoyens entre un certain nombre de groupes dont existence la définition la compo
sition enfin le statut et la fonction sont donc directement garantis par tat
Le census origine et traditionnellement aboutissait la division des citoyens
mâles adultes en classes et intérieur de chacune en groupe âges juniores
46 ans un côté seniores de autre Ces classes étymologiquement et la let
tre étaient des rangs appel pour armée hiérarchisées selon la richesse est-à-dire
le capital possédé Peut-être en avait-il eu une seule origine les citoyens trop
pauvres pour servir étant au-dessous de la classe Mais depuis le me siècle au moins
il cinq classes regroupant tous les citoyens possesseurs un capital minimum ce
minimum ayant varié de 12 000 500 ou 500 as La finalité du census était primor-
dialement militaire et secondairement fiscale seuls les membres des classes devaient le
service seuls ils devaient contribuer aux charges financières Au-dessous eux
726 NICOLET LES CLASSES DIRIGEANTES ROME
les citoyens sans ressources formaient les deux groupes des proletarii et des capite cerisi
selon sans doute ils avaient ou non des enfants
Les cinq classes qui regroupaient en somme tous ceux dont la participation la
vie civique était appréciable étaient elles-mêmes hiérarchisées en fonction du census
minimum de leurs membres Elles formaient ensemble infanterie plus ou moins lour
dement armée Mais intérieur de la première classe les plus riches et les plus
honorables étaient comptés part et formaient la cavalerie Cette distinction entre
pedites et équités est fondamentale dans le census comme dans la cité Elle va persister
pendant la majeure partie de histoire romaine et en constituer la césure sociale majeure
Avant de analyser de plus près il faut rappeler cependant une caractéristique essen
tielle du système censitaire souvent mal comprise)4 Ce système ne représente un
cadre de classification des citoyens finalité militaire fiscale et comitiale Il pas
de rapports directs avec les effectifs réels de armée Les cinq classes et les proletarii for
ment cavalerie comprise un ensemble de 193 centuries également réparties en
tre juniores et seniores Ce chiffre est en rien lié une formation militaire fixe Il ne
représente comme le dit de fa on formelle un texte de Denys Halicarnasse un
cadre de recrutement Car tout le système est précisément combiné pour que les charges
est-à-dire la fréquence et la durée du service le montant des contributions soient
proportionnelles au census est dire que les centuries sont des groupes hommes ef
fectifs très inégaux et ailleurs indéterminés puisque dépendant uniquement de la
démographie et de économie mais qui doivent représenter grosso modo une
capacité contributive totale équivalente Sans doute sur le modèle des symmories
athéniennes du ive siècle et Denys emploie précisément ce mot pour les décrire Selon les
besoins en hommes et en argent on fixe le total de la levée et le total de impôt et
chaque centurie doit fournir peu près le même nombre hommes et la même somme
On con oit avantage appartenir des centuries peuplées celles des dernières
classes où les mêmes charges sont réparties sur un grand nombre de têtes
Si on en était resté là le système serait devenu rapidement insupportable aux riches
Le consensus social aurait été rapidement détruit Aux charges militaires et fiscales
multipliées pour les riches et les premiers de la cité devaient inévitablement ad
joindre en guise de compensation des avantages les unes et les autres devant si possible
équilibrer de fa on que chacun se sente tout compte fait traité justement est pour
quoi la même organisation servait de cadre la levée la perception de impôt et aux
assemblées politiques compétentes en ces matières De même que chaque centurie devait
fournir le même nombre hommes et la même somme de même elle possédait collecti
vement une voix dans les assemblées Et votaient les premiers les plus riches Le système
était combiné de telle sorte que la première classe avait besoin que un tout petit nom
bre de centuries de la deuxième pour atteindre la majorité des suffrages et emporter la
décision Plus souvent appelés au service plus lourdement imposés les plus riches
équilibraient donc ces charges par des responsabilités politiques qui ressemblent fort
des privilèges Privilège formel quant la priorité et au poids du vote Privilèges plus
subtils résultant du prestige de honneur de la dignité apportait cette préémi
nence dans les charges et les honneurs de tat
La société civique romaine est donc on le voit tout entière fondée sur une inégalité
soigneusement codifiée Trois groupes essentiels en dégagent les équités les pedites et
les proletarii
Cependant quand on examine les témoignages de la République tardive on
aper oit que cette division en classes est évoquée que il agit des assem-
727 LE MONDE ROMAIN
blées électorales ordinaire lorsque les Romains veulent définir le groupe social un
individu ou sa place dans la hiérarchie la plus communément admise ce sont autres
classifications ils utilisent Les couples de mots antithétiques les plus fréquemment
employés opposent les humbles aux puissants la plèbe aux principes ou aux
premiers les pauvres aux riches locupletes divites Chacune de ces oppo
sitions se réfère un point de vue particulier tantôt plus économique tantôt plus poli
tique) mais elles décrivent toutes visiblement peu près les mêmes césures et les
mêmes contrastes sociaux Nous ne devons pas nous dissimuler pourtant le caractère
vague imprécis et sans doute paralogique de ce vocabulaire même pour les contem
porains car en eux-mêmes ces mots qui décrivent la rigueur une situation ne disent
rien des raisons qui la produisent Nous ne savons pas les lire ce qui rend puissants les
puissants quelle sorte de richesse possédaient les riches nous ignorons si les
hiimiles ou les tenuiores le sont en raison de leur pauvreté de leur statut personnel ou
des deux Il faudrait plus de place que je en ai ici pour expliquer le caractère vague et
traditionnel de ces expressions dès lors que les Anciens voulaient exprimer des con
trastes ou des structures collectifs
Le vocabulaire devient en revanche beaucoup plus précis il agit de décrire
ou de situer des individus et particulièrement des individus des classes supérieures
Nous touchons là un des traits caractéristiques des sociétés anciennes on pourrait
appeler leur nominalisme le statut de tout individu est exprimé entre autres par un
certain nombre de titres les uns entérinés par la loi les autres par usage mais tous
intégrés dans un véritable code de estime ou du mépris du prestige et de honneur
dont emploi raffiné est parfaitement signifiant8 Les Romains de époque répu
blicaine ne se contentaient pas de porter leurs deux ou trois nomina ils exhibaient aussi
une titulature qui avait pas seulement une valeur objective et légale elle indi
quait une fonction) mais qui par un glissement sémantique prenait une valeur honori
fique agissant en quelque sorte par métaphore étude de ces titulatures est désormais
assez avancée pour on dispose grâce elle un bon instrument analyse sociale
est ainsi un Romain pouvait être qualifié de patricien de noble naturel
lement de sénateur ou de chevalier mais on rencontre aussi des expressions
comme splendide très splendide brillant très brillant clarus clarissimus)
illustre honorable très honorable excellent Certaines de ces qualifications
sous le masque de hyperbole sont suffisamment précises pour avoir une valeur
officielle comme clarissimus qui ne applique guère des nobles au sens précis
on verra bientôt ou splendidus pratiquement réservé aux sénateurs et aux chevaliers
apparentés des sénateurs autres ont une valeur quasi juridique honestus veut dire
solvable capable de faire face ses engagements et implique donc une conno
tation la fois judiciaire et timocratique
Mais là encore ces diverses qualifications ne forment pas un système homogène
Elles se réfèrent des hiérarchisations diverses obéissant des critères différents Les
unes appartiennent au système du census par exemple évidemment celles de cheva
lier et peut-être de sénateur Peut-être aussi une date inconnue celle de
patricien il est vrai il eut un moment dans le système des centuries serviennes
une centurie proèum patricium assez mystérieuse Les autres font référence un autre
système par exemple la notion de nobilitas qui est en fait une distinction purement fac
tuelle et sans base légale comme le titre nobilis Ou encore les boni ou optimi viri dont le
témoignage est reconnu par la loi Mais même parmi les distinctions qui ont un rapport
avec les opérations censoriales toutes ont pas la même valeur
Nous avons vu que les distinctions essentielles du census étaient celles des classes
militaires les cinq classes aptes au service une part les exemptés par leur
pauvreté de autre Pourtant les censeurs dressaient aussi autres listes abord celle du
728 NICOLET LES CLASSES DIRIGEANTES ROME
Sénat et eux seuls la fin de la République en 51 furent les maîtres de apparte
nance effective un individu Assemblée puis celle des chevaliers en deux étapes
sans doute abord ceux qui était aptes servir dans la cavalerie arme de prestige
ensuite ceux qui ayant servi étaient autorisés conserver leur cheval est-à-dire
se regrouper aux comices dans les 18 centuries équestres au rôle privilégié Ces deux
listes contrairement celles des classes de fantassins portent un nom particulier et
appellent des ordres Les deux ordres que nous venons évoquer ordre
sénatorial et ordre équestre constituent coup sûr les deux groupes supérieurs la
fois dirigeants et dominants dans la cité Mais autres ordres existaient aussi qui
ils ne font pas partie du système censitaire proprement parler en sont pas moins
formés et contrôlés par des magistrats 10 et en possèdent pas moins les mêmes carac
tères qui définissent un ordo est-à-dire un corps constitué contrôlé par tat grou
pant des individus répondant certains critères aptes remplir ou ayant rempli certaines
fonctions Ces autres ordines plus ou moins nombreux selon les époques ne sont pas
tous de premier plan Certains regroupent pour les besoins une administration peu
nombreuse mais en voie de développement les employés ou officiers de tat
scribes viatores appariteurs praecones etc qui peuvent être éventuellement des
affranchis ou des plébéiens humble origine mais qui en jouent pas moins un rôle
important Ces charges et appartenance or do qui donne accès impliquent la pos
session un certain cens puisque la fin de la République se développe le système de la
vénalité de ces offices Et inverse elles confèrent ceux qui en sont dignes un
prestige social qui peut effacer la tare une origine servile Sans être donc au nombre
des ordres supérieurs ces ordres administratifs pour reprendre expression de
B.Cohen en sont une voie accès essentielle
Les ordres supérieurs sont plus clairement définis côté de ordre sénatorial
et de ordre équestre il agit exclusivement de ordre des juges de ordre des
publicains et de ordre des tribuns du trésor Toutes ces expressions sont officielles
susceptibles apparaître par exemple dans un texte de loi ou ressortant de dispositions
légales La difficulté pour les interpréter clairement provient de ce un même individu
peut soit en même temps soit successivement appartenir plusieurs de ces ordres sans
pour autant avoir changé de statut est en vérité ces divers ordres apparus
ailleurs des moments différents parce ils ne sont pas nés des mêmes besoins
appartiennent pas au même système
Nous allons donc abord les envisager séparément dans leur nature spécifique et ce
est la fin que nous tenterons de définir leurs rapports ce ils ont en commun et
ce par quoi ils diffèrent
orare sénatorial
ordre sénatorial est sans conteste époque cicéronienne le premier ordre
de tat 12 De même titre individuel les sénateurs lorsque des personnages sont
enumeres dans ordre protocolaire et hiérarchique viennent en tête Ordre sénatorial et
sénateurs précèdent ainsi dans échelle gradus des dignités ordre équestre et les
chevaliers Mais cette constatation globale explique rien tant on pas compris sur
quoi reposaient ces définitions et comment opéraient pratiquement ces distinctions
elle ne permettrait pas de rendre compte par exemple de certains faits apparemment
aberrants que de simples chevaliers vers les années 50-30 il est vrai puissent être
considérés comme bien supérieurs en dignité et en influence de nombreux
sénateurs 13 que des sénateurs puissent être appelés parvi hommes de peu Bel Afr.
57 Aquinius)14 que des chevaliers aient pu en 91 plaider vigoureusement pour
729 LE MONDE ROMAIN
préserver un statut personnel et juridique considéré par eux comme plus avantageux que
celui des sénateurs Il faut donc rappeler certains faits les uns très connus les autres
moins concernant un et autre groupe
Le premier point qui été mon avis établi que récemment concerne
organisation censitaire 15 Sous la République accès au Sénat se fait de deux fa ons
concurrentes 16 Le Sénat est bien entendu un conseil est-à-dire une liste un
album de personnalités habilitées se réunir et agir en tant assemblée selon des
normes qui ne nous intéressent pas ici Cet album est dressé tous les cinq ans par des
magistrats dont est une des tâches principales censeurs ou exceptionnellement dicta
teurs Mais leur pouvoir arbitral arb itrium est pas absolu Ils doivent respecter cer
taines règles En autres termes tenir compte de qualifications nécessaires La première
imposée par la coutume codifiée par la loi depuis 318 au moins 17 est exercice de
certaines magistratures Les promotions dans le Sénat hommes qui ne sont pas
anciens magistrats quoique parfaitement légales et admises sont en fin de compte
très rares et toujours dues des circonstances exceptionnelles nécessité comme en
216 de combler les vides dus la guerre ou volonté comme en 91 en 81 et en 46-
45 augmenter le nombre des membres de assemblée exercice des magistratures
abord les magistratures curules puis partir de Sylla la questure reste donc de fa on
constante la voie accès normale au Sénat qui est vraiment tout au long de histoire
romaine un conseil anciens magistrats
Or on longtemps prétendu exercice des magistratures dans leur grande
majorité électives ce qui pour les Anciens est la marque du caractère aristocratique de
la constitution il existait aucune restriction ordre censitaire Sous réserve des quali
fications âge et intégrité civique nécessaires et indiscutables tout citoyen aurait eu le
droit être candidat Les restrictions si nombreuses que nous constatons quant la
richesse et aux vocations quasi héréditaires de la plupart des sénateurs ne seraient dues
la pratique et auraient aucun fondement juridique
Cette vision des modernes mon avis ne repose que sur une erreur interprétation
un texte de Ciceron 18 Une telle absence de qualification censitaire serait abord hau
tement invraisemblable dans une cité comme Rome où les droits et les devoirs les plus
minimes des citoyens sont précisément fixés et répartis en fonction du census comment
imaginer que exercice du pouvoir échapperait cette règle Elle est contredite ensuite
par plusieurs faits abord un texte explicite de Polybe qui fixe comme années de ser
vice effectif que tout candidat aux magistratures devait avoir accomplies les dix années
exigées des équités 19 Ensuite les témoignages concernant les promotions exception
nelles de Brutus en 509 de Livius Drusus avortée en 91 de Sylla et même de 216
abréviateur de L.) ou les projets de Caius Gracchus en 123 qui tous parlent de
fournées de chevaliers Enfin des textes précis de grammairiens et de juristes con
cernant les sénateurs de rang inférieur admis dans assemblée titre provisoire entre
deux lustres montrent ils sont encore leur inscription expresse sur album
membres des centuries équestres 20 Tout se passe comme si exercice des magistratures
et donc entrée au Sénat étaient en fait subordonnés au service dans la cavalerie et donc
la possession du cens équestre Cette constatation est importance elle prouve au
départ et du point de vue censitaire il pas de différence entre ordre équestre et
ordre sénatorial Les sénateurs ne sont parmi tous les chevaliers que ceux qui ayant
exercé une magistrature ou ayant été directement choisis par les censeurs ont été inscrits
sur album du Sénat La fortune minimale on exige eux est la même on exige de
ceux qui doivent servir comme équités Comme on le verra cette fortune minimale
toujours été supérieure celle de la première classe censitaire Mais elle été fixée de
fa on précise ne varietur 400 000 sesterces 000 000 as sextantaires que dans la
première moitié du ne siècle av J.-C
730 NICOLET LES CLASSES DIRIGEANTES ROME
Mais cette appréciation globale essentielle pour les rapports entre le Sénat et ordre
équestre ne suffit pas rendre compte des détails expression ordre sénatorial ne
désigne sous la République que ensemble des sénateurs pris collectivement Elle
englobe ni les proches ni les enfants des sénateurs au contraire de ce qui se
produira sous Empire après les réformes Auguste et de Caligula Autant dire que
légalement hérédité est absolument pas prise en considération et que Vordo
senatorius est donc pas plus une classe sociale que toute autre assemblée En prin
cipe au moins Car les faits sont tout différents abord parce que appartenance cette
assemblée est viagère et confère donc celui qui accède un statut qui durera sa
mort Sans doute on peut toujours en principe être exclu du Sénat par les censeurs
cause du census ou pour des raisons disciplinaires Cependant ces expulsions en
général signalées portent sur de tout petits nombres une dizaine de personnages tous
les ans) soit ou par an pour le ne siècle quand effectif du Sénat est de 300 mem
bres cela fait donc moins de ) 64 exceptionnellement en 70 av J.-C. pour la
première fois depuis 10 ans et alors que le Sénat avait sans doute atteint le chiffre de 600
membres Pratiquement mis part les risques proprement politiques sur lesquels nous
reviendrons la dignité sénatoriale est donc acquise pour la vie Or elle confère un statut
juridique particulier Des honneurs extérieurs et des privilèges bien sur mais aussi
des obligations servir comme juge par exemple) et des restrictions ordre économique
lex Claudia de 218 ou judiciaire Depuis 149 av J.-C seuls les magistrats et les séna
teurs sont passibles de certaines accusations criminelles Or nous constatons que la
plupart de ces restrictions affectent aussi les proches des sénateurs pères frères fils En
autres termes même si le statut de sénateur est en principe purement individuel il
arrive que la loi prenne en considération une réalité socio logique toute différente
existence un groupe on dirait une classe héréditaire dans laquelle le statut
sénatorial du père rejaillit au moins en puissance sur les enfants Ce que le latin
époque cicéronienne exprime par le mot locus origine sociale)
Cet indice fourni par la volonté soup onneuse du législateur est recoupé si on ana
lyse la composition et le recrutement du Sénat sur plusieurs générations De ce point de
vue la primauté de hérédité est éclatante Tout au long de histoire républicaine le
recrutement du Sénat opère très largement en dépit ou cause du passage obliga
toire par les élections intérieur un groupe restreint de familles tout se passant
comme si hérédité était considérée comme naturelle 22 Une étude statistique récente 23
portant sur les années 78-49 montre que pour ensemble du Sénat les hommes
nouveaux est-à-dire les sénateurs dont les ascendants étaient que de simples che
valiers autrement dit les gens origine non sénatoriale ne représentaient peu près
25 96 des effectifs totaux En autres termes plus des 3/4 des sénateurs de cette époque
avaient un père ou un grand-père lui-même membre du Sénat
Mais si enviable soit-il au point de vue juridique si prestigieux du point de vue
social le titre de sénateur en fait recouvre des réalités bien différentes Ce groupe
restreint de personnes et de familles 300 individus beaucoup moins de familles
Sylla 450 ou 500 après est lui-même très strictement hiérarchisé au double point de
vue politique et social abord parce que assemblée elle-même obéit un protocole
strict qui classe les sénateurs après les magistratures ils ont exercées et qui propor
tionne sauf exception due au talent ou au prestige la responsabilité et autorité des
votes la place dans cette hiérarchie En tête les anciens censeurs les consulaires puis
les prétoriens les édiliciens les tribuniciens Au-dessous la masse de ceux jeunes ou
laissés pour compte qui forment le rang les pedarii influence très limitée du
moins intérieur de assemblée Cette première hiérarchie toute officielle est en
somme strictement politique liée en gros âge et la fonction 24
731 LE MONDE ROMAIN
Mais là encore la réalité sociologique colore tout différemment les choses Car
accès aux degrés supérieurs du Sénat obéit des restrictions encore plus contraignantes
que accès au simple rang de sénateur Des groupes sociaux se détachent qui dessinent
de nouveaux clivages même si ces groupes ont cette fois aucun fondement censi
taire et juridique Le plus étroit et partant le plus relevé est celui des nobiles qui
forment cette nobilitas que les orateurs ou les historiens comme Salluste accusent
avoir exercé une sorte de contrôle occulte sur tat vers la fin du lie siècle et le début
du Ier Répétons que la distinction est purement factuelle que ni le census ni la loi ne la
prennent jamais en considération Les nobiles sont les descendants de magistrats curules
en fait la fin du ne siècle les descendants de consuls donc une poignée de
familles quelques dizaines tout au plus soit peu près 005 96 de la population Cette
noblesse exclusive qui considérait le consulat comme son privilège et sa forteresse 25
était pas un groupe homogène Orgueil nobiliaire ranc urs ou snobisme la divi
saient autant ils opposaient tous les autres Selon elles remontaient une ou
deux générations ou aux débuts de la République selon étaient patriciennes ou
plébéiennes consulaires ou seulement prétoriennes les noblesses se méprisaient ou se
jalousaient quitte naturellement se ressouder pour barrer la route aux autres
la fin de la République incluse cette prééminence politique et sociale de la noblesse
demeurera inexpugnable sinon incontestée entre 78 et 49 89 96 des consuls pro
viennent encore de familles consulaires
Sociale par hérédité la hiérarchie nobiliaire romaine reste pourtant attachée essen
tiellement la fonction exercée Du point de vue de la famille du locus elle en tire son
origine et sa fierté Mais un trait caractéristique doit être noté elle ne conserve sa pleine
efficacité que si elle persiste travers les générations elle ne tolère guère échec et ne
résiste que difficilement oubli En autres termes ce qui compte est moins anti
quité et la noblesse du nom que la permanence et le renouvellement chaque géné
ration dans une même famille 26 des charges supérieures de la cité En 63 av J.-C.
Ciceron peut ainsi railler doucement les prétentions un patricien battu au consulat pour
62 en lui disant que sa noblesse était plus connue des historiens que des électeurs
il descendait un tribun consulaire du ive siècle mais ni son père ni son grand-père
avaient été sénateurs 27 Le patrici quelle que soit sa signification subsistait
intégralement en ligne directe dans les familles Souvent après des siècles obscurité il
pouvait servir de tremplin occasion pour la carrière personnelle un individu ambi
tieux et actif La noblesse qui ne confère aucun privilège juridique ou religieux mais
une simple dignitas se perd ou oublie plus facilement Ce fait une conséquence consi
dérable la noblesse romaine est pas un êô un simple héritage dont les
fils peuvent jouir elle est un capital il faut faire fructifier Sans doute il est plus facile
aux nobles autres accéder leur tour aux honneurs paternels est ce on
attend eux Mais encore faut-il ils le veuillent le maintien de leur prestige de leur
influence de leur statut est ce prix Comme leurs pères ils devront briguer des
charges servir aux armées en commander rendre la justice espérer et gérer le consulat
gouverner des provinces être assidus au Sénat Née de la fonction la noblesse et
est vrai pour tous les degrés de la dignitas est vrai pour une famille prétorienne ou
simplement sénatoriale ne subsiste que par elle Le prestige et la domination sociale
passent inévitablement par la politique La hiérarchie sociale est celle de la dignité
civique Ce trait explique en grande partie les caractères de la compétition politique
romaine autant plus grande on monte vers les places les plus chères le con
sulat plus âpre que ce est pas seulement exercice du pouvoir qui est en
cause mais tout un statut reposant sur une série de relations patronages et clientèles
qui ne exercent pleinement que par le pouvoir 28 Les élections par des assemblées
elles-mêmes hiérarchisées et un certain sens contrôlées étaient le point crucial une
732 NICOLET LES CLASSES DIRIGEANTES ROME
carrière les obstacles ou les étapes qui jalonnaient le progrès la stagnation ou le recul
ïune famille Voyons les choses de plus près
La noblesse est constituée vers la fin du ive siècle partir du moment où un
nombre suffisant de familles plébéiennes eurent accédé la preture et au consulat La
démographie elle seule montre que pour ces postes supérieurs les descendants des
anciens titulaires étaient suffisamment nombreux pour les pourvoir peu près tous
Pourtant on constate assez régulièrement apparition de noms nouveaux même dans
les fastes consulaires seul varie le rythme de ce renouvellement Accéléré pendant la
deuxième guerre punique nous verrons comment par le patronage des Scipion) il se
ralentit disparaître presque entièrement au début du ne siècle au consulat
de Marius en 107 qui ne vient ailleurs par son caractère exceptionnel et scanda
leux que confirmer la règle Au Ier siècle encore même après Sylla 885 96 des con
suls proviennent de familles consulaires de familles prétoriennes de familles
sénatoriales 15 96 seulement sont des homines novi29 Les proportions sont un peu dif
férentes pour les préteurs 49 proviennent de familles consulaires 13 96 de familles
prétoriennes 155 96 de familles sénatoriales 225 étant des h.n de famille
équestre La noblesse qui se passait de main en main le consulat époque de
Marius en était toujours maîtresse comme une forteresse au dire de Ciceron deux
générations plus tard Cela signifie au niveau des élections consulaires tous les
moyens légaux ou non étaient employés pour obtenir des résultats conformes ce
Mais cela signifie aussi que électorat intéressé pratiquement les équités et la
première classe censitaire se pliait volontiers cette tradition Lorsque par hasard il en
décidait autrement tantôt contre les nobles comme en 107 tantôt avec accord des
principaux entre eux comme en 64 pour Tullius Ciceron homme nouveau
per ait au consulat tête de file éventuelle une nouvelle dynastie Mais ce degré
de rareté on ne peut mesurer exactement les conditions de la promotion sociale trop
impondérables et de hasards en mêlent
Hiérarchie de fait fondée sur ancienneté des plus hautes charges dans une famille la
noblesse engendrait intérieur elle-même et vis-à-vis des autres toute une série
de comportements ambigus orgueil agressivité le mépris de type raciste pouvaient
tout moment se manifester chez certains individus ou même installer durablement
dans certaines lignées comme la célèbre gens Claudia ou les Caecilii Metelil30 Mais il
est notable que cette attitude se manifestait surtout égard des individus origine
réputée inférieure qui prétendaient se glisser jusque dans les positions jalousement défen
dues réactions typiques comme celle de Metellus Numidiius envers son protégé Marius
parfaitement accepté tant il se contente de la preture il apprend sa volonté de
briguer le consulat Elle son écho immédiat cinquante ans plus tard dans les démêlés
de Vhomo novus Ciceron déjà consul et père de la patrie avec Metellus Celer
m. en 62 et Appius Claudius en 51 Fam. in 4-5 La morgue des Metelli et
des Claudii allant aux menaces finit par trouver son salaire dans la cinglante
réponse de Ciceron qui avait pour lui en pas douter le talent esprit la culture
le poids politique et une coterie près les rieurs et opinion éclairée 31 elle ait été
cependant possible est la preuve que la société romaine tout entière hiérarchisée et toute
pétrie des liens de clientèles malgré les changements et les ouvertures du Ier siècle restait
toujours obsédée par le nomen Mais ce fantastique orgueil ne pouvait pourtant se
soutenir une condition fondamentale obtenir toujours les votes du peuple romain
où une sorte de schizophrénie fréquente chez les plus entichés de ces aristocrates leur
orgueil passait par la démagogie Il fallait plaire et selon les conjonctures il pouvait
arriver que pour plaire il soit nécessaire de flatter les plus humbles de proposer les
mesures les plus propres gagner des voix est un Licinius Crassus qui en 106
opposant une loi judiciaire qui avait confié les jurys criminels aux chevaliers ose dire
733 LE MONDE ROMAIN
au peuple Ne tolérez pas que nous soyons les esclaves de quiconque sinon de vous
Cic. De Orat. 225 est un Claudius qui entre 58 et 52 agite Rome par ses menées
démagogiques un autre patricien Catilina la volonté de puissance longtemps refoulée
qui sincèrement ou non veut se faire le champion de la plèbe 32 tout en accusant le
consul Ciceron de être un locataire de la cité romaine Curieux mélange de
structures héréditaires et de gouvernement opinion
La promotion sociale suprême accès au consulat et la nobilitas est donc
ainsi presque complètement bloquée par en haut durant toute la période républicaine la
vraie révolution de ce point de vue ne opérera la faveur des guerres civiles
époque triumvirale et sous Auguste33 Alors entre 107 et 60 on ne compte que
hommes nouveaux devenus consuls soit 96) on en compte 35 entre 47 av et ap
J.-C soit 32 96 Mais mis part ce groupe très restreint des consulaires ordre séna
torial globalement était beaucoup plus ouvert on ne croit La proportion des
senatores novi si on excepte même les fournées exceptionnelles de Sylla de César et
des triumvirs atteint on vu des chiffres de ordre de 30 40 96 entre 78 et 49 av
J.-C. au niveau des pedani et même des prétoriens est dire que près un tiers des
sénateurs en moyenne est composé hommes venus de ordre équestre Nous verrons
ce que représente socialement ce dernier Mais noter origine de ces nouveaux sénateurs
ne suffit pas il faut essayer de déterminer les motivations et les moyens de cette
promotion
Il ne suffit pas de relever avec ailleurs toutes les incertitudes implique notre
documentation la liste des novi senatores qui proviendraient par exemple de familles de
magistrats ou de notables des municipes ou ceux qui auraient eu des activités financières
et commerciales ou des rapports avec les milieux affaires Pas plus que ceux fort peu
nombreux qui auraient été officiers de administration scribes ou appariteurs Car
de toute manière ce ne sont pas ces qualités ou ces activités en tant que telles qui expli
quent leur entrée dans le Sénat Le Sénat est essentiellement recruté par intermédiaire
des magistratures mais le système électoral romain est en rien représentatif Un
magistrat est élu pour servir la respublica non pour représenter des électeurs ou des
catégories sociales Il en est certainement de même pour les individus choisis lors des
fournées exceptionnelles par exemple celle de Sylla en 81 Dès lors il faut tâcher de
déterminer les filières réelles de la promotion buts moyens et qualités mis en uvre
Les indices transmis par les contemporains ne manquent pas Ciceron par exemple
affirme plusieurs reprises que les artes les activités qui traditionnellement conduisent
aux carrières publiques sont abord les services militaires ensuite ce qui touche au droit
science du jurisconsulte métier avocat Ce est que plus tard et sous sa propre
responsabilité que Ciceron ajoute ces deux carrières celle de Vorator qui dans son
langage est pas seulement un habile avocat et un homme du discours mais individu
porteur un certain type de culture totalisante base philosophique 34 Je suis persuadé
que chez Ciceron excellente famille équestre apparenté des sénateurs et même
Marius un homme six fois consul ayant re la meilleure éducation oratoire et
juridique condisciple des meilleurs esprits et des plus grands personnages de son temps
ambition politique et sociale trouvé ses plus profondes racines dans une série de
succès scolaires qui le hantent toujours âge adulte 35 Mais est là une relative ex
ception et tardive
La prosopographie en revanche vérifie la primauté des filières traditionnelles est
abord armée qui est comme affirmait le roi de Macédoine Persee ses troupes en
169 la pépinière du Sénat est-à-dire essentiellement les postes officiers
réservés en fait aux chevaliers et bien entendu aux fils de sénateurs En 216 afin de
pourvoir les 177 postes de sénateurs que les pertes de la guerre ont rendu vacants
Fabius Buteo choisira après les anciens magistrats non encore inscrits de brillants com-
734

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.