Les comportements familiaux de l'aristocratie romaine (IIe siècle avant J.-C.- IIIe siècle après J.-C.) - article ; n°6 ; vol.42, pg 1267-1285

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1987 - Volume 42 - Numéro 6 - Pages 1267-1285
Family Behavior in the Roman Aristocracy (200 BC to 300 AD)
This article first recalls the problems posed by terminological ambiguity and the fact that familles of the Roman aristocracy studied by historians have been artifactually reconstructed by prosopologists according to literary sources for the Republic and epigraphic sources for the Empire. We then consider the specifie answers provided by Roman society to problems crucial for any study of aristocratic strategies: demographic behavior (celibacy, marriage, fertility, birth rate, etc.), the choice of spouses (in marriage and kinship), and practices related to succession and inheritance. We compare their behavior with that of aristocracies from other eras and social contexts who had similar goals: the biological continuation of their familles, the transmission and increase of patrimonies, and the diversification and extension of symbolic capital. Despite the Roman aristocracy 's flexibility regarding adoption and divorce, it seems to have suffered from similar difficulties and failings as later ones. These difficulties indicate the coexistence of thoroughly contradictory ideals and practices which proscribe our viewing their behavior as uniform ; rather it continually changea over time and space, as afunction above all of transformations in political leadership.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Mireille Corbier
Les comportements familiaux de l'aristocratie romaine (IIe siècle
avant J.-C.- IIIe siècle après J.-C.)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 6, 1987. pp. 1267-1285.
Abstract
Family Behavior in the Roman Aristocracy (200 BC to 300 AD)
This article first recalls the problems posed by terminological ambiguity and the fact that familles of the Roman aristocracy
studied by historians have been artifactually reconstructed by prosopologists according to literary sources for the Republic and
epigraphic sources for the Empire. We then consider the specifie answers provided by Roman society to problems crucial for any
study of aristocratic strategies: demographic behavior (celibacy, marriage, fertility, birth rate, etc.), the choice of spouses (in
marriage and kinship), and practices related to succession and inheritance. We compare their behavior with that of aristocracies
from other eras and social contexts who had similar goals: the biological continuation of their familles, the transmission and
increase of patrimonies, and the diversification and extension of symbolic capital. Despite the Roman aristocracy 's flexibility
regarding adoption and divorce, it seems to have suffered from similar difficulties and failings as later ones. These difficulties
indicate the coexistence of thoroughly contradictory ideals and practices which proscribe our viewing their behavior as uniform ;
rather it continually changea over time and space, as afunction above all of transformations in political leadership.
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Corbier Mireille. Les comportements familiaux de l'aristocratie romaine (IIe siècle avant J.-C.- IIIe siècle après J.-C.). In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 6, 1987. pp. 1267-1285.
doi : 10.3406/ahess.1987.283453
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1987_num_42_6_283453MIREILLE CORBIER
LES COMPORTEMENTS FAMILIAUX
DE ARISTOCRATIE ROMAINE
IIe SI CLE AVANT J.-C.-IIIe SI CLE APR J.-C.
Quand on parle de famille et plus précisément de famille
aristocratique il faut abord entendre sur le sens du terme J.-L Flandrin
1984 Dans la perspective une étude comparative on est amené pour la
famille romaine jouer constamment sur deux registres un côté le vocabu
laire latin et les concepts sous-jacents Benveniste 1969 Franciosi
1975-1976 Ph Moreau 1978b Salier 1984a gens familia domus
mais aussi nornen genus stirps etc de autre la langue et les concepts que
manient les historiens de la famille médiévale et moderne en assimilant ou en
adaptant les définitions et les analyses des anthropologues
Au prix une certaine simplification on parlera donc ici comme Georges
Duby 1981 ou Gérard Delille 1985) sinon Marc Auge 1975 et Fran oise
Héritier 1981) surtout
une part de lignages et de lignées. en reconnaissant dans la gens et la familia
le lignage et la lignée agnatiques les porteurs du même nom même
est parfois employé dans le sens de gens avec Rome la particularité de la
patria potestas exercée par le plus âgé des ascendants mâles
Crook 1967 Veyne 1978 Thomas 1982 et 1986 Harris
1986 Salier 1986
autre part des parents et des alliés consanguins et affins puisque le
terme domus souvent même tota domus peut englober la parenté bilatérale
pour les Romains les cognais proprement dits identifiés au sixième
degré romain équivalent au troisième degré canon les cousins issus de
germains ou parfois même au septième) mais aussi des alliés ou affins les
Annales ESC novembre-décembre 1987 no pp 1267-1285
1267 LA PARENT ROMAINE
adfines beaux-parents gendre beau-fils au sens de privignus et même
chez Pline le Jeune Lettres 1051) les adfines de nos adfines Salier
1984a)
Bien évidemment chacun des deux termes familia et domus toute une
gamme autres sens qui vont de la domesticité pour la familia habitation
proprement dite pour la domus et le syntagme domus familia dont on
trouve deux exemples dans ce texte se révèle une élasticité et une com
plexité de sens également remarquables
Les familles de aristocratie romaine sur lesquelles nous travaillons ne
sont rappelons-le que des artefacts de prosopographes Ce travail de reconsti
tution amorcé dès Antiquité pour époque républicaine Atticus par
exemple au le siècle avant J.-C spécialiste reconnu de la recherche généalo
gique fut même consulté sur ce point par de grandes familles été repris et
poursuivi de nos jours notamment grâce épigraphie Mais il inspirait déjà
des doutes aux Anciens ainsi au Ier siècle après J.-C. le commentateur de
Ciceron Asconius Pis. 10 Clark Socrus Pisonis quaefuerit invenire non
potui videlicet quod auctores rerum non perinde in domibus äc familiis femi-
narum nisi lliistrium virorum nomina tradiderunt Je ai pas pu iden
tifier la belle-mère de Pis sans doute parce que les auteurs ont pas transmis
pour les maisons et les lignées ou du fait de Vhendiadys les familles
les noms des femmes aussi bien que ceux des hommes sauf dans les cas de
femmes illustres On ne saurait mieux souligner les lacunes de la documenta
tion et le déséquilibre de information au détriment des femmes
Or pour la période laquelle se limitent mes observations ne siècle avant
J.-C.-ii siècle après J.-C.) un changement radical de sources intervient mi-
parcours dans le courant du ler siècle de notre ère
Nous raisonnons ainsi sur deux artefacts constitués partir de sources diffé
rentes Le premier époque julio-claudienne été constitué en
majeure partie aide de sources littéraires souvent diversifiées qui mettent
en scène des personnages même si la part de épigraphie cessé aug
menter Le second est une construction fondée pour essentiel sur une docu
mentation épigraphique épitaphes inscriptions honorifiques etc.) et donc
principalement sur une onomastique
Or ils se réfèrent on le sait bien deux réalités sociales différentes Les
grands noms du dernier siècle de la République se sont presque tous éteints Des
familles nouvelles sont apparues italiennes abord provinciales ensuite
partir du dernier tiers du Ier siècle
Nos deux artefacts présentent en outre plusieurs différences majeures les
gentes continues et ramifiées unies entre elles par des traditions interma
riage que Ronald Syrne 1986 reconstitue encore sous Auguste et les premiers
Julio-Claudiens ne se retrouvent plus même avec des noms nouveaux après le
milieu du ler siècle Nos généalogies sont trop souvent limitées une seule
lignée réelle ou reconstituée comme telle Mais elles sont aussi la plupart du
temps tronquées Face quelques lignées car il en qui égrènent cinq ou six
sénateurs on rencontre surtout des segments de deux ou trois générations Le
changement est donc double il porte la fois sur la dimension de arbre et sur
la profondeur chronologique Corbier 1981 et 1981-1982)
1268 CORBIER LES COMPORTEMENTS FAMILIAUX DE ARISTOCRATIE
Paradoxalement ce sont les familles relativement courtes du ne siècle
après J.-C qui portent les noms les plus longs mais le paradoxe est appa
rent Aux usages de la République transmission du nom du père le nornen
le gentilice auxquels ajoutent un prénom et un surnom qui peut être le
cognomen de la lignée un second cognomen pouvant aussi différencier les
frères et se perpétuer dans les rameaux constitués par leur descendance ainsi
les Cornein Scipiones Nasicae ont succédé par étapes avec notamment
apparition de cognomina formés sur le gentilice maternel autres usages
onomastiques grâce la polyonymie ainsi les quatorze gentilices associés
vingt cognomina et même quatre prénoms de Pompeius Sosius Priscus
consul en 169 après J.-C CIL XIV 609 ILS 104 un sénateur peut
intégrer notamment ses ascendants paternels et maternels sur plusieurs généra
tions Un changement qui reflète aussi autres conceptions de la famille
Encore faudrait-il nous assurer que deux images aussi contrastées ne sont pas le
produit des sources Le contraste est nécessairement accusé par une documenta
tion épigraphique qui fait aux femmes une moindre place que les auteurs atten
tifs parfois mais oublions pas les réserves Asconius souligner les liens
alliance et les solidarités nés de la parenté ou de affinité
Pour des lignages aux multiples rameaux ou des familles nouvelles qui émer
gent peine et en général ont pas eu le temps de se ramifier la politique de
continuité familiale risque de se poser ou de être posée en termes différents
Pour les premiers la continuité de la gens peut être assurée plus aisément
par des lignées collatérales portant le même nom le cas exemplaire précisé
ment des Comelii Scipiones Les secondes souvent privées de ce recours
pourront au contraire en absence de fils capables assurer la domus acfami-
liae perpetuitas Sénèque Des bienfaits 33 4) être enclines mobiliser plus
fréquemment les ressources de la descendance féminine en adoptant les neveux
ou les petits-fils nés une ur ou une fille
Les historiens de la famille moderne nous en ont avertis ainsi Collomp
1983 et Delille 1985 on travaille sur des généalogies les méca
nismes échange répartis sur deux ou trois générations ne sont repérables que
si on est en mesure de reconstituer toute la chaîne des alliances Si on veut
comprendre les règles du jeu de alliance il faut pouvoir regarder toutes les
cartes Collomp Mais Asconius nous prévenus aussi Vu les lacunes de
la documentation et la disparité de information quant aux noms des hommes
et des femmes un exemple pour les huit consuls originaires de Padoue dont
six issus de deux mêmes familles on connaît seulement les noms de deux
épouses Syrne 1983) historien de la famille romaine peut difficilement
considérer la fois ensemble des mariages horizontaux sur une même généra
tion et la succession des mariages réalisés sur plusieurs générations Or une
étude conduite sur des ensembles généalogiques incomplets ou incertains risque
de porter de très graves erreurs appréciation Delille Je serais tentée
ajouter si on persiste prendre la partie pour le tout
Maintenir exigence une telle qualité de la documentation risquerait de
contraindre les historiens de Antiquité renoncer toute étude sur la famille
en dehors peut-être des dynasties impériales Mais il reste mon avis possible de
raisonner sur des segments de généalogie condition de garder bien pré-
1269 LA PARENT ROMAINE
sent esprit il ne agit que de segments et de préciser chaque fois les
limites de validité des conclusions et celles de nos ignorances ainsi que le
champ des hypothèses qui restent ouvertes
Je chercherai mettre ici accent sur un certain nombre de points essentiels
et peut-être plus faciles cerner au moins dans une première approche La
société romaine semble proposer en effet quelques réponses spécifiques une
série de problèmes sur lesquels toute étude des stratégies matrimoniales tend
mettre accent les pratiques matrimoniales permettant chaque génération
assurer arrivée âge adulte un ou de plusieurs héritiers mâles qui puis
sent garantir la transmission du nom sans provoquer par leur nombre un mor
cellement jugé excessif ou dangereux du patrimoine le choix des conjoints en
fonction ou non intérêts précis matériels dots ou héritages espérés) socio-
politiques alliances utilisables dans la perspective une carrière donnée) ou
familiaux renchaînement des alliances) etc les pratiques de succession et de
transmission des biens
La survie des lignées
Rome comme dans Europe du Moyen Age ou des Temps modernes
nous nous trouvons devant des sociétés espérance de vie courte et où sur
tout la mortalité des jeunes enfants est très forte Pour assurer en ligne mascu
line la survie de la lignée sur plusieurs générations et même sur plusieurs siècles
ce que de nombreuses lignées nobles Europe ont réussi faire) si on tient
compte du nombre égal de naissances masculines et féminines et de la mort
avant âge adulte un enfant sur deux un sur quatre dans sa première année)
il faut une pratique de famille nombreuse chaque génération est ce que
montrent les arbres généalogiques des familles nobles médiévales et modernes
un bel exemple les Giroie aux siècles dans Ph Aries et Duby eds
1985 623)
Ceux-ci sont par ailleurs bien taillés Pour éviter le morcellement des
patrimoines outre les pratiques successorales sur lesquelles nous
reviendrons accès au mariage est souvent limité mariage restreint un
des frères pour que les biens des autres privés de descendance légitime revien
nent leur neveu une solution systématiquement retenue par le patrici de
Venise mais bien connue aussi de la France féodale spécialisation des cadets
dans la vie militaire associée au célibat entrée une bonne part des gar ons et
des filles en surnombre dans glise avec une maigre dot etc En outre la pra
tique du mariage précoce de héritier est partout répandue dans des sociétés qui
connaissent une surmortalité des jeunes hommes guerre tournois duels etc.)
Rome dans la période historique considérée ici le célibat ne semble pas
envisagé pour les filles du moins pour les premières noces il est attesté pour
les hommes rappelons la célèbre répartition par Auguste des chevaliers en
deux groupes sur le forum un côté les célibataires de autre les hommes
mariés et les pères de famille pour faire apparaître que le premier était plus
important que le second Dion Cassius 56 1-2 il est alors volontaire et
1270 CORBIER LES COMPORTEMENTS FAMILIAUX DE ARISTOCRATIE
non imposé Et tat avec la législation augustéenne prend au contraire des
mesures pour en dissuader au moins les membres des hautes classes Mais avec
quel succès
Une politique lignagère ne se heurtait Rome aucune impossibilité institu
tionnelle ou biologique Quiconque aurait vraiment voulu aurait pu se donner
une descendance la fois légitime et nombreuse Le mariage romain fondé
rappelons-le sur le consentement des intéressés et de leurs familles
Pommeroy 1976 Treggiari 1984 Dixon 1985 etc. était
pas indissoluble Les mariages successifs étaient parfaitement admis et pas seu
lement après veuvage Humbert 1972 Rawson 1986 les divorces
étaient fréquents et la stérilité était même occasion Sylla la justification
sociale sinon le motif réel de dissolution de union Les interdits matrimo
niaux étaient peu nombreux Gardner 1986 pp 32-36 tuteur et
pupille depuis la législation augustéenne sénateurs et affranchies sous le
Haut-Empire gouverneurs de province avec des femmes de la province excepté
il agit de leur province natale pendant la durée de leur mandat. Aucun
interdit de parenté ne venait toujours dans la période historique
considérée restreindre les possibilités de choix une épouse dès la cousine
germaine Roda 1979) et même partir du précédent offert par Claude et
Agrippine la nièce mais seulement pour oncle paternel Au tournant du Ier et
du siècle Ph Moreau 1983 118 la liste des conjointes prohibées sous
peine inceste ascendante descendante collatérale ur ou demi-s ur et
nièce autre que fille du frère étend quatre affines nos deux belles-
mères et belles-filles socrus et nurus noverca et privigna Mais un
homme peut épouser la ur de son ex-femme ou ex-femme de son frère ou la
fille née une autre union de épouse de son père Pas de mariage
impossible donc dans un tel contexte Enfin adoption offrait un ultime
recours la stérilité de homme ou celle des couples désireux de maintenir
leur union
autre part pour contrôler la taille de leur famille les Romains dispo
saient outre une contraception Hopkins 1965 Eyben 1981
Veyne 1985) certes aléatoire mais moralement admise le philosophe
stoïcien Musonius Ruf us constituant sur ce point époque une exception
Foucault III 1984 198 une méthode imparable exposition des
nouveau-nés non désirés qui selon Boswell 1984 ne se confondait pas
dans esprit des parents sinon des juristes cf Paul Digeste 25 avec
infanticide sans parler ici de infanticide lui-même Harris 1982) ni
de la vente des nouveau-nés qui ne devaient pas concerner les couches supé
rieures de la société
Mais que savons-nous réellement de la démographie et de la fécondité des
élites
Il faut abord nous libérer du discours moralisateur sur la stérilité de cette
aristocratie romaine Ce discours ailleurs est pas propre aux auteurs
modernes Chez les Anciens eux-mêmes anecdotes édifiantes et topoi ne sau
raient être pris pour autant de témoignages sur les réalités sociales La boutade
de Plutarque Moralla 493 sur les Romains qui se marient et procréent non
1271 LA PARENT ROMAINE
pour avoir des héritiers mais au contraire pour pouvoir hériter insère ainsi
dans une tradition de bons mots ou supposés tels cf Juvenal Satires 87-
90) liés la législation augustéenne restreignant pour les personnes sans
enfant la capacité hériter)
Si les élites ont usé elles aussi de exposition des nouveau-nés la tradition
retenu pour le début de Empire des gestes symboliques Auguste et de
Claude refusant accueillir dans leur famille des enfants adultérins) la pra
tique aurait dû toucher surtout les filles Aussi la permission octroyée par
Auguste aux membres des deux ordres sénatorial et équestre épouser des fil
lettes qui étaient pas encore nubiles et aux seuls chevaliers de prendre femme
parmi les affranchies Dion Cassius 56 2) a-t-elle pu être interprétée par
Duncan-Jones 1979-1980 66 comme un signe possible du déséqui
libre de la répartition des sexes dans leur milieu par ailleurs affirmé par Dion
Cassius 54 162 pour cette époque Mais il serait peut-être imprudent de cher
cher confirmation de ce déséquilibre dans le nombre respectif des épitaphes
masculines et féminines car la commémoration épigraphique réserve nécessaire
ment comme les textes littéraires chacun des sexes un sort inégal
Le bas niveau supposé de la natalité dans le mariage été expliqué par la
contraception les modernes prenant parfois trop au sérieux les allégations des
auteurs anciens sur le souci des femmes de conserver intacte leur beauté
comme ailleurs leurs diverses remarques misogynes voir dans le même sens
Treggiari 1985) mais aussi par la pratique normale de la sexualité hors
mariage Veyne 1978 et les longues absences masculines la plus longue
durée des fonctions provinciales étant en partie compensée sous Empire par la
possibilité être accompagné par son épouse M.-Th Rapsaet-Charlier
1982 Le recours au concubinat avec des femmes de statut inférieur pu consti
tuer pour les hommes un moyen de limiter leur descendance légitime De même
âge tardif des au mariage aurait pu avoir des effets démographiques
négatifs quand le mariage précoce des filles pas joué en sens inverse
Devant le petit nombre enfants atteignant âge adulte il reste toutefois
difficile de faire la part de la natalité réputée basse et celle de la mortalité
infantile dont la correspondance de Fronton Lettre Marc Aurèle de année
165 rappelle importance sur six enfants nés Fronton conservé une
fille Les cinq autres sont morts en bas âge probablement dans leur première
année en effet chaque naissance nouvelle Fronton était déjà orbus
Corbier 1983-1985 De même trois siècles auparavant des douze enfants
six gar ons et six filles toujours cités de Cornélie mère des Gracques
avaient survécu que deux fils et une fille
Rome depuis époque Auguste trois enfants vivants fixent pour les
hautes classes le seuil juridique de la famille nombreuse Les élites romaines ont
donc pu cumuler les effets une démographie meurtrière Ancien Régime
et une conception de la taille optimale de la famille plus proche de la nôtre
peu favorable la continuité lignagère sur de nombreuses générations
De multiples observations des contemporains Martial 38 Pline le
Jeune Lettres 14 montrent que les Romains étaient conscients du risque
de fractionnement des patrimoines Hopkins 1983 pp 77-79 La convic
tion que la taille de la famille doit être proportionnée ses moyens demeure
sous-j acente Apulée Apologie 76 retient au discrédit de son ennemi Rufinus
1272 CORBIER LES COMPORTEMENTS FAMILIAUX DE ARISTOCRATIE
issu du milieu équestre une domus exhausta et plena liberis une maison
épuisée et pleine enfants Car la domus ne oublions pas est aussi le
patrimoine
Pour empereur en revanche il importe avoir comme Tibère au début de
son princip une plena Caesarum domus Tacite Annales riche en suc
cesseurs potentiels et non comme Auguste après la mort de ses petits-fils
Caius et Lucius Caesar une domus deserta Sénèque Consolation Marcia
152)
alliance et la parenté
Le choix du conjoint représente un élément central de toute stratégie fami
liale dans la mesure même où il choix entre des solutions différentes et
donc estimation et comparaison des avantages respectifs de chacune elles
Il est soumis dans cette période aucune prescription aucun autre
interdit que inceste dans les degrés très proches de consanguinité et selon
les liens affinité définis plus haut) ni aucune préférence consciente
exprimée
Toutefois au début du ne siècle de notre ère dans ses Questions romaines
Plutarque interroge en ethnologue sur le mariage romain avec le regard un
Grec habitué aux mariages entre parents et fait deux constats un côté dans
la Question romaine 108 Moralia 289 d-e) il relève une pratique actuelle
du mariage hors de la parenté immédiate un passage qui attiré attention
de Lévi-Strauss 1967 15 De autre dans la Question romaine
Moralia 265 d-e) il note une évolution dans le sens une réduction de
interdit au cours du temps autrefois proteron) les Romains épousaient
pas leurs consanguines maintenant nun) leurs urs et leurs tantes leur res
tent interdites mais les autres parentes la cousine germaine comprise le
4e degré romain en grec anepsia en latin consobrina sont autorisées Une
évolution est admise aussi par Tacite Annales 12 qui propos du
mariage de empereur Claude avec sa nièce fait état de époque révolue où ne
se pratiquait pas le mariage avec la cousine issue de germains coniugia sobri-
nanim Ph Moreau 1980)
De la première pratique les Romains épousent pas leurs proches
parentes Plutarque propose trois explications La première est précisément
celle traditionnellement donnée de exogamie de groupe Est-ce parce
ils veulent par leur mariage multiplier leurs relations de parenté et acquérir
de nombreux parents en donnant des femmes autres hommes et en rece
vant autres hommes leurs femmes traduction de Ph Moreau. La
deuxième correspond au souci de maintenir strictement distincts le droit issu de
alliance et le droit issu de la parenté Ou est-ce parce ils redoutent que
les mésententes conjugales entre parents ne portent atteinte aux droits et aux
devoirs naturels La troisième qui se réfère la faiblesse féminine suggère
la nécessité pour épouse maltraitée par son mari être secourue par ses
parents qui ne seraient pas aussi ceux du mari Ou bien constatant que la
faiblesse des femmes fait elles ont besoin de nombreux soutiens ne vou
laient-ils pas épouser les femmes de leur proche famille de manière que les
1273 LA PARENT ROMAINE
parents de leur épouse pussent porter secours celles-ci si leurs maris les
maltraitaient Notons au passage que argument est utilisé en sens inverse
par Tillion 1966 pp 152-153 qui insiste sur la forte solidarité du groupe
féminin en cas de conflit conjugal dans le cadre de la famille Afrique du
Nord fondée sur le mariage préférentiel avec la cousine parallèle patrilatérale
qui donc sa tante plus justement épouse de son oncle pour belle-mère et
ses cousines germaines pour belles-s urs
Dans un passage que Ph Moreau 1978a rapproché de la Question
romaine 108 de Plutarque en suggérant un emprunt commun Varron
Augustin Cité de Dieu 15 16) au début du ve siècle confirme le souci de mul
tiplier les alliances en évitant une seule personne cumule deux relations de
parenté qui pourraient être réparties entre deux et élargir le cercle des pro
ches propter multiplicandos adfinitates ne habeat duas necessitudines una per
sona cum duae passini eas habere et numerus propinquitatis augeri Mignê
Patrologie latine 41 col 459) mais il observe en outre dans le passé lointain
la pratique normale du resserrement de la parenté Or nos lointains ancêtres
pour éviter que la parenté ne devînt trop éloignée elle se divisait en de
multiples lignées descendantes et il ne cessât avoir parenté mettaient un
soin scrupuleux la resserrer par les liens un mariage quand elle était pas
trop éloignée et pour ainsi dire lui redonner vie au moment où elle éva
nouissait Voilà pourquoi alors que la terre était déjà couverte hommes ils
aimaient épouser non pas leurs urs consanguines utérines ou germaines
mais du moins des femmes de leur famille Mais qui ne penserait que même
cette époque il eût été plus moral de prohiber les mariages entre cousins
traduction de Ph Moreau)
Le raisonnement Augustin se situe ainsi une double charnière un côté
il reprend Plutarque argument de la diversification maximale des alliances
De autre il ajoute une définition parfaite et une justification du resserrement
régulier de la parenté Mais il situe sa démonstration moins dans la perspective
de intérêt des familles invitées gérer au mieux leur capital en diversifiant
et en renouvelant leurs investissements que de celui de la société des
hommes la caritas assurée par alliance et la parenté garantit la concorde
utilis atque honesta concordia et fonde efficacement la vie sociale ad
soci lem diligentius conligandam socialis propinquitas Et un autre
côté il écrit un moment où la législation impériale vient interdire le seul
mariage entre cousins germains 4e degré romain) et où précisément une cer
taine élite chrétienne laquelle Augustin appartient condamne ce type union
Roda 1979)
Au xie siècle Pierre Damien Des degrés de la parenté 182 dans Mignê
L. 145 col 193-194 traductions partielles dans Herlihy et Klapisch-
Zuber 1978 pp 527-528 reprendra on le sait le texte est souvent cité la
suite de Héritier 1981 pp 149-150 ainsi par Barthélémy 1985 28)
en partie au moins travers des intermédiaires comme Isidore de Seville et Bur-
chard de Worms Ryan 1956 pp 24-28 Bettini 1986) essentiel de
argumentation augustinienne est-à-dire le resserrement nécessaire de la
parenté et sa justification par la caritas Mais cette date le cercle de interdit
est considérablement élargi et Pierre Damien est précisément de ceux qui
dans glise veulent en fixer la limite au septième degré canon Herlihy et
1274 CORBIER LES COMPORTEMENTS FAMILIAUX DE ARISTOCRATIE
Klapisch-Zuber 1978 pp 526-532 Goody 1985 pp 140-146 Ce qui
modifie profondément le contexte et le sens concret que on peut donner
expression de Pierre Damien iam longiiis abeuntem quasi fugientem
revocai inspirée Augustin Ce qui explique Augustin identifie plutôt la
parenté avec la propinquitas alors que Isidore de Seville Pierre Damien
emporte la consanguinitas un terme Augustin lui-même dans ce chapitre
emploie une fois dans expression propinqua consanguiniras appliquée
la consobrina
Malheureusement étude de alliance et de la parenté qui déborde celle
en plein essor Pommeroy 1976 Hallet 1984 Dixon 1985a
etc.) des liens ainsi créés telle la relation gendre-beau-père le couple socer-
gener est rendue très difficile par le déséquilibre une information dont les
femmes sont très souvent absentes Ce qui conduit privilégier quelques
grandes familles époque républicaine avec les réserves exprimées précédem
ment et surtout les familles impériales les seules en fait dont nous connais
sions pour presque tous les membres la quasi totalité des alliances sur plu
sieurs générations Mais le comportement de celles-ci risque fort être plus
exceptionnel que représentatif enjeu est en effet différent il agit moins de
transmettre un patrimoine que le pouvoir lui-même Mieux vaudra donc
admettre que les conclusions elles suggèrent valent abord pour elles et
résister la tentation de les généraliser ensemble de aristocratie romaine
Corbier 1985)
Endogamie familiale en faveur de sa thèse du mariage entre proches
parents close-kin marriage dans la société romaine Jack Goody 1983 fait
la part belle au mariage de Claude et Agrippine oncle paternel et nièce) et
surtout aux alliances matrimoniales de la Tetrarchie qui au tournant du me et
du ive siècle montrent des mariages remarquables entre cousins parallèles
patrilatéraux Mais la famille julio-claudienne ou la famille automne lui
auraient présenté les mêmes mariages entre cousins germains parallèles ou
croisés Les mariages de princesses fille unique Julie fille Auguste ou Faus-
tine la jeune fille Antonin ou proche parente du souverain Livilla petite-
nièce Auguste par sa mère petite-fille de Livie par son père et seule nièce de
Tibère obéissent des stratégies dynastiques bien précises désigner un succes
seur accroître le prestige de la lignée légitime éviter aussi que ces prin
cesses ne donnent autres familles potentiellement concurrentes des enfants
de sang impérial
Fécondité plusieurs couples princiers formés pour régner ou transmettre
la succession sont singulièrement prolifiques enfants pour Agrippa et Julie
dont morts en bas âge pour Germanicus et Agrippine 13 peut-être pour
Marc Aurèle et Faustine dont ou ont survécu leur mère)
Accès au mariage dès une famille impériale tend se constituer on
observe pour les filles un mariage précoce vers 13 ans plus systématique
encore que dans la noblesse sénatoriale et surtout un mariage des gar ons un
plus jeune âge il était usage dans cette même noblesse où on pensait
alors entre 22 et 24 ans Treggiari 1984 Salier 1987 Le mariage
précoce de héritier mâle avait déjà été pratiqué avec la même intention
par les familles patriciennes du siècle des Scipions Syrne 1986 Certes
Marc Aurèle 24 ans lui aussi en 145 lors de son mariage avec Faustine beau-
1275

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