Les conditions générales de la vie au Mzab. La médecine et les pratiques médicales indigènes - article ; n°1 ; vol.4, pg 219-262

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1903 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 219-262
44 pages
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Publié le : jeudi 1 janvier 1903
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J. Huguet
Les conditions générales de la vie au Mzab. La médecine et les
pratiques médicales indigènes
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série, tome 4, 1903. pp. 219-262.
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Huguet J. Les conditions générales de la vie au Mzab. La médecine et les pratiques médicales indigènes. In: Bulletins et
Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série, tome 4, 1903. pp. 219-262.
doi : 10.3406/bmsap.1903.6502
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1903_num_4_1_6502— LBS CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA VIE AU MZAR 219 HUGUET.
Avant de terminer, permettez-moi, Messieurs, relativement aux conclusions
de notre expert-comptable de vous proposer :
1° d'approuver les comptes de l'exercice 1902 présentés par M. Daveluy,
notre trésorier;
2° de lui exprimer nos vifs remerciements de vouloir bien s'imposer le rude
labeur que nécessite la tenue de comptes aussi complexes que ceux de notre
Société, tâche qu'il accomplit avec un extrême dévouement et une grande
compétence ;
3° d'exprimer également nos remerciements à son collaborateur aussi actif
qu'obligeant M. Lerouge;
4° enfin d'émettre le vœu qu'à l'avenir l'exposé des comptes, pour être mieux
compris des commissions qui n'ont pas sa compétence et de tous soient moins
sommaires et plus explicites.
M. le Trésorier remercie M. le Rapporteur de ses paroles aimables. Il ajoute
qu'il est tout disposer à donner une analyse plus complète sur tous les points
qui paraissent pouvoir être développés.
Apres un échange de vues entre MM. Ghervin, Taté, Daveluy et Atgier, les
conclusions du rapport sont adoptées.
Sur la proposition de M. le Président des remerciements sont votés à l'una
nimité a M. le Trésorier pour son dévouement aux intérêts de la Société ; des
félicitations sont adressées au comptable, M. Lerouge, pour le zèle dont il fait
preuve en toutes circonstances.
LES CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA VIE AU MZAB
La médecine et les pratiques médicales indigènes.
Par M. Hugubt.
I. — Généralités sur le Mzab.
Le pays du Mzab, région habitée par des Berbères Kharedjites Aba-
dhites, connus sous le nom de Mzabites ou Béni Mzab, est une région de
notre Sahara algérien, située sur le 2e degré de longitude est et comprise,
d'autre part entre. le 30° et le 31e degré de latitude nord.
Depuis 1882 que l'occupation définitive du Mzab a été effectuée par les
troupes françaises, le pays du Mzab est devenu partie intégrante d'une
de nos grandes circonscriptions militaires dite le cercle de Ghardaïa l, créé
par arrêté du 1er novembre 1882. Le Mzab proprement dit comprend un
territoire de 3,775 hectares habité par une population agglomérée de
25,306 habitants ainsi répartis (recensement de 1896).
Ghardaïa 1 Le chef-lieu est de du nouveau cercle a le été centre pendant administratif. quelques années El Goléa; à l'heure actuelle, 19 mars 1903 220
Ghardaïa ... . . 8.314
Melika.... .... 2.017
Bou Noura 1.010
El Ateuf. 2.346
Berianne 3.040
Guerara ... i ....... 3 . 322
La configuration du pays est toute spéciale et mérite d'attirer l'attention.
Si l'on jette les yeux sur une carte du Sud Algérien et en particulier sur
une carte géologique, on est frappé de la disposition relative de deux
zones superposées : celle de la Chebka, celle des Dayas.
La région des Dayas a pour limite septentrion aie la latitude de Laghouat;
pour parler plus exactement elle commence aune vingtaine de kilomètres
au sud de ce ksar et affecte sensiblement la forme d'un immense crois
sant qui embrasse dans sa concavité la partie nord de la Chebka du Mzab.
La région des Dayas est limitée au nord par l'Oued Djeddi, à l'est par une
ligne fictive passant à la hauteur d'El Hadjira et a l'ouest par l'Oued
Gharbi, celui-là même dont la vallée a été si bien décrite dans l'ouvrage
« de FOranie au Gourara » de M. G. B. M. Flamand. Le voyageur, qui de
Laghouat se rend au Mzab, entre a partir de Settafa dans la vraie Chebka'.
Ce vaste plateau rocheux, incliné du nord-ouest au sud-est, se développe
sur une largeur de plus de cent kilomètres et s'étend au sud jusqu'au voi
sinage d'El Hadadra à mi-chemin de Ghardaïa et d'El Goléa.
L'impression produite par l'aspect de la Chebka est la même chez tous
les voyageurs. La route est d'une monotonie désespérante au milieu de
ces amoncellements de petites montagnes dolomitiques qui, par leurs
groupements entrelacés, dessinent les mailles d'un gigantesque filet (d'où,
comme chacun sait, l'origine du nom de Chebka). Même ceux qui ont
par avance quelques notions du Mzab éprouvent dans la Chebka
un sentiment de profond découragement et se demandent s'ils pour
ront sortir de ce chaos de rochers nus et pierreux^ en apparence dé
pourvu de végétation aussi bien que d'habitants. Fort heureusement,
à peine a-t-on franchi la moitié du trajet à effectuer dans la Chebka pour
parvenir à Ghardaïa qu'une surprise agréable est réservée au voyageur.
A un certain moment, la vallée s'élargit; la route laisse sur la gauche le
thalweg de l'Oued Soudan, et on voit apparaître à un tournant les pre
miers arbres de l'oasis de Berriane encadrés dans une enceinte de murs
en toub. Sur la gauche et en face se dresse un large rideau de palmiers
que dépassent seulement les maisons les plus élevées du Ksar et le minaret.
Si la vue de l'oasis et du ksar de Berriane cause du plaisir, l'arrivée
dans la vallée de l'Oued Mzab surprend. Rien n'étonne davantage, rien
n'éveille plus la curiosité du touriste que l'entrée dans le cirque du Mzab.
Là surtout, quand on est parvenu au fond de la vallée sablonneuse de
l'Oued *, apparaît la Chebka sous son véritable aspect. LesksourduMzab,
1 Oued Mzab. — LES CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA VIE AU MZAB 221 HUGUET.
au nombre de sept sont : Ghardaïa, Melika, Béni Isguen, Bou Noura, El
Ateuf qui se succèdent à peu de distance le long de l'Oued Mzab, Berriane,
situé à 48 kilomètres plus au nord dans la direction de Laghouat, enfin
Guerara dont le ksar est situé à 82 kilomètres au nord-est de Ghardaïa.
Les cinq premiers de ces ksour constituent la pentapole mzabite et occu
pent le centre de la Ghebka. Ce massif rocheux dolomitique se termine,
au niveau de sa limite extrême vers le nord, à 80 kilomètres au sud de
Laghouat, sous la forme d'une arête rocheuse d'une altitude de 200 mètres
environ et « constitue de ce côté une défense naturelle de premier ordre » *.
Vers l'ouest, on voit la Ghebka former une muraille abrupte et servir de
berge k la rive gauche de l'Oued El Loua, franchissable en quelques
points seulement. Au delà de ce bas-fonds se poursuit la succession des
dunes (El Areg) qu'on voit, occupant une largeur de plus de 400 kilo
mètres, s'étendre. de la région des Dayas jusqu'à El Goléa où commence
l'Erg proprement dit.
A sa limite est, la Chebka présente, non une série continue de hauteurs,
mais des massifs rocheux séparés par des ravins irrégulièrement découpés
où passent de nombreux oueds à direction générale nord-ouest sud-est,
l'Oued Zeghrir, l'Oued el Farch, l'Oued Nessa, l'Oued Mzab et ses affluents,
enfin l'Oued Metlili. Entre l'Oued Mzab et Metlili, ces hauteurs
s'abaissent insensiblement et finissent par se confondre en un vaste pla
teau à ondulations peu mouvementées. Enfin, vers le sud, ainsi qu'il a
été dit plus haut, la Ghebka se prolonge jusqu'à l'Oued Zirara, mais les
mouvements de terrain sont moins fréquents et présentent tous une orien
tation à peu près identique de l'ouest k Test. Quoique l'Oued Nessa et
l'Oued Mzab doivent géographiquement être considérés comme les plus
importants cours d'eau de la Ghebka, en temps ordinaire leur lit est k
sec. C'est tout au plus si quatre ou cinq fois par an, à la suite d'orages,
on y voit de l'eau; mais il est rare qu'elle puisse franchir plusieurs kilo
mètres sans être absorbée par les sables.
Pour que la présence de l'eau soit de quelque durée, il faut que les
pluies aient été générales dans la région. Le plus souvent l'orage qui
éclate est localisé et donne naissance k une trombe d'eau aussi intense
que passagère. Gela suffit pour amener des désastres. Il y a quelques
années l'indigène chargé du service de la poste de Ghardaïa à Ouargla,
ayant été surpris par un orage dans la Ghebka au moment où, avec son
chameau il suivait le lit d'un oued, fut englouti avant d'avoir vu l'eau
arriver et sans pouvoir songer k gravir les rochers voisins. Il y a quelques
années une compagnie entière du bataillon d'Afrique revenant d'El Goléa
a été surprise dans des circonstances identiques, moins soudainement
cependant, car il n'y a eu aucune mort d'homme k déplorer. A la même
époque, le magnifique barrage de l'Oued Mzab dans l'oasis de Ghardaïa a
été emporté. Ces faits évidemment sont exceptionnels puisque dans les
1 Commandant Crochard. — Historique du cercle de Ghardaïa, document rédigé
au bureau arabe de Ghardaïa et laissé aux Archives. 4886. Inédit. 222 19 mars 1903
dix-neuf mois que j'ai passés à Ghardaïa (pendant un premier séjour)
cinq fois seulement il a plu, dans le jour où la pluie a été le plus
abondante, on a eu seulement pendant une nuit et une matinée -40 centi
mètres d'eau dans les points déclives de l'Oued à la hauteur des barrages.
Les pluies n'arrosent pas également tous les points de la Chebka. Les
vents du nord-ouest sont ceux qui le plus souvent amènent la pluie, mais
il est à remarquer, qu'arrivés à une certaine distance de Ghardaïa, les
nuages dévient les uns sur ic nord vers Berriane les autres au sud sur
Metlili. Pour tous ceux qui ont assez longtemps observé à Ghardaïa la
direction des vents et la production des plaies, la constatation de ce fait
a été maintes fois rendue possible. La preuve du reste nous est fournie
par les oasis de Berriane et de Metlili qui sont les plus prospères de tout
le Mzab. « Au moment de notre départ de Ghardaïa, écrit le docteur Amat,
c'est-à-dire les premiers jours d'octobre 1883, il a plu avec assez d'abon
dance. Le nord de la Chebka s'est trouvé plus favorisé, et à la grande
satisfaction des habitants de Berriane, nous avons vu, lors de notre pas
sage, le 4 octobre, leurs jardins sous l'eau par suite de la crue de l'Oued
Soudan ». Le fait observé par notre confrère doit être considéré non point
comme exceptionnel, mais comme résultant de la répartition habituelle
des pluies et de l'orientation la plus fréquente des vents dans le pays.
Si nous songeons d'une part à la nature même du sol, d'autre part à la
rareté des pluies, il devient facile de s'expliquer pourquoi l'eau est rare
au Mzab, au point d'être considérée comme propriété privée. Les diff
icultés du forage rendent très coûteux les moindres travaux; à plus
forte raison la recherche d'une nappe artésienne est-elle une réelle
dépense pour le budget. C'est ainsi que le puits artésien de Guerara a dû
être abandonné par suite d'un accident survenu pendant le cours des tr
avaux. Le puits de Ghardaïa a été de 4896 à 1900 foré à 320 mètres, et les
travaux ont continué pendant quatre ans sans qu'on ait pu atteindre le
niveau de la nappe; aussi le forage a-t-il été définitivement arrêté.
Je ne puis dans le présent mémoire entrer dans les détails que comp
orterait Tétude de l'eau au Mzab, notamment de l'eau potable. Je me
bornerai à dire que cette eau est mauvaise et que les recherches faites
récemment viennent pleinement confirmer celles entreprises pour la pre
mière fois par l'ingénieur Ville.
Le climat du Mzab est sec et la température y est très élevée pendant
l'été; pendant l'hiver elle est à peu de chose près identique d'une année
à l'autre. Il nous a paru d'un haut intérêt de donner dans un tableau les
chiffres des températures, tels que nous les avons relevés pendant notre
séjour à Ghardaïa.
Je crois pour diverses raisons devoir insister sur ce point, à savoir que
la température est beaucoup plus élevée au Mzab qu'on ne le croit géné
ralement. Ce n'est pas une fois exceptionnellement mais plusieurs fois que
le thermomètre marque des températures vraiment tropicales. Pendant
l'été 1896, il est monté cinq fois à 51 degrés, et une fois, le 26 juillet, à
plus de 52 degrés 5 alors que pendant l'hiver de la même année la tem- HUGUET. — LES CONDITIONS GENERALES DE LA VIE AU MZAB 223
pérature minima a été de 4° le 21 décembre. Les écarts de la température
dans une seule journée peuvent être énormes et atteindre à l'ombre, jusqu'à 25°.
C'est ainsi que le 22 juillet 1897 à côté d'un maximum de 47 degrés, on
a observé un minimum de 22. De semblables oscillations sont la règle
générale.
Il est à remarquer qu'à El Goléa, poste situé à 260 kilomètres au sud et
même dans l'archipel touatien situé à 25 journées au sud d'El-Goléa, la
température est, toutes choses égales d'ailleurs, un peu plus clémente.
Dans ces dernières années on n'a observé à El Goléa que 48° comme maxi
mum en été, et — 1 comme minimum en hiver. A In-Salah je n'ai jamais
évalué à plus de 50° la température maxima à l'ombre, bien que certains
camarades aient observé sur leurs thermomètres des chiffres de 52 et 53;
mais ces thermomètres étaient adossés à des murailles en terre et, de ce
fait, subissaient un échauffement dont il faut tenir compte. Les considé
rations que je viens d'exposer m'engagent à dire dès maintenant combien
j'ai été étonné de relever dans l'ouvrage si consciencieux de mon confrère
le docteur Amat que la tuberculose était rare au Mzab. En étudiant la
nosologie des ksour, j'aurai occasion d'indiquer, chiffres à l'appui, que
j'ai observé un nombre assez élevé de cas, chez les hommes comme chez
les femmes. Chez ces dernières, deux facteurs importants viennent favori
ser l'évolution du bacille : la vie en atmosphère confinée sous un climat
difficile, le mariage trop tôt consommé, suivi de nombreuses grossesses
dès que la femme, (je devrais dire l'enfant) est nubile.
II. — La vie, l'hygiène et la santé au Mzab.
Les ksour du Mzab sont tous bâtis en amphithéâtre sur des eminences
rocheuses et les rues qui donnent accès dans les maisons affectent le plus
souvent une disposition radiée, quelquefois une disposition concentrique.
C'est ce que nous observons notamment à Ghardaïa^ Guerara, qui,
à ce point, de vue, restent les Ksour types. A Béni Isguen, Bou Noura
et Berriane, l'application de cette règle se révèle moins rigoureuse;
aussi est-il plus difficile de se reconnaître au milieu de leur dédale
de rues en zig-zag, dont le plus grand nombre se termine en cul-de-sac.
Un seul ksar, celui de Berriane, offre une disposition spéciale qui mérite
d'être signalée : trois rues (Chara Tahtani, Chara el Oustani, Chara
Foukani) forment au ksar trois grandes artères qui le partagent trans
versalement dans le quartier bas, à mi-hauteur et dans le quartier de la
mosquée. De petites rues un peu moins sinueuses que celles des autres
ksour assurent, la communication entre les grandes voies, de sorte que,
sur un plan leur ensemble figure assez bien une série de petits carrés,
Berriane est le ksar le plus récent ; c'est là, probablement la seule raison
de la régularité plus grande observée dans l'alignement des rues et des
maisons.
Le régime alimentaire est simple, car tout le monde connaît la sobriété
légendaire des Mzabites; le matin un ragoût analogue au tadjin des 224 49 mars 1903
Arabes; le soir, le couscous traditionnel. Comme dessert, un fruit, le
plus souvent des dattes ; comme boisson, de l'eau, peu fréquemment du
lait, exceptionnellement du lait de chamelle (réservé pour les malades
anémiés). Tel est le menu ordinaire.
Les Mzabites n'ont, dans leur façon de se coucher, pas plus de bien-
être que les Arabes ; le matériel de literie comprend une natte et un tapis.
Les plus fortunés font usage d'un nombre variable de couvertures (farra-
ehias) ; quelques uns ne dédaignent pas d'employer le matelas, mais c'est
surtout dans le Tell où ils redoutent moins les observations de leurs co
religionnaires.
Il est un fait qui frappe tout particulièrement le voyageur arrivé nou
vellement au Mzab, c'est la propreté méticuleuse des rues et des places
de chaque ville. Beni-Isguen qui est le plus riche des ksour du Mzab est aussi
celui où la voirie est entretenue dans le plus grand état de propreté. Pas le
moindre débris animal ou végétal ne vient souiller les rues, qui sont chaque
jour balayées avec le plus grand soin. L'hygiène traditionnelle adonné au
Mzab les plus heureux résultats. Ces prescriptions ne sauraient tomber en
désuétude; car, en les accomplissant, les Mzabites se mettent à la fois en
règle avec leur religion et avec l'autorité administrative. Les caïds se
sentant forts pour ces deux raisons frappent impitoyablement d'amende
ceux des indigènes, Mzabites aussi bien qu'Arabes, qui ne participeraient
pas, chacun en ce qui le concerne, a l'entretien et à la propreté
générale de la ville. Le caid Yahia ben Affari de Berriane me disait un
jour en riant : « Celui qui a oublié de balayer ne se met plus en faute, car
il doit payer un douro d'amende (5 francs)-. »
Ce n'est pas seulement cette propreté méticuleuse qui donne aux ksour
du Mzab un cachet tout particulier : le voyageur est frappé aussi de l'a
bsence totale de chiens. Je me souviens que dans ses leçons sur la rage, à
l'Institut Pasleur, M. le Docteur Roux nous disait : « Si, en France, la
surveillance des rues était, au point de vue des chiens, aussi rigoureuse
qu'en Allemagne, ce serait bien; s'il n'y avait plus de chiens, ce serait
mieux encore, car la rage ne sévirait plus et l'on n'aurait plus à soigner
ses nombreuses victimes. » II n'est pas de jour où, au Mzab, je n'aie eu
l'occasion de constater combien notre savant maître de l'Institut Pasteur,
disait vrai et combien la réalisation d'un état de choses, si profitable aux
habitants des ksour du Mzab, serait non moins facile et non moins utile
dans les contrées civilisées de notre vieille Europe.
Plus pratiques que nous, les Mzabites, quand ils ont des chiens, ne les
gardent que pour les manger 1. Ils attribuent à la viande de chien une
1 Dans une note sur l'origine attribuée par les Arabes aux Béni Mezzab, le capi
taine Walsin Esterhazy {De la domination turque dans l'ancienne régence d'Alger,
page 313, note D} ajoutait : « Les Arabes U\s appellent encore (les Mzabites) par
« dérision, mangeurs de chien, Oukkalin El Kelab. Les habitants des oasis rejettent
« cette dénomination sur les habitants deDjerbadans le Zab, qui mangent, disent-
« ils, des chiens parce qu'ils se nourrissent de dattes : « Les dattes seules seraient
m une nourriture malsaine et dangereuse ». Le docteur Shaw prétend que tous les — LES CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA VIE AU MZAB 225 HUGUET.
action fortifiante et un pouvoir fébrifuge. Personnellement j'ai vu
acheter par un Mzabite un chien de taille moyenne au prix de six francs;
l'ayant revendu au détail à des coreligionnaires, il en a retiré quatorze
francs, cela prouve évidemment que la chair de chien est assez estimée.
Ce n'est pas tout ce que nous avons à dire sur l'hygiène telle qu'elle
est pratiquée au Mzab. II n'est pas de rue où l'on ne trouve des cabinets
d'aisances publics tenus dans le plus grand état de propreté. Chacun de ces
endroits spéciaux est pourvu d'une fosse fixe dont la vidange est faite
fréquemment. Des Arabes ou des Juifs sont payés pour transporter ces mat
ières dans les jardins où elles sont utilisées comme engrais. Le souci de la
propreté est, même dans les cabinets d'aisances publics, poussé à un tel
degré que les Mzabites les munissent de ce qui en France serait appelé
papier hygiénique: au Mzab ce sont de grosses boulettes ovoïdes en argile
durcie.
Non seulement les villes mais aussi les jardins de l'oasis possèdent des
cabinets d'aisances à l'usage de tous. Là, ils ne sont plus pratiqués dans
l'épaisseur des murs entre deux maisons contiguës, mais se présentent
sous l'aspect d'une petite maison en terre soigneusement faite et pourvue
de deux ouvertures opposées; chacune d'elles est une porte conduisant à
un cabinet distinct.
Nous avons dit que le système de fosses d'aisances employé était la
fosse fixe. Dans un pays où l'eau fait totalement défaut aucun autre
moyen ne saurait être appliqué. Chaque maison, à la hauteur du rez-de-
chaussée, présente dans son mur de façade une sorte de porte murée
arrondie, tantôt large et basse (de soixante-quinze centimètres sur quatre-
vingts), étroite et haute (de quarante-cinq à cinquante sur un
mètre dix ou vingt), c'est la voie d'accès dans la fosse fixe. L'obturation en
est pratiquée de trois façons différentes, tantôt, et c'est là le cas plus fré
quent, avec des pierres et un enduit d'argile; tantôt, elle est pratiquée soi-
gueusement avec de la pierre et du mortier, enfin avec de grosses
pierres non jointives entassées grossièrement les unes sur les autres.
Quand l'obturation de la fosse fixe est faite avec la maçonnerie il faut
y voir moins une raison d'hygiène rigoureuse qu'une raison de sé
curité. Les voies d'accès des fosses fixes sont fréquemment utilisées
comme portes d'entrée par les voleurs et les assassins. J'aurai occasion
de rappeler ailleurs; en étudiant l'histoire politique du ksar de Guerara,
comment à une époque de troubles, le caïd Kaci ben Bouhoum, qui vit
encore, faillit avant l'occupation française tomber sous les coups de
deux assassins du soff ennemi entrés la nuit dans sa maison par les fosses
d'aisances.
Du reste, dans un pays où l'action du soleil est aussi intense, il est
juste de reconnaître que l'obturation de la fosse fixe scellée avec un enduit
d'argile est suffisante, l'argile est de bonne qualité et devient très dure
« habitants du Zab mangent delà chair de chien comme le faisaient les Canari! et
t les Carthaginois. »
soc. d'anthrop. 1903. 15 19 mars 1903 286
sous l'action de la chaleur. Les infiltrations dans le sous-sol du voisinage
ne sont pas trop à redouter; on ne jette jamais d'eau dans les cabinets
d'aisances et la majeure partie des urines n'y va même point. Dans toutes
les habitations de certaine importance (je pourrais citer comme exemple
la demeure du caïd d'El Ateuf, du caïd d'El Guerara) il y a toujours à
côté des cabinets d'aisances proprement dits, où l'on ne se rend que
pour les gros besoins, un cabinet servant d'urinoir rudimentaire. Le
parquet en maçonnerie est légèrement incliné vers un angle de la pièce ;
par un petit orifice l'urine s'écoule au dehors le long des terrasses et est
évaporée le plus souvent par la chaleur du soleil avant d'avoir pu par
venir à la gouttière en tronc de palmier qui doit la déverser au dehors,
au même titre que les eaux pluviales.
En dehors des pratiques de propreté prescrites par la religion, et qui
sont celles des Arabes, avec des ablutions un peu plus perfectionnées, les
Mzabites n'ont aucune notion des mesures de prophylaxie. On les voit se
transmettre de génération en génération, des tapis sur lesquels ont cou
ché des tuberculeux, sur lesquels ont été soignés des malades atteints de
rougeole ou de variole, etc., etc. Dans cet ordre d'idées., l'hygiène al
imentaire est aussi peu appliquée que l'hygiène individuelle : les douves
du foie, parasites fréquents dans le bétail de ces régions, les kystes hyda-
tiques ne sauraient les effrayer, ni les empêcher de manger du foie de
mouton ou des bêtes entières à moitié crues.
Malgré les températures élevées qui régnent au Mzab pendant la saison
chaude, on voit les habitants, dont la race s'est depuis des siècles pro
gressivement adaptée au milieu, résister assez victorieusement à la mal
adie. Si la mortalité infantile est considérable, ce qui est naturel vu les
pratiques médicales indigènes que nous indiquerons plus loin, si la
mortalité féminine est, elle aussi, considérable du fait de grossesses pré
maturées et aussi de tuberculoses à évolution souvent foudroyantes^ en
revanche la mortalité des hommes est moindre ; chez eux la moyenne de
la vie humaine atteint certainement un chiffre au moins aussi élevé que
dans nos pays tempérés.
Les centenaires ne sont pas rares au Mzab et cependant je n'ai vu ce
fait intéressant nulle part signalé encore. Quand M. le Gouverneur géné
ral Tirman est venu au Mzab, les autorités lui montrèrent à Melika un
vieillard de cent quatorze ans; dans le même ksar, j'ai pu voir naguère
l'un des tolbas âgé de quatre-vingt-dix-sept ans passés; une autre fois en
core à Melika, j'ai pu m'entretenir avec un vieillard âgé de cent quatre
ans qui jouissait encore de la plénitude de ses facultés. Chez les Juifs du
Mzab on observe des cas de longévité aussi extraordinaires. Un jour où
j'entrais à Timproviste dans la vieille synagogue pour prendre un Cro
quis, le rabbin (auquel j'avais donné des soins) s'empressa de venir me s
ignaler la présence dans l'assemblée d'un vieillard qu'il me dit âgé de cent
ans passés et qui venait suivre avec ponctualité les offices religieux.
Les centenaires ont existé au Mzab avant l'époque contemporaine. Des
Israélites m'ont dit avoir relevé sur de vieilles inscriptions tombales — LES CONDITIONS G*NEflALES DE L\ VIE AU MZAB 227 HUGUET.
dans le cimetière du Ghabet El Youd la mention de l'âge de plusieurs
coreligionnaires mort âgés de plus d'un siècle.
Il nous a paru d'un certain intérêt d'exposer ces quelques données sur
les conditions de la vie et l'hygiène générale des habitants du Mzab; leur
connaissance permettra une meilleure interprétation de la non-existence
de certaines maladies à côté d'autres beaucoup plus fréquentes que nous
aurons à signaler.
III. — La morbidité du milieu européen et des milieux indigènes.
Les troupes françaises qui occupent le Mzab sont toutes concentrées à
Ghardaïa et actuellement casernées au Bordj. La garnison comprend
plusieurs détachements fournis par les corps suivants : infanterie légère
d'Afrique, spahis algériens, train, ouvriers militaires d'administration,
secrétaires d'état-major. La moyenne de l'effectif présent dans la garni
son a été pour l'année 1897 de 8 officiers, 5 sous-officiers, 151 soldats.
Ce contingent a fourni 190 malades à la chambre et 156 traités à l'hôpital.
La morbidité des milieux indigènes est beaucoup moindre et la mortal
ité faible. Sur ce point mes constatations viennent confirmer les asser
tions du Dr Amat qui évalue la mortalité générale à 2 pour cent.
Du 1er janvier 1897 au 1er janvier 1898 sont venus au bureau arabe de
Ghardaïa pour y solliciter dds soins, les malades appartenant aux caté
gories suivantes :
I. — Habitants de Ghardaïa :
Européens 10 Juifs du Mzab 13
(dont i Français). Juives 7
Mzabites hommes 243
Indigènes employés au id femmes 11
Maghzen (cavaliers du Arabes agrégés 27
33 bureau arabe) id. femmes 4
Oulad Naïi et autres Nègres gourariens ..... 39
Négresses ................ 3 tituées indigènes. ...... 56
IL —-Indigènes de passage à Ghardaïa (ou ne rentrant pas dans l'une des
Catégories précédentes et appartenant en majeure partie aux Larbaa,
Mekhadema, Saïd Otba, quelques-uns aux nomades Oulad Naïls, aux
sédentaires de Laghouat et de Djelfa) :
Hommes 107
Femme 1
III. — Indigènes de Melika
Hommes 12
Fillette 1
Nègre . 1

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