Les conflits de motivation - article ; n°1 ; vol.66, pg 289-305

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L'année psychologique - Année 1966 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 289-305
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1966
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M. de Bonis
Les conflits de motivation
In: L'année psychologique. 1966 vol. 66, n°1. pp. 289-305.
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de Bonis M. Les conflits de motivation. In: L'année psychologique. 1966 vol. 66, n°1. pp. 289-305.
doi : 10.3406/psy.1966.27890
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1966_num_66_1_27890LES CONFLITS DE MOTIVATION
par Monique de Bonis
Laboratoire de Psychologie expérimentale de la Sorbonne
Aux confins de la clinique et du laboratoire, le problème du conflit
a été abordé dans des perspectives théoriques aussi différentes que la
psychanalyse, la réflexologie, la Gestalt ou le néo-behaviorisme. La
diversité de ces approches lui confère un intérêt tout particulier, d'au
tant plus que, fait surprenant, ces approches, d'inspiration aussi étran
gères les unes des autres, semblent, en ce qui le concerne, s'accorder
sur l'essentiel.
On peut dire qu'il y a conflit chaque fois que l'individu est « partagé »
entre deux ou plusieurs tendances à répondre incompatibles. Ainsi
défini, le conflit recouvre un grand nombre de situations. Il importe
de distinguer les différents niveaux où l'incompatibilité des réponses
peut se situer. On peut en effet analyser le conflit :
a) Au niveau des attitudes (recherches de R. B. Cattell) ;
b) Au des croyances, sentiments et opinions individuelles,
confrontées avec les croyances, sentiments et opinions d'autrui,
c'est le problème de la dissonance cognitive (L. Festinger) ;
c) Au niveau des fonctions intellectuelles : conflits perceptifs, concept
uels (D. B. Berlyne) ;
d) Enfin, au niveau de la réalisation des besoins innés ou des motivat
ions acquises (K. Lewin ; N. E. Miller).
Dans le cadre de cette revue, nous n'envisagerons que les recherches
récentes sur les conflits de motivation, recherches qui ont été entreprises
dans une perspective néo-behavioriste. Nous verrons comment, issue
de l'expérimentation animale et principalement du rat blanc, cette
conception s'est étendue progressivement à l'analyse des conflits
humains. Les premières expériences de psychologie humaine furent de
simples répliques des de animale. L'utilisation
de dimensions plus adaptées aux conflits humains, telles que le temps,
et surtout la dimension pertinence de l'indice « cue relevance », permit
de soulever de nouveaux problèmes, mais aussi ébranla quelque peu
l'édifice théorique.
La conception néo-behavioriste des conflits de motivation a été
développée principalement par N. E. Miller en 1944 et reprise par celui-ci
dans une perspective plus vaste, en 1959. Cependant, s'il est vrai que
A. PSYCHOL. 66 19 290 REVUES CRITIQUES
N. E. Miller en a été le principal promoteur (le nombre des recherches
qu'il a dirigées depuis 1937 l'atteste), il a conservé l'essentiel de ce que
Lewin avait apporté à l'étude des conflits, en particulier la distinction
entre les trois types de situations conflictuelles (approche-approche ;
approche-évitement ; évitement-évitement). D'autre part, il a développé
l'hypothèse suivant laquelle la force de la valence croît en fonction de
la proximité du but.
L'approche de N. E. Miller s'est révélée plus féconde que celle
de K. Lewin, parce que N. E. Miller a substitué à la description quali
tative des comportements conflictuels (fuites hors du champ, recherche
d'objets de substitution, enkystements, blocages, alternance rapide
d'approches et de fuites soudaines), une analyse quantative fondée sur
la mesure de gradients d'approche et d'évitement, c'est-à-dire sur
l'établissement de relations entre la force des réponses d'approche
ou d'évitement et certaines caractéristiques du stimulus (indices spa
tiaux, temporels ou situationnels).
Tandis que les descriptions qualitatives issues de la théorie de
Lewin ont rapidement atteint leurs limites, en vérifiant pleinement
les hypothèses de ce dernier1 (cf. les expériences de Fajans, 1933 ;
Barker, 1942; Hovland et Sears, 1938 et 1941; Arkofî, 1957), les
recherches suscitées par N. E. Miller ont, d'une part, apporté des
résultats contredisant les hypothèses de celui-ci ; d'autre part, des faits
nouveaux dont ces hypothèses ne pouvaient rendre compte.
Si la conception de N. E. Miller se rapproche, quant à son contenu,
de celle de K. Lewin, on imagine mal comment elle aurait pu exister
sans l'œuvre de G. L. Hull. C'est à ce dernier qu'elle a emprunté le
langage et la méthode. En effet N. E. Miller a transposé de nom
breux postulats de la théorie du comportement de Hull à la situation
conflictuelle. La conception de N. E. Miller doit aussi beaucoup à
J. S. Brown, qui en a vérifié les principaux postulats.
I. — LES POSTULATS FONDAMENTAUX
DE LA THÉORIE DE N. E. MILLER
LEUR ÉVOLUTION A LA LUMIÈRE
DE QUELQUES RECHERCHES RÉCENTES
1) Gradients d'approche et d'évitement
a) Le gradient d'approche. — La tendance à s'approcher d'un but
convoité est d'autant plus forte que le sujet est plus près de ce but.
b) Le gradient d'évitement. — La à s'éloigner d'un événe-
1. Tout n'a cependant pas été développé de la théorie de Lewin. En par
ticulier, les perspectives génétiques esquissées par lui : l'augmentation de la
probabilité d'apparition du conflit en fonction du développement des
besoins et de la diversification de l'environnement n'ont pas encore suscité de
recherches, ■
'
DR TÎONIS. LES CONFLITS DE MOTIVATION 201 M.
ment redouté est d'autant plus forte que l'individu est plus près de cet
événement. Rappelons brièvement la situation expérimentale classique,
avec laquelle ces postulats ont été vérifiés.
C'est une situation type de conditionnement instrumental. L'animal
(rat albinos) est dressé à venir chercher sa nourriture à l'extrémité d'une
allée. Lorsque cet apprentissage a atteint un certain critère, l'animal
étant capable de repérer cette nourriture, l'expérimentateur administre
un choc électrique (par l'intermédiaire d'une grille) à l'endroit même
où l'animal vient chercher son renforcement. Il est ensuite réintroduit
dans l'allée (sans choc). Le comportement observé dans cette situation
se compose de la séquence suivante : départ vers la nourriture, approche
vers le but, arrêt, oscillations puis alternances de plus en plus fréquentes
d'approches et de fuites soudaines1.
La tendance à s'approcher du but est mesurée par à la technique
suivante. L'animal est coiffé d'un harnais relié par un système de
poulies et de ficelles à un ressort calibré, dont les variations d'élongation
sont enregistrées, il est retenu pendant une certaine durée variable
suivant les expériences à des points différents de l'allée. C'est la traction
qu'il exerce sur les « rênes », pendant qu'il est retenu, qui constitue la
mesure de la force de la tendance à l'approche. Dans cette situation,
cette variable peut aussi être mesurée soit par la rapidité du parcours,
soit par la distance entre le point de départ et l'objet but (pour l'analyse
des corrélations entre ces réponses, cf. Elder, 1962). '■
Mesurés séparément, les gradients d'approche et d'évitement pré
sentent une évolution semblable en fonction de la proximité. Oh peut
se demander si, dans la situation conflictuelle, ils conservent cette même
évolution. Avant de répondre à cette question, il importe de signaler
les critiques de fond ou de forme qui ont été adressées à N. E. Miller
à propos de ces postulats.
Critiques
a) Évolution des gradients d'approche. — Certains résultats, récem
ment obtenus par N. Smith (1960), semblent mettre en question les
formulations de N. E. Miller. Cet auteur compara, en utilisant la même
technique que celle de J. S. Brown, les gradients d'approche de rats
albinos et de rats pie. Si les gradients d'approche de la première variété
de rats furent conformes aux prédictions de N. E. Miller, les gradients
des rats pie présentèrent une évolution totalement inverse de celle des
rats albinos (diminution de l'approche en fonction de la proximité
du but). N. Smith proposa une explication de ce phénomène. Elle repose
sur le rôle joué par la discriminabilité des indices qui signalent la nourri
ture. En modifiant le degré de discriminabilité, il obtint, chez les rats pie,
des gradients plus conformes à ceux attendus.
1. Le choix des indices statistiques dans l'évaluation de ce comportement
est important, cf. Trapold, N. E. Miller, Coons, 1960. 292 REVUES CRITIQUES
Ces résultats, malgré les réactions critiques qu'ils ont suscitées
(voir T. Somiya, 1960 a), laissent subsister une incertitude quant à la
portée générale des deux premiers postulats de N. E. Miller. En effet,
si le gradient d'approche n'augmente pas toujours en fonction de la
proximité, mais est lié à d'autres facteurs, l'édifice théorique de
N. E. Miller doit être révisé en fonction de ces facteurs.
b) Problème de la linéarité des gradients. — Une autre critique plus
formelle a été adressée à N. E. Miller. Elle est relative à la représentation
graphique des gradients. Certains auteurs ont discuté la figuration des
gradients par des droites. Le principal argument qu'ils présentaient
était que les deux mesures enregistrées (près et loin du but) étaient
insuffisantes pour justifier de la linéarité des gradients. Il est vrai que
dans la plupart des expériences de N. E. Miller et de J. S. Brown, la
force de la réponse n'est enregistrée qu'en deux, points seulement de
l'allée. N. E. Miller a cependant bien précisé qu'une telle représentation
n'était faite que pour simplifier le problème et qu'elle n'impliquait pas la
linéarité des gradients. Ce problème a été développé par C. L. Hull (1952)
qui, tout en retenant l'essentiel des positions de N. E. Miller, s'est
efforcé d'apporter de prudentes précisions sur la forme des gradients.
Pour Hull 1' « adience » (approche) et 1' « abience » (évitement) peuvent
être représentées par des fonctions négativement accélérées (thé
orèmes 55 et 56, in A behavior system). Cependant, Hull ajoute (en note)
que ces théorèmes n'ont aucun fondement expérimental. Et on peut
lire, quelques pages plus loin, dans le même paragraphe, que dans un
espace libre les gradients « tendent à être linéaire:;, en particulier au voi
sinage de l'objet quand le potentiel de réaction est relativement fort... ».
En outre, il introduit des réserves quant à la linéarité en s'appuyant sur
l'intervention de la fonction d'oscillation (théorèmes 61 et 62, op. cit.). Il
ajoute que l'évitement est plus sujet à oscillations que l'approche. Comme
on peut le constater, la position de Hull est à la fois plus précise et plus
nuancée que celle de Miller, puisqu'il fait intervenir la notion d'espace
libre et clos pour différencier la forms des gradients.
Il semble que les recherches de Somiya (1960 b et 1961) aient apporté
un support expérimental aux intuitions de Hull. En effet, si l'on mesure
la force de poussée du ràt dans l'allée expérimentale en plusieurs points
de celle-ci, on constate que les résultats s'ordonnent bien suivant une
courbe négativement accélérée1.
On peut se demander en définitive quelle est l'importance de la
forme de ces gradients dans la formalisation théorique du conflit. Ou
encore, si la définition du conflit varie, suivant que les gradients d'ap
proche sont représentés par des fonctions linéaires ou exponentielles.
Rappelons que pour N. E. Miller (1959), ce problème n'a, dans l'état
1. Il faut noter que dans les expériences de Somiya, la force de la tendance
est mesurée pendant une durée de 10 s contre 5 s dans les expériences de Brown.
Pour Somiya 10 s est un intervalle optimum. DE BONIS. LES CONFLITS DE MOTIVATION 293 M.
actuel des connaissances sur le conflit, qu'une importance secondaire,
l'essentiel étant de déterminer quelles sont les relations entre ces deux
gradients dans la situation conflictuelle.
Remarquons que la distinction entre la forme linéaire ou exponent
ielle des gradients est liée aux conditions expérimentales. En effet,
dans la situation conflictuelle classique, il sera d'autant plus difficile
de différencier ces deux types de relation que : 1° la pente du gradient
sera plus faible ; 2° que le nombre d'oscillations sera plus grand et
3° que la longueur de l'allée sera plus petite1.
Il semble qu'il soit encore trop tôt pour que l'on puisse se prononcer
sur l'importance de la forme exacte de ces gradients dans une théorie
du conflit.
2) Relation entre les gradients d'approche et d'évitement
Le gradient d'approche est plus élevé loin du but que le gradient
d'évitement, tandis que le gradient d'évitement est plus élevé près du
but que le gradient d'approche. Une telle configuration est expliquée
par le troisième postulat : « La force de l'évitement croît plus rapide
ment en fonction de la proximité que la force de l'approche. » Le gra
dient d'évitement a donc une pente plus abrupte que le gradient
d'approche.
L'implication majeure de ce troisième postulat est que les gradients
se croisent en un point qui correspond, sur la dimension spatiale, à une
distance déterminée entre le point de départ et le point de renforcement.
C'est à ce point précisément que les tendances opposées sont égales.
Cette supposition est indispensable, selon N. E. Miller, pour rendre
compte du comportement observé chez l'animal et surtout des hésita
tions autour d'une certaine zone de l'allée expérimentale.
a) Vérifications expérimentales de ce postulat. — Plusieurs tentatives
de vérifications de ce postulat ont été effectuées. On remarquera que
la confirmation de la différence de pente entre les deux gradients a tou
jours été obtenue par des méthodes de mesure indirectes. En effet,
c'est par l'intermédiaire du processus de généralisation du stimulus
que les auteurs ont montré que le gradient d'évitement était plus
abrupt que le gradient d'approche.
Ainsi, en 1952, N. E. Miller et Kraeling ayant établi un conflit
d'approche-évitement avec la méthode classique, mesurèrent la force
de l'approche dans des allées plus ou moins semblables à l'allée
expérimentale (allée dans laquelle les animaux reçoivent le choc). Ils
constatèrent, que le pourcentage de sujets qui s'approchaient du but
était d'autant plus grand que « l'allée test » était plus différente de l'allée
initiale. Ils en déduisirent que le gradient d'approche se généralisait
plus aisément que le gradient d'évitement. Par conséquent, le premier
gradient était moins abrupt (ou plus aplati) que le second.
1. H. Rouanet, communication personnelle. REVUES CRITIQUES 294
Quelques années plus tard, Hoffman et Flesher (1963) reprochant
à la technique utilisée par N. E. Miller de ne pas permettre l'évaluation
simultanée des deux gradients dans la situation conflictuelle, utilisèrent
une de conditionnement opérant. Les rats introduits dans une
boîte de Skinner furent dressés, dans la situation d'approche, à presser
sur une plaque à l'audition d'un son pour recevoir de la nourriture. Dans
la situation d'évitement, ils furent entraînés à appuyer sur un levier
à l'audition d'un son pour éviter un choc. Dans une phase test on leur
fit entendre des sons d'intensité différente de celle du stimulus condi
tionné. On constata que la fréquence des réponses aux sons différents
du son initial était plus grande dans la situation d'approche que dans
la situation d'évitement. Ayant ainsi obtenu des mesures indépendantes
de chaque gradient, les auteurs imaginèrent la situation conflictuelle
suivante. Ils entraînèrent un autre groupe d'animaux à éviter un choc
et ensuite à s'approcher de la nourriture, puis les mirent dans la situa
tion conflictuelle. Dans cette situation, le fait d'appuyer sur une plaque
permet d'obtenir de la nourriture mais n'empêche pas la production du
choc ; par contre, le fait d'appuyer sur le levier permet d'éviter le choc
mais empêche la distribution de la nourriture1. Si l'on fait varier l'i
ntensité des sons signaux, on constate que la généralisation de l'évitement
est considérablement plus faible que celle de l'approche. L'expérience
de Hoffman et Flesher confirme donc bien la différence de pente entre
les gradients d'approche et d'évitement dans une situation où les deux
tendances sont en conflit.
Nous discuterons ce troisième postulat, fondamental dans la théorie
de N. E. Miller, et nous développerons les critiques auxquelles il a
donné lieu après avoir exposé d'une part l'explication proposée par
N. E. Miller pour le justifier, et d'autre part, analysé les recherches
sur le conflit qui utilisent une dimension temporelle.
b) Justification théorique du troisième postulat. — • Plusieurs hypo
thèses ont été proposées pour rendre compte de la différence de pente
observée : le caractère aversif des stimuli, le fait que les deux apprentis
sages se succèdent dans le temps dans un certain ordre (l'apprentissage
de l'évitement étant, dans les expériences de N. E. Miller, toujours plus
récent que celui de l'approche2). L'hypothèse qui a été retenue par
N. E. Miller se rapporte à la différence entre la nature des motivations
sur lesquelles reposent les deux tendances. Si l'approche se généralise
plus facilement que l'évitement, c'est parce qu'elle a été établie sur une
motivation innée (la faim) et, comme le besoin primaire (alimentaire)
reste constant, la tendance à l'approche reste constante ou varie moins
que l'évitement. Autrement dit, ce dernier étant établi sur une moti
vation acquise est davantage soumis aux variations de l'environnement
1. Il s'agit en fait d'une situation de double approche-évitement.
2. Ceci n'est plus vrai pour l'expérience de Hoffman et Fleshier, où l'appren
tissage de rapproche est plus récent. Cette explication ne peut donc être
retenue. DE BONIS. LES CONFLITS DE MOTIVATION 295 M.
et des indices situationnels que l'approche qui dépend étroitement des
conditions physiologiques.
N. E. Miller et Murray (1952) ont vérifié cette dernière hypothèse
et, dans une même expérience, infirmé la première (l'influence du carac
tère aversif). Ils ont montré, en effet, que le gradient d'évitement établi
sur une motivation acquise de peur avait tendance à diminuer plus
rapidement lorsqu'on passe de l'allée expérimentale à une allée dite
de généralisation (plus ou moins différente de la première) que l'évite-
ment établi sur un besoin inné (fuite de la douleur). La première ten
dance, acquise, est créée par le fait que les animaux sont testés sans le
choc ; la seconde, innée, par le fait que les sont avec un permanent. Cette expérience est intéressante dans la mesure où
plusieurs niveaux initiaux du gradient d'évitement sont représentés.
Le gradient d'évitement établi sur une motivation acquise est toujours
plus abrupt que l'autre.
Cette expérience n'est cependant pas tout à fait concluante puisque
les gradients ne sont pas comparés dans des situations conflictuelles.
3) Vérification des postulats de N. E. Miller
AVEC UNE DIMENSION TEMPORELLE
En 1959, N. E. Miller soulignait que les principaux postulats de sa
théorie du conflit, établis sur une dimension spatiale, pourraient être
vérifiés sur d'autres dimensions et, en particulier, sur une dimension
temporelle.
a) Gradients temporels chez l'animal
Dès 1939, J. S. Brown avait, dans une expérience bien connue,
confirmé l'existence de gradients de renforcement temporels en montrant
que des rats entraînés à donner une certaine réponse toutes les 12 s, réa
gissaient aussi à des intervalles proches de 12 s et que les réactions étaient
d'autant plus fortes que la durée de l'intervalle était plus proche ae la
valeur critique de 12 s. En 1954, Rigby entreprit de vérifier les trois
premiers postulats de N. E. Miller dans une situation conflictuelle à
prédominance temporelle. La technique qu'il utilisa est inspirée de celle
que Bijou (1942) proposa pour l'étude des névroses expérimentales.
L'animal est placé dans une cage et maintenu dans une sorte de carcan.
On lui apprend à répondre en effectuant certains mouvements à un
signal lumineux. Cette réponse est établie sur un renforcement positif
(nourriture). On lui apprend ensuite à éviter un choc électrique signalé
par l'audition d'un son. Ce son se produit à des intervalles de 30 s.
Lorsque le sujet est capable de discriminer les deux signaux, on lui
présente les deux stimuli simultanément. Dans ces conditions, on
constate que dans la première situation la tendance à l'approche (mesurée
par le nombre de mouvements esquissés) augmente en fonction du
temps. Mais, si, dans la situation conflictuelle, on mesure, à un moment
donné, la somme algébrique des deux tendances, on remarque que cette REVUES CRITIQUES 296
somme est égale à zéro. Ce résultat conduit l'auteur à conclure que le
comportement est oscillant pendant la durée totale du délai.
Si, dans cette expérience les deux premières hypothèses de N. E. Miller
sont vérifiées, la troisième ne l'est pas, puisque les forces des tendances
antagonistes sont égales. L'auteur attribue la différence entre les
résultats de N. E. Miller et les siens au caractère extrêmement contrai
gnant de la situation.
b) Gradients temporels chez Vhomme
Comme nous l'avons souligné au début de cette analyse, l'étude des
gradients temporels a permis d'établir une mesure des conflits humains.
Les situations expérimentales qui ont été choisies sont, soit les mêmes
que celles utilisées en psychologie animale, soit des situations plus
naturelles.
1) Situations de conditionnement. — En 1964, Wipft établit des
gradients temporels d'approche et d'évitement en s'inspirant d'une tech
nique utilisée par Mowrer (1940). La tâche du sujet consistait à apprendre
à répondre le plus vite possible (en appuyant sur une clé) à des stimuli
présentés à des intervalles temporels déterminés. Les stimuli (sons)
annoncent, soit un renforcement monétaire, soit un choc électrique.
On mesure pour chaque sujet les gradients d'approche et d'évitement
(l'indice retenu est la rapidité de la réponse). Pour ce faire, l'expérimen
tateur introduit des stimuli tests qui se situent à des intervalles de 3,
6 et 9 s. Les principaux résultats obtenus montrent que les gradients
d'approche et d'évitement sont plus élevés dans la situation conflictuelle
que dans les autres situations et que le gradient d'évitement est plus
abrupt que le gradient d'approche.
2) Situations naturelles. — En 1965, Epstein et Fenz ont tenté de
mesurer les gradients temporels d'approche et d'évitement de parachut
istes (novices et expérimentés) en fonction d'un événement conflictuel:
le saut en parachute. Pour ce faire, les auteurs ont demandé aux sujets
d'évaluer leur propre tendance à s'approcher du but conflictuel ou à
s'en éloigner. Les auto-estimations furent effectuées sur une échelle
en dix points, et à 14 moments différents, qui allaient de la semaine
précédant le vol, à l'heure qui suit l'atterrissage (les sujets devaient
s'efforcer de dissocier au cours de leurs estimations les gradients
d'approche et d'évitement).
Les résultats obtenus montrèrent que les variations de ces
diffèrent suivant que le sujet est un parachutiste novice ou un para
chutiste expérimenté. Chez les premiers, le gradient d'approche est plus
élevé loin du but (une semaine avant), il diminue ensuite au fur et à
mesure que le moment du saut approche, pour croître de nouveau
après le saut. Le gradient d'évitement augmente en fonction de la
proximité. Il est maximum au moment du saut. Il semble donc que l'évo
lution des gradients corresponde chez ces sujets aux prédictions de
N. E. Miller. Chez les parachutistes expérimentés, par contre, les gra- DE BONIS. LES CONFLITS DE MOTIVATION 297 M.
dients d'approche augmentent en fonction de la proximité. Ils atteignent
leur valeur maximale au moment du saut. Quant aux gradients d'évite-
ment, maximum un jour avant le saut, ils diminuent pour augmenter
après celui-ci.
Pour rendre compte de la contradiction entre ces résultats et les
hypothèses de N. E. Miller, les auteurs proposent de compliquer le
schéma théorique présenté par ce dernier en introduisant un nouveau
gradient inhibiteur qui contrôlerait la tendance à l'évitement.
D'autres mesures des gradients d'approche et d'évitement ont été
effectuées dans des situations réelles. Nous signalerons rapidement
la recherche de N. W. Smith (1965), où les gradients ne furent mesurés
que séparément. La situation d'approche consistait à introduire dans
la bouche de sujets fumeurs, privés de tabac depuis un certain temps,
une cigarette et à les prévenir que l'expérimentateur allumerait leur
cigarette lorsque l'aiguille d'un cadran, situé en face d'eux, aurait
effectué un circuit. La mesure de la force de l'approche était donnée
par les variations de la réponse électrodermale. Dans la situation d'évi
tement, l'expérimentateur introduisait à l'envers dans la bouche du
sujet une cigarette à bout filtre et avertissait celui-ci qu'il allait allumer
le filtre. D'après les gradients obtenus, on peut dire que la force de la
réponse augmente en fonction de la proximité temporelle ; cependant,
le gradient d'approche observé est plus élevé que le gradient d'évitement.
Il est regrettable que ces auteurs n'aient pas mesuré les gradients
d'approche et d'évitement simultanément dans une situation conflic
tuelle. Il aurait été intéressant de vérifier si une telle configuration des
deux gradients persistait dans cette situation ou si ces gradients s'orga
niseraient suivant les prédictions de N. B. Miller.
Critiques ■
a) Relatives au troisième postulat. — Rappelons que le modèle théo
rique avec lequel N. E. Miller se propose de rendre compte du conflit
d'approche-évitement comporte les deux conditions restrictives sui
vantes : 1° une différence de pente entre les deux gradients, telle que
ces gradients se croisent ; 2° la supériorité du gradient d'évitement par
rapport au gradient d'approche.
Essayons maintenant de faire le point sur ces hypothèses en repre
nant les recherches dans lesquelles ces postulats sont mis en cause,
que la dimension considérée soit spatiale ou temporelle. Nous noterons
que cette entreprise est délicate dans la mesure où les situations sont
hétérogènes et où les variables mesurées sont très différentes (fréquence
d'appui, mouvements, réponses motrices volontaires, réponses électro-
dermales et auto-estimations). Cependant, si nous tentons malgré les
réserves ci-dessus de faire un bilan nous constatons :
1° Que dans les expériences de N. E. Miller et de ses disciples, la
vérification du troisième postulat est toujours indirecte et, rarement
effectuée dans la situation conflictuelle ;

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