Les coordinations visuo-motrices. Étude expérimentale de l'adaptation au déplacement de l'espace visuel chez l'homme - article ; n°2 ; vol.68, pg 525-547

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L'année psychologique - Année 1968 - Volume 68 - Numéro 2 - Pages 525-547
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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M. Brouchon
Les coordinations visuo-motrices. Étude expérimentale de
l'adaptation au déplacement de l'espace visuel chez l'homme
In: L'année psychologique. 1968 vol. 68, n°2. pp. 525-547.
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Brouchon M. Les coordinations visuo-motrices. Étude expérimentale de l'adaptation au déplacement de l'espace visuel chez
l'homme. In: L'année psychologique. 1968 vol. 68, n°2. pp. 525-547.
doi : 10.3406/psy.1968.27632
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1968_num_68_2_27632LES COORDINATIONS VISUO-MOTRICES
Étude expérimentale de l'adaptation au déplacement
de l'espace visuel chez l'homme
par Michèle Brouchon
Institut de Neurophysiologie
et Psychophysiologie du C.N.R.S., Marseille
L'établissement des coordinations sensori-motrices constitue un des
facteurs essentiels de l'organisation de l'espace. Piaget (1950) l'a montré
dans l'étude de l'évolution génétique des relations spatiales, et a souligné
l'importance de la motricité dans la construction de ces relations. Cette
importance a été confirmée par les recherches portant sur les consé
quences des privations sensorielles précoces chez l'animal (Riesen et
Aarons, 1959 ; Held et Hein, 1963 ; Hein et Held, 1967).
Lorsque l'acquisition de ces coordinations est achevée, l'individu
se trouve en possession d'un cadre de référence stable : l'espace repré
sentatif indispensable à la cohérence de ses perceptions et de ses actes,
constamment renforcé au cours de l'expérience. Cependant, la plas
ticité de cet espace référentiel reste surprenante chez l'adulte. Lorsqu'on
modifie artificiellement les données sensorielles, visuelles ou auditives,
par exemple, qu'elles ne correspondent plus à la réalité physique, et
que « s'y fier entraînerait une inadaptation dangereuse, la perception
ne leur correspond plus. Ou plutôt, on peut obtenir des perceptions
semblables à partir de stimulations extrêmement différentes et même
contradictoires » (Vurpillot, 1963). Donc, de nouvelles coordinations
sensori-motrices se forment, un nouveau système de référence se met
en place. Certains auteurs (Held et Bossom, 1961 ; Held, 1966) ont
cru voir dans cette plasticité des coordinations sensori-motrices l'inte
rvention d'un processus analogue à celui qui permet leur acquisition
au cours du développement. Une telle généralisation paraît dangereuse,
nous ne possédons pas actuellement les connaissances qui nous per
mettraient de vérifier cette hypothèse.
L'étude des conditions et des conséquences de cette réorganisation
reste cependant d'un grand intérêt pour la compréhension du compor
tement perceptivo-moteur, des mécanismes qui le sous-tendent et de
ses limites adaptatives.
Les moyens le plus souvent employés pour étudier les conditions
nécessaires à la réorganisation des coordinations sensori-motrices chez 526 REVUES CRITIQUES
l'adulte consistent dans la modification des relations entre l'individu
et son espace visuel ou auditif. La plupart des auteurs suivant l'exemple
de Helmholtz (1867) ont étudié les changements qui surviennent dans
le repérage manuel d'un stimulus visuel, à la suite du déplacement
optique de l'espace provoqué par le port de lunettes prismatiques.
Parallèlement, dans le domaine auditif, le repérage des sources
sonores peut être expérimentalement modifié à l'aide de pseudophones
(Freedman et Stampfer, 1964 ; Freedman et Gardos, 1965). Le but de
toutes ces expériences est de mesurer l'aptitude du sujet à localiser
un point de l'espace dont le repérage perceptif se trouve artificiellement
altéré. Cette aptitude relève de l'intervention d'un processus adaptatif.
Dans cette étude, nous nous limiterons à l'analyse des travaux
qui se rapportent au déplacement de l'espace visuel.
La restauration partielle ou totale de l'ajustement sensori-moteur
aux données spatiales contrôlé le plus souvent par des épreuves de
pointage oculo-manuel, et l'estimation correcte de l'orientation du
corps propre dans l'espace, contrôlée par une épreuve de localisation
égocentrique, constituent les deux critères de l'adaptation à ce type
de distorsion visuelle.
L'étude de l'adaptation au déplacement de l'espace visuel a été
principalement abordée suivant trois types de procédure expérimentale :
1° L'adaptation peut être limitée à un segment du corps et résulter
de la vision de ce segment en mouvement ;
2° peut être produite par le déplacement de l'ensemble
du corps ;
3° L'adaptation, enfin, peut se produire en l'absence de tout mou
vement du sujet et résulter d'autres types d'information, telle que
celles qui proviennent de stimulations cutanées vibratoires ou simple
ment visuelles.
L'examen de l'adaptation qui résulte de l'application de chacune
de ces méthodes pourra peut-être contribuer à l'explication des diverses
divergences théoriques (Mikaelian, 1967).
A) L'ADAPTATION D'UN SEGMENT DU CORPS
AU DÉPLACEMENT DE L'ESPACE VISUEL
DANS LE PLAN SAGITTAL OU TRANSVERSAL
Les travaux effectués dans ce domaine l'ont été suivant une procédure
expérimentale identique, se déroulant dans un ordre chronologique
précis qu'il nous semble utile de rapidement décrire :
1° Pointage manuel. — Le sujet, qui peut porter ou non des lunettes
prismatiques, repère avec sa main, cachée derrière un écran, la position
d'une ou de plusieurs cibles visuelles situées dans le plan transversal
ou sagittal, mais toujours symétriquement par rapport à l'axe de son
corps ; M. BROUCHON 527
2° Période d'exposition. — A travers les lunettes prismatiques, le
sujet regarde le déplacement de son bras. Les conditions du mouvement
et la durée de cette période varient suivant les expériences ;
3° Pointage manuel. — Cette tâche est effectuée dans des conditions
rigoureusement semblables à celles de la première partie de l'expérience.
La différence entre les erreurs de pointage avant et après la période
d'exposition rend compte de la réorganisation des coordinations visuo-
motrices. Si le sujet porte des prismes pendant le pointage, il effectuera,
avant la période d'exposition, une grande erreur de localisation des
cibles visuelles dans le sens du déplacement provoqué par les prismes.
Cette erreur diminue ou disparaît complètement après la période d'expos
ition du bras. C'est la correction de cette erreur qui est appelée adaptat
ion. Après retrait des prismes, si l'on demande au sujet d'effectuer
un nouveau pointage, dans des conditions identiques aux précédentes,
il commettra alors une erreur de sens opposée à la première. Cette
nouvelle erreur est un effet consécutif de l'adaptation au déplacement
de l'espace visuel. De nombreux auteurs ont préféré analyser leurs
résultats en tenant compte de l'importance de l'effet consécutif, plutôt
que de celle de l'adaptation elle-même, ce choix leur permettant d'écarter
l'intervention éventuelle d'indices non contrôlés qui auraient pu faciliter
la correction du pointage. Toutefois, plusieurs travaux remettent en
question la similitude des processus mis en jeu au cours de l'adaptation
et de l'effet consécutif (Hamilton et Bossom, 1964 ; Rekosh et Freedman,
1967 ; Freedman, Wilson et Rekosh, 1967).
Les expériences sont effectuées soit en vision monoculaire, soit en
vision binoculaire. On peut modifier le sens du déplacement du champ
visuel en changeant la position de la base du prisme. Dans le plan
transversal, la base du prisme située vers la droite par rapport au
sujet entraîne un déplacement du champ vers la gauche, et vice versa.
Dans le plan sagittal, la base du prisme située vers le haut entraînera
un déplacement du champ vers le bas et inversement.
Il faut noter par ailleurs que, pendant la durée de l'expérience,
ou au moins pendant la période d'exposition, la tête du sujet est géné
ralement maintenue dans la même position par l'immobilisation des
maxillaires. La technique employée par les différents auteurs consiste
à faire mordre le sujet dans son empreinte dentaire fixée sur une tige
solidaire de l'appareil utilisé pendant l'expérience.
I. — Les conditions d'adaptation
Le temps d'exposition nécessaire à l'adaptation d'un segment du
corps au déplacement de l'espace visuel est relativement court. Wer-
theimer et Arena (1959) ont obtenu 40 % d'adaptation au bout d'une
seconde d'exposition. Dans la plupart des expériences, on constate
qu'une adaptation plus ou moins complète est réalisée au bout de cinq
à dix minutes d'exposition, en dépit d'une importante variabilité inter- 528 REVUES CRITIQUES
individuelle. Cependant, l'influence de la durée d'exposition du bras
paraît dépendante d'un certain nombre de facteurs qui affectent dire
ctement l'adaptation ; la nature active ou passive du mouvement effectué
par le sujet, le type de la tâche qui lui est demandée au cours de la
période d'exposition, l'orientation de son mouvement, enfin, semblent
intervenir avec une certaine importance dans la réorganisation des
coordinations visuo-motrices.
1° La nature du mouvement
Held et Hein (1958) ont analysé l'influence du mouvement actif
du bras pendant la période d'exposition, sur l'adaptation au déplace
ment de l'espace visuel. Ils ont utilisé un appareil mis au point par
Held et Gottlieb (1958), dont le principe a été repris par de nombreux
auteurs.
Le sujet, assis devant le dispositif expérimental, regarde dans un
miroir qui fait un angle de 45° avec le plan vertical, l'image d'un carré,
lui-même situé dans le plan vertical de l'appareil. Il reçoit pour consigne
de pointer avec l'une de ses mains les 4 coins de cette image sur une
feuille de papier placée dans le plan transversal, sous le miroir, de telle
sorte qu'il ne peut voir ni sa main, ni les marques de ses pointages. Le
sujet effectue 10 essais pour chaque coin du carré. Lorsque cette épreuve
est terminée, l'expérimentateur enlève le miroir, le sujet immobilise
sa tête en mordant dans son empreinte dentaire, et un prisme au travers
duquel il voit sa main est placé devant l'un de ses yeux. Cette période
d'exposition dure 3 minutes et peut être effectuée dans trois conditions
différentes. La main et l'avant-bras fixés dans une gouttière mobile
peuvent être soit déplacés dans un rayon déterminé par le sujet lui-
même : « mouvement actif », ou par l'expérimentateur : « mouvement
passif », soit rester immobiles. Une dernière épreuve de pointage est
effectuée dans des conditions identiques à la première, après cette
période d'exposition.
Seuls les sujets qui ont vu leur main effectuer un mouvement actif
montrent une modification de la précision des pointages après la
période d'exposition. Les résultats obtenus dans les deux autres situa
tions sont sensiblement les mêmes pendant toute l'expérience. Ces
résultats ont été confirmés par Held et Freedman (1963) dans une
série d'expériences.
« II semble que l'indice supplémentaire fourni par la vue de la
situation de la main ne soit utilisé et intégré aux sensations proprio-
ceptives issues de la main, cachée lors de l'exécution de la tâche, que
lorsque l'espace déformé a été exploré par des mouvements volontaires »
(Vurpillot, 1963).
Pour interpréter ces résultats, Held a élaboré un modèle (Held, 1961 ;
Held et Hein, 1962) qui s'inspire de celui proposé par von Holst (1954)
pour rendre compte de ses observations effectuées sur les insectes et
lès poissons, chez lesquels il a modifié Yinput visuel. Holst affirme BROUCHON 529 M.
que le facteur essentiel de la coordination visuo-motrice réside dans
la relation qui s'établit entre les mouvements effectués par le corps
propre ou ses segments, et les modifications que ces mouvements
entraînent dans la structure des stimulations des organes sensoriels.
Il a appelé « ré-afférences » ces de la stimulation sen
sorielle, dues au mouvement du corps propre, tandis que les stimulations
des organes des sens, produites par les modifications du monde extérieur
indépendantes de l'action du sujet, sont appelées « ex-afférences ».
Un individu orienté dans l'espace doit être capable de distinguer les
stimulations « ré-afférentes » des stimulations « ex-afférentes ».
D'après Held, il y aurait, dans le mouvement actif, une association
spécifique entre chaque efférence, et la ré-afîérence qu'elle entraîne ;
au cours du développement, ces associations seraient stockées dans une
mémoire localisée dans le système nerveux central. L'exécution d'un
mouvement activerait la trace de la ré-afférence (décharge corollaire
du message moteur) qui lui est associée dans la mémoire ; elle sera
alors comparée à la ré-afférence née du mouvement en cours. L'identité
ou la discordance entre ces deux ré-afîérences conditionnerait la per
formance suivante. L'adaptation résulterait alors de la réorganisation
de l'association « efférence-ré-afférence ». Les résultats obtenus avec
un mouvement passif trouvent l'explication suivante : « Bien que
le apporte à l'œil la même information visuelle
que le actif, la connexion cruciale entre la commande
motrice et le feed-back visuel lui fait défaut » (Held et Freedman, 1963).
La principale critique formulée à l'égard de cette interprétation
réside dans le fait que la neurophysiologie est loin de disposer des
connaissances nécessaires pour fonder ce modèle théorique sur des bases
anatomiques et physiologiques accessibles à l'expérimentation. Le sup
port nerveux des décharges corollaires, en particulier, reste conjectural.
D'autre part, au niveau de l'expérimentation psychologique, tous les
auteurs n'ont pas retrouvé une différence d'adaptation résultant d'un
mouvement actif ou passif.
Pick et Hay (1965) ont repris l'expérience de Held en faisant varier
les conditions d'activité ou de passivité du mouvement, à la fois pendant
la période d'exposition et pendant le pointage. Ils constatent une adap
tation dans toutes les situations. C'est lorsque le pointage et l'exposition
sont tous les deux passifs qu'elle est la plus faible. Ces résultats, en
désaccord partiel avec ceux de Held et Hein, pourraient trouver une
explication dans le fait que Pick et Hay demandent à leurs sujets
d'indiquer la position de leur main sur une échelle numérique pendant
la période d'exposition qui dure 5 minutes, tandis que dans les expé
riences de Held les sujets effectuent un mouvement alternant sans
but, et n'ont, par conséquent, aucune connaissance de la distorsion
de leur espace visuel.
Une expérience effectuée suivant une technique différente des deux
précédentes (Templeton et al., 1966) fait état d'une adaptation du
A. PSYCHOL. 68 34 530 REVUES CRITIQUES
bras déplacé passivement pendant la période d'exposition. Avant cette
période, le sujet effectue, en vision normale, une série de pointages
manuels actifs de cibles visuelles situées de part et d'autre du plan
sagittal médian. Puis le bras du sujet, toujours caché sous un écran,
est fixé, de l'épaule au poignet, dans une gouttière qui pivote autour
d'un axe vertical et est entraîné par un moteur. Le sujet, qui porte
maintenant des lunettes prismatiques, a pour consigne de demander
l'arrêt du mouvement lorsqu'il pense que son bras se trouve en face
d'une cible visuelle située dans le plan sagittal médian. L'écran est
alors enlevé, le sujet voit l'erreur qu'il vient de commettre, et est
invité à la corriger au cours des essais suivants. L'entraînement est
poursuivi jusqu'à 10 essais consécutifs corrects. Le sujet effectue alors,
sans lunettes, une série de pointages analogue à celle de la première
partie de l'expérience. La différence entre les erreurs de pointages
commises avant et après la période d'exposition est égale à 1/3 du dépla
cement provoqué par le prisme. Il semblerait par conséquent qu'une
adaptation substantielle puisse se réaliser en l'absence d'information
ré-afférente, si on permet au sujet de contrôler visuellement la désor
ganisation de son système visuo-moteur.
L'ensemble de ces résultats nous conduit à considérer l'intervention
d'un second facteur d'adaptation d'un segment du corps à un espace
visuel déplacé.
2° Nature de la tâche effectuée pendant la période d'exposition
Plusieurs auteurs (Coren, 1966 ; Howard et Templeton, 1966 ; Tem-
pleton et al., 1966 ; Freedman et al., 1967) ont souligné la nécessité
de différencier l'adaptation en fonction de l'information fournie au sujet
sur la désorganisation de ses coordinations visuo-motrices au cours de
la période d'exposition. Ils ont distingué trois types de tâches qui peu
vent être effectuées au cours de cette période et conduire à des niveaux
d'adaptation différents :
a) Dans les expériences de Held et coll., le sujet effectue pendant
3 minutes un mouvement alternant dans le plan transversal, sans
consigne ni repère pouvant lui apporter une information sur la distorsion
de son espace visuel. L'adaptation qui résulte de cette technique est
faible et ne dépasse pas 30 à 35 % ;
b) Dans plusieurs expériences (Harris, 1963 ; Hay et Pick, 1966),
les auteurs ont mis en jeu une procédure différente. Le sujet pointe
rapidement, pendant une durée donnée, une cible visuelle, en regardant
le mouvement de son bras. L'adaptation obtenue dans cette situation
est de l'ordre de 60 % pour 3 minutes d'exposition ;
c) Howard enfin (Howard et Templeton, 1966) a mis au point
une technique qui lui permet d'obtenir rapidement une adaptation
complète. Le sujet connaît la distorsion de son espace visuel, puisqu'il
n'a la possibilité de voir son bras que lorsqu'il achève le mouvement M. BROUCHON 531
de repérage de la cible visuelle ; il voit par conséquent l'erreur qu'il
commet à chaque essai. Les pointages, avant et après la période d'expos
ition, sont effectués sans lunettes prismatiques.
Freedman, Wilson et Rekosh (1967) ont comparé l'efficacité de
ces trois techniques dans une expérience où toutes les autres conditions
étaient égales par ailleurs. L'adaptation obtenue avec la technique de
Held est nettement plus faible que celle dans les deux autres
situations dont les résultats ne diffèrent pas entre eux.
Goren (1966) a étudié les différences d'adaptation résultant de deux
conditions d'exposition différentes quant aux contraintes imposées aux
mouvements effectués activement par le sujet. Dans un premier cas,
le sujet pointe librement une cible visuelle en voyant sa main. Dans
une seconde situation, la main est guidée dans une glissière et se déplace
vers la cible en suivant toujours le même trajet. Dans cette dernière
situation, le sujet ne peut pas commettre d'erreur de pointage et, par
conséquent, l'information qu'il reçoit sur la désorganisation de ses
coordinations visuo-motrices est beaucoup plus faible que dans la
première situation. Les pointages avant et après la période d'exposition
sont effectués avec et sans prismes. Les résultats permettent de constater
une adaptation et un effet consécutif dans les deux situations, mais
qui sont significativement plus faibles lorsque le mouvement est guidé.
L'ensemble de ces résultats suggère que tout autant que la nature
active ou passive du mouvement, les différentes informations qui
peuvent être données au sujet sur le déplacement de son espace visuel
interviennent dans la réorganisation de ses coordinations visuo-motrices.
3° L'orientation du mouvement
Différents auteurs (Freedman, Hall, Rekosh, 1965 ; Lazar, 1966) ont
comparé l'adaptation résultant d'un mouvement du bras effectué dans
le plan sagittal à celle d'un effectué dans le plan
transversal. Dans les deux cas, ils constatent une adaptation. Celle-ci
est cependant meilleure lorsqu'elle résulte d'un mouvement sagittal.
D'après les auteurs, le plan médian du corps constitue la référence
critique à la généralisation de l'adaptation. Les différences constatées
pourraient être attribuées au fait que le mouvement sagittal permet
une localisation du plan médian plus fine et plus rapide que le mouve
ment transversal.
II. — Conséquences de l'adaptation
L'adaptation d'un segment du corps au déplacement expérimental
de l'espace visuel en l'absence de tout mouvement de la tête et du tronc
entraîne un certain nombre de modifications du comportement orienté
dans l'espace. L'analyse de ces modifications, entreprise dans de nomb
reuses recherches, ne permet pas de formuler une hypothèse définitive
sur la nature des mécanismes mis en jeu lors de l'adaptation ; elle 532 REVUES CRITIQUES
apporte cependant une contribution utile à l'étude des coordinations
visuo-motrices.
On peut classer en trois catégories les modifications du comporte
ment dues à ce type d'adaptation :
1. Modifications oculo-motrices ;
2.des coordinations visuo-motrices des segments non
adaptés ;
3.des localisations intersensorielles.
1° Les modifications oculo-motrices :
Le déplacement apparent des objets au moyen de prismes entraîne
un mouvement oculaire destiné à replacer l'image des objets sur la
fovéa. D'après Helmholtz (1867), ce déplacement optique est compensé
lors de l'adaptation par une modification de la perception de la position
des yeux, « ce n'est pas le sentiment musculaire de la main, ni l'appré
ciation de sa position, mais bien l'appréciation de la position du regard
qui a été faussée ». Ainsi, la perception d'un objet situé dans le plan
médian pourrait résulter d'un déplacement latéral des yeux dans le
plan transversal par exemple. Cette hypothèse a été souvent reprise
par la suite (Wooster, 1923 ; Taylor, 1952 ; Hay et Pick, 1966 (b) ;
Kalil et Freedman, 1966 (b) ; Rock, 1966) pour rendre compte des
mécanismes responsables de l'adaptation. Elle trouve un appui auprès
de certaines données neurologiques qui attribuent les modifications des
coordination visuo-motrices à des changements de la position de l'œil
(Alpern, 1962) : des malades atteints d'une paralysie récente des muscles
oculaires repèrent avec une erreur la position d'une cible visuelle, mais
elle est contestée par des études neurophysiologiques récentes qui ne
reconnaissent pas au système proprioceptif la responsabilité du sens de
la position des yeux (Brindley et Merton, 1954 ; Whitteridge, 1960).
Un travail expérimental récent (Kalil et Freedman, 1966 (b)) a
tenté de vérifier cette hypothèse. La procédure est simple. On demande
au sujet de regarder droit en face de lui dans l'obscurité ; deux photos
de ses yeux sont alors prises en succession rapide. Après adaptation
du bras à un déplacement latéral du champ visuel, selon la technique
de Howard, on demande de nouveau au sujet (après lui avoir retiré
les prismes) de regarder droit devant lui, et on reprend deux photos
de la position des yeux. Les résultats sont donnés par l'analyse de la
position horizontale des yeux avant et après la période d'exposition.
Bien que le sujet ait eu l'impression de regarder en face, la rotation
latérale des yeux persiste après le retrait des prismes. La différence
moyenne pour chaque œil est significative, quelle que soit la base du
prisme. Il semble donc que l'appréciation du médian corporel ait été
altérée, et que le sujet regarde maintenant dans une nouvelle direction
qui signifie « droit en face ». Pour les auteurs, la rotation oculaire pré
céderait tout changement dans l'appréciation de la direction spatiale,
sans que l'individu en soit conscient. BROUCHON 533 M.
L'adaptation à la vision déplacée met en jeu de nombreux mécan
ismes, et il est vraisemblable que la rotation oculaire puisse être l'un
d'entre eux. De plus, les mécanismes impliqués dans l'adaptation
dépendent des conditions d'exposition : si la tête n'était pas immobilisée,
par exemple, elle effectuerait une rotation ; que cela affecte l'importance
de la rotation oculaire reste à envisager.
2° Modifications des coordinations visuo-motrices des segments non
adaptés :
L'adaptation d'un segment à une distorsion de l'espace visuel et
la réorganisation des coordinations visuo-motrices qui en résulte vont-
elles se transférer au reste du corps ? Cette question est importante,
car elle soulève le problème de la généralisation de l'adaptation et,
par conséquent, des niveaux auxquels se produisent les modifications
du système visuo-moteur. Là encore, résultats expérimentaux et hypo
thèses restent controversés. Sur le plan expérimental, ce problème a
été abordé par l'étude du transfert de l'adaptation d'une main à la
main contralaterale. Helmholtz avait noté que : « Pour s'assurer que
ce n'est pas le sentiment de la main, ni l'appréciation de sa position,
mais bien l'appréciation de la position du regard qui a été faussée,
il suffit lorsqu'on s'est habitué (avec la main droite), en présence des
prismes, de faire l'expérience avec la main gauche en fermant les yeux :
bien que cette main n'ait pas encore paru dans le champ visuel, elle
atteint alors les objets avec exactitude et sans hésitation... » Ce fait
a souvent été contesté par la suite, et il semble que le transfert observé
dans cette expérience résulte du fait que le sujet pouvait bouger libr
ement la tête. Hamilton (1964) (a, b) a étudié le rôle des mouvements
de la tête dans le transfert de l'adaptation. Il a utilisé l'appareillage
de Held et Gottlieb (1958) et a mesuré le transfert intermanuel pro
voqué par deux situations différentes d'expositions pendant lesquelles
le sujet fait un mouvement actif du bras. Dans une situation, la tête
et le tronc du sujet sont fixés pendant la période d'exposition ; dans
l'autre, ils sont laissés libres. Hamilton constate une absence totale
de transfert lorsque les mouvements de la tête et du tronc sont sup
primés. Lorsque le sujet peut bouger la tête, il y a un transfert de
l'adaptation de la main entraînée à la main contralatérale, mais qui
reste plus faible que l'adaptation de la entraînée. Cette absence
de transfert intermanuel, lorsque la tête est immobilisée, a été retrouvée
dans de nombreuses expériences (Harris, 1963 (a, b) ; Mikaelian, 1963 ;
Cohen, 1963 ; Craske, 1966 (b)). Elle permet de penser que ce n'est
pas l'appréciation de la position des yeux qui est altérée, car dans
ce cas il devrait y avoir une généralisation de l'adaptation à l'ensemble
du corps.
Cet argument permet à Hamilton de réfuter également l'hypothèse
de Held. Si les décharges corollaires des messages moteurs étaient
impliquées dans les changements adaptatifs, comme le suggère Held,

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