Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIe siècle - article ; n°2 ; vol.43, pg 353-378

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1988 - Volume 43 - Numéro 2 - Pages 353-378
Corporations, false workers and the faubourg Saint-Antoine.
Operating outside the norms and controls of the corporate world, false workers were viewed by the guilds as socially illicit, politically seditious, morally cankered, and technically inept. Located in hidden rooms throughout Paris and concentrated especially in the so-called privileged places governed by seigneurial and religious jurisdictions, the false workers created a parallel world of work, seriously compromising corporate domination of the labor market (both by subverting and segmenting it) and the System of discipline that guaranteed social classification and stability. This study focuses on the genesis and developrnent of false work in the largest privileged place, the faubourg St.-Antoine, which was a laboratory of socioeconomic experimentation long before it became the revolutionary quarter par excellence. This article examines the impact of the faubourg on the organization of work, the structures of production, the governance of the guilds, and the political history of the capital.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Steven Kaplan
Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-
Antoine au XVIIIe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 43e année, N. 2, 1988. pp. 353-378.
Abstract
Corporations, "false workers" and the faubourg Saint-Antoine.
Operating outside the norms and controls of the corporate world, "false workers" were viewed by the guilds as socially illicit,
politically seditious, morally cankered, and technically inept. Located in "hidden rooms" throughout Paris and concentrated
especially in the so-called "privileged places" governed by seigneurial and religious jurisdictions, the "false workers" created a
parallel world of work, seriously compromising corporate domination of the labor market (both by subverting and segmenting it)
and the System of discipline that guaranteed social classification and stability. This study focuses on the genesis and
developrnent of "false work" in the largest privileged place, the faubourg St.-Antoine, which was a laboratory of socioeconomic
experimentation long before it became the revolutionary quarter par excellence. This article examines the impact of the faubourg
on the organization of work, the structures of production, the governance of the guilds, and the political history of the capital.
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Kaplan Steven. Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIe siècle. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 43e année, N. 2, 1988. pp. 353-378.
doi : 10.3406/ahess.1988.283494
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1988_num_43_2_283494STEVEN KAPLAN
LES CORPORATIONS LES FAUX OUVRIERS
ET LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE AU XVIIIe SI CLE
histoire du travail sous Ancien Régime est pas synonyme de celle
des organisations dites communautés arts et métiers ou corporations Il
infiniment plus de travailleurs de toutes sortes au dehors du monde incorporé
au dedans Paris comme en province Mais la signification sociale écono
mique et politique du travail en jurande dépasse de loin le territoire réel
il recouvre Le travail dit libre surtout dans les villes est en fait
presque toujours réglé voire organisé le plus souvent par rapport des cri
tères établis par ou pour les corporations intérieur de leur domaine les
communautés jouissent directement un pouvoir fort étendu démesuré aux
yeux de ceux qui ne le partagent pas Le système de classification des arts et métiers implique un monde sans la moindre ambi
guïté Les frontières sont tracées avec précision et les règles clairement formu
lées En principe il existe aucun recoin aucun interstice intérieur duquel
puissent se glisser des individus réfractaires En théorie exister socialement et
économiquement hors des catégories de la taxinomie des corporations ne se
con oit pas plus que dans un contexte plus large se sauver autrement que par
le travail La capacité du système des corporations survivre et se reproduire
lui-même dépend de son aptitude imposer le respect de ses prérogatives et de
ses distinctions de ses canons gouvernant le marché du travail et la discipline
des ouvriers et de ses monopoles sur la production et la circulation tant des
biens que de estime
Annales ESC mars-avril 1988 pp 353-378
353 ET COMMUNAUTES ANCIEN GIME CORPS
La menace des faux ouvriers
Une des menaces les plus sérieuses sur le contrôle il exerce sur son capital
social et économique vient de ces milliers individus infiltrés que les dirigeants
des communautés de métier dénoncent comme usurpateurs ouvriers sans
qualité et faux ouvriers Installés plus ou moins clandestinement dans
des garnis ou des chambres où un des noms par lesquels ils sont connus
chambrelans) parfois situés dans des enclaves juridiquement privilégiées ou
dans des collèges couvents hôpitaux ou grandes maisons et agissant quel
quefois sous la protection de diverses juridictions privées ou seigneuriales de la
capitale ces faux ouvriers sont des compagnons qui ne veulent pas jouer le
jeu corporatif pour diverses raisons ou des alloués exclus emblée faute
apprentissage réglementaire Ils créent un monde du travail parallèle hors
des communautés de métier per comme socialement illicite politiquement
séditieux moralement corrompu et techniquement incapable Les ouvriers sans
qualité sont des imposteurs et des faussaires dont le travail menace la société en
général autant que ordre des corporations parce il est frauduleux et
mensonger Outre ils servent commodément justifier toutes les diffi
cultés des métiers ils attentent fondamentalement au monopole moral et juri
dique des corps Ces ouvriers sans qualité trompent les consommateurs en leur
fournissant des marchandises défectueuses voire dangereuses Ils font une
concurrence déloyale aux maîtres ravissant leurs pratiques en proposant
des prix avantageux grâce au moindre coût de leurs opérations souterraines
Enfin les faux ouvriers ébranlent le système de subordination érigé par les
corporations pour contenir leurs compagnons toujours enclins la mutinerie
Ils détournent les ouvriers de itinéraire institutionnel de apprentissage et du
compagnonnage et ils protègent les ouvriers qui ont fui le marché du travail
officiel La politique des jurandes est officiellement de supprimer le travail sau
vage par tous les moyens Toute une série de règlements visent en premier lieu
les ouvriers et accessoirement les maîtres qui faciliteraient leur forfait Il est
interdit toute personne non autorisée de travailler de ladite profession en
boutique chantier ou chambre mesme dans les maisons bourgeoises et
réciproquement aux maîtres de donner du travail extérieur ou de protéger en
aucune manière les ouvriers sans qualité3 Les faux ouvriers bénéficient de la
complicité des seigneurs des lieux privilégiés que complète et renforce celle des
maîtres renégats Plusieurs communautés efforcent de rendre accès des
ouvriers sans qualité aux matières premières fort difficile aussi bien illégal4
En défendant aux compagnons avoir leurs propres outils ou en emporter de
atelier au domicile nombre de communautés leur refusent le droit une iden
tité professionnelle autonome les outils portent toujours le nom du maître et
les découragent pratiquement de partir établir leur compte Un autre règle
ment largement appliqué interdit ouvrier de récupérer les chutes de maté
riaux en partie pour souligner son état incomplet et dépendant et pour empê
cher de faire un pas vers le travail sauvage5
Les sanctions infligées aux ouvriers sans qualité sont assez sévères La plus
courante est la saisie des outils ustensiles et marchandises coup mutilant
voire fatal6 Au-delà de la saisie ouvrier convaincu risque une amende et des
354 LES FAUX OUVRIERS KAPLAN
dommages-intérêts Faute de payer il peut être condamné corps et empri
sonné Lorsque les jurés estiment il faut une peine encore plus dure que la
saisie pour cause de rébellion leur autorité ou de pratiques particulière
ment reprehensibles ou pour faire un exemple retentissant ils sollicitent une
lettre royale pour jeter le faux ouvrier en prison Un certain nombre de commu
nautés efforcent plutôt vainement de mettre sur une liste noire les compa
gnons en chambre pour les empêcher de revenir en boutique autres sou
mettent les faux ouvriers la punition la plus draconienne leurs yeux exclu
sion perpétuité de la maîtrise7
Paris connaît des faux ouvriers sans doute depuis les débuts du régime cor-
poratif mais le problème aggrave au xvme siècle parce ils semblent foi
sonner et leur capacité tenir se fortifier On peut grosso modo les diviser en
deux groupes ceux qui sont dispersés un peu partout dans la ville et travaillent
le plus souvent en chambre et ceux qui sont concentrés et plus ou moins con
finés dans des endroits bien définis Revendiquant une qualité exception
nelle les faux ouvriers en lieux privilégiés abritent derrière des remparts parti
culièrement efficaces
De nombreux lieux dits privilégiés échappent en effet théoriquement la
juridiction des jurandes Ce sont anciens fiefs ecclésiastiques bénéficiant
une relative extraterritorialité notamment les abbayes de Saint-Germain-des-
Prés et de Sainte-Geneviève les enclos de Saint-Jean de Latran et du Temple
les prieurés Saint-Denis de la Chartre et Saint-Martin-des-Champs On peut
assimiler un certain nombre autres établissements royaux Galeries du
Louvre Gobelins) princiers palais et hôtels des princes du sang) hospitaliers
la Trinité les Quinze-Vingt et certains collèges bien ils aient des assises
juridiques des prétentions et des pratiques fort diverses8 Mais le plus puissant
des lieux privilégiés reste de loin le faubourg Saint-Antoine son importance
tient étendue de son territoire et étanchéité relative de enceinte qui
abrite9 est ce cas la fois singulier et exemplaire que nous examinerons
dans ce qui suit
La commission royale de 1716
Les corporations mènent un double combat contre le faubourg Sur le ter
rain elles ne se lassent pas envoyer des missions éclair en territoire ennemi
pour effectuer des saisies10 Sur le plan politico-juridique elles ne cessent pas
de chercher des moyens pour dompter le faubourg Elles remportent un succès
notable en 1716 quand le conseil royal crée une commission pour étudier la
multiplication qui se faisoit de jour en jour des lieux prétendus privilégiez et les
abus qui étoient glissez La commission endosse emblée la perspective
corporative même si certaines franchises se révèlent juridiquement bien fon
dées intérêt général devra emporter sur le privilège singulier Car le monde
du travail ne peut pas se passer de statuts concernant les arts fabriques et
manufactures et la commission doit proposer au conseil les moyens pour
rétablir parmy les ouvriers observation de ces règlemens 11
Devant la commission le faubourg Saint-Antoine se révèle comme un cas
particulier parce il résiste toute intrusion avec acharnement la plupart des
355 CORPS ET COMMUNAUT ANCIEN GIME
seigneurs des autres lieux privilégiés capitulent rapidement) et parce que
abbesse jamais possédé un droit de police dérivé une haute justice fon
dement pour la plupart des seigneurs des exemptions Sommée de produire ses
titres abbesse répond deux niveaux une part tous les titres ont été pillés
et brûlés pendant les guerres civiles autre part au fond cela ne fait rien car
le seul titre qui compte ce sont les lettres patentes de février 1657 en faveur des
ouvriers déplacés et ruinés par la guerre étrangère qui se sont réfugiés dans le
faubourg12
Le procureur de la commission royale rejette ironiquement le premier argu
ment précise que abbaye ne jouit pas du droit de haute justice souligne enfin
que acte royal de 1657 était une mesure de circonstance concernant 300
400 ouvriers et destinée éteindre avec la retraite ou la mort des derniers
bénéficiaires La commission semble prête tout moment se prononcer contre
le faubourg mais la dernière minute chaque échéance abbesse obtient
grâce ses amis la cour ou au ministère un sursis La dernière de ces grâces
singulières date paraît-il de mars 1727 ensuite affaire semble mourir
inanition13
Que reprochent les communautés au faubourg Saint-Antoine devant la
commission et dans leurs remontrances au conseil royal Les dénonciations
sont celles qui visent tous les faux ouvriers mais avec plus de virulence car le
faubourg Saint-Antoine semble institutionnaliser tous les abus et ainsi les
constituer en un modèle alternatif valable étendue même du faubourg
alarme une sorte de frontière interminable infiniment extensible semble
élever contre Paris pour détruire la fin la ville même 14 Sans se soucier du
paradoxe les communautés décrivent un territoire dont la population aug
mente constamment mais qui est composée presque uniquement de gens sans
aveu Ses habitants sont dangereux parce ils bougent même ils ne changent
pas de demeure parce ils échappent aux classements rassurants et aux enre
gistrements obligatoires parce ils sont comme disent les brodeurs des
inconnus Leur nombre prodigieux frappe les miroitiers Il davan
tage ouvriers sans qualité de notre métier dans le faubourg disent les gantiers
et parfumeurs et les fabricants de bas au métier il de maîtres dans nos
communautés
Les faux ouvriers du faubourg selon les corroyeurs leur ostent le pain de
la main car ils fabriquent moindres frais et donc vendent meilleur
marché En ruinant les maîtres réduits la mendicité ils trompent le
public car ils fraudent après les tapissiers ces faubouriens font de mau
vais ouvrages vil prix en se servant de matières fausses Sans aucune
connaissance des arts ils pratiquent signalent les miroitiers ils font des
lunettes qui abîment les yeux irréparablement Le travail sauvage qui nuit aux
fabricants de bas provient de sources différentes mais dont les effets se
cumulent une part quelque 400 ouvriers sans qualité travaillent en compéti
tion directe avec la communauté autre part de faux ouvriers serruriers
construisent des métiers pour eux et pour bien autres paysans des environs
travaillant sans mesure ni discipline Cette communauté saisit parfaitement
le lien entre le capital marchand parfois fourni par des entrepreneurs sortis
eux-mêmes du milieu du travail illicite et la prolifération des faux ouvriers qui
ne peuvent acheter du moins au début ni métier ni matières premières
356 KAPLAN LES FAUX OUVRIERS
Autre paradoxe inexpliqué le faubourg attire quelques-uns des meilleurs
ouvriers de Paris aussi bien que les travailleurs incompétents et les fauteurs de
désordre existence même du faubourg désorganise le système de placement
et de congé des communautés plusieurs se plaignent une pénurie de main-
uvre drainée irrésistiblement par le faubourg Les faux ouvriers prenant
des compagnons et des apprentis élaborent un mécanisme de reproduction qui
aggrave le problème15 Ces faux ouvriers observent les serruriers se mettent
en parallèle ou de niveau avec les maîtres de communautez de Paris car il
pas autre différence sinon que ceux-ci sont accablez de charges publiques et
que les autres en sont affranchis sur le vain prétexte il se rendent tributaires
de abbaye
Toutes les communautés craignent exemple du faubourg qui sape les
bases de la subordination Libres aller au faubourg les compagnons sont
moins dociles Dans le faubourg les ouvriers attroupent ouvertement cer
tains brandissent des armes selon les miroitiers arrogance des faubouriens
déconcerte les maîtres tout comme la hauteur des maîtres toujours affligé les
ouvriers Ils ne craignent rien déclarent les brodeurs Aux yeux des
communautés le désordre et le libertinage paraissent inéluctables
La solution idéale pour les corporations est fort simple expulser comme
le proposent les perruquiers et les Six Corps tous les faux ouvriers de tous les
lieux privilégiés notamment du faubourg Saint-Antoine Pourtant la plupart
des plaignants ont guère illusion ce sujet faute de pouvoir les extirper
elles veulent en limiter le nombre et les assujettir leur autorité Les serruriers
et les corroyeurs préconisent un plafond ou des quota les fabricants de bas
envisagent un système enregistrement Quelques communautés souhaitent
obliger les faux ouvriers travailler exclusivement pour les maîtres perspective
que autres jugent peu réaliste De nombreuses corporations veulent empêcher
les faubouriens de prendre des compagnons ou des apprentis Tout le monde
exige la visite grand symbole du pouvoir corporatif et son expression la plus
efficace dans ce contexte Visiter sans prévenir visiter sans restrictions visiter
pour inspecter la qualité de ouvrage et la qualité de ouvrier16 Ceci équivau
drait la reconquête du faubourg par la ville sa quasi-incorporation la fin
de son extraterritorialité
Le faubourg Saint-Antoine rejette vigoureusement les conclusions provi
soires de la commission elle regarde comme un véhicule de la haine et
de la jalousie lâche des communautés17 Le faubourg répond formellement
par trois voix tantôt distinctes tantôt mêlées celle des dames abbesse et
religieuses de abbaye Saint-Antoine celle des propriétaires des maisons
du faubourg et celle des ouvriers du faubourg Entre elles il avait
manifestement une coordination étudiée sans doute agencée par le procureur
de abbaye dont on retrouve la main dans presque toutes les requêtes Mais il
apparaît il prit le soin de consulter les faubouriens il avait plusieurs
assemblées ouvriers et de propriétaires dont on ignore la composition En fin
de compte la voix des ouvriers est prééminente car ce sont eux qui détiennent
la concession des franchises ce qui distingue le faubourg Saint-Antoine des
autres lieux dits privilégiés
La concession date de deux moments le premier très vague et assez lointain
le second très précis et relativement récent Depuis quasiment toujours le roi
357 CORPS ET COMMUNAUT ANCIEN GIME
accueille de pauvres ouvriers dans le faubourg leur permettant de travailler
librement Le privilège est bien antérieur édit de 1581 qui soumis la
maîtrise et jurande tous les faubourgs sauf celui de Saint-Antoine selon
ses militants18 la suite de cette mesure beaucoup ouvriers sont censés
avoir quitté leurs faubourgs pour installer Saint-Antoine et Henri IV aurait
encouragé des entrepreneurs construire des immeubles en en garantissant
solennellement exemption19
En 1642 un favori du roi un traitant nommé Charles Moreau en complicité
apparente avec les communautés de la ville obtient un edit ordonnant incor
poration des artisans et des marchands du faubourg Saint-Antoine Pour
Moreau et pour la couronne est un grand coup financier pour les corpora
tions est une belle revanche célébrée au nom un grand principe la règle
générale de 1581 pour les faubouriens est une manigance sordide et mena
ante abbesse fait appel immédiatement mais affaire traîne pendant
quinze ans Selon une première version application de édit est suspendue
pendant appel selon une autre il en résulte une catastrophe le fau
bourg est déserté des maisons sont démolies les hôpitaux sont surchargés
des pauvres sont pris de panique ou ruinés par entreprise de Moreau Mais la
persévérance de abbesse emporte et les lettres patentes de 1657 abrogeant
édit de 1642 réaffirment le privilège du faubourg Une heureuse
renaissance ensuit le faubourg redevient ruche des milliers ouvriers
établissent des centaines de chantiers annoncent un boom immobilier
Au juste que signifient les lettres patentes de février 1657 qui accordent ou
renouvellent exemption de la maîtrise et de la visite des jurés La loi évoque
la misère criante des ouvriers déracinés et meurtris par la guerre 1657 est une
des plus dures années de après-Fronde et le menu peuple en souffre terrible
ment Il est certain que des considérations humanitaires motivent en partie le
gouvernement Certains tentent de disqualifier cette loi devant la commission
de 1716 en rappelant elle fut promulguée pendant la minorité du roi dans
un moment de faiblesse politique où la reine-mère capitulait devant les pres
sions dévotes orchestrées par les amis de abbesse de Saint-Antoine dont Vin
cent de Paul
Pourtant comme le souligne J.-L Bourgeon autres soucis ceux-ci poli
tiques expliquent mieux le parti du conseil La pauvreté source de désordre
préoccupe le gouvernement Des milliers de gens sans aveu inondent la capitale
Comment contenir une population flottante de chômeurs de misérables et de
délinquants Une politique de contrôle social deux volets est instituée une
part le renfermement marqué par la création de hôpital général en 1656 et
autre part ouverture représentée par les lettres patentes de année sui
vante On enferme ceux qui sont censés menacer la société par leur oisiveté et
on ouvre un vaste champ de travail libre aux pauvres beaucoup plus nombreux
qui ne cherchent que de ouvrage Curieusement les ouvriers et les habitants
du faubourg dans une requête du début du règne de Louis XV dépeignent le dans le passé comme une sorte de grand hôpital ouvert aux pau
vres de tout le royaume où il leur est permis de travailler sans lettres de
maîtrise 20 Bourgeon pense que le gouvernement royal délibérément
voulu favoriser le développement un pôle artisanal complémentaire et
concurrent du centre parisien et créer un contrepoids ouvrier au système
358 KAPLAN LES FAUX OUVRIERS
corporatif pour deux raisons Premièrement les métiers parisiens ayant pas
montré un parfait loyalisme monarchique pendant la Fronde il était plus
utile investir armature corporative du monopole du travail Mieux valait
désormais diversifier les clientèles du pouvoir royal Deuxièmement entou
rage de Mazarin est composé de libéraux avant la lettre hommes affaires
affranchis de tout fétichisme priori pour les corporations et convaincu du
besoin pressant améliorer la compétitivité internationale de économie fran
aise où une double nécessité abord diversifier les catégories de produc
tion ensuite les mettre en concurrence fructueuse21
Grâce aux lettres patentes de 1657 le faubourg Saint-Antoine estime juri
diquement invincible Les jurés se croient plus forts que le roi auquel ils nient
le pouvoir établir des lieux de franchises disent les ouvriers et les habi
tants Maintes fois pendant le règne de Louis XIV les communautés tentent
empiéter sur exemption du faubourg mais chaque fois elles échouent ainsi
les merciers bonnetiers horlogers serruriers menuisiers brasseurs bouchers
selliers etc.22 En fait elles mènent une guerre usure misant sur la fragilité
politique psychologique et financière de union des forces du faubourg Elles
font des visites dans le faubourg pour harceler et décourager les ouvriers elles
font des saisies pour les obliger entrer en procès Elles veulent briser leur
volonté
idéologie du faubourg
Les reproches allégués contre le faubourg en 1716 sont les mêmes en
1642 avoir que les ouvriers étoient sans police sans capacité et trompoient
le public Or abbesse les propriétaires et les ouvriers ont toujours accepté la
police du Châtelet La police se fait en ce fauxbourg non pas par le ministère
et sur le rapport des jurez mais sur la plainte que les particuliers qui se trou-
voient avoir esté trompez en achetant quelque chose sont en droit de rendre par
devant les commissaires du Chastelet Quant aux accusations incompétence
et de fraude ce ne sont que calomnies argument des ouvriers du fau
bourg Saint-Antoine anticipe de fa on frappante sur les thèses libérales fran
aises et anglaises de 1776 le marché est maître et garant du jeu non les jurés
Si les ouvriers du faubourg étaient incapables il longtemps que les sup-
plians estant décriez eux-mêmes auroient perdu la confiance du public et
sans débit auroient esté contraints de quitter le fauxbourg et de chercher for
tune ailleurs Une preuve éclatante que leur renom est justement acquis
est empressement des maîtres des communautés eux-mêmes de faire exé
cuter par les supplians les plus beaux ouvrages on leur commande dans leurs
Boutiques Paris 23 Les artisans du faubourg ont pas le droit de vendre ou
de livrer en ville seuls les acheteurs peuvent traverser librement le rubicon cor-
poratif ou plutôt sa ligne Maginot Or les particuliers ont pleinement la
liberté de ne point sortir de Paris pour venir dans le fauxbourg courir le risque
estre trompez Ce public dont les jurés se soucient si ardemment est pas
si mauvais connoisseur on se le persuade peut-être est sa voix il faut
écouter dans les affaires qui le regardent et il étoit pas plus souvent trompé
par les Maîtres de Paris il ne est par les ouvriers du fauxbourg ceux-cy
359 CORPS ET COMMUNAUTES ANCIEN GIME
auroient point tant occupations Le marché fonctionne en faveur du
public tout comme le monopole corporatif va contre ses intérêts Sans les fran
chises du faubourg les maistres de Paris pourroient fixer leurs marchan
dises le prix ils jugeroient propos parce ils auroient plus pour
compétiteurs des ouvriers habiles qui beaucoup meilleur marché les fournis
sent plus parfaits
Le faubourg Saint-Antoine est donc après ses partisans une espèce
utopie une enclave de liberté mais non pas de licence dans un univers
entraves inquisition et de doctrines artificielles Le paradoxe surgit aux
yeux est seulement dans le lieu privilégié par excellence que on se passe des
privilèges sans lesquels les lieux ordinaires et dominants ne pourraient pas
exister Pourtant pour les faubouriens leur droit de ne pas être parisiens de ne
pas être intégrés dans le système général de classification sociale tient bel et
bien un privilège24 Mais la requête des ouvriers distingue habilement leur pri
vilège populiste et populaire des autres élitistes et étroits II en est pas du
privilège des supplians comme des Privilèges donnez des ordres militaires ou
religieux dans Paris le privilège dont il est question pas été donné
abbaye de Saint-Antoine pour en augmenter les revenus par des loyers de mai
sons elle ait dans son enclos il point esté donné en considération de puis
sances qui ayent eu le crédit de obtenir 25 est un privilège accordé en
quelque sorte intérêt général un privilège contre la mendicité un privi
lège en faveur de tous les pauvres ouvriers du Royaume pour exercer libre
ment leurs arts et métiers 26
Revenons leur définition de ce privilège car elle met en relief abîme pro
fond qui sépare les deux mondes est affranchissement de la maîtrise
mais est surtout exemption de la visite des jurez Pour les faubouriens
comme pour tous les faux ouvriers la est rien moins que esclavage
La visite est image inversée de la liberté totale ou dévoyée les
réagissent celle-là avec la même démesure que les jurés celle-ci est la sujé
tion injustice la corruption la persécution Ce est point le zèle du
bien public qui anime les jurés Ils ont nulle envie par leurs visites ins
truire les ouvriers du fauxbourg des règles de leur art et métier ils ont autre
but que de les vexer et tourmenter par les procès et faire des vexations de les
faire quitter le fauxbourg et se dissiper Les jurés sont menteurs aussi bien
hypocrites chaque visite ils prétendent trouver des défauts de fabrication
même chez nos meilleurs ouvriers Ce est un vain prétexte pour saisir
nos outils et nos marchandises nous ruiner et ternir notre réputation
Puisque les jurés sont juges et parties contre eux en leur propre cause les
ouvriers du faubourg ont aucune possibilité de se défendre sauf la limite
accepter comme les chambrelans de se racheter prix argent au cas par cas
En un mot si on permet la visite le fauxbourg deviendra désert Bien on
ne soit pas encore ère où les statistiques ont un fort impact politique les fau
bouriens chiffrent la perte morale et démographique Dans plusieurs requêtes
ils parlent de près de quarante mille ouvriers qui font demeure avec leurs
familles nombreuses qui seront obligez de abandonner Une autre affirme
que les artisans du faubourg font au moins le tiers de ceux de Paris Enfin
la requête des ouvriers et des habitants du 27 juin 1727 avance 10 000 ouvriers
chiffre plus réaliste mais encore fort élevé
360 KAPLAN LES FAUX OUVRIERS
invocation de ces chiffres comme de la force impersonnelle et autorégu
latrice du marché témoigne de la modernité de certains des arguments des fau
bouriens Dans leur corps corps les communautés et le faubourg parlent
un certain point le même langage Le dernier ne conteste pas directe
ment la légitimité du système corporatif mais justifie sa situation exception
nelle Pourtant les faubouriens vont vite au-delà du discours traditionnel Ils
veulent déplacer la discussion des structures sociales économie politique des
normes et des règles générales un souci de utilité et de efficacité une atti
tude immobiliste une attitude dynamique Leur représentation du quartier
comme une nouvelle frontière une sorte Eldorado économique ne relève
entièrement ni de auto-mystification ni de la pure propagande est en effet
une zone en pleine expansion économie assez diversifiée et entretenant des
rapports beaucoup plus compliqués avec économie et le bien-être de la ville
que ne veulent admettre les jurés au moins publiquement27 ultime réfuta
tion du faubourg aux accusations des corporations est précisément son élan
Le souverain faubourg au XVIIIe siècle
La commission de 1716 ne réussit pas supprimer ou modifier le statut du
faubourg Saint-Antoine Elle éteint en douceur sans doute vers 1730 Le fau
bourg obtient pas non plus la confirmation éclatante il souhaite mais nul
ne peut nier sa victoire Le statu quo joue en sa faveur est déjà le souverain
faubourg comme dira Balzac plus tard Fort de son privilège il continue
accueillir des ouvriers de tous genres faux aux yeux des communautés
qui ne renoncent pas la guerre mais ne montent plus de grande campagne
concertée comme au début du siècle
Il nous manque des éléments pour jauger le développement du quartier
travers le siècle On construit beaucoup mais le faubourg est vaste De plus en
plus urbanisé il reste tout de même assez rural presque villageois ses limites
et de faible densité démographique par rapport la ville On pratique des cen
taines de métiers on en recensé 351 différents dans la section des Quinze-
Vingt la plus importante des trois sections révolutionnaires qui le
composent mais plusieurs secteurs dominent Dans industrie ce sont les
papiers peints les glaces et les faïences-porcelaines Dans un certain nombre de
ces entreprises la main-d uvre est assez concentrée mais même dans
industrie organisation du travail intérieur de la manufacture reste très
artisanale et souvent autour une fabrique existe un système important de
putting out Dans le secteur artisanal proprement dit ameublement emporte
suivi du bâtiment des métaux des vêtements et de alimentation Ici les
modèles organisation varient énormément allant des presque-usines jus
aux chambrelans solitaires en passant par de grandes opérations de putting
out comme celle animée en 1790-1791 par la Veuve Héricourt qui fait travailler
chez eux 85 faubouriens dont un grand nombre de maîtres de la ville établis au
faubourg qui font travailler autres ouvriers
On retrouve au faubourg pratiquement toutes les espèces de faux ouvriers
qui sont installés en ville Parmi les fugitifs il énormément de compa
gnons qui fuient la ville pour diverses raisons Ils cherchent dans le faubourg
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