Les démences - article ; n°1 ; vol.16, pg 266-348

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L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 266-348
83 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Alfred Binet
Th. Simon
Les démences
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 266-348.
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Binet Alfred, Simon Th. Les démences. In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 266-348.
doi : 10.3406/psy.1909.3793
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1909_num_16_1_3793IX
LES DEMENCES
I. — HISTORIQUE
Importance de la notion de la démence. — L'historique de la
démence présente pour l'aliéniste un intérêt de premier ordre ; qui
dit affirme un affaiblissement intellectuel, une dégrada
tion des fonctions psychiques; mais la question est terriblement
compliquée de savoir quand, dans quels cas, chez quels malades
ledit affaiblissement intellectuel a effectivement lieu. D'après une
idée courante, que l'on admet sans chercher à la préciser, il y a
certaines maladies mentales qui respectent les facultés intellec
tuelles et en pervertissent seulement l'usage, les font s'appliquer
de travers, tandis que d'autres maladies les atteignent plus direc
tement, les usent, les diminuent, les abolissent. Ces dernières
maladies sont considérées justement comme beaucoup plus graves;
mais les formes cliniques sous lesquelles se présentent ces deux
ordres de maladies ne sont pas très différentes; ou du moins des
accidents de même ordre s'y observent; il en résulte qu'avec tous les
malades ou presque, il y lieu de se poser cette question, véritabl
ement épineuse : quel est l'état de leurs facultés intellectuelles? Si
on constate des hallucinations, des délires, de l'incohérence, des
réactions violentes ou désordonnées, les observations qu'on peut
faire à cet égard restent incomplètes, les interprétations qu'on
peut fournir des manifestations multiples du malade risquent
d'être inexactes, le diagnostic devient incertain, le pronostic hési
tant, aussi longtemps que l'état vrai, profond, durable des facultés
intellectuelles n'a pas été déterminé. On comprend donc à quel
point il est nécessaire d'avoir de la démence une conception pré
cise et combien aussi il sera précieux de posséder des procédés
pour la découvrir dans les cas où elle est peu accusée, afin de
dégager la réalité cachée sous l'apparence. C'est un des problèmes
les plus vastes de l'aliénation, puisqu'il se pose comme une alterna
tive pour presque tous les diagnostics, et que la démence est capable
en quelque sorte de doubler tous les états vésaniques.
Pinel et Esquirol. — La démence était un des principaux chefs de
la classification de Pinel, qui se composait, nous le rappelons, des
termes suivants : Manie, mélancolie, démence, idiotisme. Il désignait BINET ET TH. SIMON. — LES DÉMENCES 267 A.
par démence « une débilité particulière des opérations de l'ente
ndement et des actes de la volonté qui prend tous les caractères
d'une rêvasserie sénile1 ». Voilà déjà une comparaison bien singu
lière entre la démence et la rêvasserie. Quand on se reporte à la
description qu'il donne de la démence, on voit qu'il a été frappé
surtout de trouver chez ces malades un décousu de l'idéation. « Les
idées, écrit-il, sont comme isolées et naissent à la suite les unes
des autres, mais elles ne sont nullement associées 2. » C'est par suite
en la comparant à la manie qu'il est amené à faire principalement
le diagnostic de la démence, ce qui, malgré tout, nous surprend un
peu aujourd'hui. Mais sa définition est bien insuffisante; parmi les
caractères donnés comme spécifiques de la démence, il cite « la
succession rapide ou plutôt alternative, non interrompue, d'idées
isolées et d'émotions légères et disparates, les mouvements désor
donnés, etc. » En réalité, ces symptômes banaux peuvent relever,
à l'occasion, de causes toutes différentes, qui n'ont rien de commun
avec la démence. Il était véritablement trop tôt, en ce temps-là,
pour comprendre le sens profond du mot démence, et il faudra
attendre jusqu'à l'époque contemporaine pour en arriver là.
Tout au moins, Pinel et ses successeurs pouvaient faire une pre
mière approximation ; c'était d'établir une distinction entre l'idiotie
et la démence. On attache d'ordinaire une certaine importance à
cette distinction, mais nous ne la croyons que secondaire, car elle
ne va pas au fond des choses et, en clinique, on n'a pas souvent
besoin de distinguer déments et idiots; la distinction bien plus
subtile, plus utile et plus philosophique est entre la démence et les
autres maladies mentales. En tout cas, nous devons constater que
Pinel n'a pas eu l'honneur de cette séparation entre l'idiotie et la
démence. Il l'admet bien en théorie, sa classification en fait foi,
mais il ne la justifie pas; ou plutôt sa pensée reste si incertaine
qu'on peut seulement lui attribuer un pressentiment des choses.
D'une part, il écrit, il est vrai, que « dans la démence, la pensée
est abolie ». Mais c'est nous qui soulignons. D'autre part, il appelait
idiotisme « une sorte de stupidité plus ou moins prononcée, un
cercle très borné d'idées et une nullité de caractère3 ». Il n'est pas
étonnant que, guidées par des notions aussi indécises, les observa
tions soient mal distribuées dans les classifications du temps.
C'est bien véritablement à Esquirol que l'on doit la distinction
nécessaire, et aujourd'hui classique. Ce qu'il y a d'important dans
l'idée de démence, Esquirol l'indique, et il y revient sous plusieurs
formes : « Dans la démence, dit-il, les insensés déraisonnent parce
que les organes de la pensée ont perdu leur énergie et la force
nécessaire pour remplir leurs fonctions. Dans l'imbécillité ou
l'idiotie, les organes n'ont jamais été bien conformés pour que
1. Pinel. Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, Paris,
1809, p. 139.
2. Idem., p. 179.
3.p. 139. 268 MÉMOIRES ORIGINAUX
ceux qui en sont atteints puissent raisonner juste '. »P.ar ces mots,
Esquirol a fait admirablement la distinction entre l'acquis et le
congénital; l'acquis, c'est la démence; le congénital, c'est l'idiotie 2.
La paralysie générale. — Après Esquirol, la conception de la
démence et la composition du groupe des démences reçoivent
d'importantes modifications. La composition du groupe, pour com
mencer par là, s'enrichit et se précise d'abord par la découverte de
Bayle. En d822, cet auteur décrit pour la première fois, et d'après
six observations, la paralysie générale. Jusque-là cette espèce de
démence qui s'accompagne, comme on sait, d'embarras de la
parole, était considérée comme une complication de la folie, comme
sa terminaison fréquente; avec Bayle, la voilà qui constitue un
groupe particulier, une entité morbide bien définie. L'anatomie
pathologique lui fournit une base solide. Calmeil achève de la di
stinguer des affaiblissements intellectuels, du ramollissement céré
bral et de l'hémorragie, qui constituent d'autres démences, de nature
différente. Et ainsi commence à se constituer tout un groupe de
démences, liées à des lésions organiques du cerveau, et qui reçoi
vent leur autonomie du fait que leur anatomie est devenue évidente.
La paralysie générale est une démence à lésions diffuses, le ramol
lissement et l'hémorragie sont des démences à lésions circonscrites.
Pendant que le groupe des s'enrichit par cet apport,
d'autre part, et comme compensation, il s'appauvrit, par suite d'un
nouveau travail de précision qui s'opère sur l'idée de démence.
Esquirol l'avait définie par son caractère d'acquisition; il mettait
l'accent sur ce caractère, il le considérait comme important au point
d'être suffisant. Aussi, ayant constaté que certains malades que
Pinel avait rangés dans l'idiotisme présentaient un état de stupeur
qui était acquis, il avait fait de ces malades des déments, bien que
leur stupidité éclatât brusquement et fût passagère ; il avait donc
formé le groupe des démences aiguës curables. Gela finit par choquer.
On avait sous les yeux, depuis Bayle, l'exemple de la paralysie génér
ale, qui n'est ni aiguë, ni curable; on contesta aux démences aiguës
d'Esquirol leur place dans la démence, à cause de leur curabilité;
on admit que démence et incurabilité doivent être considérées
comme synonymes. Il y eut alors, de la part de Georget et d'Etoc,
tout un effort pour isoler ces malades; on les décrivit d'abord sous
le nom de stupidité, puis sous celui de confusion mentale.
C'est ce dernier terme qui s'est conservé, mais il a subi une for
tune très accidentée. La confusion mentale fut d'abord défendue
par Delasiauve3, puis combattue par Baillarger*, ou plutôt
1. Esquirol. Des maladies mentales. Paris, 1838, t. I, p. 22.
2. A la vérité, un autre aliéniste, Félix Plater, avait fait cette distinction
près de trois cents ans avant lui; mais, à peine faite, elle avait été oubliée.
Esquirol au contraire l'a définitivement assise. Les idées sont semées au
hasard; et les idées justes ne germent pas toujours.
3. Delasiauve. Journal de médecine mentale, année 1861, p. 307, 334, etc.
4. Baillargër. Recherches sur les maladies mentales, 1. 1, p. 84. De l'état
de stupidité (Mémoire de 1843). BINET ET TH. SIMON. — LES DÉMENCES 269 A.
celui-ci l'écrasa de toute son autorité de professeur académique. Il
faut arriver jusqu'en 1892 pour la voir reparaître, grâce à Chaslin1,
qui comprit bien que la question méritait d'être mise à l'ordre du
jour. Le mot confusion prit alors un sens un peu nouveau et mieux
délimité. Il devint l'étiquette d'un état mental qui consistait dans
les traits suivants : des hallucinations, quelques idées délirantes
imprécises et de contenu triste et, surtout, une gêne dans l'exercice
des facultés intellectuelles; les malades ont de la peine à se reconn
aître, à comprendre ce qu'on leur dit, à trouver les mots pour
répondre, à éveiller leurs souvenirs; leurs gestes, leurs actions sont
également lents. Leur état psychique est un état d'obtusion, de
torpeur.
Cette confusion mentale se produirait dans des cas bien divers, à
la suite d'intoxications, d'épuisement, de surmenage, par exemple.
Au reste, sur l'extension et le sens précis, et la portée nosographique
de la confusion mentale, on ne s'entend guère; et lorsque Régis
décrit la démence précoce sous le nom de confusion mentale chro
nique, on ne sait plus que penser; on se demande si ce sont là seu
lement des divergences de terminologie, ou s'il y a quelque pensée
différente qui les inspire.
En somme on rapporte à la confusion mentale à la fois des symp
tômes d'affaiblissement et des phénomènes vésaniques. Selon le
rôle qu'on fait jouer aux uns par rapport aux autres, la conception
de cette entité morbide varie. Pour Baillarger c'est l'état mélancol
ique qui commande le tableau clinique, et la confusion mentale
apparaît comme une variété de la folie maniaque-dépressive. Nous
croyons bien que cette opinion est juste dans quelques cas. Pour
Geörget, Delasiauve, Chaslin, c'est l'état de trouble des facultés qui
est le fait important. Et nous croyons bien aussi que ces auteurs
ont raison pour certains malades. Mais alors ce trouble paraît si
analogue à celui de la démence que Séglas ne voit plus entre eux
qu'une seule différence : la curabilité de la confusion mentale, com
parativement à l'incurabilité de la démence 2. Cette distinction est
nette, mais nous demanderons à notre tour : est-ce un caractère
suffisant, puisqu'il est inconstant, pour faire de la confusion ment
ale une affection particulière? S'il est prouvé un jour qu'il existe
bien réellement des démences curables, comment la confusion
mentale pourra-t-elle s'en distinguer? Pour le moment, il n'y a qu'à
laisser la question en suspens.
Définition et application de la notion de démence avant Krœpelin. —
Nous venons de voir par quelle suite d'idées on est arrivé à consi
dérer comme éléments essentiels de la démence les trois suivants :
affaiblissement, incurabilité, et caractère acquis. Ces éléments se
retrouvent dans les formes morbides qui sont des subdivisions du
groupe de la démence, et qu'on peut énumérer ainsi : paralysie
1. Chaslin. La confusion mentale primitive, Paris, 1892^
2. Séglas. In Traité de pathologie mentale. Paris, Doin, 1903, p. 172. 270 MÉMOIRES ORIGINAUX
générale, démence senile, démences liées à des lésions circonscrites
du cerveau; enfin démence vésanique.
Nous n'avons pas à donner des détails sur les trois premières
formes; la dernière seule appelle un mot d'explication. La démence
vésanique comprend les aliénés qui, sans présenter de lésions
cérébrales appréciables, finissent par verser dans un affaiblissement
acquis et irrémédiable. Toutes les variétés d'aliénés contribuent à
former ce groupe. Y verser n'est pas une conséquence régulière,
fatale de leur état, mais c'est, quel que soit le type d'aliénation, une
possibilité. En dehors des démences paralytique, sénile et par lésions
circonscrites, on continue donc à admettre une démence qui repré
sente une complication de la folie. Elle ne correspond pas à une
entité. On ne la décrit pas à part. Mais chaque forme de folie la
comporte dans sa description comme un mode de terminaison. C'est
la fosse commune où toutes finissent par se rejoindre.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, démence signifie dès lors
perte définitive des facultés intellectuelles, que cette déchéance ait
une marche progressive ou soit plus ou moins complète, mais en
tout cas on admet qu'elle est sans retour possible. On s'entend à
peu près sur ce caractère] important : ruine des facultés intellec
tuelles, la démence est caractérisée avant tout par un signe précis
d'évolution, son incurabilité.
La démence précoce de Krœpelin. — La question des démences
paraissait ainsi réglée quand Krœpelin intervient, et, novateur
hardi, crée, aux dépens des démences vésaniques, une entité nouv
elle, la démence précoce.
C'est, croyons-nous, Morel qui a imaginé les mots de démence pré
coce. Ils n'ont pas fait fortune en aliénation à l'époque de leur
apparition. On ne les destinait pas, il est vrai, comme depuis lors,
à dénommer une maladie mentale. Ils désignaient seulement
certains états de déchéance intellectuelle survenant avant l'âge où
l'on est accoutumé de rencontrer de l'affaiblissement. En les repre
nant il y a une quinzaine d'années, Krœpelin a élargi considéra
blement leur acception et assuré leur succès. La conception de la
démence précoce apportée par Krœpelin a réveillé tous les esprits.
Elle est restée la question à la mode. Journaux, sociétés, congrès,
l'ont mise à leur ordre du jour. Elle prenait peu à peu droit de cité,
tout en restant assez obscure, et chacun la comprenant à sa façon
plutôt que l'acceptant dans son intégralité. Il n'est pas inutile
d'examiner avec quelques détails en quoi elle consiste.
Il faut, pour se bien représenter le bouleversement que cette
innovation de Krœpelin a apportée en aliénation et aussi la lumière
qu'elle a paru jeter survies malades, avoir bien présentes à l'esprit
les conceptions qui régnaient à l'époque de son apparition, et la
manière dont on classait des observations qui appartenaient à la
démence précoce. D'un côté, on considérait, nous l'avons dit, les
démences vésaniques comme l'aboutissant de toutes les formes
d'aliénation, et par conséquent comme des formes dénuées d'intérêt. BINET ET TH. SIMON. — LES DÉMENCES 271 A.
II est vrai que, sous la pression des faits, on avait bien été obligé
de reconnaître que certaines affections, comme la manie et la
mélancolie, quand elles offrent un caractère franchement intermitt
ent, ne versent que rarement ou bien tardivement dans la démence.
Mais en revanche, lorsqu'on cherche comment Magnan a construit
son délire chronique à évolution progressive, et qu'on analyse en
particulier la période de démence qu'il a assignée à ce délire, on
a la surprise de s'apercevoir à quel point ses descriptions de la
démence terminale ressemblent à celles de la démence précoce,
telle qu'on la connaît aujourd'hui '; on y retrouve des phénomènes
de catatonie, de Stereotypie, d'indifférence, qui, pour Krœpelin,
comme nous le verrons dans un instant, sont révélateurs de démence
précoce; et cela permet tout naturellement de supposer que la
description de cette période a dû se faire pour une part avec des
observations de démence précoce, variété dite paranoide, qui prê
tait d'autant mieux à la confusion qu'à ce moment on n'en soup
çonnait pas l'existence. Ainsi donc, on peut déjà se rendre compte
en partie, par les détails précédents, du sort que les anciens auteurs
faisaient à la démence précoce méconnue.
Ce n'est pas tout. A cette époque, tous les efforts des aliénistes se
portaient vers la connaissance, la description, la monographie des
formes aiguës. Il y en eut en Allemagne toute une floraison, aussi
riche qu'embrouillée : délires hallucinatoires, amentia, paranoïas
aiguës, etc. Magnan était intervenu pour faire ici de l'unité, en don
nant à ces accidents une origine commune, qui fut la dégénéres
cence. La multiplicité des formes prises par ces troubles n'était
point un motif empêchant de les réduire à l'unité, car ce polymor
phisme était au contraire considéré comme un mode d'expression
du déséquilibre cérébral qui caractérise la dégénérescence. Il paraît
probable que beaucoup de ces formes vésaniques aiguës ne sont pas
autre chose que ce qu'on désigne actuellement sous le nom de
démence précoce; mais leur fonds démentiel n'était pas l'objet
d'une attention spéciale. Magnan a construit avec le matériel de son
service de l'Admission, où ne sont guère visibles que les manifest
ations d'éclosion ; c'est avec le passé des malades bien plus qu'avec
leur avenir qu'il a fait son entité dégénérescence : et il a jugé peu
important de savoir si quelques-uns de ses dégénérés tombent dans
1. Nous croyons intéressant de citer textuellement un passage de la
description de Magnan, à laquelle nous faisons allusion dans le texte :
« De la période ties grandeurs les délirants chroniques marchent graduel
lement vers la démence. Leur niveau mental baisse peu à peu, leur
activité intellectuelle se borne à ressasser quelques conceptions délirantes
stéréotypées. Ils se montrent indifférents à ce qui les entoure; on les voit,
adoptant parfois des attitudes spéciales, se tenir à l'écart, immobiles; ils
parlent seuls à voix basse, font tout à coup certains gestes, toujours les
mêmes, en rapport avec des conceptions délirantes qui ne changent pas
non plus..., etc. ». Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1897,
p. 34-35. — Remarquons-le, stéréotypies, indifférence, attitudes spéciales
paraissent bien être de la démence précoce. 272 MÉMOIRES ORIGINAUX
la démence et si d'autres y échappent. La différence de terminaison
ne lui a pas paru caractéristique ; ce ne sont là, pour lui, que des
effets secondaires, dus à des inégalités de résistance cérébrale.
Telle est la situation à l'époque où Krœpelin entre en scène.
Il connaît moins bien Magnan qu'il ne connaît ses compatriotes et il
ne paraît pas avoir subi l'influence de notre grand aliéniste fran
çais. C'est dans la confusion allemande que Krœpelin travaille. Les
premières éditions de son traité témoignent de sa difficulté à s'en
dégager; on l'y voit accepter et décrire une variété très diffuse de
formes diverses au lieu d'adhérer à cette belle simplicité classifica-
trice à laquelle il est arrivé depuis.
L'idée qui l'a conduit à la démence précoce est la suivante : une
maladie mentale est l'analogue d'une maladie cérébrale, et doit
avoir par conséquent, tout comme une une
Symptomatologie double, formée d'une part par des phénomènes
d'excitation ou d'inhibition, qui sont variables, accessoires, tran
sitoires, et d'autre part, par des phénomènes de destruction, en
rapport précis avec la lésion et qui par conséquent traduisent
l'essence même de la maladie. Mais dans les états aigus, comme
dans l'attaque d'apoplexie, les troubles surajoutés sont des acces
soires qui cachent l'essentiel. Ils ne peuvent conduire à une classi
fication. Il faut prendre en considération les états terminaux, où
l'accessoire, disparaît et l'essentiel est mis à nu1. Ces états te
rminaux étant produits, on étudiera leurs signes, puis il suffira de
rechercher ces signes au milieu du fatras des manifestations des
états aigus pour reconnaître ceux qui leur appartiennent et ceux
qui ressortissent au contraire à d'autres états. Jusqu'à quel point
Krœpelin a-t-il strictement suivi ce principe? Il semble que bien
souvent il ait été repris par une méthode consistant à ajuster
simplement un ensemble de symptômes cliniques. Quoi qu'il en
soit, c'est ce principe qui l'a conduit, sinon à la description, du
moins à l'isolement de la démence précoce.
La considération des états terminaux l'a amené d'abord à dis
tinguer deux groupes dans les formes hallucinatoires, agitées,
dépressives, délirantes où lui-même n'aboutissait pas à se recon
naître jusque-là; deux groupes aussi par conséquent dans ces
bouffées délirantes, hallucinatoires, maniaques, mélancoliques,
systématisées que Magnan décrivait chez ses dégénérés.
Dans un premier groupe, tous ces accidents guérissent, les facultés
intellectuelles ont pu être bouleversées, mais elles sortent intactes
de l'orage. Ce groupe, Krœpelin le rattache aux folies intermittentes
des auteurs, il l'en enrichit pour en faire sa folie maniaque-dépress
ive; la constitution en est par suite moins pure que chez Magnan,
des accidents bien plus variés s'y rencontrent, les hallucinations et
les délires n'y sont l'exception. En présence d'un malade qui
aurait fait un accès maniaque, puis qui aurait guéri, qui aurait été
1. Krœpelin. Psychiatrie, 1904; voir Introduction à la 2" partie. BINET ET TH. SIMON. — LES DÉMENCES 273 A.
repris plus tard d'un accès mélancolique et plus tard encore aurait
présenté une bouffée d'idées de jalousie, Magnan dirait : « II n'y a
pas là, malgré ces guérisons successives, de la folie intermittente,
car cela ne correspond pas à ses formes classiques; ce n'est pas de
la folie intermittente parce que l'excitation maniaque s'accompagne
par exemple d'une richesse de troubles sensoriels qui n'y sont pas
habituels, parce que l'accès mélancolique y est trop mélangé
d'excitation et d'idées délirantes, parce que les accès ne se sont
pas répétés identiques, parce que le malade, toujours original
depuis son enfance, reste original entre ses accès. » Krœpelin au
contraire ne s'arrête pas à ces signes : il ne s'attache qu'à l'état des
facultés intellectuelles; si elles survivent, il admet l'existence d'une
folie maniaque-dépressive, quelle que soit la forme des accès, et
quelle que soit l'originalité du sujet chez qui les accès éclatent.
A l'inverse des précédents une quantité d'autres malades about
issent à un état d'affaiblissement. Les accidents les plus variés
peuvent accompagner leur maladie à son éclosion : accidents
maniaques, mélancoliques, hallucinatoires, délirants, mais peu
importe. Ils formeront malgré cela un groupe autonome, la
démence précoce avec ses trois subdivisions : hébéphrénique quand
elle survient chez un sujet à l'âge de la puberté; catatonique lorsque
certaines manifestations y prédominent dans le domaine des mou
vements; paranoide si elle revêt les apparences d'un délire systé
matisé. Mais comment porter dès l'origine, dès les premières manif
estations, un diagnostic convenable? C'est en sachant que l'affa
iblissement, chez ces malades, s'accompagne de manifestations spé
ciales. Ce sont donc ces manifestations spéciales qu'il va falloir
rechercher. Elles consistent principalement en troubles de l'acti
vité volontaire : du négativisme, des stéréotypies, du maniérisme,
de l'automatisme par ordre; on pourrait y ajouter l'indifférence
émotionnelle et l'incohérence verbale.
Quelques mots suffiront pour fixer le sens de ces expressions :
négativisme est un mot nouveau qui sert à désigner une attitude
mentale de refus : le malade à qui on tend la main refuse de tendre
la sienne; parfois même il est négatif au point d'exécuter l'acte
contraire à celui auquel on l'invite. Une attitude mentale toute
différente est Vautomatisme passif, autrement dit la suggestibilité aux
ordres. Elle se manifeste principalement par l'aptitude des membres
à garder la position qu'on leur imprime; si par exemple on lève en
l'air le bras d'un malade, le bras reste levé pendant quelque temps
avant de retomber et quelquefois un temps fort long; c'est de la
catalepsie, qu'on appelle ici catatonie1. Parfois le négativisme et la
1. Il y aurait beaucoup à dire sur cette manière de comprendre cette
suggestibilité. On trouve notamment une curieuse tendance, chez les
auteurs qui la signalent, à considérer comme pathologique tout ce qui se
produit d'activité chez un malade. On dit à une aliénée de se lever, elle
le fait; il suffit qu'on soupçonne qu'elle est atteinte de démence précoce
pour qu'on se croie autorisé à s'écrier: Voilà de l'automatisme par ordre!
C'est vraiment se contenter à trop bon compte.
l'année pstchologique. xvi. 18 274 MEMOIRES ORIGINAUX
suggestibilité alternent ou se mélangent chez un même malade qui
d'abord résiste, puis quelques secondes après obéit avec la plus
grande facilité. Le maniérisme, les tics, les rires, les grimaces, sont
des manières d'être tout à fait singulières, qui achèvent avec les
symptômes précédents de donner à ces aliénés une attitude si ori
ginale, qu'on peut les reconnaître à distance. Ils ont une manière
gauche, ou contournée, bizarre, affectée, de marcher, de s'asseoir,
de manger, de faire des gestes, de prendre au lit une attitude de
repos; ils éclatent souvent d'un rire niais, etc. Dans leurs mou
vements comme dans leurs paroles ils présentent de fréquentes
stéréotypies ou tendances à la répétition indéfinie. Ils passent des
journées entières à se balancer de la même manière, à tourner en
rond dans le même sens ; ou encore, dans le discours de ceux qui
parlent on surprend le retour incessant des mêmes mots ou de la
même phrase. Les propos enfin sont fréquemment incohérents. Les
mots se suivent sans qu'on puisse saisir un sens à l'ensemble, malgré
le ton raisonnable avec lequel ils sont parfois émis, et aussi
le sens possible de quelques phrases détachées. C'est de la verbigé-
ration, de la confusion du langage...
Sans doute ce n'est pas à ces signes que se réduit toute la
Symptomatologie de la démence précoce. Il y en a bien d'autres.
Esprit circonspect, méticuleux, Krœpelin les relève tous avec le
plus grand soin, et il les a notés avec un luxe de détail inouï et
qui donne à ses descriptions une impression de vie intense. Plus
expérimental que spéculatif, paraissant se méfier beaucoup des vues
d'ensemble, il peint des tableaux de symptômes qui lui servent
comme de points de comparaison pour faire le diagnostic de tout
malade nouveau.
En résumé, la démence vésanique, terminaison banale de toutes
les formes mentales, est rayée des cadres ; n'aboutissent à l'affa
iblissement, de degré variable, après un seul accès ou après plu
sieurs, que des accidents dont la parenté est accusée par un certain
nombre de signes communs, négativisme, catatonie, etc. Il n'est
plus parlé de délires hallucinatoires, de confusions mentales ou
amentia... Ce ne sont là que des aspects de la démence précoce. S'ils
guérissent quelquefois, c'est avec déficit et pour rechuter; si l'on suit
les malades après qu'ils sont sortis de l'asile, on constate que leur
évolution ultérieure témoigne de leur affaiblissement incurable; si
on les voit seulement dans leur période aiguë, Krsepelin nous a mis
entre les mains des signes suffisants pour prévoir leur avenir.
Ainsi comprise, la démence précoce peut être considérée comme
faisant à la paralysie générale un véritable pendant. Sous la multi
plicité des symptômes, comme dans cette dernière, existerait un
affaiblissement démentiel qui serait l'essence même de la maladie.
Mais ce point : y a-t-il démence ou non? est un des principaux sur
lesquels la discussion reste ouverte.

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