Les différences hémisphériques dans la perception des stimuli musicaux chez le sujet normal : II. Les sons simultanés - article ; n°4 ; vol.85, pg 567-576

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L'année psychologique - Année 1985 - Volume 85 - Numéro 4 - Pages 567-576
Résumé
Les résultats des travaux qui ont étudié les différences latérales dans la perception des sons simultanés sont dans l'ensemble cohérents avec l'idée que l'hémisphère gauche se caractériserait par un mode analytique de traitement et l'hémisphère droit par un traitement de nature différente. Cependant, le manque d'indications indépendantes des asymétries observées sur le traitement opéré par les sujets laisse encore obscure la nature des opérations mieux effectuées dans l'hémisphère droit. De ce fait, la distinction en termes de modes de traitement analytique et holistique demeure une hypothèse plausible mais non convaincante quant à la division des fonctions entre hémisphères cérébraux dans la perception des sons musicaux.
Mots clés : différences hémisphériques, sons musicaux.
Summary : Hemispheric differences for processing musical sounds in normal subjects : II. Simultaneous sounds.
The results from the studies which have examined lateral differences in the perception of simultaneous sounds are generally consistent with the idea that the left hemisphere is specialized for dealing with musical stimuli in an analytic mode and the right hemisphere for processing them in a different way. However, as no independent evidence of the observed asymmetry in the strategies used by the subjects is available, the nature of the processes better performed in the right hemisphere cannot be specified. Consequently the distinction in terms of analytic and holistic modes of processing remains a plausible but not convincing hypothesis with regards to the division of functions between the cerebral hemispheres in the perception of musical sounds.
Key words : hemispheric differences, musical sounds.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Isabelle Peretz
Les différences hémisphériques dans la perception des stimuli
musicaux chez le sujet normal : II. Les sons simultanés
In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°4. pp. 567-576.
Résumé
Les résultats des travaux qui ont étudié les différences latérales dans la perception des sons simultanés sont dans l'ensemble
cohérents avec l'idée que l'hémisphère gauche se caractériserait par un mode analytique de traitement et l'hémisphère droit par
un traitement de nature différente. Cependant, le manque d'indications indépendantes des asymétries observées sur le
traitement opéré par les sujets laisse encore obscure la nature des opérations mieux effectuées dans l'hémisphère droit. De ce
fait, la distinction en termes de modes de traitement analytique et holistique demeure une hypothèse plausible mais non
convaincante quant à la division des fonctions entre hémisphères cérébraux dans la perception des sons musicaux.
Mots clés : différences hémisphériques, sons musicaux.
Abstract
Summary : Hemispheric differences for processing musical sounds in normal subjects : II. Simultaneous sounds.
The results from the studies which have examined lateral differences in the perception of simultaneous sounds are generally
consistent with the idea that the left hemisphere is specialized for dealing with musical stimuli in an analytic mode and the right
hemisphere for processing them in a different way. However, as no independent evidence of the observed asymmetry in the
strategies used by the subjects is available, the nature of the processes better performed in the right hemisphere cannot be
specified. Consequently the distinction in terms of analytic and holistic modes of processing remains a plausible but not
convincing hypothesis with regards to the division of functions between the cerebral hemispheres in the perception of musical
sounds.
Key words : hemispheric differences, musical sounds.
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Peretz Isabelle. Les différences hémisphériques dans la perception des stimuli musicaux chez le sujet normal : II. Les sons
simultanés. In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°4. pp. 567-576.
doi : 10.3406/psy.1985.29116
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1985_num_85_4_29116L'Année Psychologique, 1985, 85, 567-576
REVUES
Laboratoire Université de Psychologie libre expérimentale de Bruxelles1
LES DIFFÉRENCES HÉMISPHÉRIQUES
DANS LA PERCEPTION DES STIMULI MUSICAUX
CHEZ LE SUJET NORMAL:
II. LES SONS SIMULTANÉS
par Isabelle Peretz
SUMMARY : Hemispheric differences for processing musical sounds
in normal subjects : II. Simultaneous sounds.
The results from the studies which have examined lateral differences
in the perception of simultaneous sounds are generally consistent with
the idea that the left hemisphere is specialized for dealing with musical
stimuli in an analytic mode and the right hemisphere for processing them
in a different way. However, as no independent evidence of the observed
asymmetry in the strategies used by the subjects is available, the nature
of the processes better performed in the right hemisphere cannot be specified.
Consequently the distinction in terms of analytic and holistic modes of
processing remains a plausible but not convincing hypothesis with regards
to the division of functions between the cerebral hemispheres in the percep
tion of musical sounds.
Key words : hemispheric differences, musical sounds.
Dans la présente section, les travaux qui se sont attachés à étudier
les différences hémisphériques dans le traitement de sons simultanés
seront passés en revue, le motif étant de rechercher le ou les principes
qui peuvent expliquer l'intervention prédominante d'un hémisphère
particulier dans la perception musicale. Le terme de sons simultanés se
réfère ici à la définition donnée par le dictionnaire de la musique (Honeg-
ger, 1976) qui souligne la nécessité de distinguer parmi les sons simul-
1. Avenue A.-Buyl, 117, 1050 Bruxelles, Belgique. 568 Isabelle Perelz
tanés l'accord de l'intervalle. L'accord est une superposition de plus
de deux sons disposés selon les règles de l'harmonie musicale ; l'inter
valle harmonique est formé par la superposition de deux sons seulement.
L'idée est que l'intervalle ne peut être confondu avec l'accord vu que
« celui-ci est à la fois autre chose et davantage que la simple addition
des intervalles qui le constituent » (p. 8). La présente section tient
compte de cette distinction.
L'intervalle harmonique
Par souci de clarté, nous verrons d'abord les données obtenues chez
les musiciens et ensuite celles des sujets inexpérimentés musicalement.
Dans une première étude, celle de Murray et Rushford (1977), un
groupe de musiciens a obtenu un effet de supériorité de l'oreille droite
dans une épreuve qui consistait à juger si un intervalle descendait ou
montait par rapport à l'unisson. L'intervalle harmonique était présenté
simultanément avec du bruit blanc à l'oreille opposée. La distance
maximale que pouvait prendre l'intervalle par rapport à l'unisson était
moindre que le demi-ton, soit moindre que la plus petite valeur de
l'échelle musicale. Dans la discrimination de ce type d'intervalle de
taille subtile et inhabituelle, l'hémisphère gauche semble ainsi plus
impliquée que l'hémisphère droit. Par contre, lorsque l'intervalle harmo
nique correspond à une catégorie conventionnelle, la discrimination
pourrait se faire plus efficacement dans l'hémisphère droit. Kellar et
Bever (1980) ont montré que les musiciens (sans gauchers dans la
famille) catégorisaient mieux les intervalles présentés à l'oreille gauche
que ceux présentés à l'oreille droite. La présentation était monaurale.
Les intervalles utilisés conservaient toujours le même son grave et le
son aigu variait de manière à ce que l'intervalle s'étende de la quarte
à la quinte en douze étapes. Les sujets devaient classer les intervalles
en trois catégories (A, B et C) qui correspondaient respectivement à la
quarte mineure, la quarte majeure et la quinte. Par conséquent, dans
l'étude de Kellar et Bever, la discrimination de la taille des intervalles
devait se faire par rapport à des repères habituels en musique.
Kellar et Bever ont attribué le rôle prédominant de l'hémisphère
droit dans la tâche de catégorisation en intervalles conventionnels au
traitement holistique qui serait spécifique à cet hémisphère. Les musi
ciens auraient développé au cours de leur formation musicale « des
gestalts — des entités telles que l'intervalle de quinte, l'intervalle de
quarte — qu'ils peuvent faire correspondre aux intervalles du test
sur un mode holistique, ne nécessitant pas d'analyse interne des notes
qui les composent » (p. 32). Cette interprétation rendrait compte adéqua
tement des résultats de Rushford et Murray. Dans ce dernier cas,
l'intervention prédominante de l'hémisphère gauche serait requise par
l'utilisation d'intervalles qui ne se rencontrent pas (sauf fortuitement Différences hémisphériques el perception musicale 569
lors du désaccord d'un instrument) au cours de la pratique musicale.
De tels intervalles auraient requis une analyse interne, un traitement
spécifique à l'hémisphère gauche. Cependant, les résultats obtenus par
Shanon (1980) mettent l'interprétation de Kellar et Bever en difficulté. a observé un effet de supériorité de l'oreille droite, suggérant
donc une participation plus importante de l'hémisphère gauche, dans
une tâche de détection d'intervalles harmoniques conventionnels. La
tâche des musiciens était de détecter un intervalle d'octave parmi
d'autres intervalles tout aussi conventionnels (de tierce, quarte, quinte
et sixte). D'après Kellar et Bever, le traitement d'intervalles aussi
couramment utilisés en musique aurait dû, au contraire, être plus
efficacement réalisé dans l'hémisphère droit des musiciens. Le fait que
la présentation des intervalles se faisait simultanément avec du bruit
blanc à l'oreille opposée dans le test de Shanon pourrait expliquer un
changement de stratégie d'écoute. La présence d'un bruit controlatéral
aurait pu amener les musiciens à analyser les intervalles conventionnels
comme des intervalles inhabituels ; la présentation monaurale, utilisée
par Kellar et Bever, serait nécessaire pour permettre une approche
holistique des intervalles familiers.
A présent, envisageons les données des sujets inexpérimentés musi
calement pour des tâches du même ordre. Aucune différence latérale
n'a pu être mise en évidence lorsque la tâche était, soit de détecter un
changement d'un demi-ton par rapport à une tierce de référence (Gates
etBradshaw, 1977), soit de déceler un intervalle d'octave2 parmi d'autres
intervalles musicaux (Shanon, 1981). Le seul effet de latéralité mis en
évidence dans la discrimination d'intervalle suggère une participation
prépondérante de l'hémisphère gauche. En effet, Kellar et Bever (1980)
avaient observé une supériorité de l'oreille droite chez les non-musiciens
qui avaient participé à l'expérience décrite plus haut. Une question qui
se pose néanmoins est de savoir dans quelle mesure les
sont parvenus à réaliser la tâche de catégorisation des intervalles suivant
des critères totalement arbitraires pour eux. Les auteurs ne fournissent
aucune indication sur ce point.
L'absence de différence ou la participation prédominante de l'hémi
sphère gauche suggérées par ces études réalisées avec des non-musiciens
tendraient à soutenir l'interprétation de Kellar et Bever. Selon ces
auteurs, le non-musicien n'aurait aucune référence stable pour pouvoir
traiter les intervalles sur un mode holistique, dans l'hémisphère droit.
Les résultats soutiennent cette proposition, vu qu'une supériorité de
l'oreille gauche n'a jamais été observée. Néanmoins, la seconde partie de
l'interprétation de Kellar et Bever suivant laquelle les non-musiciens
2. Les sujets étaient sélectionnés de manière à ce que le concept d'octave
leur soit familier, et ce d'après une formation musicale reçue dans l'enfance
n'excédant pas une durée de trois ans. 570 Isabelle Perelz
seraient forcés en quelque sorte à analyser les relations entre les sons
est à considérer avec réserve. En effet, aucun élément dans leur étude
ne permet de concevoir quelle était la stratégie utilisée par les sujets.
Shanon (1981) a proposé plutôt que, dans des circonstances aussi peu
habituelles, le non-musicien n'aurait pas recours à un mode opératoire
fixe ou systématique, n'obtenant pas ainsi de clairs effets de latéralité.
Les résultats de Kellar et Bever nécessiteraient une explication ou, du
moins, une validation indépendante des différences d'oreille, sur la
nature du traitement utilisé par les non-musiciens dans l'épreuve de
catégorisation.
L'accord
Les accords sont constitués d'au moins deux intervalles harmoniques
et sont probablement plus familiers que ces derniers à l'auditeur inexpé
rimenté musicalement, vu leur usage répandu, notamment, dans l'acco
mpagnement du chant. Cependant, il ne semble pas que la familiarité
plus grande avec les accords par rapport aux intervalles harmoniques
soit suffisante pour leur permettre d'aborder toute épreuve d'une manière
systématique, comme l'indiquent les absences de différences latérales
(cf. Shanon, 1981). Pour qu'un effet de latéralité émerge clairement chez
les non-musiciens, il faut réduire la difficulté de la tâche. Dans l'e
nsemble, les auditeurs, qu'ils soient entraînés musicalement ou non,
manifestent des effets de supériorité de l'oreille gauche, par conséquent
une participation prédominante de l'hémisphère droit. Nous verrons,
cependant, qu'un haut degré de formation musicale peut conduire à
des effets de latéralité importants mais de sens opposés.
Doehring et Ling (1971) ont testé un groupe de musiciens profes
sionnels et un groupe de non-musiciens sur la reconnaissance d'accords
formés de trois sons purs. Ces accords étaient présentés monauralement,
soit successivement (accords arpégés), soit simultanément (accords
plaqués). Le seul effet observé a été obtenu chez les musiciens, et ceci
dans une seule condition expérimentale, lorsque, au sein d'un essai,
un accord arpégé devait être reconnu parmi trois accords plaqués.
L'un de ceux-ci était composé des mêmes notes que l'accord arpégé, les
deux autres différaient d'un demi-ton sur la note du milieu. D'une part,
il se peut que le haut degré de formation des musiciens qui participaient
à l'expérience ait réduit la possibilité d'émergence d'un effet de supé
riorité d'oreille dans l'ensemble de l'échantillon, comme le suggèrent les
données de Gordon (1980) et de Morais, Peretz, Gudanski et Guiard
(1982), qui seront discutées plus loin. D'autre part, la performance géné
rale des non-musiciens (soit 47 % de réponses correctes), qui était
légèrement supérieure au niveau du hasard (soit 33 %), indique qu'une
majorité d'entre eux avaient de grandes difficultés à réaliser la tâche.
Les données d'une autre étude (Blechner, 1977) suggèrent même qu'un hémisphériques et perception musicale 571 Différences
bon nombre aurait échoué à discriminer les accords. En effet, les non-
musiciens qui participaient à cette dernière étude étaient incapables,
malgré une phase d'entraînement préliminaire, de discriminer deux
accords qui se différenciaient par un demi-ton sur la note centrale. La
difficulté que pose à un non-musicien le type de discrimination proposée
par Doehring et Ling pourrait rendre compte de l'absence de différences
latérales observée. L'idée est que, dans ces circonstances, les non-
musiciens ne parviendraient pas à traiter les accords de manière systé
matique. En bref, l'expérience de Doehring et Ling semble avoir réuni
toutes les conditions pour que des effets de latéralité n'émergent pas
clairement ; c'est ce qui va être montré dans l'exposé qui suit.
Gordon est l'auteur qui a le plus contribué à l'étude des différences
hémisphériques dans le traitement des accords, en utilisant chaque fois
le même test. Les stimuli consistaient en des accords de quatre notes
qui respectaient les règles de l'harmonie musicale. Ces accords étaient
présentés dichotiquement et devaient être reconnus parmi quatre
accords binauraux successifs, à chaque essai. Lors d'une première
soumission de l'épreuve à des étudiants en musique indifférenciés,
l'auteur a obtenu une supériorité de l'oreille gauche (Gordon, 1970).
A la suite de l'étude de Bever et Chiarello (1974), qui a montré que
l'expérience musicale détermine le sens des effets de latéralité pour la
reconnaissance mélodique, Gordon (1975) a revu ses résultats et a
constaté que l'effet de supériorité de l'oreille gauche était indépendant
du niveau global de performance. Néanmoins, estimant que la variable
de l'expérience musicale n'avait pas été suffisamment contrôlée lors
des investigations précédentes, Gordon (1978) a répété l'expérience
avec cette fois-ci deux groupes distincts, l'un formé de musiciens amat
eurs et l'autre de non-musiciens. Un effet de supériorité de l'oreille
gauche était retrouvé chez les musiciens et seulement une tendance
non significative dans le même sens chez les non-musiciens. L'auteur
a attribué ce dernier résultat au « pauvre développement des fonctions
de reconnaissance d'accords » chez les non-musiciens qui les amènerait
à utiliser « n'importe quelle autre fonction qui leur est accessible » (p. 389)
dans l'un ou l'autre hémisphère. Enfin, plus récemment encore, Gordon
(1980) a poursuivi ses investigations dans le but d'évaluer si la domi
nance hémisphérique droite dans le traitement des accords se mainten
ait chez les musiciens quel que soit leur degré de formation musicale.
Il a retrouvé une supériorité de l'oreille gauche chez les musiciens amat
eurs. Cependant, il a montré que les musiciens professionnels se divi
saient en deux groupes, l'un obtenait de fortes supériorités de l'oreille
gauche et l'autre de fortes supériorités de l'oreille droite. Il est inté
ressant de signaler ici que, dans l'une de nos expériences, nous avons
testé des musiciens dont le degré de formation était comparable aux
musiciens les plus avancés de Gordon (Morais et al., 1982). Ils n'ont
manifesté dans l'ensemble aucune différence latérale. Comme chez 572 Isabelle Perelz
Gordon, nos musiciens se subdivisaient en deux sous-groupes, selon
qu'ils manifestaient de larges asymétries en faveur de l'oreille gauche ou
de l'oreille droite.
Une hypothèse envisageable est que la supériorité hémisphérique
gauche, qui semble émerger chez certains musiciens les plus avancés,
puisse provenir de leur habileté particulièrement exercée à utiliser le
nom des accords pour pouvoir les reconnaître. Gordon a exploré cette
possibilité et a été amené à conclure que l'utilisation d'une stratégie
de verbalisation était peu probable. En effet, les mêmes musiciens pro
fessionnels montraient une extrême difficulté à nommer les accords
du test (par exemple, sol majeur et la mineur). Gordon suggère que ces
musiciens auraient utilisé plutôt une stratégie analytique pour recon
naître les accords, influencés par leur habitude à décomposer tout
stimulus musical en ses constituants. L'auteur convient, néanmoins,
du manque de validation empirique de cette hypothèse, qui lui avait
été suggérée par les commentaires de ses sujets. Il faut noter que
l'analyse n'exclut pas la verbalisation. Les professionnels pourraient
effectivement décomposer les accords en les notes qui les constituent
(analyse) et ainsi repérer les notes critiques tout en leur associant leur
nom (par exemple, le si de l'accord de sol majeur et le do de l'accord
de la mineur). Quoique je ne vois pas en quoi la dénomination des notes
d'un accord puisse avoir une quelconque efficacité à moins d'avoir
l'oreille absolue (chez une minorité de professionnels), il n'est cependant
pas clair si c'est le processus d'analyse en soi ou le processus d'association
verbale qui serait responsable de l'engagement hémisphérique gauche
dans la reconnaissance d'accords.
La même confusion entre analyse et verbalisation se pose dans les
interprétations des effets de latéralité observés dans la lecture d'accords.
On a montré, en effet, que la lecture rapide d'accords écrits sur portée
musicale et présentés au tachistoscope à des pianistes professionnels
conduisait à une meilleure reproduction sur le clavier des accords
présentés dans l'hémi-champ droit, soit projetés dans l'hémisphère
gauche (Segalowitz, Debout et Lederman, 1979 ; Salis, 1980). La domi
nance de l'hémisphère gauche dans la lecture d'accords ne dépendrait
par ailleurs ni du caractère conventionnel des stimuli, ni du nombre de
notes qu'ils comprennent (Salis, 1980). Quoiqu'il soit fort probable
qu'un bon lecteur passe d'une représentation graphique d'un accord à
son exécution motrice sans passer par une dénomination des notes qui
le constitue, il ne peut être exclu qu'une association de type verbal
ait eu lieu. Cette ambiguïté n'a apparemment pas échappé à Segalowitz
et ses collaborateurs qui concluent que l'implication de l'hémisphère
gauche dans la lecture d'accord est due à la nature « analytique » du
traitement « avec un biais possible dû à l'association linguistique »
(p. 322). Par conséquent, avancer l'idée que les professionnels qui
manifestent des supériorités de l'oreille droite dans les épreuves de Différences hémisphériques et perception musicale 573
reconnaissance d'accords auraient utilisé une représentation graphique3
des accords en tant que moyen mnémotechnique ne résout pas la
question, même si l'idée est plausible. La confusion subsiste dans la
possibilité qu'une association verbale subséquente à un travail d'analyse
soit responsable de la dominance hémisphérique gauche.
Il faut cependant faire intervenir ici un élément qui, bien que relatif
au traitement d'intervalles harmoniques et non d'accords, me semble
critique dans la discussion qui consiste à évaluer dans quelle mesure
l'utilisation d'une stratégie détermine l'engagement hémisphérique
gauche dans le traitement de sons simultanés. Dans l'étude de Murray et
Rushford, qui a été vue plus haut, la discrimination portait sur des
intervalles pour lesquels il n'est pas concevable qu'un code verbal puisse
être associé, ni à l'intervalle, ni à chaque note qui la forme. En effet,
ces intervalles ne s'inscrivaient pas dans l'échelle musicale. Or une prédo
minance de l'hémisphère gauche a été suggérée. Cet élément, même s'il
ne permet pas d'écarter l'hypothèse de verbalisation dans tous les cas,
montre qu'elle ne peut pas prétendre au statut d'interprétation suffisante.
Considérons maintenant le cas particulier des non-musiciens. Chez
ceux-ci et lorsque la tâche est plus simple, dans le sens où la charge
mnémonique est réduite, une dominance de l'hémisphère droit peut
être évoquée comme chez les musiciens les moins avancés et une partie
des plus avancés. Nous avons obtenu, dans deux expériences différentes,
des effets de supériorité de l'oreille gauche chez les non-musiciens dans
des tâches où il fallait comparer deux accords successifs. Les sujets
entendaient un accord binaural suivi d'une paire dichotique, et ils
devaient juger si l'accord et l'accord présenté à l'oreille indiquée
à l'avance étaient les mêmes ou non. Les accords utilisés avaient la
même structure que ceux de Gordon (Peretz et Morais, 1979 ; Morais,
Peretz, Gudansky et Guiard, 1982).
Les non-musiciens semblent donc traiter plus efficacement les accords
dans l'hémisphère droit, comme la plupart des musiciens, dans une
tâche où la charge mnémonique imposée est négligeable. Il ne peut être
exclu que les auditeurs inexpérimentés musicalement traitent différem
ment des musiciens les mêmes accords. Néanmoins, vu la latéralisation
des processus dans le même hémisphère, il semble plus parcimonieux de
penser que la plupart des musiciens et des non-musiciens ne diffèrent
pas dans la nature des processus engagés mais dans l'habileté à se
former des représentations distinctives et durables. Cette hypothèse
expliquerait pourquoi dans les expériences de Gordon les non-musiciens
3. Il était plausible aussi que les musiciens aient associé à l'écoute des
accords leur correspondant moteur. Cette possibilité serait cependant moins
probable que l'utilisation d'une médiation visuelle étant donné que les
chanteurs qui participaient à notre expérience (Morais et coll.) manifestaient
d'aussi larges effets en faveur de l'oreille droite que les pianistes. 574 Isabelle Peretz
avaient une performance si faible et beaucoup plus faible que celle
des musiciens alors que les mêmes accords étaient utilisés. Les repré
sentations moins stables que se forment les non-musiciens ne résisteraient
pas aux interférences simultanées et successives qu'entraîne la tâche
de Gordon.
D'autres données issues d'études qui mesurent et comparent la
largeur des réponses évoquées dans chaque hémisphère confirment le
rôle prédominant de l'hémisphère droit chez le non-musicien. Il a été
observé que l'amplitude de la réponse évoquée par des accords présentés
monauralement et composés de trois sons complexes synthétisés confo
rmément à l'harmonie musicale, était plus large dans l'hémisphère droit
que dans le gauche (Taub, Tangay, Doubleday, Clarkson et Remington,
1976). Ces résultats ont été confirmés au moyen d'autres mesures prises
par le même groupe de chercheurs dans une seconde expérience (Taub,
Tangay et Clarkson, 1976). Lors de l'écoute passive, l'hémisphère droit
était plus activé. Lorsque les sujets devaient signaler au moyen d'une
clef de réponse le moment d'arrivée de l'accord, les temps de réaction
étaient plus courts lorsque les stimuli étaient présentés à l'oreille gauche,
et l'activation de l'hémisphère droit était plus accentuée que lors de
l'écoute passive.
Enfin, il reste à mentionner une étude, celle de Gaede, Parsons et
Bertera (1978), qui diffère de toutes celles revues jusqu'ici. Ces auteurs
n'ont en effet pas utilisé un test de reconnaissance d'accords, comme
c'était le cas des travaux précédents, mais une épreuve de dénombrement
des notes contenues dans un accord. Les sujets étaient soit des musiciens,
soit des non-musiciens. Les premiers ont obtenu une supériorité de
l'oreille gauche, les seconds n'ont pas manifesté de différence entre les
oreilles. Gaede et ses collaborateurs ont attribué la prédominance de
l'hémisphère droit à son mode holistique de traitement.
Cette interprétation paraît à première vue peu justifiée par les
caractéristiques de la tâche qui suggèrent plutôt une analyse interne
de l'accord. Leur proposition pourrait éventuellement se comprendre si,
par exemple, le nombre de notes incluses dans les accords était contrasté
(cf. 1,3,6 notes). Malheureusement, les auteurs ne précisent pas suffisa
mment les conditions expérimentales, rendant ainsi les données difficiles
à intégrer dans le présent exposé.
En résumé, sur l'ensemble des données concernant le traitement de
sons simultanés, nous avons vu que la discrimination d'intervalles se
ferait plus efficacement dans l'hémisphère gauche, probablement par le
recours à l'analyse de sa structure interne. Lorsque une classification
des intervalles en catégories conventionnelles peut aider à accomplir
la tâche, l'hémisphère droit pourrait être plus efficace en traitant ces
intervalles comme des unités perceptives. Ce mode de traitement ne
serait accessible qu'aux musiciens pour lesquels les intervalles peuvent
représenter des entités connues. Les non-musiciens, lorsqu'ils sont Différences hémisphériques et perception musicale 575
amenés à classer ces mêmes intervalles avec lesquels ils ne sont pas
familiarisés, le plus souvent ne parviendraient pas à discriminer les
intervalles d'une manière cohérente et ne manifesteraient pas de diffé
rence latérale. La limitation dans la capacité des auditeurs inexpéri
mentés à traiter des intervalles se retrouve pour la reconnaissance des
accords. Cependant, lorsque la charge mnémonique est réduite, les non-
musiciens traiteraient les accords préférentiellement dans l'hémisphère
droit tout comme les musiciens amateurs. Enfin, les musiciens profes
sionnels auraient une plus grande latitude dans la nature du traitement
opéré sur les accords. Ils pourraient soit mieux les traiter dans l'hémi
sphère droit, comme les musiciens de moindre compétence, soit dans
l'hémisphère gauche en décomposant l'accord en ses constituants.
Un point qui reste obscur, c'est la nature du traitement opéré par droit sur les accords, qualifiée d'holistique par tous les
auteurs. Il s'agit probablement de l'extraction de la combinaison parti
culière des sons simultanés de l'accord qui lui confère cette qualité
autre que la somme des intervalles qui le constitue (Honegger, 1976).
Cette notion encore vague de combinaison structurale particulière
pourrait être analogue à l'information extraite lors de la perception
de la hauteur d'un son complexe, comme le suggère Terhardt (1978).
A première vue, mais il serait intéressant d'approfondir les différents
aspects de cette analogie, les données neuropsychologiques soutiennent
cette hypothèse : le traitement de la hauteur de sons complexes se ferait
comme dans le cas des accords essentiellement dans l'hémisphère droit.
RÉSUMÉ
Les résultats des travaux qui ont étudié les différences latérales dans
la perception des sons simultanés sont dans l'ensemble cohérents avec
l'idée que l'hémisphère gauche se caractériserait par un mode analytique
de traitement et droit par un traitement de nature différente.
Cependant, le manque d'indications indépendantes des asymétries observées
sur le traitement opéré par les sujets laisse encore obscure la nature des
opérations mieux effectuées dans l'hémisphère droit. De ce fait, la distinction
en termes de modes de traitement analytique et holistique demeure une
hypothèse plausible mais non convaincante quant à la division des fonc
tions entre hémisphères cérébraux dans la perception des sons musicaux.
Mots clés : différences hémisphériques, sons musicaux.
BIBLIOGRAPHIE
Bever (T.), Chiarello (R.) — Cerebral dominance in musicians and non
musicians, Science, 1974, 185, 537-539.
Blechner (M.) — Musical skill and the categorical perception of harmonic
mode, Status Report on Speech Research, Haskins Laboratories, 1977,
51, 52.

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