Les doctrines modernes de la morale - article ; n°1 ; vol.13, pg 459-476

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L'année psychologique - Année 1906 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 459-476
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1906
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G. Cantecor
Les doctrines modernes de la morale
In: L'année psychologique. 1906 vol. 13. pp. 459-476.
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Cantecor G. Les doctrines modernes de la morale. In: L'année psychologique. 1906 vol. 13. pp. 459-476.
doi : 10.3406/psy.1906.1309
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1906_num_13_1_1309XXV
REVUE DE PHILOSOPHIE
LA MORALE SOCIOLOGIQUE
L'année 1906 ne nous a apporté aucun ouvrage de morale vraiment
remarquable. Mais, à défaut de livre marquant, il est intéressant de
signaler les discussions qui ont été organisées tant à YÉcole des
hautes études sociales qu'à la Société française de philosophie sur une
conception nouvelle de la morale, — la morale sociologique, —
déjà connue sans doute, mais qui n'avait pas encore été soumise à
l'épreuve décisive de la discussion orale. Il n'est pas résulté de cette
épreuve que l'ancienne morale doive être définitivement rejetée, ni
davantage que la morale nouvelle soit une tentative avortée. Mais
tous les auditeurs ont pu se convaincre que la conception sociolo
gique de la morale, — encore qu'elle soit discutable, — est une
doctrine des plus sérieuses, si nette, si logique, si bien en harmonie
avec une partie du développement intellectuel de notre temps, qu'il
faut de toute nécessité ou s'y soumettre, ou la rejeter : on ne saurait,
en aucun cas, la tenir pour non avenue. Et c'est pour cela, parce
que cette conception barre la route, en quelque sorte, et jette un
défi que l'on ne peut plus feindre de ne pas entendre à tous les
fidèles de la tradition morale, qu'il a semblé nécessaire d'exposer
ici ce débat, qui, sans rien apporter de bien nouveau pour le fond,
n'en est pas moins l'un des événements importants de l'année
philosophique.
La conception sociologique de la morale a été élaborée particu
lièrement par M. Durkheim, qui s'inspire lui-même très librement
des idées de Comte sur le développement social et moral de l'human
ité. On en trouve la première indication dans les articles consacrés
par M. Durkheim à La science positive de la morale en Allemagne
dans la Revue philosophique en 1887; elle est déjà ébauchée avec
assez de netteté dans Ylntroduction à la sociologie de la famille
publiée par le même auteur dans les Annales de la Faculté des
lettres de Bordeaux en 1889; elle fait surtout l'objet de sa remar
quable thèse sur La division du travail social et, depuis, on la retrouve
naturellement supposée ou appliquée dans tous ses écrits J.
1. V. particulièrement : Le suicide, liv. III, ch. n; La prohibition de
l'inceste et ses origines, Année sociologique, 1" année. MÉMOIRES ORIGINAUX 460
Toutefois il ne semble pas que cette doctrine ait été tout de suite
bien comprise et l'on peut dire que jusqu'à ces dernières années
elle n'avait pas été discutée. C'est le livre de M. Lévy-Bruhl sur La
morale et la science des mœurs (1903) qui a appelé avec force l'atten
tion des philosophes sur cette nouvelle conception et en a rendu la
discussion nécessaire. M. Lévy-Bruhl a été le héraut très utile d'une
doctrine méconnue. Il l'a annoncée, proclamée, glorifiée, avec tant
d'enthousiasme pour les idées auxquelles il venait de se convertir
et tant de dédain pour celles qu'il abandonnait qu'il était imposs
ible de ne pas relever le défi; et les discussions ont commencé.
M. Fouillée dans ses articles de la Revue des Deux Mondes *, M. Belot
dans ses études de la Revue de Métaphysique et de Morale 2 et, à
leur suite ou en même temps, un certain nombre d'autres critiques 3
ont pris à partie la conception sociologique de la morale et se sont
efforcés de montrer que la science des mœurs ne peut remplacer la
morale traditionnelle. Le livre brillant de M. Lévy-Bruhl a donc
plus fait pour populariser la doctrine que les travaux si savants et
si riches d'idées de M. Durkheim.
Cependant il se pourrait que le manifeste de M. Lévy-Bruhl eût
compromis la doctrine nouvelle en la glorifiant. M. en
donne une idée assez vague, disons même équivoque, et qui, en sa
souplesse ou son incertitude, attire sur elle plus de critiques qu'il
n'est vraiment nécessaire. Aussi était-il urgent que M. Durkheim
dégageât sa conception de la morale de certains éloges ou dévelo
ppements compromettants dont M. Lévy-Bruhl l'avait accompagnée
et qu'il la présentât de nouveau lui-même au public, rendu désor
mais attentif, avec la précision et la netteté qui lui sont propres.
Si ce n'est pas là le motif, c'est au moins ce qui fait l'intérêt des
deux communications de M. Durkheim à l'École des hautes études
sociales et à la Société de philosophie. C'est dans ces communicat
ions — quitte à les éclairer par les écrits antérieurs de M. Durk
heim — qu'il faut prendre de quoi exposer et définir la nouvelle
conception de la morale; comme c'est dans les discussions qui les
ont suivies — quitte à les compléter par les critiques antérieure
ment publiées — qu'il faut chercher l'indication des résistances et
des objections que la nouvelle morale soulève et qu'elle n'a pas
encore réussi à surmonter *.
1. Réunis en volume sous ce titre : Les Éléments sociologiques de la
morale, Alcan, 1905.
2. Recueillies dans les Études de morale positive, Alcan, 1907.
3. On nous permettra de rappeler que nous avons nous-même, en
deux articles publiés dans la Revue philosophique en mars-avril 1904,
essayé de déterminer la signification, l'origine et la valeur de cette
doctrine.
4. La direction de l'École des hautes études sociales n'ayant pas encore
fait publier les conférences et discussions de l'année 1905-1906, nous
prendrons exclusivement nos références dans le Bulletin de la Société
française de philosophie, avril-mai 1906. CANTECOR. — REVUE DE PHILOSOPHIE 461 G-
I. — LA DOCTRINE
Tous les moralistes jusqu'à ce jour s'accordaient dans cette sup
position qu'il y a des fins ou une fin qui mérite par elle-même
d'être voulue et qui s'impose par son propre droit à la volonté de
tout être raisonnable. Il se peut que nous nous y portions d'instinct
et qu'elle soit donc dans la nature; il se peut aussi qu'elle soit
surajoutée à la nature par la raison qui en fait la règle et la limite
des instincts. Mais, de toute façon, elle est telle que la raison la
reconnaît pour valable et c'est en tant que reconnue par la
qu'elle acquiert une valeur proprement morale et devient une règle
pour la volonté. C'est pour cela, parce qu'il y a une vérité morale,
qu'il peut y avoir aussi une science morale et que cette science est
ou peut être imperative. Si aucune fin n'était en soi bonne ou
mauvaise, si elle ne tenait ce caractère que de nos désirs ou d'une
autorité extérieure, il n'y aurait qu'à suivre nos ou à céder
à l'autorité. Mais s'il y a un vrai Bien, il y a donc lieu à des
recherches réfléchies, raisonnées. La raison est appelée à cons
truire l'idéal de la vie et à le proposer à la volonté de chacun au
nom de la vérité. La raison, et la science qu'elle construit, se donne-
ainsi comme la règle de la vie et elle s'établit au-dessus de la réalité
et du fait ; elle ne constate pas ce que nous voulons ou ce que veut
la société, mais elle détermine ce que nous devons vouloir. La
raison s'attribue ainsi une fonction pratique.
Mais justement ce qui avait paru à tous les moralistes l'évidence
même, c'est ce que nient dès l'abord les partisans de la morale
sociologique. Ils n'admettent pas qu'il appartienne à la raison de
donner du dehors des lois à l'humanité; la moralité se produit
d'elle-même dans le développement spontané de la société. L'office
de la science ne peut être que de constater et d'expliquer les règles
qui s'établissent ainsi spontanément. C'est pourquoi la science ou
la physique des mœurs doit remplacer l'ancienne morale normat
ive.
La vraie origine de cette doctrine est dans le positivisme de Comte,
dont l'idée dominante est l'affirmation de l'impuissance pratique de
la réflexion individuelle et de la théorie abstraite. L'humanité se
développe et produit sa civilisation, — ses croyances, ses mœurs,
ses institutions, — en vertu de sa nature et selon les conditions
extérieures de sa vie. Ce qui sera demain, dans l'ordre politique
ou moral, est impliqué dans ce qui est aujourd'hui. On peut le
prévoir et en faciliter l'avènement; mais on n'introduit pas du
dehors des éléments nouveaux dans le développement de l'human
ité. Le vrai usage de la réflexion, c'est de prendre conscience de
ce qui se fait. La vraie politique, c'est l'intelligence des transformat
ions sociales en voie de préparation; la vraie logique, c'est l'inte
lligence du progrès de la science et le pressentiment des voies
nouvelles qu'elle s'ouvre d'elle-même ; et de même la vraie morale
n'est que l'intelligence des fins pratiques où l'humanité s'achemine 462 MÉMOIRES ORIGINAUX
spontanément. Au total, c'est toujours dans l'histoire qu'il faut
chercher les directions nécessaires à la pratique.
Telle est bien aussi l'idée directrice de M. Durkheim. C'est pour
quoi il déclare que la seule science morale possible est une histoire
explicative des mœurs, dont la nécessité et l'utilité s'établissent par
les mêmes raisons qui montrent le néant et l'impossibilité de toute
morale rationnelle.
L'expérience et la raison, en effet, montrent également que la
recherche théorique d'un vrai Bien, ou d'un souverain Bien,
équivaut à la recherche de la pierre philosophale ou de la quadra
ture du cercle, c'est-à-dire à la poursuite de l'impossible. — En
fait, les moralistes n'ont jamais fait que se contredire, ce qui n'est
pas un bon signe. — En droit, il n'y a pas lieu d'espérer qu'on fasse
jamais mieux. On peut toujours affirmer que tel objet est le vrai
Bien; mais comment le prouver? Sans doute, si l'on suppose une
première fin nécessaire, ou un premier bien, la raison peut établir
la nécessité de tel moyen subordonné. On démontre rationnell
ement qu'il faut faire ceci, si Von veut arriver à cela. Mais peut-on
démontrer qu'on doit vouloir arriver à cela? En vain ferait-on
appel aux données de la science. Elle constate ce qui est, non ce
qui doit être ; elle donne le moyen des fins possibles, mais elle ne
sait rien des fins nécessaires. Si l'on admet que nous devons vivre
conformément à notre nature, la psychologie peut dire quelle
est notre nature. Mais la conformité à la nature est-elle le Bien?
La psychologie n'en sait rien. Et ainsi pour toutes les sciences. Or
si les préceptes de la morale ne peuvent se fonder sur aucune
science, ils ne sont donc que des partis pris ou des préjugés et la
prétendue morale rationnelle est une chimère ou un mensonge.
Effectivement, l'analyse des systèmes montre qu'ils reposent tous
sur un parti pris initial, sur une pétition de principe. Il n'y a de
rationnel dans les systèmes classiques de morale que la prétention
et l'appareil extérieur *.
Et cela n'est pas étonnant, car l'idée du Bien en soi ou du vrai
Bien est une idée factice.
Le tort de la philosophie classique est de chercher à donner un
contenu à un concept dont elle ne songe pas à chercher ou dont
elle ne sait pas déterminer l'origine et la signification. Or, si l'on
remonte à l'origine de cette notion, on arrive à concevoir le Bien
de telle façon que le problème moral, tel qu'il a été entendu
jusqu'ici, se trouve supprimé. On découvre en effet que l'idée du
Bien est toute relative à la vie sociale et n'a de valeur que dans ce
milieu. Telle est la thèse que M. Durkheim, à l'occasion d'un pro
blème spécial de morale (valeur pratique de la spécialisation), a
entrepris de démontrer dans sa Division du travail social. Il y déter
mine la nature et le sens des règles morales, qui ne sont qu'autant
de moyens pour la volonté collective de maintenir la cohésion
sociale. Il fait mieux encore : il essaie de retrouver l'ordre et le
1. V. Division du travail social, Introduction. G. CANTECOR. — REVUE DE PHILOSOPHIE 463
sens des transformations des règles morales, et, par là, il constitue,
en ses traits les plus généraux, la nouvelle morale ou la science des
mœurs. Mais dans ce travail, si riche de faits et d'idées, la théorie
générale de la nature de la moralité se trouvait quelque peu voilée
ou reléguée à l'arrière-plan par l'idée moins importante qui était
l'occasion du livre. Aussi, dans les communications qui sont l'objet
de la présente étude, M. Durkheim s'est-il efforcé de dégager de
toute préoccupation particulière ses vues générales sur la nature
des règles morales et de les présenter sous leur forme la plus
simple.
Il lui paraît que l'examen des règles morales, envisagées tour à
tour dans leurs caractères et dans leur contenu, montre avec
évidence qu'elles sont d'origine sociale.
Les règles morales se présentent à nous avec un double carac
tère : elles s'imposent comme obligatoires et les fins qu'elles pres
crivent sont représentées comme désirables ou bonnes. — Ces
règles sont obligatoires en ce sens qu'elles s'imposent à nous de
leur propre autorité. « Nous sommes tenus de ne pas accomplir
les actes qu'elles nous interdisent tout simplement parce qu'elles
nous les interdisent * » ; ce qui nous soumet ce sont les sanctions.
Mais les sanctions ne sont pas naturellement et nécessairement
attachées à tels actes. En droit, l'idée d'homicide par exemple n'im
plique nullement l'idée d'un blâme consécutif ou d'une punition ;
en fait, les mêmes actes, selon les temps et les lieux, sont punis ou
récompensés ou tenus pour indifférents. Dès lors, quand la sanc
tion intervient, je ne suis pas puni ou récompensé parce que j'ai
accompli tel acte, mais seulement parce que j'ai violé ou exécuté la
règle qui me l'interdit ou me l'ordonne. C'est donc d'elle-même ou
de l'autorité qui l'énonce, et non de l'acte qu'elle prescrit ou défend,
que la règle tire sa valeur. C'est ce que Kant exprimait en disant la commande par sa forme et non par sa matière. —
D'autre part, la fin prescrite par la règle nous paraît bonne ou dési
rable en ce sens qu'il y a en elle quelque chose qui vaut, qui mérite
d'être voulu. Mais ce n'est pas qu'elle réponde à nos besoins per
sonnels. « La désirabilité particulière à la vie morale participe du
caractère d'obligation : elle ne ressemble pas à la désirabilité des
objets auxquels s'attachent nos désirs ordinaires. Nous désirons
l'acte commandé par la règle d'une façon spéciale. Notre élan, notre
aspiration vers lui ne vont jamais sans une certaine peine, sans un
effort. Même quand nous accomplissons l'acte moral avec une
ardeur enthousiaste, nous sentons que nous sortons de nous-même,
que nous nous dominons^ que nous nous élevons en dessus de notre
être naturel, ce qui ne va pas sans une certaine tension, sans une
contrainte sur soi. Nous avons conscience que nous faisons violence
à toute une partie de notre nature 2. » — II résulte de tout cela que
les règles morales et les fins qu'elles nous assignent sont en quel-
1. Bulletin, p. 121.
2. Id., p. 122. MÉMOIRES ORIGINAUX 464
que façon transcendantes à l'individu à qui elles font violence. Elles
ne semblent donc pouvoir exister qu'en conséquence d'une autorité
extérieure et cette autorité apparaît comme incontestable et sacrée.
A ce titre, elle ne peut être que l'autorité de Dieu ou de la société.
Or, que ce soit la société, c'est ce que montre le contenu des
règles morales.
D'abord, il n'y a de bon, de moral que ce qui intéresse la société
et est senti plus ou moins confusément comme nécessaire à son
existence ou en harmonie avec sa structure. En fait, on n'appelle
jamais bonne une action égoïste, qui n'intéresse que celui qui
l'accomplit. Logiquement donc, on ne devrait pas appeler bonne une
action qui n'intéresse qu'un autre individu ou que les individus.
« Si je ne fais rien de moral en conservant ou en développant mon
être individuel comme tel, pourquoi l'individualité d'un autre
homme aurait-elle un droit de priorité sur la mienne?... D'autre
part, si un de mes semblables ne saurait, en servant d'objectif à ma
conduite, lui imprimer un caractère moral, celle-ci ne deviendra pas
morale en prenant pour fin non pas un, mais plusieurs individus
comme tels. Car si chaque individu pris à part est incapable de
communiquer une valeur morale à la conduite, c'est-à-dire s'il n'a
pas par soi de valeur morale, une somme numérique d'individus
n'en saurait avoir davantage... Mais si nous ne pouvons être liés
par le devoir qu'à des sujets conscients, maintenant que nous
avons éliminé tout sujet individuel, il ne reste plus d'autre
objectif possible à l'activité morale que le sujet sui generis formé
par une pluralité de sujets individuels associés de manière à fo
rmer un groupe; il ne reste plus que le sujet collectif », c'est-à-dire
la société considérée comme « une personne morale qualitativement
distincte des personnes individuelles qu'elle comprend et de la
synthèse desquelles elle résulte '. »
La moindre réflexion suffit à montrer que la société ainsi entendue
a bien tous les caractères requis pour être l'objet des règles
morales, c'est-à-dire la fin désirable, et pour leur donner l'autorité
pratique, pour les rendre obligatoires :
« 1° Elle est, pour les consciences individuelles, un objet trans
cendant. En effet elle déborde l'individu de toute parts. Elle le
dépasse, non pas seulement physiquement, mais moralement. La
civilisation est une œuvre essentiellement sociale. Or la civilisation
est l'ensemble des plus hautes valeurs humaines. Parce que la
société est à la fois la source et la gardienne de la civilisation,
parce qu'elle est le canal par lequel la civilisation parvient jusqu'à
nous, elle nous apparaît donc comme une réalité infiniment plus
riche, plus haute que la nôtre, une réalité d'où nous vient tout ce
qui compte à nos yeux, et qui pourtant nous dépasse de tous les
côtés, puisque des richesses intellectuelles et morales dont elle a
le dépôt, quelques parcelles seulement parviennent jusqu'à chacun
de nous.... Mais en même temps qu'elle nous dépasse, elle nous
1. Bulletin, p. 127-128. G. CANTECOR. — REVUE DE PHILOSOPHIE 4<J5
est intérieure puisqu'elle ne peut vivre qu'en nous et par noua. Ou
plutôt elle est nous-mêmes, en un sens, et la meilleure part de nous
mêmes, puisque l'homme n'est homme que dans la mesure où il est
civilisé.... Ainsi vouloir la société, c'est d'une part vouloir quelque
chose qui nous dépasse : mais c'est en même temps nous vouloir
nous-mêmes.
«2° Mais, en même temps, elle est une autorité morale, car qu'est-
ce qu'une autorité morale, sinon le caractère que nous attribuons
à un être que nous concevons comme constituant une puissance
morale supérieure à celle que nous sommes? Or l'attribut caracté
ristique de toute autorité morale c'est d'imposer le respect ; en raison
de ce respect, notre volonté défère aux ordres qu'elle prescrit, sim
plement parce qu'elle les prescrit. La société a donc en elle tout ce
qui est nécessaire pour communiquer à certaines règles de conduite
ce même caractère impératif, distinctif de l'obligation morale i. »
Cette preuve dialectique serait confirmée par les considérations
de l'évolution des règles morales. On pourrait montrer que lorsque
changent la structure de la société et ses conditions d'existence,
d'autres idées morales apparaissent : donc elles ont leur origine
dans la vie sociale; elles expriment la structure de l'organisme
social et sont relatives à cette structure.
C'est maintenant qu'apparaît la vraie signification de l'idée du
Bien. Les actions ne sont pas bonnes en elles-mêmes. Elles sont
bonnes parce qu'elles commandées. Bien signifie commandé.
Et elles sont commandées non à cause de leur nature intrinsèque —
les mêmes à d'autres moments pouvant être défendues, — mais en
tant qu'elles répondent aux besoins ou aux sentiments d'une
société donnée. Les conditions d'existence d'une société, sa struc
ture intérieure, ses habitudes font qu'elle attache du prix à certains
objets, qu'elle répugne à tels actes. Il s'établit ainsi des sentiments
ou des désirs collectifs. Et jusque-là il n'y a ni bien ni mal. Mais
désormais tout acte qui blesse ces sentiments collectifs provoque
une réaction : c'est la vindicte sociale ou la punition. Tout acte qui
s'y accorde provoque une réaction contraire : il est loué, il attire
la sympathie. La société tend, par ces sanctions, à maintenir en
elle la cohésion. Or, c'est dans cette réaction de la société sur l'i
ndividu que naît la notion du Bien. Elle marque la relation du vou
loir social au vouloir individuel. Il n'y a de Bien, — c'est-à-dire de
fin nécessaire et pressante, distincte du désir de fait, — que pour
l'individu qui fait partie d'une société et qui subit la réaction des
sentiments collectifs. Le Bien c'est l'objet du vouloir social en tant
qu'il s'impose à l'individu par les sanctions dont il s'accompagne.
Ainsi s'explique le caractère sacré des choses morales. « Quand
nous disons qu'elles sont sacrées, nous entendons qu'elles ont une
valeur incommensurable avec les autres valeurs humaines.... Mais
alors, pour que les choses morales soient à ce point hors de pair,
il faut que les sentiments qui déterminent leurs valeurs aient le
i. Bulletin, p. 131-133.
l'année psychologique, xiii. 30 466 MÉMOIRES ORIGINAUX
même caractère ; il faut qu'eux aussi soient hors de pair parmi les
autres désirs humains; il faut qu'ils aient un prestige, une énergie
qui les mettent à part parmi les mouvements de notre sensibilité.
-Or les sentiments collectifs satisfont à cette condition. Précisément
parce qu'ils sont l'écho en nous de la grande voix de la collectivité,
ils parlent à l'intérieur de nos consciences sur un tout autre ton
que les sentiments purement individuels; ils nous parlent de plus
haut; en raison même de leur origine, ils ont une force et un
ascendant tout particuliers. On conçoit donc que les choses aux
quelles ces sentiments s'attachent participent de ce même prestige ;
qu'elles soient mises à part et élevées au-dessus des autres de toute
la distance qui sépare ces deux sortes d'états de conscience *, »
Mais alors, si le Bien n'est que l'objet du vouloir social, — voul
oir qui s'impose comme un fait et oblige de cela seul qu'il est, —
il n'y a pas à se demander théoriquement quel est le Bien et où il
faut le chercher. Le Bien, c'est ce que chaque société commande,
en tant qu'elle le commande. Il n'y a donc pas là matière à discus
sion, mais seulement à constatation : et la constatation aboutit à
des définitions différentes selon les temps et les lieux. Dès lor* les
recherches de la morale théorique sur le vrai Bien n'ont plus
d'objet. Aussi bien ces spéculations ont toujours été pratiquement
inutiles. Il n'y a pas d'exemple que la spéculation philosophique
ait réagi sur la réalité et que des philosophes aient créé des règles
morales nouvelles.
De tout cela il suit évidemment que, si la morale se fait d'elle-
même par le jeu spontané de la vie sociale, et si la fonction de la
science morale ne peut consister qu'à la constater et à l'expliquer,
elle ne peut donc se produire utilement que sous la forme d'une
science ou d'une physique des mœurs. La tâche de cette physique
sera double. Elle aura d'abord à expliquer une à une les règles
morales existantes dont elle déterminera l'origine et les transfor
mations. Mais elle devra aussi, et en conséquence, expliquer en
général la nature et la fonction des règles morales et déterminer
les principes généraux de l'évolution des mœurs.
Il n'y a pas là seulement une étude théoriquement intéressante ;
on en peut tirer des conclusions pratiques. La science des mœurs,
à meilleur droit que l'ancienne morale théorique, peut prétendre à
diriger la vie. — Elle fait comprendre le sens et l'esprit des règles
existantes, et par là elle nous amène à les pratiquer mieux, avec
plus d'intelligence et de cœur. — Elle permet même, en quelque
sorte, d'énoncer des règles morales nouvelles et de faire progresser
la conscience, en dégageant de l'analyse explicative du passé le sens
du progrès et en y lisant les règles en formation. L'idéal ou l'avenir
est contenu dans le réel ou le présent. — Enfin elle permet de rec
tifier les illusions passagères de la conscience collective. Il y a des
moments où la conscience sociale s'oublie, se méconnaît, sous
l'influence hallucinante d'une circonstance accidentelle. La science
1. Bulletin, p. 134-135. ^
G. CANTECOR. — REVUE DE PHILOSOPHIE 467
des mœurs permet de rappeler à la société les conditions de sa vie
dont elle n'a plus conscience, ses besoins profonds et les nécessités
de sa structure : elle connaît et réveille le vrai et durable vouloir
par delà l'oubli passager.
c Nous ne sommes donc nullement obligés à nous incliner doci
lement devant l'opinion morale. Nous pouvons même nous consi
dérer, dans certains cas, comme fondés à nous rebeller contre
elle.... Mais, en tout état de cause, nous ne pouvons aspirer à une
autre morale que celle qui est réclamée par notre état social. Il y
a là un point de repère objectif auquel doivent toujours être rap
portées nos appréciations l. »
II. — LES OBJECTIONS
Ni la science de M. Durkheim, ni le talent de M. Lévy-Bruhl n'ont
pu acquérir à la morale sociale de nombreux adeptes. Elle a
surtout rencontré des adversaires. Cela ne tient pas sans doute
uniquement, comme paraît le croire M. Lévy-Bruhl 2, à ce qu'elle
est trop neuve, trop hardie, trop déconcertante pour le plus grand
nombre des intelligences. Quiconque y résiste manquerait donc de
souplesse et de liberté d'esprit? Peut-être pourrait-on expliquer
plus naturellement, — et plus charitablement, — ces résistances
par l'insuffisance de la doctrine elle-même. A supposer qu'elle soit
vraie en son fond, encore se pourrait-il qu'elle fût appuyée sur des
preuves médiocrement satisfaisantes, ou présentât dans le
détail bien des obscurités, ou enfin qu'elle laissât sans réponse
des questions nécessaires.
Quoi qu'il en soit, les objections abondent et les discussions ont
été vives auxquelles cette doctrine a donné lieu. A vrai dire, ces
discussions n'ont pas toujours été très méthodiques ni, par suite,
tout à fait concluantes. On a dit sans doute d'excellentes choses;
il s'est produit des objections bien pénétrantes, mais tout cela a
été présenté un peu trop au hasard, sans qu'on soit allé jamais, ou
presque jamais, au fond d'une question et surtout sans qu'on ait
jamais examiné les vrais fondements de la doctrine, à savoir cette
caractéristique des règles morales par laquelle M. Durkheim avait
ouvert son exposition. Au reste, il semble bien que la méthode
rigoureuse ait fait défaut des deux parts ; car on ne voit pas que
M. Lévy-Bruhl, qui a essayé de répondre à l'ensemble de ces
critiques 3, se soit toujours donné la peine nécessaire pour entendre
ses adversaires et remonter au principe de leurs objections.
On peut classer en trois groupes toutes les critiques adressées à
la morale sociologique. Quelques philosophes contestent l'explica
tion proposée par M. Durkheim de l'origine des règles morales et
1. Bulletin, p. 137.
2. Revue philosophique, juillet 1906.
3. Loc. cit.

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