Les échelles d'intensité sensorielle - article ; n°1 ; vol.49, pg 373-387

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L'année psychologique - Année 1948 - Volume 49 - Numéro 1 - Pages 373-387
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1948
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Henri Piéron
II. Les échelles d'intensité sensorielle
In: L'année psychologique. 1948 vol. 49. pp. 373-387.
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Piéron Henri. II. Les échelles d'intensité sensorielle. In: L'année psychologique. 1948 vol. 49. pp. 373-387.
doi : 10.3406/psy.1948.8368
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1948_num_49_1_8368II
LES ÉCHELLES D'INTENSITÉ SENSORIELLE
par H. Piéron
L'intégration fechnérienne à partir de la loi de Bouguer-Weber
permettait de constituer une échelle simple pour l'intensité des
sensations, l'unité étant fournie par l'échelon différentiel, de valeur
relative constante.
Et l'on crut, en matière d'intensités sonores, obtenir une échelle
valable de l'intensité auditive en prenant simplement, pour la
notation des intensités objectives, des unités logarithmiques, des
décibels.
Mais l'échelle logarithmique fechnérienne se heurta à l'incons
tance, facile à vérifier, de la valeur relative de l'échelon différentiel,
pour différentes hauteurs tonales, dans la marge, très considérable,
des intensités sonores objectives, ce qui invalidait la loi de Weber.
On pensa alors à une intégration empirique des échelons, syst
ématiquement déterminés. L'audition permettait la comparaison d'in
tensités perçues pour des stimulations qualitativement différentes en
fonction de la fréquence. Or, en partant, soit du seuil absolu, soit
d'un niveau subjectivement égalisé, une différence d'un même
nombre d'échelons entre deux sons de hauteur différente conduis
ait à une inégalité subjective des intensités confrontées. On se
demanda si, en prenant comme unité l'intensité objective liminaire,
qui peut être très différente d'une hauteur à une autre, on obtien
drait une constance plus satisfaisante. Mais, ici encore, en compar
ant deux sons d'intensités objectives correspondant à un même
multiple de leur unité physiologique propre à un même nombre
de « fechners », on ne put trouver une équivalence de leurs intens
ités perçues. Une étude systématique des correspondances de ces
intensités perçues pour une série de hauteurs tonales à une série
de niveaux énergétiques, en particulier par Kingsbury 1, précisa
les discordances, qui enlevaient à la loi fechnérienne toute valeur
1. B. A. Kingsbury. A direct comparison of the loudness of pure tones.
Physical Rev., 29, 1927, p. 588. REVUES DE QUESTIONS 374
pratique dans le domaine de l'audition, en particulier pour l'év
aluation de la grandeur réelle des bruits, qui importait aux acousti-
ciens.
Ceux-ci se préoccupèrent alors d'établir une échelle empirique
par des mesures directes, en dépit de l'affirmation — reprise avec
force par Bergson — que de telles mesures sont impossibles, et
l'on utilisa une méthode qui avait été employée depuis longtemps
pour l'établissement d'une échelle de leucies, à la suite de Pla
teau (1873), celle des équidistances : trouver une intensité juste
intermédiaire entre deux autres. Ce fut celle qu'employa Wilhelm
Wolff en 1935 1.
Gage 2 en essayant la méthode, trouva que des déviations syst
ématiques se produisaient quand on procédait à des bisections succes
sives destinées à se recouvrir.
De façon plus générale, on demanda à des observateurs de cher
cher une intensité objective du son utilisé donnant une impression de
force double ou moitié de celle du même son présenté avec une
intensité standard. Certains auteurs allèrent au quadruple et au
quintuple et au cinquième, au décuple et au dixième, et même au
quart, au centuple et au centième! (Geiger et Firestone) 3.
Sur les résultats obtenus par Harn et Parkinson et trouvés en
"äcei?rd avec leurs propres déterminations, Fletcher et Munson éta
blirent une échelle de correspondance empirique entre intensités
objectives et intensités perçues dont ils montrèrent que, avec Geiger
et Firestone, comme avec Churcher, les divergences restaient faibles.
Ils employèrent comparativement deux méthodes nouvelles con
sidérées comme rigoureuses et leur échelle de « loudness » de « sono-
rie », dirons-nous, fut adoptée par le Bureau of Standards des
U. S. A. *. La première méthode s'est fondée sur la constatation
qu'en audition monaurale le seuil correspond à une intensité
sonore double de celle qui vaut en audition binaurale, d'où il
•a été conclu que l'intensité perçue en binaurale devait
«tre double de la monaurale; dès lors les observateurs sont invités
1. W. Wolff. Versuche zur Lautstärkeempfindung. Z. für Ps., 136, 1935,
•p. 325.
2. F. H. Gage. An experimental investigation of the measurability of
auditory sensation. Proceed, of Royal Soc, B, 116, 1934, p. 103.
3. D. A. Laird, Em. Taylor et H. H. Wille Jr. The apparent reduction
of loudness. J. of acoust. Soc, 3, 1931, p. 393. — L. B. Ham et J. S. Par
kinson. Loudness and intensity relations. J. of acoust. Soc, 3, 1932, p. 511.
— P. H. Geiger et F. A. Firestone. The estimation of fractional loudness.
J. of acousl. Soc, 5, 1933, p. 25. — B. G. Churcher, J. A. King et H. Davies.
The Measurement of noise, with special reference to engineering noise pro
blems. J. of the Institution of electrical Engineers., 75, 1934, p. 401. — S. N.
Rschevkin et A. V. Rabinovitch. Sur le problème de l'estimation quanti
tative de la force d'un son. Rev. d'Acoustique, 5, 1936, p. 183.
4. H. Fletcher et W. A. Munson. Loudness, its definition, measurement
and calculation. J. of acousl. Soc, 5, 1933, p. 82. PIÉRON. LES ÉCHELLES D'INTENSITÉ SENSORIELLE 375 H.
à chercher une intensité sonore qui, en audition monaurale, soit
jugés égale à celle utilisée comme standard binaural1. La deuxième
consiste à égaliser deux sons de fréquences assez différentes, et à
les faire entendre simultanément en admettant (postulat fort dis
cutable) que l'intensité totale de la sensation sonore se trouve
ainsi doublée. En fait on obtient ainsi une échelle de « loudness »
où la sonorie croît presque proportionnellement à l'intensité
objective (tout au moins en liant celle-ci à la pression exercée sur
le tympan) et non plus à son logarithme. Une variante de Davies
conduit à des résultats analogues2. Mais, tant entre les sujets qu'entre
divers auteurs, on trouve des divergences considérables, et des
variations peuvent aller de la proportionnalité presque directe à la
proportionnalité sensiblement logarithmique (avec Wolff et Kwiek) 3.
La consigne de trouver une intensité sonore double ou moitié
se heurte à une difficulté fondamentale : on est naturellement porté
à interpréter les sensations d'après leur signification objective, et à
rechercher une intensité objectivement double ou moitié, ce qui est
seul intéressant; il est plus ou moins difficile, suivant les observat
eurs, de rester sur le terrain de l'appréciation purement subjective,
ce qui exige une éducation spéciale. C'est ce que les expériences de
Gage avaient bien mis en évidence.
La courbe, que Churcher a établie 4 d'après ses déterminations
avec King et Davies, peu différente, comme allure générale, de
celle de Fletcher et Munson, a été adoptée par Stevens 5 comme
valable. Mais le problème de l'unité persiste. Ce dernier a simplif
ié le problème : l'unité choisie s'est trouvée prise arbitrairement.
Churcher avait fixé par convention un chiffre de 100 unités pour
une intensité sonore de 100 décibels au-dessus du seuil, avec le
son de référence adopté. Il se trouve que, dans son échelle, la valeur
1 s'approche de l'intensité sonore de 40 db. Stevens a proposé le
nom de sone pour la force perçue du son de 1.000 c. p. s. au niveau
de 40 db (au-dessus de la pression de référence de 0,0002 barye),
1. Le postulat que les apports des deux oreilles doublent l'intensité phy
siologique n'est nullement vérifié et paraît même tout à fait inexact. Si
l'emploi des deux récepteurs équivaut à doubler l'intensité stimulatrice,
il reste qu'en doublant celle-ci, l'effet sur l'intensité sensorielle doit rester
très inférieur au double, conformément à toutes les données physiologiques.
2. Davies a cherché la détermination d'une intensité sonore en audition
monaurale comportant la même valeur de l'échelon différentiel que celle obte
nue dans l'audition binaurale du son émis à l'intensité standard (H. Davies.
The determination of the stimulus-sensation relation for audition from
data on the minimum perceptible changes of intensity. Philos. Magazine,
10, 1934, 940).
3. M. Kwiek. Ueber Lautstärke und Lautheit. Akusl. Zeilschr., 2, 1937,
170.
4. B. C. Churcher. A loudness scale for industrial noise measurements.
J. of Acousl. Soc, 6, 1935, 216.
5. S. S. Stevens. A scale for the measurement of a psychological magni
tude loudness. Psych. Rev., 1936, 415. REVUES DE QUESTIONS 376
c'est-à-dire à un niveau de pression (considéré comme étant l'intensité
stimulatrice efficace et croissant comme la racine carrée de
énergétique) 100 fois supérieur au seuil. Dans les unités (loudness
units) de Fletcher et Munson, où la valeur est donnée en seuil absolu
et correspond au millisone, on trouve une valeur de 100.000 pour le
niveau de 100 db d'un son pur de 1.000 c. p. s. (avec large additi-
vité des composantes dans le bruit, ce qui donnerait des valeurs de
l'ordre de plus d'un million d'unités, au plafond de l'intensité audit
ive).
En réalité ces échelles sonores sont certainement entachées de
graves erreurs systématiques. Mais leur exemple a entraîné un
mouvement général pour l'établissement, dans les divers domaines
sensoriels, d'échelles analogues d'intensité subjective.
En envisageant un autre aspect de la sensation auditive, celui de
la qualité tonale, fonction d'une valeur objective de la fréquence
vibratoire, quantité connue avec précision, Stevens et Volkmann 1,
utilisant la méthode de dédoublement (par détermination de sons
ayant une hauteur moitié des sons standards) ont établi une échelle,
dont l'unité arbitraire, le mel (de mélodie), est définie en posant que
1.000 mels correspondent au son de 1.000 c. p. s.
Des règles d'établissement pour de telles échelles ont été spécial
ement étudiées par Reese en 1943 2, se fondant sur Stevens, et posant
le principe de l'arbitraire dans le choix de l'unité (comme pour la
valeur 100° dans l'échelle centrigrade des températures). On obtient,
par une investigation systématique, une série de points avec inter
polation graphique (en utilisant de préférence pour les intensités
objectives, une échelle logarithmique et éventuellement — comme
Fletcher et Munson — une représentation logarithmique des valeurs
de l'ordonnée). Dans certains cas on arrive à donner des formules
algébriques d'interpolation destinées à se substituer à la loi générale
simple de Fechner.
Les applications de la méthode se sont multipliées depuis quelques
années, et surtout depuis 1947.
Après le sone en 1936, le vibro en matière de sensibilité vibratoire
est proposé par l'acousticien Von Bekesy en 1940, mais sans déter
mination directe de l'échelle. En 1948 Herget, Granath et Hardy
prennent une unité arbitraire — sans la nommer -— pour une échelle
des sensations de chaleur, provoquées par un flux rayonnant, et
1. S. S. Stevens et J. Volkmann. A scale for the measurement of the
psychological magnitude : pitch. J. of acoust. Soc, 8, 1937, 185. — The
relation of pitch to frequency : a revised scale. Amer. J. of Psych., 53,
1940, 529.
2. Th. W. Reese. The application of the theory of physical measurement
to the measurement of psychological magnitudes, with three experimental
examples. Psych. Monogr., 55, 1943, n° 251. PIÉRON. LES ÉCHELLES d'iNTENSITE SENSORIELLE 377 H.
en 1947, Hardy, Wolff et Goodell déterminent, par emploi de la
brûlure avec le flux calorifique, une échelle algique avec unité
prise cette fois en valeur d'échelons différentiels, le dol. En 1948
Harper et Stevens proposent le veg comme unité pour les sensations
de poids, Beebe Center et Weddell le gust pour les saveurs. Enfin,
en 1949 les sensations lumineuses, qui paraissaient toujours échap
per à ces quantifications, condamnées par les photométristes, sont
situées à leur tour sur une échelle, avec le bril comme unité.
G. v. Békésy *, ayant fait des comparaisons d'intensité de la
sensation vibratoire par égalisation subjective pour des stimula
tions portées en des points différents du corps, d'inégale sensibilité,
ou effectuées à d'inégales fréquences, constata que la relation des
accroissements perçus avec les augmentations objectives se mont
rait essentiellement variable, comme pour les sensations auditives.
Aussi procéda-t-il à des étalonnages de l'accroissement d'intensité
à diverses fréquences par rapport à une fréquence type (de 10 p. s. au
lieu de 1.0Q0 pour l'audition) et il admit une unité, à laquelle il
donna le nom de vihro (le nom de pal ayant été donné en 1937 aux
unités physiologiques liminaires, différentes avec la fréquence).
Toutefois il ne s'agit pas de l'unité arbitraire d'une échelle obtenue
par des déterminations directes, qui resteraient à faire.
En revanche c'est à des déterminations directes que firent appel
Herget, Granath et Hardy 2 pour l'évaluation de la sensation de
chaleur, en comparant les résultats quantitatifs obtenus avec ceux
concernant l'effet exercé sur la fréquence de fusion des stimulations
•intermittentes par un flux calorifique.
S'inspirant des essais de Jenkins qui faisait évaluer (de 1 à 3)
l'intensité de sensations de froid et de chaud 3, les auteurs en faisant
agir pendant 2 secondes sur une surface découverte et noircie du
front un flux de rayonnement dirigé, convinrent avec les sujets
d'estimer à 10 la sensation de chaleur correspondant à une certaine
grandeur objective du flux (mesurée au radiomètre) de 4.210 uni
tés 4. En partant de là, les sujets devaient apprécier quantitativement
les sensations provoquées par des flux, dont les grandeurs, en ordre
1. G. v. Bekesy. Ueber die Stärke der Vibra tionsempfindung und ihre
objektive Messung. Akusl. Zeitschr., 5, 1940, 30.
2. C. M. Herget, L. P. Granath et J. D. Hardy. Thermal sensations
and discrimination in relation to intensity of stimulus. Amer. J. of PhysioL,
134, 1941, 945.
3. W. L. Jenkins. Studies in thermal sensibility, 9 et 10. J. of exper.
Psych., 24, 1939, 278 et 439.
Les notations ordinales étaient ajoutées au cours de six essais successifs,
ce qui donnait des valeurs cardinales pouvant monter jusqu'à 18.
4. L'unité correspond à un apport de 0,01 millicalorie par cm2 et par
seconde. 378 REVUES DE QUESTIONS
quelconque, allaient de 83 à 4.210 : une sensation moitié moins
forte, à leur jugement, que la sensation maximale servant d'étalon,
était notée 5, et la notation 1 correspondait à une sensation 10 fois
moindre. Chaque valeur était appliquée 3 fois. Les moyennes des
notations donnèrent, au-dessous de 1.000 unités (10 millicalories),
une courbe de croissance logarithmique s'accordant avec celle cons
truite par intégration des échelons différentiels, tandis qu'au-dessus
de 1.000, l'accroissement se montrait directement proportionnel à
l'intensité objective jusque vers 5.000 unités (avec constance de la
grandeur absolue de l'échelon différentiel). Au-dessus de 5.000 uni
tés, jusqu'à près de 20.000, a été retrouvée la même consecution :
accroissement d'abord logarithmique, avec constance de l'échelon
différentiel relatif, puis constance de l'échelon absolu, tout comme si
un nouveau système récepteur entrait en jeu. La sensation d'ardent
(heat) apparaît dans cette seconde phase, avant que naisse la douleur
nette de brûlure. La variation de la fréquence critique de fusion
s'est montrée entièrement parallèle à celle de l'évaluation subjec
tive d'intensité, en sorte que, d'après les auteurs, elle pourrait servir
de mesure objective de l'intensité sensorielle perçue (comme cela a
été le cas dans des études sur la perception lumineuse des animaux, en
particulier par Crozier et ses élèves).
La méthode du flux calorifique permettant de provoquer des
sensations douloureuses bien définies, Hardy l'a utilisée pour l'étude
et la mesure de la sensibilité algique, avec la collaboration de Wolff
et Helen Goodell 1.
Les auteurs ont recherché sur eux-mêmes (3 sujets) les échelons
différentiels moyens (3 déterminations chez chaque sujet) de la
chaleur perçue par irradiation sur une surface délimitée noircie
de l'avant-bras pendant 3" avec des grandeurs d'apport calorifique
déterminées depuis le seuil absolu (220 millicalories par cm2 et par s.)
jusqu'à un plafond donnant la douleur maximale (vers 480 mcal.).
Us ont trouvé que la loi de Weber était valable jusqu'aux approches
du plafond (à 400 mcal. environ).
Ils ont donc jugé qu'ils pouvaient prendre l'échelon différentiel
conformément à la tradition fechnérienne, comme unité pour une
échelle d'intensités algiques; mais, sans dire pourquoi (et probable
ment pour s'en tenir à 10 échelons), ils condensèrent, en adoptant
le double du seuil pour cette unité, à laquelle ils donnèrent, le nom
de dol. La correspondance des échelles subjective et objective est
la suivante :
1. J. D. Hardy, H. G. Wolff et Helen Goodell. Studies on pain :
Discrimination of differences in intensity of a pain stimulus as a basis of
a scale of pain intensity. J. of clinic. Investigation, 26, 1947, 452. PIÉRON. LES ÉCHELLES d'inTENSITE SENSORIELLE 379 H.
Nombre de dois. 012 3456 7 8 9 10
Millicalories au-
dessus du seuil
algique. ... 0 14 26 42 56 70 90 115 145 175 265
Le plafond de douleur maximale est fixé à 10,5 dois (21 éche
lons discriminables au total).
• Cette échelle rejoint une première que l'un des collaborateurs,
Wolff, avait, avec Clark et Hough 1 proposée pour l'appréciation
des céphalées provoquées par l'histamine, avec plafond convenu
de 10 unités (appelées plus), échelle utilisée également pour des
douleurs intestinales et même pour celles que provoque le froid,
étudiées en collaboration par Wolff et Hardy 2.
Elle fut soumise au contrôle des évaluations directes, tentées
par les trois auteurs 3 qui, subissant une stimulation par flux algo-
gènes d'intensité variable (10 au total), sans ordre, devaient attr
ibuer à la douleur ressentie une valeur comprise entre 0 et 10, avec
point d'ancrage au moyen d'un étalon de 8 dois appliqué comparat
ivement. Les valeurs obtenues s'ordonnèrent effectivement le long
de la courbe logarithmique des échelons, avec une dispersion cor
respondant à 1 dol.
L'essai fut alors étendu à 70 étudiants, dont les valeurs moyennes
d'appréciation (avec une dispersion accrue) se situèrent aussi tout
près des points de la courbe.
La méthode parut dès lors pouvoir servir pratiquement à la
mesure des douleurs, alors même qu'on risque de ne posséder aucune
donnée sur les intensités objectives de stimulation, en particulier
dans le cas des douleurs internes, comme les céphalées auxquelles
s'était adressé Wolff dès 1936 (mais avec provocation chimique dans
son cas, avec des injections d'histamine.)
Un exemple d'une telle application s'est trouvé dans une recherche
de Hardy et Javert, analysant l'évolution des douleurs au cours de
l'accouchement 4.
Chez 13 femmes (dont 10 primipares), à qui l'on donnait, comme
repères, avec flux algogène sur le dos de la main (seuil à 10 milli
calories), une douleur de 2 et une de 4 dois (4 et 8 échelons), on
demandait d'apprécier l'intensité de la douleur ressentie en dois
pendant la période de travail. La méthode fut appliquée avec suc-
1. D. Clark, H. B. Hough et H. G. Wolff. Experimental studies on
headache .: observations on headache produced by histamine. Arch, of
Neurol. and Psychiatry, 35, 1936, 1054.
2. S. Wolff et J. D. Hardy. Studies on pain : Observations on pain
due to local cooling... J. of clinic. Investigation, 20, 1941, 521.
3. J..D. Hardy, H. G. Wolff et Helen Goodell. An investigation of
some quantitative aspects of the dol; scale of pain intensity. J. of clinic.
Investigation, 27, 1948, 380.
4. J. B. Hardy et C. T. Javert. Studies on pain : measurement of pain
intensity in child birth. J. of clinic, investigation, 28, 1949, 153. 380 REVUES DE QUESTIONS
ces. Et le schéma de l'évolution au cours de l'accouchement comp
orte, dans le premier stade, 4 phases, une première où les douleurs
ne dépassent pas 2 dois, une seconde où les douleurs vont de 3 à 5,
une troisième où elles atteignent 5 à 7, une quatrième enfin 7 à 10,
avec une proportionnalité vérifiée avec la dilatation cervicale,
cause directe de ces douleurs. Dans le second stade, où se fait l'a
ccouchement, le plafond est atteint à 10,5 dois. Ensuite, après la
délivrance, les douleurs décroissent, à partir de 3 à 5 dois, jusqu'à
l'annulation, au bout d'environ 2 heures.
D'une manière générale, jusqu'à 2 dois, on peut parler de douleur
légère (mild pain), de 3 à 4 dois, de douleur modérée (calmée par
des opiacés), de 6 à 9 dois, de douleur sévère (exigeant des analgé
siques très efficaces») et de 9 à 10,5 dois, de douleur extrême (ex
igeant Tanesthésie totale).
Après s'être essayé avec les sensations auditives, et avoir proposé
le sone et le mel, Stevens, en collaboration avec Harper, s'est attaqué
à la sensibilité musculaire, aux de poids : chez 12 sujets,
on demande d'indiquer, parmi 6 poids présentés, celui qui est perçu
comme moitié moins lourd qu'un étalon; il doit choisir, par
exemple, avec un poids étalon de 20 grammes, entre 12, 14, 15,
16, 17 et 18 grammes. En prenant la moyenne de toutes les réponses,
on trouve que 15,8 grammes sont jugés d'une intensité moitié.
Avec 8 étalons on trouve la série suivante :
Étalon (gr.) ... 20 40 70 100 300 500 1.000 2.000
Poids jugés 1 /2. . 15,8 28 51,7 77 195 337 645 1.315
En inscrivant les logarithmes des poids étalons, en abscisse, et
les logarithmes des poids jugés moitié moindres en ordonnée, on
obtient une relation sensiblement linéaire. La différence des loga
rithmes, avec quelques fluctuations, est en moyenne de 0,154, ce
qui implique qu'un poids inférieur d'environ 30 % à l'étalon est
jugé valoir 50 % de ce poids.
C'est sur ces données qu'a été construite une échelle d'intensités
subjectives : en donnant la valeur 1 au poids de 100 grammes,
l'unité étant appelée veg (racine primitive du weight anglais, du
Gewicht germanique), on donne la valeur 0,5 au poids de 72
et 2 au poids de 140 grammes, dont 100 grammes paraissent repré
senter la moitié.
La relation linéaire des logarithmes permet de relier par une
formule simple les unités subjectives (nombre de vegs V) aux inten
sités des forces exprimées en grammes (W).
log V .= 14,58 -log (I + log W) — 6,94.
1. R. S. Harper et S. S. Stevens. A psychological scale of weight and
a formula for its derivation. Amer. J. of Psych., 61, 1948, 343. PIÉRON. LES ÉCHELLES d'iNTENSITÉ SENSORIELLE 381 H.
Une formule de même type s'applique aussi, selon les auteurs,
aux données de Fletcher pour la loudness.
En ce qui concerne les rapports avec les échelons différentiels en
se fondant sur les données des recherches d'Oberlin, les auteurs
montrent que la valeur des échelons en vegs s'élève avec le poids
(accroissement sensiblement linéaire du logarithme du nombre de
vegs, sur l'échelle des logarithmes des poids).
Il y a ici un désaccord avec la relation fechnérienne, à la diff
érence de l'accord trouvé par Wolff et Hardy dans leurs doubles
recherches. Et d'autre part, à l'encontre de toutes les données clas
siques, l'accroissement d'intensité subjective est plus rapide que
celui de l'intensité objective!
Se modelant sur les recherches de Harper et Stevens, D. R. Lewis
a entrepris des déterminations semblables avec les 4 saveurs fon
damentales, employant dans chaque cas 5 solutions standard, avec
consigne de trouver, parmi 6 solutions moindres, celle qui engendre
une saveur d'intensité moitié moindre.
Les résultats se superposent à ceux des précédents auteurs :
relation linéaire entre les logarithmes des concentrations jugées
moitié moins sapides (Iq^) et les concentrations servant d'étalon (I)
avec des formules d'interpolation très voisines pour les 4 saveurs,
étudiées avec du chlorure de sodium, du saccharose, du sulfate de
quinine et de l'acide tartrique :
Salé — log I0,5 = 0,884 I — 0,252
Sucré . — log Io,5 = 0,942 I — 0,244
Amer — log I0,5 = 1,034 I — 0,268
Acide. — log I0,5 = 0,940 I — 0,353
En attribuant arbitrairement comme unité l'intensité corre
spondant à la première concentration employée au-dessus de la plus
basse (0,202 % avec NaCl,0,570 % avec le saccharose, 0,00043 %
avec la quinine et 0,0267 % avec l'acide tartrique) une échelle a
été établie pour chaque saveur avec formule d'interpolation reliant
le logarithme du nombre d'unités (ou <];) au log de l'intensité stimu-
latrice :
= 5,32 log (2,15 + log I) — 0,85 Salé log
Sucré ...... log = 10,81 log (4,0 + log I) — 6,23
= 1,86 — 20,38 log (0,853 — 0,113 log I) Amer log
Acide log = 10,81 log (5,96 + log I) — 6,93
En se rapportant aux déterminations par Bujas des seuils dif
férentiels, Lewis trouve encore que la grandeur des échelons en gusts
1. Douglas R. Lewis. Psychological scales of taste. J. of Psych., 26,
Î948, 437.
2. J. G. Beebe Center et D. Waddell. A general psychological scale
of taste. J. of Psych., 26, 1948, 517.

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