Les effets de la réussite et de l'échec sur l'effort de contrôle - article ; n°2 ; vol.59, pg 407-426

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L'année psychologique - Année 1959 - Volume 59 - Numéro 2 - Pages 407-426
Résumé
Le présent travail s'inscrit dans une suite de recherches sur les facteurs de l'effort de contrôle qu'exerce le sujet sur le déroulement de sa propre activité. On se proposait ici de montrer que cet effort de contrôle dépend de l'issue escomptée de l'activité : il s'accroît avec la probabilité de l'échec, telle qu'elle apparaît au sujet lui-même.
La notion d'effort de contrôle est ici précisée en celle d'effort de qualité dans l'exécution du travail. La tâche utilisée, très simple, livre un indice d'attitude vitesse-précision sensible. Elle a été exécutée, en collectif, par 46 étudiants en psychologie, dans une situation créant un engagement personnel faible. Sur la base de leurs résultats, on a partagé les sujets en trois groupes de même niveau de réussite en ce qui concerne la vitesse et la qualité du travail. Puis, dans une seconde séance d'examen collectif, on s'efforce d'augmenter sensiblement le niveau d'engagement personnel dans la tâche, et on use d'un artifice pour persuader les sujets qu'à la première séance leur performance a été excellente (sujets du premier groupe), ou moyenne (sujets du second groupe) ou très mauvaise (sujets du troisième groupe). La situation ainsi créée, on fait exécuter à nouveau la tâche. On constate que les trois groupes se différencient, en ce qui concerne la vitesse et la qualité du travail, conformément à l'hypothèse ; ceci de façon statistiquement significative. Le groupe « Échec » travaille plus lentement et mieux que le groupe « Neutre », ce qui est interprété comme un accroissement de l'effort de contrôle. L'attitude du groupe « Réussite » évolue de façon inverse, mais la différence avec le groupe « Neutre » est moins nette.
Ces résultats sont discutés, et la possibilité de leur généralisation est envisagée dans le cadre d'une étude générale de la prise d'attitude du sujet en face de la tâche, et des facteurs de cette prise d'attitude.
Summary
The present work is part of a series of research work bearing on the effort of control exercised by the subject over his own activity. The aim here was to show that this effort depends on the expected outcome of the activity ; it increases with the probability of failure such as this latter appears to the subject himself.
The notion of effort of control is here defined as the effort for quality in executing the task. The very simple task employed furnishes a sensitive index of the speed-precision attitude. It was carried out by 46 psychology students in a situation with very littlt personal involvement. According to their results, the students were divided into 3 groups with the same rate of success as regards the speed and quality of the work. Then, in a second collective examination, an effort was made to create an appreciably higher personal involvement in the task and the subjects were persuaded by an artifice that their performances at the first sitting had been : excellent, (subjects in the first group), medium (subjects in the second group), or very bad (subjects in the third group). Once the situation was created, the task was carried out again. It can be noticed, in conformance with the hypothesis, that the three groups are significantly different, statistically speaking, as regards the speed and quality of the work. The « failure » group works more slowly and better than the « neuter » group, which fact is interpreted as an increase in the effort of control. The attitude of the « success » group evolves in an opposite direction, but the difference with the « neuter » group is less marked.
These results are discussed and the possibility of generalizing them is considered for a general study of the attitude assumed by a subject faced with a task, together with the factors in the assuming of an attitude.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1959
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R. Perron
Les effets de la réussite et de l'échec sur l'effort de contrôle
In: L'année psychologique. 1959 vol. 59, n°2. pp. 407-426.
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Perron R. Les effets de la réussite et de l'échec sur l'effort de contrôle. In: L'année psychologique. 1959 vol. 59, n°2. pp. 407-
426.
doi : 10.3406/psy.1959.6641
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1959_num_59_2_6641Résumé
Résumé
Le présent travail s'inscrit dans une suite de recherches sur les facteurs de l'effort de contrôle qu'exerce
le sujet sur le déroulement de sa propre activité. On se proposait ici de montrer que cet effort de
contrôle dépend de l'issue escomptée de l'activité : il s'accroît avec la probabilité de l'échec, telle qu'elle
apparaît au sujet lui-même.
La notion d'effort de contrôle est ici précisée en celle d'effort de qualité dans l'exécution du travail. La
tâche utilisée, très simple, livre un indice d'attitude vitesse-précision sensible. Elle a été exécutée, en
collectif, par 46 étudiants en psychologie, dans une situation créant un engagement personnel faible.
Sur la base de leurs résultats, on a partagé les sujets en trois groupes de même niveau de réussite en
ce qui concerne la vitesse et la qualité du travail. Puis, dans une seconde séance d'examen collectif, on
s'efforce d'augmenter sensiblement le niveau d'engagement personnel dans la tâche, et on use d'un
artifice pour persuader les sujets qu'à la première séance leur performance a été excellente (sujets du
premier groupe), ou moyenne (sujets du second groupe) ou très mauvaise (sujets du troisième groupe).
La situation ainsi créée, on fait exécuter à nouveau la tâche. On constate que les trois groupes se
différencient, en ce qui concerne la vitesse et la qualité du travail, conformément à l'hypothèse ; ceci de
façon statistiquement significative. Le groupe « Échec » travaille plus lentement et mieux que le groupe
« Neutre », ce qui est interprété comme un accroissement de l'effort de contrôle. L'attitude du «
Réussite » évolue de façon inverse, mais la différence avec le groupe « Neutre » est moins nette.
Ces résultats sont discutés, et la possibilité de leur généralisation est envisagée dans le cadre d'une
étude générale de la prise d'attitude du sujet en face de la tâche, et des facteurs de cette prise
d'attitude.
Abstract
Summary
The present work is part of a series of research work bearing on the effort of control exercised by the
subject over his own activity. The aim here was to show that this effort depends on the expected
outcome of the activity ; it increases with the probability of failure such as this latter appears to the
subject himself.
The notion of effort of control is here defined as the effort for quality in executing the task. The very
simple task employed furnishes a sensitive index of the speed-precision attitude. It was carried out by
46 psychology students in a situation with very littlt personal involvement. According to their results, the
students were divided into 3 groups with the same rate of success as regards the speed and quality of
the work. Then, in a second collective examination, an effort was made to create an appreciably higher
personal involvement in the task and the subjects were persuaded by an artifice that their performances
at the first sitting had been : excellent, (subjects in the first group), medium (subjects in the second
group), or very bad (subjects in the third group). Once the situation was created, the task was carried
out again. It can be noticed, in conformance with the hypothesis, that the three groups are significantly
different, statistically speaking, as regards the speed and quality of the work. The « failure » group
works more slowly and better than the « neuter » group, which fact is interpreted as an increase in the
effort of control. The attitude of the « success » group evolves in an opposite direction, but the
difference with the « neuter » group is less marked.
These results are discussed and the possibility of generalizing them is considered for a general study of
the attitude assumed by a subject faced with a task, together with the factors in the assuming of an
attitude.Laboratoire de Psychologie de l'Hôpital Henri-Rousselle
LES EFFETS £>Ë LA RÉUSSITE ET ÖE L'ÉCHEG
SUR L'EFFORT DE CONTROLE
par Roger Perron
I. — Introduction
Les travaux sut te thème de la réussite et de l'échec se
multiplient dâïis la littérature psychologique depuis quelques
Mrnées (Nùttiïi) (13). Cet intérêt croissant témoigne de l'impor
tance de pltrà en Mus grande accordée à l'organisation séquentielle
dé l'activité psychologique. On s'est beaucoup attaché daïïs le
passé à mettre en évidence les caractéristiques du sujet qui
concourent à un moment donné à déterminer son éomportememt,
qu'il s'agisse d'aptitudes ou de traits de personnalité ; dans la
mêffie perspective s'inscrit la recherche de lois du comportement
conçues sur le modèle stimulus-réponse. Une telle perspective
suppose que, connaissant d'une part, l'équipement réactionnel
de l'individu, d'autre part les caractéristiques de la situation,
on peut arriver à une explication satisfaisante du comporteteent.
Si cette recherche était et reste nécessaire, on peut douter qu'elle
suffise. Car on tend ainsi à envisager les phénomènes de façon
ponctuelle, à l'instant « t » ; il devient alors difficile de rendre
compte de l'Organisation dynamique qui relie «feaque moment
de l'activité aux autres, et fait de l'ensemfcle un tout possédant
sa structure propre. Toute activité comporte des moments
successifs, et chaque phase porte évidemment la marque de
Tissue de la précédente. C'est sur ce principe que Thorndike a
jadis fondé sa « loi de l'effet » ; mais son champ d'application
n'est pas limité au domaine de l'apprentissage. Nous voudrions
en particulier montrer ici que l'effort de contrôle qu'exerce le sujet
sur sa propre activité s'établit en fonction de Tissue escomptée de
cette activité.
Nous avons antérieurement tenté de mettre en lumière cer
tains facteurs de l'effort de contrôle, et de préciser la notion
elle-même (Perron, 14, 15). Nous entendons par là l'effort pro
duit par le sujet, pour d'une part, éliminer les réactions non MÉMOIRES ORIGINAUX 408
adaptées à la situation, et d'autre part coordonner de la façon
la plus efficace les moments successifs de son activité. Toutes
choses égales par ailleurs (notamment : caractéristiques de la
tâche et du sujet, appréhension de la tâche par le sujet, niveau
et nature de la motivation, résultat obtenu), la dépense éner
gétique dans une activité donnée est inversement proportionnelle
à l'effort de contrôle1. Le terme d'effort de contrôle (distingué
de la capacité de contrôle, conçue comme une caractéristique
individuelle permanente) implique sa variation, chez un même
individu, d'un moment à l'autre. C'est dans le cadre de recherches
sur les facteurs de cette variation que s'insère le présent article.
Les résultats publiés antérieurement montrent que l'effort
de contrôle s'accroît : 1) Lorsque la difficulté de la tâche aug
mente ; 2) Lorsque le sujet est blâmé pour sa mauvaise perfo
rmance ; 3) le contexte de présentation de la tâche
souligne son importance et le sérieux avec lequel elle doit être
exécutée. Ces trois modifications de la situation ont toutes pour
résultat, selon nous, d'aggraver la menace d'échec qui pèse sur
l'activité. On est donc conduit à poser en hypothèse que, lorsque
s'accroît la probabilité de l'échec, telle qu'elle apparaît au sujet
lui-même, l'effort de contrôle sur l'activité s'accroît également.
C'est ce que nous nous proposons de vérifier directement ici.
Une telle « loi » n'est bien entendu qu'une hypothèse de
travail. Elle ne peut être valable que dans une certaine marge :
passé le seuil où l'échec devient à peu près inévitable, on assiste
probablement au contraire à l'abandon de tout effort d'adaptat
ion. Bien d'autres facteurs devraient être précisés, notamment
l'engagement personnel dans la situation. Il faudrait également
prendre en considération le taux de mobilisation du sujet
(Child et Whiting, 3), entendant par là la proportion de ses
ressources totales qu'il met effectivement en œuvre à chaque
moment de l'activité2.
Mais la prise en considération de tous ces facteurs conduit
1. Il n'est pas possible de justifier ici ces propositions par une discussion
détaillée. Cette discussion sera présentée dans un ouvrage en préparation
(Niveaux de tension et contrôle de Vadivilé.) Il doit être bien entendu cependant
que le terme « effort de contrôle » ne préjuge pas du niveau de conscience
concomitant : il peut y avoir ou non prise de conscience de l'effort de contrôle,
quelle que soit l'importance de cet effort. La prise de conscience est un nouveau
facteur de modification du comportement, à étudier expérimentalement en
tant que tel.
2. On rejoindrait ainsi les études sur le « stress » où la menace d'échec
est utilisée comme un moyen d'augmenter le taux de mobilisation (Lazarus,
Deese et Osier, 9). H. PERKON. RÉUSSITE ET ÉCHEC SUR I.'eFFORT DE CONTROLE 409
très vite à une extrême complication, et le schéma expérimental
que nous utiliserons les élimine à dessein.
L'hypothèse que nous nous proposons de vérifier lie l'effort
de contrôle à la probabilité de l'échec. Comme dans nos précé
dentes publications la notion d'effort de contrôle sera, sur le
plan expérimental, précisée et limitée à celle d'effort de précision
dans une tâche psychomotrice simple où vitesse et
apparaissent comme deux exigences contradictoires.
Par « probabilité de l'échec », il faut entendre estimation par
le sujet lui-même, lors de la prise de contact avec la tâche et
au cours de l'activité, de ses chances d'aboutir à un échec patent
pour lui-même et pour l'expérimentateur. Nous sommes ainsi
conduits à rechercher les indices sur lesquels se fonde ordinair
ement cette estimation. Lorsque la tâche n'a jamais encore été
exécutée par le sujet, ces indices sont d'ordinaire assez incertains :
comparaison avec des tâches plus ou moins voisines exécutées
par le sujet lui-même, ou comparaison avec les résultats obtenus
par d'autres sujets1. Mais lorsque la tâche a donné lieu à des
exécutions antérieures, l'appréciation de l'issue de celles-ci par
le sujet fournit les indices qui ajustent le niveau de son effort
de contrôle. Certaines tâches laissent très libre l'appréciation
du sujet quant à la valeur du résultat (par exemple un travail
de codage) et dans ce cas cette appréciation est fonction de
nombreux facteurs (1, 4, 5, 12, 13) que nous nous proposons
d'analyser ultérieurement. Dans d'autres cas, au contraire,
l'échec ou la réussite sont patents, soit qu'un résultat bien
déterminé doive être atteint (reconstituer un puzzle par
exemple) soit que l'expérimentateur intervienne pour dire au
sujet qu'il a réussi ou échoué2. C'est cette dernière méthode que
nous utiliserons, parce qu'elle permet de proposer au sujet
une tâche renouvelable en essais successifs.
De ces considérations découle le plan expérimental.
II. — Méthode expérimentale
1. Choix de la tâche proposée aux sujets. — Elle doit être simple
(ne comporter aucun problème d'ordre intellectuel) et permettre une
mesure sensible du rendement. Nous avons repris la tâche déjà utilisée,
1. C'est ce dernier type d'indices qu'utilisent les expérimentateurs qui,
pour faire peser sur le sujet une menace d'échec précise, lui donnent avant
l'exécution de fausses normes où la « moyenne » correspond en fait à une perfo
rmance excellente.
2. L'effet de cette intervention dépend évidemment du crédit que lui
accorde le sujet : nous supposons ce crédit suffisant.
a. psYc.Hot.. 59 27 MEMOIRES ORIGINAUX 410
consistant à repasser avec un crayon à bille, sur un tracé imprimé en
pointillé. La feuille donnée au sujet porte deux tracés de même longueur,
mais de forme différente, le second conçu pour être plus difficile que le
premier. On relève le temps mis pour accomplir ce travail ; à cette
mesure de vitesse s'ajoute une mesure de précision par comptage des
« erreurs » (les pointillés non touchés par le crayon). On peut penser
a priori que dans une tâche aussi simple, vitesse et précision s'opposent ;
C'est-à-dire qu'à effort fourni égal, la vitesse ne peut être améliorée qu'au
détriment de la précision, et réciproquement. Cependant il est possible
dans une certaine mesure d'améliorer simultanément les deux aspects
en augmentant l'effort fourni (le taux de mobilisation). L'expérience a
montré qu'en fait il existait au cours d'un même essai une liaison néga
tive nette entre les deux aspects (exprimée par une corrélation interindi
viduelle de l'ordre de — . 80 à — . 90 selon les essais, chez les enfants
de 8 ans).
Une telle tâche est particulièrement propre à mettre en évidence
les variations de l'attitude vitesse-précision, de l'extrême lenteur-préc
ision à la rapidité-imprécision maxima. Il s'agit d'une variable inter
individuelle, les différents sujets prenant spontanément des attitudes
très différentes en face de la tâche ; mais aussi d'une variable intra-
individuelle, l'attitude d'un même sujet se modifiant, d'un moment à
l'autre, en fonction de multiples facteurs. C'est le second type de varia
tion qui sera observé ici. La notion d' « effort de contrôle » sera précisée
en celle d'effort d'élimination des réactions inadaptées : ici les déviations
accidentelles du geste qui font commettre les « erreurs » et dont la pro
babilité augmente avec la vitesse. Ainsi le rapport vitesse-précision
devient un indice d'effort de contrôle : par hypothèse, la lenteur-précision
est l'indice d'un effort de élevé.
2. Sujets. — L'expérience a porté sur 46 étudiants en psychologie.
Le schéma expérimental n'était guère en effet applicable qu'à des
adultes pour des raisons techniques (nécessité d'un respect strict des
consignes dans des conditions d'examen collectif, compréhension de ce
qu'est un étalonnage). Le lien établi, sur le plan des hypothèses, avec
les expériences précédentes (qui portaient sur des enfants de 6 à 14 ans)
reste cependant valable. En effet, ces hypothèses sont formulées sous
une forme générale impliquant leur validité aussi bien chez les enfants
que chez les adultes. C'est ce que les résultats nous permettront de
vérifier.
3. Schéma de l'expérience. — Elle comporte trois temps :
A) Première séance : Les sujets sont réunis dans une salle de cours.
On distribue à chacun un sous-main, une feuille de traçage et un crayon
à bille, puis l'on donne les instructions suivantes, après avoir fait écrire
le nom, le sexe, l'âge, et la date : « Posez vos crayons, voici ce que vous
allez faire. Il s'agit d'une activité psychomotrice simple qui ne
prendra que quelques minutes. Cette épreuve a été appliquée à environ
300 enfants de 6 à 14 ans. Il s'agit simplement pour nous d'obtenir des PERRON. RÉUSSITE ET ECHEC SUR L'EFFORT DE CONTROLE 411 R.
normes sur des adultes. L'application en collectif exige, pour que les
résultats soient utilisables, que vous écoutiez bien les instructions que
je vais vous donner, et que vous les respectiez.
« Ce qui vous est demandé, c'est de repasser avec votre crayon à
bille sur cette ligne en pointillés comme cela a été fait ici. (On montre
une feuille exemple.) Vous progresserez en zigzag d'une ligne à l'autre,
en marquant toujours la liaison d'une ligne à la suivante.
« Quand vous aurez fini ce tracé qui occupe la moitié supérieure de
la feuille, vous poserez votre crayon et vous attendrez.
« J'ai ici un dispositif1 qui émet un signal sonore à intervalles
réguliers. Vous partirez lorsque vous entendrez le premier signal et à
ce moment seulement. Ensuite, à chaque nouveau signal vous ferez
une petite barre verticale à l'endroit même où vous serez ; ne vous arrêtez
que le temps juste nécessaire pour marquer cette barre. »
On insiste sur le respect de ces consignes, on en résume l'essentiel,
et l'on conclut : « Vous devez donc suivre ce tracé sans perdre de temps.
Placez la pointe de votre crayon au départ. Attention... »
La tâche est donc présentée aux sujets comme simple, et la situation
comme les impliquant peu, puisqu'il ne s'agit que d'obtenir un éta
lonnage. On n'insiste à aucun moment sur le rendement à obtenir, et
en particulier on n'exige ni vitesse ni précision maxima. Le système
de notation des temps que nous avons adopté s'est révélé très efficace,
en dépit de son apparente lourdeur. Il est le seul qui permette, en col
lectif, de faire exécuter la même quantité de travail par tous les sujets
et de déterminer avec précision le temps d'exécution pour chaque
sujet.
Les sujets exécutent ainsi les deux tracés sur quatre feuilles succes
sives : soit quatre essais successifs pour chacun des deux tracés.
B) Constitution des trois groupes expérimentaux : La première séance
avait porté sur 51 sujets. Nous avons réparti ces 51 sujets en trois
groupes d'effectif égal (17) de façon à ce que la vitesse moyenne et la
précision moyenne d'autre part, soient égales pour ces trois groupes
(les temps d'exécution moyens sont : 505, 505 et 506 secondes ; les
moyennes d'erreurs sont 262, 265 et 262).
G) Seconde séance : 5 absences ont réduit l'effectif à 46. L'égalité
des trois groupes en vitesse et précision à la première séance s'en est
trouvée quelque peu altérée ; mais, comme le montreront les résultats
exposés plus loin, elle reste très suffisante pour les buts de l'expérience.
Le matériel distribué, on dit aux sujets : « Nous allons aujourd'hui
recommencer le même travail que la dernière fois. Voici pourquoi :
je vous avais dit qu'il s'agissait d'obtenir des normes sur des adultes.
C'est vrai. Mais je ne vous avais pas parlé de ce que cherche à mettre
1. Un chronomètre à contacts, fermant toutes les 5 secondes, pendant
1 /2 seconde environ, un circuit électrique dans lequel était inclus un vibreur
émettant un son aism. 412 MÉMOIRES ORIGINAUX
en évidence cette épreuve, parce que je ne voulais modifier votre atti
tude, d'aucune façon, par mes explications. Je voulais vous laisser
entièrement libres de choisir votre rythme et votre style de travail.
Dans ces conditions, sans que la consigne y oblige, certains sujets
comprennent qu'il faut travailler le plus vite et le mieux possible, et
fournissent l'effort maximum ; d'autres fournissent un effort moindre.
Malgré sa facilité et sa gratuité apparentes, en partie même sans doute
à cause de cela, une épreuve de ce genre permet donc de savoir quel
est le niveau de l'effort fourni sans motivation spéciale. On peut ainsi
supposer qu'il existe là un moyen d'apprécier la tonicité générale
du sujet. Selon cette hypothèse, un sujet débordant d'énergie aura un
excellent rendement à une épreuve « gratuite » comme celle-ci ; au
contraire, un sujet asthénique, dépressif, disposant de peu de ressources
énergétiques, sera plus économe de ses moyens, d'où un rendement
beaucoup plus faible. Or, il est évident que, toutes choses égales par
ailleurs, la réussite dans la vie dépend pour une part importante de la
quantité d'énergie qui peut être dépensée par le sujet pour arriver aux
buts qu'il se propose. En d'autres termes, si cette hypothèse de validité
est exacte, une épreuve de ce type constitue à quelque degré l'un des
éléments de prédiction de la réussite dans les activités plus importantes
de la vie courante — en définitive de la réussite sociale. »
Ce long préambule est destiné à valoriser l'épreuve aux yeux des
sujets, et à provoquer un engagement personnel maximum. On introduit
ensuite le facteur échec-réussite de la façon suivante. On distribue aux
sujets des papiers plies en quatre portant leur nom, et, à l'intérieur, un
chiffre : 1 ou 2 pour le premier groupe, 4, 5 ou 6 pour le second groupe,
9 ou 10 pour le troisième groupe. Puis on dit :
« Une question se pose : le classement des sujets restera-t-il à peu
près le même, ou sera-t-il bouleversé, si l'effort qu'ils produisent pendant
l'épreuve augmente ? Un sujet qui sait que son rendement a été insuff
isant la première fois sera-t-il capable de donner un excellent rendement
ors d'un nouvel essai ?
« Les papiers qui vous ont été distribués portent pour chacun de vous
l'indication de son rendement à la première séance.
« En effet, tous les tracés ont été notés en ce qui concerne la vitesse
(grâce aux barres que vous aviez tracées) et la précision du travail à un artifice très simple, mais objectif). Pour chacun d'entre vous,
a été calculée une note globale de rendement tenant compte également
des deux aspects. L'ensemble de ces notes a été décile, le décile 1 indiquant
un excellent rendement, le décile 10 indiquant un très mauvais rendement,
en vitesse et en qualité du travail. (L'expérimentateur marque une pause.)
« Nous allons donc recommencer. Il s'agit de savoir si ceux d'entre
vous qui n'ont atteint qu'un faible rendement la première fois amélio
reront sensiblement leur position relative au sein du groupe : auquel cas
l'épreuve perdrait une bonne partie de la valeur prédictive que je lui
supposais tout à l'heure. Je leur demande donc, pour que cette hypothèse PERRON. UI'lJSSITE HT KCIIKC. SUR ^'HI-TOUT I» I'. CON TP.O I.K ri 1 3 R.
soit mise à l'épreuve, de travailler le mieux et le plus vite possible.
Mais naturellement ceux dont le résultat était meilleur doivent aussi
travailler le mieux et le plus vite possible, sans quoi leur classement
deviendra moins bon. »
On exécute ainsi quatre feuilles à deux tracés {quatre essais pour
chacun des deux tracés), en répétant au début, de chaque feuille :
« Le mieux et le plus vite possible. »
Cette partie de la consigne vise deux objectifs :
1° Persuader un tiers des sujets (« groupe Échec ») de leur échec
à la séance précédente, donc faire peser sur eux la menace d'un nouvel
échec, de signification grave, lors de ce nouvel essai ; suggérer au contraire
à un autre tiers des sujets (« groupe Réussite ») leur réussite probable.
Le dernier groupe (« groupe Neutre ») traité de façon intermédiaire, est
pris comme contrôle. En fait, les trois groupes, rappelons-le
ont, en moyenne, la même vitesse et la même précision1.
2° Créer entre les sujets de l'expérience une atmosphère de compét
ition, d'effort et de rendement maxima, propre à augmenter l'engage
ment personnel : ceci est indispensable si l'on veut atteindre l'objectif
précédent.
D) Hypothèse de travail.
Les sujets sur qui pèse la menace d'un échec (groupe E) produisent
à la seconde séance un effort de contrôle plus grand que les sujets du groupe
« Neutre » ; les sujets du groupe « Réussite » produisent Veffort de contrôle
le plus faible. En d'autres termes, à la seconde séance, le groupe E est
plus lent et précis que le groupe N, lui-même plus lent et précis que le
groupe R.
III. — RÉSULTATS
On a calculé pour chacun des trois groupes d'expérience,
le temps moyen et le nombre moyen d'erreurs pour chaque essai,
en distinguant les deux tracés portés sur la feuille (le premier,
ondulé, est dit « facile » et le second, en ligne brisée, « difficile »,
pour des raisons exposées antérieurement).
Le tableau 1 donne ces moyennes, que présentent graphique
ment les figures 1 et 2. Lors des 4 premiers essais les courbes
se chevauchent, ce qui montre que les sujets sont répartis en
trois groupes effectivement égaux pour la vitesse et la pré
cision à chaque essai. A la seconde séance, il s'établit une dif
férence importante entre les trois groupes expérimentaux. Or,
rappelons que, la séance étant collective, tous les sujets étaient
placés dans la même situation : la seule différence consistait en
1. Il y a là une supercherie dont nous nous sommes excusé et expliqué
ensuite auprès des sujets de l'expérience. 't14 M KM OU! ES ORIGINAUX
la valeur du chiffre écrit sur le papier remis à chacun, ce chiffre
signifiant une réussite nette pour les uns, un échec grave pour
d'autres, et prenant une valeur moyenne pour d'autres encore.
Les différences s'établissent dans le sens prévu par l'hypothèse
de travail. Le groupe « Échec » devient plus lent, et le groupe
« Réussite » plus rapide que le groupe « Neutre », qui se trouve
ainsi occuper une position intermédiaire : ceci aussi bien dans
le cas du tracé facile que dans celui du tracé difficile. Comme
prévu également, l'échec diminue sensiblement le nombre des
erreurs ; cependant la différence entre les groupes « Réussite »
et « Neutre » ne s'établit pas nettement, peut-être en partie
du fait d'une insuffisante égalisation sur la base de la première
séance.
TABLEAU I
Moyennes de temps et d'erreurs, essai par essai
pour chacun des deux tracés
2e séance lre séance
Groupes
1 4 1 2 3 2 3 4
« Réussite » Temps 67,4 52,4 43,4 42,8 39,8 38,8 36,4 34,7
« Neutre » tracé 70,0 56,5 45,5 43,2 44,5 42,8 40,7
« facile » « Échec » 66,2 55,6 49,4 40,9 63,5 52,1 50,6 50,3
« Réussite » 78,1 65,9 62,8 57,1 Temps 84,9 69,3 66,3 56,5
« Neutre » 86,8 73,5 65,8 64,5 61,1 59,5 tracé 65,2 66,2
« Échec » < difficile » 81,0 76,2 70,4 65,7 74,4 72,5 84,9 78,3
« Réussite » Temps 33,0 32,9 41,6 43,9 54,9 j50,9 53,8 53,5
« Neutre » 31,7 52,8 46,5 49,5 tracé 38,8 43,3 54,5 50,8
« Échec » « facile » 28,9 33,0 40,1 53,6 34,1 36,8 33,8 37,2
« Réussite » Temps 20,9 24,1 26,9 29,3 34,1 33,7 33,4 34,6
« Neutre » tracé 20,2 31,0 35,2 39,4 34,8 32,2 33,6 36,1
« difficile » « Échec » 26,9 24,8 27,6 27,3 22,5 18,4 25,1 22,2
(Les trois groupes dits « Échec », « Neutre » et « Réussite » ont été constitués
de façon que les chiffres de vitesse et de précision soient identiques à la pre
mière séance ; ils se distinguent, lors de la seconde séance, par leur résultat
supposé à la première : l'opérateur affirme aux sujets du groupe « Réussite »
que ce résultat était très bon ; aux sujets du groupe « Échec » que ce
était mauvais, et donne un résultat moyen aux sujets du « Neutre ».
Ces renseignements donnés aux sujets sont faux, ainsi qu'il découle du mode
de constitution des trois groupes.)
Ces constatations sont résumées par la figure 3, qui combine
temps et erreurs. Le rapport utilisé, e /t, exprime le nombre
d'erreurs (c'est-à-dire de tirets non touchés par le crayon)

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