Les erreurs d'accord sujet-verbe en production écrite - article ; n°4 ; vol.96, pg 587-610

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L'année psychologique - Année 1996 - Volume 96 - Numéro 4 - Pages 587-610
Résumé
Les deux expériences de cette étude ont pour objectif d'expliquer les erreurs d'accord sujet-verbe que l'on rencontre dans les productions écrites d'adultes cultivés (e.g., La fille des voisins chantent ; ou : Sur la neige glisse les enfants). L'explication proposée repose sur un modèle de l'accord en deux étapes. La première consiste en une activation automatique de la forme pluriel ou singulier du verbe par le nom qui précède immédiatement le verbe ; à l'issue de ce premier pas, le verbe s'accorde avec ce nom, ce qui donne lieu à des erreurs dites de proximité. Un second pas prévient toutefois l'occurrence d'accords erronés qui ne manqueraient pas de se produire si le sujet n'avait aucun contrôle sur le produit de la première étape ; ce second pas consiste en un processus contrôlé de réédition prégraphique de l'accord. La présente étude rapporte deux expériences dans lesquelles les sujets devaient transcrire une phrase, et en même temps, additionner mentalement des chiffres qui leur étaient présentés oralement ; ces expériences confirment deux prédictions importantes du modèle : a) la seconde étape, dite de contrôle et de réédition, consomme des ressources de traitement : les erreurs d'accord deviennent en effet très fréquentes lorsqu'une partie des ressources cognitives est mobilisée par une autre tâche exigeant elle-même des ressources de traitement (comme l'addition mentale) ; b) le déclenchement de l'étape de contrôle dépend de la détection d'un risque d'erreur, ce qui se produit notamment lorsque le nom qui précède immédiatement le verbe n'est pas un sujet sémantiquement plausible de ce verbe.
Mots-clés : accord grammatical, production écrite, charge en mémoire.
Summary: Verb agreement errors in writing.
To account for subject-verb agreement errors which can be observed in sentences written by literate adults (e.g., The daughter of the neighbors come), the present study examined a two-step processing model. The first step consists of automatic activation ofa singular or plural verb form depending on whether the closest preverbal noun is singular or plural ; as the outcome of this first step, the verb agrees with the nearest noun, giving rise to what has been called «proximity concord» errors. A second step prevents the occurrence of erroneous subject-verb agreements that would be unavoidable if the writer had no control on the outcome of the first step. This second step consists of an editing-check process allowing the writer to carry out a pre-graphical editing of the agreement. Two experiments are reported in which subjects were asked to perform simultaneously two tasks : a) to transcribe a sentence that was orally presented and, b) to mentally add numbers that they heard during the transcription. The results of these experiments supported two predictions of the processing model of number agreement in writing : a) the editing-check step consumed cognitive resources ; the agreement errors were greatly increased by the temporary cognitive overload (as is the case in a double task paradigm) preventing the subjects from carrying out the control processes; b) the implementation of the editing-check stage depended on the prior detection of potential errors, which occurs, for example, when the preverbal item is not a semantically plausible subject ofthe verb.
Key words : number agreement, writing, memory load.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Michel Hupet
Marie-Anne Schelstraete
N. Demaeght
Michel Fayol
Les erreurs d'accord sujet-verbe en production écrite
In: L'année psychologique. 1996 vol. 96, n°4. pp. 587-610.
Citer ce document / Cite this document :
Hupet Michel, Schelstraete Marie-Anne, Demaeght N., Fayol Michel. Les erreurs d'accord sujet-verbe en production écrite. In:
L'année psychologique. 1996 vol. 96, n°4. pp. 587-610.
doi : 10.3406/psy.1996.28921
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1996_num_96_4_28921Résumé
Résumé
Les deux expériences de cette étude ont pour objectif d'expliquer les erreurs d'accord sujet-verbe que
l'on rencontre dans les productions écrites d'adultes cultivés (e.g., La fille des voisins chantent ; ou : Sur
la neige glisse les enfants). L'explication proposée repose sur un modèle de l'accord en deux étapes.
La première consiste en une activation automatique de la forme pluriel ou singulier du verbe par le nom
qui précède immédiatement le verbe ; à l'issue de ce premier pas, le verbe s'accorde avec ce nom, ce
qui donne lieu à des erreurs dites de proximité. Un second pas prévient toutefois l'occurrence d'accords
erronés qui ne manqueraient pas de se produire si le sujet n'avait aucun contrôle sur le produit de la
première étape ; ce second pas consiste en un processus contrôlé de réédition prégraphique de
l'accord. La présente étude rapporte deux expériences dans lesquelles les sujets devaient transcrire
une phrase, et en même temps, additionner mentalement des chiffres qui leur étaient présentés
oralement ; ces expériences confirment deux prédictions importantes du modèle : a) la seconde étape,
dite de contrôle et de réédition, consomme des ressources de traitement : les erreurs d'accord
deviennent en effet très fréquentes lorsqu'une partie des cognitives est mobilisée par une
autre tâche exigeant elle-même des ressources de traitement (comme l'addition mentale) ; b) le
déclenchement de l'étape de contrôle dépend de la détection d'un risque d'erreur, ce qui se produit
notamment lorsque le nom qui précède immédiatement le verbe n'est pas un sujet sémantiquement
plausible de ce verbe.
Mots-clés : accord grammatical, production écrite, charge en mémoire.
Abstract
Summary: Verb agreement errors in writing.
To account for subject-verb agreement errors which can be observed in sentences written by literate
adults (e.g., The daughter of the neighbors come), the present study examined a two-step processing
model. The first step consists of automatic activation ofa singular or plural verb form depending on
whether the closest preverbal noun is singular or plural ; as the outcome of this first step, the verb
agrees with the nearest noun, giving rise to what has been called «proximity concord» errors. A second
step prevents the occurrence of erroneous subject-verb agreements that would be unavoidable if the
writer had no control on the outcome of the first step. This second step consists of an editing-check
process allowing the writer to carry out a pre-graphical editing of the agreement. Two experiments are
reported in which subjects were asked to perform simultaneously two tasks : a) to transcribe a sentence
that was orally presented and, b) to mentally add numbers that they heard during the transcription. The
results of these experiments supported two predictions of the processing model of number agreement in
writing : a) the editing-check step consumed cognitive resources ; the agreement errors were greatly
increased by the temporary cognitive overload (as is the case in a double task paradigm) preventing the
subjects from carrying out the control processes; b) the implementation of the editing-check stage
depended on the prior detection of potential errors, which occurs, for example, when the preverbal item
is not a semantically plausible subject ofthe verb.
Key words : number agreement, writing, memory load.L'Année psychologique, 1996, 96, 587-610
Université de Louvain1 *
Département de Psychologie expérimentale
Université de Bourgogne2 * *
Laboratoire d'Etude des acquisitions et du développement
CNRS URA 1838
LES ERREURS D'ACCORD SUJET-VERBE
EN PRODUCTION ÉCRITE
par Michel HUPET*, Marie- Anne SCHELSTRAETE*,
Nathalie DEMAEGHT* et Michel FAYOL**
SUMMARY : Verb agreement errors in writing.
To account for subject-verb agreement errors which can be observed in
sentences written by literate adults (e.g., The daughter of the neighbors come),
the present study examined a two-step processing model. The first step consists
of automatic activation of a singular or plural verb form depending on whether
the closest preverbal noun is or plural ; as the outcome of this first
step, the verb agrees with the nearest noun, giving rise to what has been called
«proximity concord» errors. A second step prevents the occurrence of
erroneous subject-verb agreements that would be unavoidable if the writer had
no control on the outcome of the first step. This second step consists of an
editing-check process allowing the writer to carry out a pre-graphical editing of
the agreement. Two experiments are reported in which subjects were asked to
perform simultaneously two tasks : a) to transcribe a sentence that was orally
presented and, b) to mentally add numbers that they heard during the
transcription. The results of these experiments supported two predictions of the
processing model of number agreement in writing : a) the editing-check step
consumed cognitive resources ; the agreement errors were greatly increased by
the temporary overload (as is the case in a double task paradigm)
preventing the subjects from carrying out the control processes; b) the
implementation of the editing-check stage depended on the prior detection of
potential errors, which occurs, for example, when the preverbal item is not a
semantically plausible subject of the verb.
Key words : number agreement, writing, memory loard.
1 . Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation, place du Cardinal
Mercier, 10, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique.
2. Faculté des sciences, 6, boulevard Gabriel, 21004 Dijon Cedex. 588 M. Hupet, M.- A. Schelstraete, N. Demaeght et M. Fayol
Accorder le sujet et le verbe d'une phrase est une opération
qui ne pose généralement pas de problème, et qui, dans la plu
part des cas, semble s'effectuer de façon tout a fait automat
ique. Il n'en reste pas moins cependant que dans certains cas
cette opération déraille, et produise à l'oral comme à l'écrit des
erreurs d'accord. Voici quelques exemples de ce déraillement à
l'écrit : « L'odeur des poubelles empestent », « II les détestent »,
« La décision dont dépend les sanctions », « Je ne vous décevrez
pas » ou encore « Dans la cabine remontait des mineurs de tous
âges ». Comme le souligne Bock et Miller (1991), ces erreurs sont
intéressantes dans la mesure où elles sont indicatives d'opéra
tions cognitives à l'œuvre dans la production de langage. Mieux
comprendre la raison de telles erreurs, c'est donc mieux com
prendre le déroulement cognitif d'une partie au moins des opéra
tions qui conduisent à la production orale ou écrite d'énoncés
correctement formés.
Au cours de ces trois dernières années, plusieurs recherches
ont été publiées sur le sujet, tant en production orale (en
anglais) qu'en production écrite (en français). Dans une pre
mière série d'expériences, Bock et Miller (1991), Bock et Cutting
(1992), Bock et Eberhard (1993) ont présenté oralement à des
adultes des débuts de phrase, en leur demandant de répéter
immédiatement ces débuts de phrase et de les compléter le plus
rapidement possible. Les débuts de phrase étaient du type
« Ni + Prép + N2 » dans lesquels Ni et N2 pouvaient être de
même nombre (singulier- singulier SS, ou pluriel-pluriel PP) ou de
nombre différent (SP ou PS), pouvaient être animés ou inanimés
(e.g., The authors of the speech vs The speech of the authors), et
où N2 pouvait être court (The key to the cabinets) ou long (The
key to the old victorian cabinets). Bock et coll. s'intéressent aux
erreurs d'accord du verbe dans les phrases complétées oralement
par les sujets. On peut synthétiser leurs observations comme
suit : 1 / les erreurs d'accord sont rares, mais systématiques ;
2 / ces erreurs consistent à accorder le verbe avec le nom qui le
précède immédiatement (proximity concord errors, Francis,
1986), spécialement lorsque ce nom est au pluriel (plus d'erreurs
après SP qu'après PS) ; et 3 / ni le caractère animé/inanimé de ce
nom N2, ni la distance séparant la tête du SN sujet du verbe
(manipulée par la longueur du N2) n'ont d'effet sur la fréquence
ou le type d'erreurs.
Pour Bock et ses collaborateurs, ces observations confirment Les erreurs d'accord sujet-verbe 589
la thèse selon laquelle l'accord sujet-verbe serait un processus
purement syntaxique, correspondant assez bien aux descriptions
qu'en ont donné aussi bien des linguistes (Chomsky, 1965 ; Gaz-
dar, Klein, Pullum et Sag, 1985) que des psycholinguistes (Kem
pen et Hoenkamp, 1987 ; Kempen et Vosse, 1989 ; Levelt, 1989).
Une étude récente menée par Vigliocco, Butterworth et
Semenza (1995) sur des locuteurs italiens conduit toutefois à
nuancer cette interprétation de Bock et coll., en montrant que
dans certaines langues au moins (comme l'italien par exemple)
le processus d'accord peut être influencé par certains aspects
morpho-phonologiques et, surtout, sémantiques des syntagmes
nominaux.
Fayol et Got (1991), Fayol, Largy et Lemaire (1994), Fayol,
Hupet, Largy et Schelstraete (soumis) ont recueilli des observat
ions similaires en demandant à des adultes francophones
d'écrire une phrase qu'on venait de leur dicter. Les phrases à
transcrire étaient toutes du type « N, de N2 verbe » {e.g., L'odeur
des poubelles empeste). Dans ces phrases, le verbe utilisé était
toujours un verbe fréquent du 1er groupe : verbes en « -er » dont
les formes correspondant aux troisièmes personnes du singulier
et du pluriel sont différenciées à l'écrit mais pas à l'oral (il
chante vs ils chantent) ; par ailleurs, les N, et N2 constituent l'un
et l'autre des sujets plausibles du verbe (e.g., la cire des bougies
coule), et sont soit de même nombre (SS ou PP) soit de nombre
différent (SP ou PS). Dans une condition (dite sans charge), les
participants doivent simplement écrire chaque phrase que leur
dicte l'expérimentateur ; dans une autre condition (dite avec
charge), fait suivre chaque phrase de cinq
mots sans lien entre eux, et les participants doivent écrire la
phrase et le plus de mots possible. On peut synthétiser les obser
vations de Fayol et ses collaborateurs comme suit : 1 / les erreurs
d'accord sont relativement rares, mais leur fréquence s'accroît
très nettement dans la condition avec charge; 2 /les erreurs se
produisent quasi toutes lorsque N, et N2 diffèrent en nombre ;
3 /les erreurs consistent à accorder le verbe avec N2, spécial
ement lorsque ce N2 est au pluriel.
Pour rendre compte des erreurs d'accord observées, Fayol et
al. (1994, soumis) proposent un modèle de traitement aux
termes duquel l'accord s'effectue selon deux processus. Le pre
mier consiste en une activation automatique de la flexion singul
ier ou pluriel du verbe selon que le nom qui précède le verbe est 590 M. Hupet, M.- A. Schelstraete, N. Demaeght et M. Fayol
lui-même au singulier ou au pluriel ; cet accord « automatique »
conviendrait chaque fois que le sujet est constitué d'un seul
nom, mais donnerait lieu à des erreurs dans le cas de phrases du
type « Ni de N2 verbe » lorsque les deux noms sont de nombre
différent (SP ou PS). S'il n'y avait toutefois que ce seul processus
d'activation automatique, les phrases du type SP ou PS
devraient toujours être mal accordées, ce qui n'est manifeste
ment pas le cas. Aussi le modèle prévoit-il un second processus
contrôlé de réédition prégraphique de l'accord évitant qu'une
erreur d'accord n'apparaisse à Youtput écrit ; ce processus est en
quelque sorte analogue au processus de contrôle préarticulatoire
décrit par Levelt (1983, 1989) dans son modèle de production de
langage oral. Ce second processus, contrairement au premier,
n'est pas automatique ; il n'est exécuté que dans certaines
conditions [par ex. lorsque la configuration préverbale est du
type « Ni de N2 » où les deux noms diffèrent en nombre], et sa
mise en œuvre [vérifier l'accord du verbe en attente de réalisa
tion graphique, et le cas échéant relancer l'algorithme de calcul
de l'accord sujet-verbe] consomme des ressources en mémoire de
travail. De manière générale, Fayol et al. (1994, soumis) avan
cent donc l'idée qu'un processus de contrôle peut ou non inter
venir avant la réalisation graphique du verbe, et que ce contrôle
peut être affecté par la réalisation d'une tâche concomitante qui
serait cognitivement coûteuse. Fayol et al. expliquent de cette
manière le fait qu'on observe des erreurs d'accord dans la condi
tion avec charge (au moment où ils écrivent le verbe de la
phrase, les participants sont déjà occupés à récupérer la série de
mots additionnels) alors qu'on n'observe quasiment aucune
erreur dans la condition sans charge.
Selon Fayol et coll., la phase de contrôle prégraphique serait
donc plus probablement déclenchée pour des phrases du type SP
et PS que pour des phrases SS et PP. Si c'est le cas, et tenant
compte de ce que nous venons de dire du coût cognitif de cette
opération de contrôle, on pourrait s'attendre à ce que la perfo
rmance dans la tâche ajoutée (i.e. le nombre de mots additionnels
correctement rappelés) varie selon le type de phrase à transcrire.
En effet, ou bien le sujet vient de transcrire une phrase de type
SS ou PP qui n'a pas nécessité de contrôle prégraphique, et il
peut donc rappeler un maximum de mots additionnels ; ou bien
il vient de transcrire une phrase de type SP ou PS qui a nécessité
la mise en œuvre d'un tel contrôle, et il ne peut donc que rappe- Les erreurs d'accord sujet-verbe 591
1er moins de mots puisqu'une partie des ressources de traitement
a été dévolue aux opérations de contrôle de l'accord grammatic
al. Or, les observations ne confirment pas exactement cette
façon de voir : en effet, dans plusieurs expériences (Fayol et Got,
1991 ; Fayol, Largy et Lemaire, 1994, exp. 1 ; Fayol, Hupet,
Largy et Schelstraete, soumis, exp. 1), quel que soit le type de
phrase à transcrire, le nombre de mots additionnels correct
ement rappelés reste quasi identique (de 3 à 4 mots). L'analyse
de Fayol et al. (1994, soumis) est-elle pour autant caduque ?
En fait, deux issues peuvent être envisagées pour sortir de
cette apparente impasse. La première est de considérer que
c'est l'interprétation générale de Fayol et al. qu'il faut revoir.
Par exemple, pour rendre compte de ce que le nombre de mots
additionnels correctement rappelés reste quasi identique dans
toutes les conditions, on pourrait être tenté de revoir le modèle
et de considérer qu'il y a contrôle dans tous les cas, les erreurs
d'accord étant interprétées comme la manifestation d'un
contrôle qui a échoué; mais si le contrôle est systématique, le
modèle en deux étapes proposé par Fayol et al. (1994, soumis)
perd beaucoup de son intérêt. La seconde issue consiste à sou
tenir que la tâche ajoutée (série de mots additionnels à rappel
er) n'est tout simplement pas de nature à révéler les effets
qu'entraîne l'application coûteuse d'un contrôle et d'une réédi
tion prégraphiques. C'est cette seconde explication que nous
nous proposons de tester dans la présente étude. Nous la préci
serons ci-dessous, en détaillant tout d'abord ce que pourrait
être la contribution des différentes composantes de la mémoire
de travail (Baddeley, 1986) dans la gestion de l'accord, et en
rapportant ensuite des observations permettant de tester plus
finement certaines prédictions du modèle que nous proposons
de garder.
Dans la condition avec charge, ou « phrase + 5 mots », la
mémoire de travail est d'emblée mise à contribution pour le tra
itement de la phrase ; mais comme il s'agit chaque fois d'une
phrase isolée, on peut sans doute estimer qu'elle est immédiate
ment transférée en mémoire à long terme, de manière à libérer
l'espace de travail au profit des mots additionnels qui suivent ;
au moment où il entend ces mots, le sujet peut les stocker dans
le stock phonologique de la mémoire de travail et éventuelle
ment entretenir leur trace via la boucle de récapitulation. Dès la
fin du dernier mot cependant, on demande au sujet de transcrire 592 M. Hupet, M.- A. Schelstraete, N. Demaeght et M. Fayol
d'abord la phrase et ensuite le plus de mots possible. Pour ce
faire, le sujet reprend la phrase en mémoire de travail où s'effe
ctueront notamment les opérations de transcodage phonème-gra
phème. Ce retour de la phrase en mémoire de travail a pour effet
de détériorer les représentations phonologiques des mots addi
tionnels qui, à ce moment, se trouvent dans le stock phonolo
gique et d'empêcher leur ressassement par la boucle de récapitu
lation; sous cet angle, il n'y a aucune raison de penser que la
détérioration de la trace des mots additionnels varie selon le
type de phrase à écrire, pourvu que les différents types de
phrases soient de même longueur (ce qui était le cas dans les
diverses expériences de Fayol et al., 1994, soumis). Qu'en est-il
alors des effets d'éventuelles opérations de contrôle et de réédi
tion de l'accord ? En réalité, si l'on se réfère au modèle de Bad-
deley, il y a tout lieu de considérer que ces opérations sont le fait
de l'Administrateur central, et non celui de la boucle phonolog
ique. Cette dernière en effet ne constitue qu'un système esclave
affecté au maintien temporaire de l'information ; seul l'Adminis
trateur central est censé intervenir dans l'application, la gestion
et le contrôle des procédures de traitement qu'exige la réalisa
tion d'une tâche particulière. Or, même dans la condition
« phrase + mots », et quelle que soit la phrase à transcrire, cet
Administrateur central reste largement disponible pour d'évent
uelles opérations de contrôle ou de recalcul. On comprend dans
ce cas que le fait de devoir exécuter la phase de contrôle soit
sans effet sur le simple rappel de mots additionnels.
Pour que la démonstration soit tout à fait convaincante, on
devrait pouvoir montrer a contrario que si la tâche ajoutée fait
appel aux ressources de l'Administrateur central, la perfo
rmance du sujet à cette tâche variera en fonction du type de
phrase que le sujet aura à transcrire. Une tâche ajoutée de ce
genre consisterait par exemple à demander aux sujets de trans
crire une phrase et, simultanément, d'additionner mentalement
des chiffres qui lui seraient oralement présentés pendant qu'il
écrit, la consigne étant d'écrire le total de cette addition immé
diatement après avoir écrit la dernière lettre du dernier mot de
la phrase. Dans une situation de ce genre, l'analyse que nous
avons proposée ci-dessus conduit aux prédictions suivantes :
1 / Lorsque le sujet doit transcrire des phrases du type SS ou
PP pour lesquelles on fait l'hypothèse qu'il n'y a ni contrôle ni
recalcul, il peut affecter les ressources de l'Administrateur cen- Les erreurs d'accord sujet-verbe 593
tral aux opérations de calcul mental: il commettra donc peu
d'erreurs d'accord, et peu d'erreurs d'addition.
2 / Lorsque le sujet, par contre, doit transcrire des phrases du
type SP ou PS, deux cas peuvent se présenter selon que le sujet
effectue ou non une opération de contrôle prégraphique ; s'il l'ef
fectue, il commettra peu d'erreurs d'accord, mais commettra
beaucoup d'erreurs d'addition ; s'il ne l'effectue pas, il commett
ra d'accord, mais peu d'erreurs d'addition.
Ce sont ces prédictions que nous avons voulu tester dans les
deux expériences de cette étude.
EXPÉRIENCE 1
SUJETS
Vingt sujets ont participé à cette expérience dans le cadre de l'obten
tion d'un crédit d'heures en Psychologie expérimentale. Ce sont tous des
étudiants de langue maternelle française, âgés de 19 à 23 ans, qui ont libr
ement choisi d'inscrire cette expérience à leur programme académique.
MATÉRIEL
Le matériel expérimental se compose de séries de phrases et de séries
de chiffres.
Phrases
Nous avons construit 24 phrases expérimentales (voir annexe 1) dont
la plupart sont différentes des utilisées dans les études antérieures.
Il était difficile de réutiliser un matériel expérimental bien précis, pour la
simple raison que Fayol et al. (1994, soumis) eux-mêmes ont utilisé des
phrases différentes dans leur différentes études ; par ailleurs, le matériel de
ces travaux antérieurs comportait quelques imperfections que nous avons
voulu éviter (par ex. la présence de verbes pronominaux dans des phrases
comme « Les roues du wagon s'usent »). Il n'en reste pas moins que nos
24 phrases ont été construites sur la base des mêmes critères, les rendant
tout à fait comparables aux phrases utilisées antérieurement. Ces
24 phrases ont toutes une longueur de huit ou neuf syllabes et sont toutes
du type « Ni de N2 + Verbe » où Ni et N2 peuvent l'un comme l'autre
constituer un sujet sémantiquement acceptable du verbe, et où le verbe est
un verbe fréquent en « -er » ne comportant pas à l'oral de marques du plu- 594 M. Hupet, M.- A. Schelstraete, N. Demaeght et M. Fayol
riel pour la troisième personne (il glisse/ils glissent). En faisant varier le
nombre (singulier ou pluriel) de Ni et de N2, nous avons construit quatre
blocs de 6 phrases chacun. Dans deux de ces blocs, les noms Ni et N2 sont
du même nombre ; dans les deux autres blocs, ils sont de nombre différent.
Cela donne :
— 6 phrases avec Ni et N2 au singulier (phrases dites SS) : e.g., Le père de
la mariée arrive.
— 6 phrases avec Ni et N2 au pluriel (phrases dites PP) : e.g., Les amis des
réfugiés parlent.
— 6 phrases avec Ni singulier et N2 pluriel (phrases SP) : e.g., La rampe
des escaliers glisse.
— 6 phrases avec Ni pluriel et N2 singulier (phrases PS) : e.g., Les perles de
la bague brillent.
Nous avons en outre construit 4 phrases (une de chaque type) qui ser
viront de phrases d'entraînement au début de chaque passation.
Chiffres
Pour chaque phrase, nous avons préparé une série de six chiffres de 1
à 9 en respectant la règle suivante : lorsqu'on additionne ces chiffres, le
troisième chiffre doit obligatoirement faire passer à la dizaine supérieure.
Nous avons donc retenu des séries commençant par 2 3 8, par 3 5 7 ou
par 7 2 5, mais nous avons écarté des séries commençant par 15 2,
par 2 4 3 ou par 4 1 5. La raison de cette contrainte est la suivante : le pas
sage à la dizaine supérieure représente une difficulté accrue (Parkman et
Groen, 1971 ; Zbrodoff et Logan, 1990) que nous avons choisi de faire sur
venir le plus près possible du moment où le sujet transcrit le verbe de la
phrase (voir procédure ci-dessous).
PROCÉDURE
Les vingt sujets ont été répartis en quatre groupes de cinq, de manière
à faire varier l'ordre de présentation des 24 phrases. La passation de
l'épreuve était individuelle. Chaque sujet recevait un document dactylo
graphié avec les informations suivantes : « Le but de cette expérience est
d'étudier les limites de la mémoire dans l'exécution simultanée de deux
tâches. Voici ce que vous aurez à faire. Je vais vous dicter une phrase assez
simple (exemple) que vous devrez écrire sur le carnet que je vous distribue
rai (une phrase par feuille du carnet). Pendant que vous écrirez cette
phrase, je vous dicterai une série de chiffres compris entre 1 et 9, et vous
devrez additionner mentalement ces au fur et à mesure tout en
écrivant. Lorsque vous aurez écrit la dernière lettre du dernier mot de la
phrase, vous inscrirez le plus rapidement possible et sur la même feuille le
montant de l'addition auquel vous serez arrivé à ce moment. Je vous

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