Les « faux décollages » et l'Amérique latine - article ; n°30 ; vol.8, pg 469-502

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Tiers-Monde - Année 1967 - Volume 8 - Numéro 30 - Pages 469-502
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Denis Lambert
Les « faux décollages » et l'Amérique latine
In: Tiers-Monde. 1967, tome 8 n°30. pp. 469-502.
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Lambert Denis. Les « faux décollages » et l'Amérique latine. In: Tiers-Monde. 1967, tome 8 n°30. pp. 469-502.
doi : 10.3406/tiers.1967.2365
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1967_num_8_30_2365« FAUX DÉCOLLAGES » LES
ET L'AMÉRIQUE LATINE
par Denis Lambert*
De nombreuses études historiques ont permis depuis quelques années
de reconstituer les séries statistiques très incomplètes de grandes
puissances européennes, pour analyser les conditions favorables et défavor
ables au « décollage », lors de la révolution industrielle. Ces études, souvent
contradictoires d'ailleurs, suscitent un vif intérêt dans les pays non développés
ou en voie d'industrialisation, auprès des responsables de l'économie et des
nouvelles élites.
La séduction du concept de décollage (Take Off) est aussi forte que celle
du diptyque industrialisation-planification :
— Déjà l'affirmation, selon laquelle l'industrialisation, et plus parti
culièrement la création des industries lourdes, constitue un mode obligé de la
croissance, pour une économie de marché aussi bien que pour une économie
centralisée et planifiée, ne rencontre guère d'opposition ou de réfutation.
Le pessimisme des théoriciens et des experts du développement à l'égard du
monde rural et de l'agriculture traditionnelle conduit à considérer comme un
gaspillage inefficace l'effort prioritaire en faveur des zones d'économie trop
attardée. Malgré la préoccupation sincère de moderniser l'agriculture et
l'attrait des méthodes de mise en valeur et d'encadrement de la Chine (moindre
depuis l'échec du grand bond en avant), de nombreux responsables estiment
que les capitaux investis dans l'agriculture traditionnelle ont une rentabilité
dérisoire. La promotion sur place du paysan, isolé de la vie moderne, est
illusoire : les paysans doivent émigrer vers les industries de la ville et les pôles
de développement. Dès lors, les jeunes nations, en renonçant aux priorités
industrielles, risqueraient de perdre, à courte échéance et surtout à long terme,
de nombreuses places dans la course au développement.
— Une deuxième idée-force est venue récemment étayer les programmes
économiques dans les pays pauvres : la notion de décollage. Cette idée simple
permet d'ailleurs de renforcer la première, tout en étant plus aisément présentée
à l'opinion publique. En effet, le décollage est par définition une phase de
progrès très rapide qui doit permettre à une économie pauvre, grâce aux
* Professeur à la Faculté de Droit et de Sciences économiques de Lyon.
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raccourcis techniques de la seconde moitié du XXe siècle, de passer de l'état
de sous-développement à l'état de développement, en un mot de la pénurie
généralisée à l'abondance. Le décollage, par ailleurs, justifie bien des sacrifices
qui sembleraient plus pesants dans la stagnation. Inflation, chômage ou gas
pillage sont des maux plus tolérables dans l'expansion que dans la stagnation.
— Le décollage ne semble pas devoir être dissocié de la révolution indust
rielle, puisque, dans l'histoire économique des grandes puissances, la période
de décollage a été une phase d'expansion très rapide et d'extension de l'indus
trie et des transports. Pourquoi devrait-on renoncer à cet enseignement de
l'histoire, s'il n'y a pas eu d'exception à la règle de l'industrialisation ? Les
grandes économies agricoles, telles que le Danemark, la Hollande, ou l'Austral
ie et la Nouvelle-Zélande, ne sont devenues des pays développés que dans la
mesure où l'agriculture s'est industrialisée !
lue prix du « décollage » est plus onéreux dans les pays pauvres que jadis
Les coûts économiques et sociaux de la révolution industrielle sont maté
riellement et psychologiquement plus élevés, de nos jours, dans le Tiers
Monde que, jadis, en Europe. En effet, matériellement, il faut investir beau
coup plus pour accroître la production, parce que les équipements sont plus
onéreux et les besoins à satisfaire sont plus diversifiés. Bien plus, psycholo
giquement, l'effort de modernisation de l'économie est plus coûteux, parce
que les besoins insatisfaits sont inspirés de l'observation des niveaux de vie
dans les sociétés opulentes. Au siècle passé, les masses prolétaires espéraient,
par l'ascension sociale et la réussite matérielle, parvenir au genre de vie d'une
bourgeoisie, qui gaspillait peu. Au siècle présent, les populations démunies
du Tiers Monde aspirent au genre de vie d'une élite, qui essaye de satisfaire à
la fois les dépenses des riches de la société traditionnelle et les nouveaux
besoins, suscités par la publicité. Plus coûteux également les équipements
collectifs et sociaux, l'infrastructure des transports et surtout l'organisation
de l'État. Dès lors, on peut se demander si l'analogie avec l'Europe du
xixe siècle peut conserver une valeur d'enseignement, car il faudrait que
l'efficacité des méthodes industrielles se soit accrue, de façon à compenser le
relèvement des coûts. Pourquoi payer plus cher la révolution industrielle, si les
chances de s'arracher au sous-développement par une telle méthode ont décru !
— On a invoqué plusieurs arguments pour réfuter les analogies histo
riques et expliquer le fait que la révolution industrielle est un facteur de
décollage, dont l'efficacité se dégrade aujourd'hui. Au premier rang, surgit
l'obstacle démographique. Les grandes puissances industrielles d'aujourd'hui,
même le Japon, ont décollé avant la révolution démographique et ont connu
un effort d'accumulation moins élevé. A supposer que le taux de croissance
de la population s'élevât, au cours du décollage, la soupape de l'immigration
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permettait d'économiser de lourdes charges d'investissement. Les arguments
économiques et sociaux permettent également de mettre en relief les circons
tances exceptionnelles, qui ont favorisé les « décollages », au xixe siècle. Les
économies européennes, après de longues transitions précapitalistes, ont
connu une rapide atténuation du dualisme pendant la phase de décollage.
La stabilité monétaire constitue un stimulant pour l'épargne et pour l'esprit
d'entreprise : l'innovation est aussi rentable que la spéculation, alors qu'elle
l'est moins de nos jours. La situation du commerce international est favorable
à la propagation de la croissance : pas de pénurie de devises et peu de freins
aux courants de capitaux. Ces différents facteurs sont aujourd'hui inversés
dans les pays pauvres : la surnatalité, l'inflation, la spéculation et la domination
sont autant de facteurs de blocage du développement.
— Les partisans d'une stratégie de croissance déséquilibrée, conscients
de ces obstacles nouveaux au « décollage », invoquent ces contraintes pour
justifier la nécessité d'accumuler davantage de capitaux et d'éviter toute
dispersion dans le choix des investissements. A défaut de solution démograp
hique, la voie économique reste la même que jadis. Seule l'industrialisation
peut permettre de triompher de l'improductivité et du retard social. Mais, il
faudra que l'accroissement de la production soit plus rapide encore qu'au
siècle passé, de façon à intégrer dans le circuit économique le surplus de
population. Or, la production industrielle peut s'accroître de 10 % par an
et doubler en sept années, alors que la production agricole ne saurait s'accroître
durablement à ce rythme.
— L'avenir industriel des pays sous-développés est-il aussi ouvert aujour
d'hui qu'à la fin du siècle passé ? La génération présente, même dans les éco
nomies semi-industrialisées, doit pouvoir se nourrir et se vêtir par sa propre
production, avant de pouvoir consommer des produits industriels et de consa
crer son revenu à des dépenses de service. Le marché des produits industriels
ne peut avoir qu'une étendue très limitée, tant que la pénurie subsiste pour la
production de denrées alimentaires et de produits essentiels.
La création de nouvelles industries, aux premières phases du développe
ment, se poursuit à l'abri d'une marge de protection très élevée. Ces industries,
protégées de la sélection concurrentielle, conservent des prix de revient élevés
et ne peuvent adopter la dimension optimale, assurant leur pleine rentabilité,
parce que les marchés nationaux sont trop étroits. Jadis, l'Angleterre avait pu
s'industrialiser pour importer des denrées vivrières de l'étranger, car l'indus
trie n'était pas limitée par un marché national étroit, elle vendait sur les
marchés étrangers. Le précédent anglais ne peut évidemment se reproduire
dans les pays sous-développés, parce que le marché d'exportation des produits
industriels n'est plus ouvert et l'avance de productivité des pays, parvenus
au stade de la consommation de masse, est beaucoup trop forte. Par ailleurs,
471 DENIS LAMBERT
le problème alimentaire est trop pressant dans le Tiers Monde pour qu'une
nation coure le risque de renoncer à sa production vivrière. Avant la révo
lution démographique, les pays pauvres, maintenus dans une spécialisation
agricole par le régime colonial, étaient exportateurs nets de denrées agricoles.
Depuis la dernière guerre, la population des pays pauvres est deux fois plus
nombreuse et l'émancipation politique et économique a facilité les débuts de
l'industrialisation. Cependant, ces mêmes pays, qui exportaient n millions
de tonnes de céréales par an, avant guerre, en importent aujourd'hui 25
de tonnes.
Les exportations de produits industriels du Tiers Monde restent pourtant
négligeables. Les économies agricoles pauvres doivent de plus en plus cultiver
et vendre des produits de « dessert » (bananes, cacao, café, agrumes), pour
acheter aux pays riches des produits vivriers de subsistance, tels que les
céréales (blé, riz, maïs), ou la viande. Leurs spécialisations industrielles ne sont
pas davantage rentables, car ces économies ne peuvent exporter qu'une frac
tion de leurs richesses minières sous forme de demi-produits, faiblement enri
chis par des apports nationaux, pour importer d'autres produits manufacturés
et des produits d'équipement, qui ont une valeur ajoutée beaucoup plus forte.
Le pessimisme des experts démographes et des agronomes, Cassandres
annonciateurs de famines, n'a guère de poids au regard du mythe de l'indus
trialisation forcée et des promesses de prospérité. La force de conviction des
précédents historiques l'emporte et l'opinion préfère qu'on lui rappelle la
réussite américaine ou soviétique plutôt que les famines de l'Inde 1 On oubliera
que les pays pauvres ne trouvent plus aujourd'hui de terrain d'accueil pour
assurer l'immigration de leurs excédents de population. Ceux-ci ne trouvent
pas davantage de colonies, où imposer des débouchés pour leurs industries
naissantes et drainer des matières premières et des denrées alimentaires peu
onéreuses. Bien au contraire, on affirmera que le décollage industriel est une
nécessité aussi bien pour de grands espaces économiques, richement dotés
en ressources, que pour de petites nations, faiblement peuplées et défavorisées
par les conditions naturelles. Ainsi, en Amérique latine, l'Uruguay pourrait
aspirer à l'avenir de la Suisse ou du Danemark, tandis que le Brésil ou le
Mexique pourraient devenir la Russie de demain.
— Les économies d'Amérique latine ne sont plus de jeunes nations, ni
même de jeunes économies, à la différence des nouveaux États d'Afrique ou
d'Asie. Dès les débuts du siècle, les effets de l'industrialisation apparaissent
et d'importants changements de structure ont ébranlé les systèmes économiques
traditionnels. Les progrès économiques et sociaux des pays les plus ancienne
ment industrialisés (pays de La Plata, Brésil ou Mexique) et ceux des pays,
qui se sont à partir de la seconde guerre mondiale, révèlent-ils
des cas nets de décollage ?
472 LES « FAUX DÉCOLLAGES » ET L'AMÉRIQUE LATINE
Décollage authentique et faux décollage
Les données quantitatives, disponibles en Amérique latine, sont celles de
pays à statistiques incomplètes, tout comme au xixe siècle en Europe. Aussi,
les données statistiques, inégales et incomplètes, des vingt Républiques ne
sauraient constituer, à ce stade de recherche, la base principale d'interprétation.
En effet, les évaluations chiffrées sont déformées par l'inflation et difficilement
comparables, car elles sont perfectionnées chaque année et englobent les faits
ignorés les années précédentes, ce qui risque de faire apparaître de fausses
croissances.
Les transformations qualitatives et structurelles, que l'on peut déceler
à plusieurs décennies d'intervalle dans un pays donné sont, souvent, beaucoup
plus significatives que les chiffres de production ou de revenu et leurs accrois
sements.
La recherche des cas de décollage en Amérique latine doit par conséquent
s'appuyer à la fois sur les méthodes d'analyse quantitative et sur les méthodes
d'analyse structurelle. La discordance entre les indices quantitatifs de crois
sance et les indices d'évolution structurelle peut permettre de séparer les
« faux décollages » des cas authentiques de décollage.
Nous entendrons par « faux décollages », les phases de croissance accélérée,
au cours desquelles, sous l'effet d'une impulsion extérieure ou d'une stratégie
concertée de mise en valeur des ressources internes, un pays, jusqu'alors
soumis aux mécanismes de progression instables et mal contrôlés des économies
pauvres et dépendantes, connaît des progrès économiques et éventuellement
sociaux, sans que pour autant l'équilibre structurel antérieur soit profondé
ment modifié. Certes, une croissance accélérée dans un pays archaïque ne
peut pas se produire en permanence de structure. Mais, l'évolution structurelle
qui accompagne ces décollages apparents ne conduit pas à une économie
progressive. Le revenu global de la nation augmente cumulativement, mais sa
répartition reste inchangée ou devient plus inégale : le dualisme social se
renforce. L'effort d'accumulation s'accroît, alors que la progression de l'épargne
reste très limitée et tandis que les faux investissements absorbent une fraction
croissante des capitaux. Enfin le dualisme économique s'accuse, la prospérité
des secteurs de pointe se construit au prix de la régression des activités tradi
tionnelles. La richesse des régions prospères s'accumule, au prix de l'appau
vrissement des régions attardées. Ces indices de changements révèlent parfois
un passif très élevé, mais le recours à l'analyse quantitative et aux « indicateurs
de quantité moyenne » (taux de croissance, coefficient d'investissement ou
revenu par tête) ne reflète que l'actif de la croissance. En Amérique latine,
la comparaison des progrès réalisés dans les économies à croissance lente et
473 DENIS LAMBERT
dans les économies à croissance rapide permet de déceler ces indices quantitatifs
de décollage (i).
Ces indices, nous le constaterons, ont été réunis dans plusieurs économies
d'Amérique latine, aux lendemains de la guerre. Cependant, bien souvent,
il ne s'agit que de signes apparents d'une évolution, qui reste très incomplète,
car le dualisme s'est renforcé et les menaces de blocage structurel se sont
aggravées.
Un « décollage authentique » suppose évidemment que la croissance
accélérée soit accompagnée d'une évolution structurelle décisive et progres
sive d'une part et que, d'autre part, la croissance devienne durablement le
mode normal de progression.
Tout d'abord, le signe le plus évident d'une évolution structurelle progres
sive dans une économie pauvre est la substitution partielle de l'abondance à la
pénurie. Or une croissance accélérée, souvent inflationniste, a souvent pour
conséquence l'enrichissement d'une élite limitée et non l'accroissement des
ressources disponibles de la population. La pénurie ne peut s'atténuer dans un
pays pauvre, à défaut d'une assistance extérieure massive, que par suite d'une
régression caractéristique de l'état de sous-développement. En bref, le décol
lage sera complet si l'augmentation du revenu par tête s'est accompagnée
d'un élargissement et d'un enrichissement de la classe moyenne ou si l'augment
ation de la production provient d'un accroissement de productivité.
Un second trait peut caractériser les « décollages » réels ; des mécanismes de
croissance auto-entretenus et durables doivent s'instaurer et se substituer à
la progression cyclique. Les décollages réussis du siècle passé, par exemple
celui des États-Unis ou de l'Allemagne, furent souvent coupés par des périodes
de crise, que l'économie subissait passivement, mais qui avaient le mérite
d'assainir les structures économiques, en éliminant les improductifs. Cepend
ant, de nos jours, les autorités responsables du développement sont mieux
armées pour lutter contre les fluctuations, et les crises n'ont plus les mêmes effets
d'assainissement. Or, la croissance que l'on peut observer, sur une période
de quinze à vingt ans, est le plus souvent très irrégulière et les fluctuations
restent très marquées. La période de prospérité présente les apparences du
décollage, mais elle est encore de nature cyclique. La récession, quand elle
survient, à la suite d'un retournement de la conjoncture extérieure ou de
(i) Selon Rostow, le décollage est « la phase décisive de l'histoire où la croissance devient
normale... Il faut que trois conditions soient réunies : i. Une hausse du taux de l'investiss
ement productif, qui passerait, par exemple, de 5 %, ou moins de 5 %, à 10 % du produit
national (P.N.N.); 2. La création d'un ou plusieurs secteurs de l'industrie de transformation,
ayant un taux de croissance élevé; 3. L'existence ou la mise en place d'un appareil politique,
social et institutionnel, qui exploite les tendances à l'expansion dans le secteur moderne ainsi
que les possibilités qu'offre le démarrage de réaliser des économies dans l'achat des produits
étrangers, et fasse de la croissance un phénomène durable ».
474 « FAUX DÉCOLLAGES » ET L'AMÉRIQUE LATINE LES
déséquilibres internes, opère comme un révélateur des blocages de développe
ment. Le décollage est alors remis en question, le cercle vicieux de la pauvreté
surgit à nouveau.
Pour éclairer cette interprétation des faux décollages, nous procéderons
en deux étapes :
1) Tout d'abord, en nous limitant au cas des économies d'Amérique latine,
nous rechercherons quels sont les cas où les conditions du décollage semblent
réunies. Les indices retenus sont : une croissance rapide de la production
et du revenu moyen ; une forte accumulation de capital et l'essor d'industries
motrices dynamiques. D'autres symptômes, témoignant d'un affaiblissement
du dynamisme interne de ces économies et de la résurgence des blocages
structurels seront opposés aux premiers indices ;
2) En second lieu, nous étendrons notre analyse au problème plus large
des blocages de développement dans les économies dualistes. Les incertitudes
du décollage découlent des mécanismes actuels de développement économique,
ces mécanismes ne peuvent, que fort exceptionnellement, assurer le franchiss
ement complet des étapes de la croissance économique.
I. — Les symptômes apparents de décollage
ET LES INTERRUPTIONS DE CROISSANCE EN AMÉRIQUE LATINE
Les progrès économiques et sociaux de l'après-guerre ont permis à la
plupart des économies latino-américaines d'accéder à un niveau de développe
ment économique, qui se situe à mi-chemin entre les économies industrielles
mûres et les agricoles pauvres. En dehors des régions développées
de La Plata et du Brésil du Sud, la majeure partie du continent latino-américain
était, pendant l'entre-deux-guerres, soumise à la dominance de l'économie
traditionnelle précapitaliste. Au Mexique ou au Brésil, le capitalisme commercial
et les débuts de l'industrialisation avaient introduit un secteur moderne, mais
le secteur traditionnel était dominant. Aujourd'hui, les économies d'Amérique
latine restent profondément dualistes, mais l'apport du secteur moderne
équilibre et dépasse le plus souvent celui du secteur traditionnel, même dans
des économies qui n'avaient connu aucune industrialisation avant-guerre.
Le passage de l'économie agricole ou minière au stade de la semi-industrial
isation semble correspondre au franchissement des étapes du développement,
dans la présentation de Rostow. La stagnation et l'instabilité cyclique, carac
téristiques des sociétés traditionnelles et des économies agricoles, seraient
une étape révolue. Désormais, des mécanismes de croissance autonome et
soutenue pourraient s'établir, dans une phase de décollage.
La croissance économique en Amérique latine s'est, en effet, maintenue
depuis la guerre à un rythme très rapide. Les comparaisons internationales des
taux de croissance économique, présentées par G. Ahumada en 1958, ont
475 DENIS LAMBERT
souligné la position très favorable des économies latino-américaines au sein
des pays en voie d'industrialisation. Le taux décennal de croissance du produit
national avait atteint 5 à 10 % par an, dans les économies les plus prospères :
Venezuela, Mexique, Brésil, Colombie et Pérou. Une aussi rapide
n'apparaissait que dans les démocraties populaires et dans quelques économies
capitalistes, telles que le Japon ou Israël. Cependant, d'autres pays, en Amér
ique latine, ont connu depuis la guerre une croissance très lente et souvent
même une stagnation, en particulier l'Argentine et le Chili. Bien plus, depuis
les années soixante, on constate un plafonnement de la croissance et la reprise,
qui s'amorce à partir de 1964- 196 5, reste modérée. Aussi convient-il, avant de
porter une appréciation sur l'apparence ou la réalité des cas de décollage,
de rappeler, d'une part, l'ampleur des fluctuations du taux de croissance et,
d'autre part, la diversité des stades de développement en Amérique latine.
Les fluctuations de la croissance
Pour l'ensemble du continent latino-américain, les indices du progrès
économique accompli depuis la fin de la guerre sont très favorables. Le revenu
moyen a doublé et approche de 400 $, la formation brute de capital atteint en
moyenne 15 à 16 % du revenu national et le taux net d'épargne dépasse 10 %,
enfin la production industrielle dépasse, depuis quelques années, la valeur
de la agricole, soit, en moyenne, 20 % de la production totale.
Certes, de tels progrès sont très inégalement répartis et certains pays
d'Amérique latine ont peu progressé depuis la guerre, notamment dans les
Andes et les Caraïbes. Cependant, la majorité de la population, sur le conti
nent, a profité de ce mouvement de croissance accélérée ou, du moins y a
contribué. Parmi les vingt Républiques, huit pays, groupant 80 % de la
population, recevaient en 196 1 un revenu moyen supérieur à 375 $ (Argentine,
Venezuela, Uruguay, Cuba, Chili, Mexique, Brésil et Colombie). Sur le
continent africain ou en Asie, il n'existe qu'un très faible pourcentage de la
population, accédant à ce revenu moyen, par exemple en Afrique du Sud ou
au Japon. Le revenu moyen de la population a doublé et, parfois triplé, depuis
la guerre, dans les économies à croissance rapide. Cependant, il est bien rare
que cette progression se soit maintenue régulièrement, parce que la croissance
fut souvent interrompue par des crises intérieures ou d'origine extérieure.
Aussi, les bilans de la croissance sont-ils beaucoup plus favorables au cours des
années cinquante — période de hausse des cours de matières premières —
que pendant les années soixante — phase de détérioration des termes de
l'échange.
L'enquête de la C.E.P.A.L. sur le développement économique de l'Amé
rique latine au cours des années 1945 -i960 révèle une croissance très inégale
des vingt Républiques. D'un côté, les économies de La Plata, la Bolivie et le
476 LES « FAUX DÉCOLLAGES » ET L'AMÉRIQUE LATINE
Paraguay ainsi que les îles des Caraïbes (Cuba, Haïti, Saint-Domingue) ont
connu une très faible expansion, en partie annulée par l'accroissement de la
population. (Dans l'Amérique tempérée le produit par tête a augmenté de
0,1 % par an, dans la zone caraïbe l'amélioration est de 0,5 % par an.) D'un
autre côté, une croissance beaucoup plus rapide apparaît dans la zone andine
(Colombie, Equateur et Pérou) où le revenu réel par tête s'accroît de 2,1 %
par an et surtout dans trois pays : Venezuela, Mexique et Brésil, où le revenu
réel par tête s'est accru de 3,4 % par an au cours de cette période. C'est,
par conséquent, dans ce deuxième groupe de pays à croissance rapide qu'il
faudra rechercher les cas éventuels de décollage.
Les rapports plus récents de la C.E.P.A.L. font état d'un plafonnement
de la croissance en Amérique latine et même d'une diminution sensible du
revenu par tête au cours des années 1961-1962-1963. Dès lors, si l'on modifie
la période d'analyse, on constate que les comparaisons internationales sont
beaucoup moins favorables à l'Amérique latine au cours de la période 1 9 5 4- 1 964.
Pour l'ensemble de l'Amérique latine, le taux global de croissance devient
inférieur à 4 % par an et le revenu par tête ne s'accroît plus que de 1 % par an.
Bien plus, le plafonnement de la croissance apparaît dans le groupe de pays à
forte croissance, plus particulièrement au Venezuela, au Brésil et en Colombie.
Il est évident que le poids relatif de l'économie brésilienne (un tiers de la
population du continent et 30 % du produit national), influence désormais les
résultats économiques du continent, tout autant que l'économie argentine
avant guerre. Dès lors, si l'on ajoute au Brésil le poids de vénézuél
ienne et colombienne, cet ensemble économique représente plus de la moitié
du produit global du continent et plus de 100 millions d'habitants.
Pour apprécier pleinement les symptômes de décollage en Amérique
latine, il serait souhaitable de ne pas se limiter à la décennie de prospérité
(19 5 0-1960), car on serait amené à en surestimer la portée : inflation et stagna
tion dans les pays de La Plata, expansion rapide dans la stabilité relative
(Venezuela, Mexique, Pérou ou Equateur) ou dans l'inflation (Colombie et
surtout Brésil). Le raccordement de séries statistiques entre 1935 et 1965
se heurte malheureusement à des difficultés de recherche et d'interprétation
considérables, alors que la lutte contre la crise et l'interruption des approvi
sionnements, pendant la guerre, marque les débuts de l'industrialisation et une
phase de croissance rapide. A l'opposé, dans la période i960- 196 5, la géo
graphie de l'inflation et de la croissance se modifie. Aussi devrons-nous le
plus souvent nous contenter de statistiques incomplètes, correspondant à
l'évolution économique des années d'après-guerre.
Diversité des stades de développement. — L'application stricte des critères du
décollage, selon l'analyse de Rostow, conduit logiquement à la conclusion
que la plupart des économies de cette région ont déjà achevé leur décollage
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