Les femmes dans l'économie : de l'invisibilité à de nouveaux modes d'organisation - article ; n°102 ; vol.26, pg 247-260

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Tiers-Monde - Année 1985 - Volume 26 - Numéro 102 - Pages 247-260
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Yvonne Mignot-Lefebvre
Les femmes dans l'économie : de l'invisibilité à de nouveaux
modes d'organisation
In: Tiers-Monde. 1985, tome 26 n°102. pp. 247-260.
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Mignot-Lefebvre Yvonne. Les femmes dans l'économie : de l'invisibilité à de nouveaux modes d'organisation. In: Tiers-Monde.
1985, tome 26 n°102. pp. 247-260.
doi : 10.3406/tiers.1985.3479
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1985_num_26_102_3479LES FEMMES DANS L'ÉCONOMIE,
DE L'INVISIBILITÉ
A DE NOUVEAUX MODES D'ORGANISATION
par Yvonne Mignot-Lefebvre*
1975, à Mexico, lancement par les Nations Unies de la décennie de
la Femme.
Cette vaste opération, dont nous allons rappeler la problématique et
les enjeux, n'a laissé dans la revue Tiers Monde que des traces discrèt
ement séquentielles1. C'est pourquoi il apparaît important, dix ans plus
tard, non pas tant de dresser un bilan global de cette opération (ce qui
sera fait à Nairobi par les différentes agences des Nations Unies et les
organisations gouvernementales et non gouvernementales concernées),
mais de dégager quelques axes de réflexion à partir d'approches concrètes
et diversifiées.
Au moment même où la notion de développement (et l'un de ces
avatars, le « tiers-mondisme ») est remise en cause de manière souvent
polémique, au Nord comme au Sud, en raison de l'ethnocentrisme occi
dental qu'elle véhicule, il apparaît important de dégager les apports et
les insuffisances de ce paradigme aux différentes étapes de son évolution,
et de mieux cerner son opérativité dans la période de crise profonde
que l'on traverse aujourd'hui.
Autre question fondamentale à approfondir, le développement ne
* Chargée de recherche cnrs-cecod.
1. Trois rubriques ont ainsi été publiées dans la revue Tiers Monde de 1978 à 1982 sous
ma responsabilité :
— La première centrée sur l'invisibilité et les enjeux de la production non marchande
des femmes, t. XIX, n° 76, oct.-déc. 1978.
— La seconde sur les idées et stratégies des organisations internationales et leur révision
progressive au cours de la mi-décennie, t. XXI, n° 84, oct.-déc. 1980.
— La troisième, enfin, sur l'impact sur les femmes des projets formulés par des plani
ficateurs et experts en développement essentiellement masculins, t. XXIII, n° 91, juill.-
sept. 1982.
Revue Tiers Monde, t. XXVI, n° 102, Avril-Juin 1985 248 YVONNE MIGNOT-LEFEBVRE
s'est-il pas fait, jusque très récemment, en ignorant les femmes, c'est-à-
dire contre elles ? Comment les différentes théories traitant de la subor
dination des femmes rendent-elles compte de cette exclusion et permett
ent-elles d'orienter les recherches de façon à transformer cet état de
choses multimillénaire ? De manière explicite ou implicite, ces théories
ont servi de point d'ancrage au lancement de la décennie de la femme.
Dans quelle mesure ont-elles affecté la formalisation des programmes
ainsi que leur mise en œuvre et quelle a été la nature des difficultés
rencontrées ? Le féminisme est-il, lui aussi, soupçonnable d'ethnocen-
trisme occidental ?
De nouvelles approches et de nouveaux modes d'organisation ont
été proposés ici et là par des institutions internationales et nationales,
le mouvement coopératif, les mouvements de femmes.
Ces différentes solutions apportées à des situations nationales, elles-
mêmes extrêmement diversifiées, permettent-elles de dégager des pers
pectives d'évolution pour que les efforts déjà entrepris puissent être
systématisés et élargis dans les années qui viennent ?
I. — Le développement contre les peuples :
l'ethnocentrisme occidental
La polémique engagée par I'ong « Médecins sans frontières » ayant
abouti à la création d'une fondation « Liberté sans » inspirée
par le courant libéral occidental, afin de ridiculiser l'approche tiers-
mondiste « engagée », témoigne par l'absurde, en ce début d'année 1985,
du désarroi qui saisit les différents milieux du développement2.
Mais il existe d'autres approches, nouvelles et anciennes, qui, pour
être plus mesurées et plus scientifiques, n'en traduisent pas moins un
profond ébranlement des bases sur lesquelles pendant vingt-cinq ans
s'est élaboré le paradigme de développement.
Première décennie 1 960-1 970 des Nations Unies pour le dévelop
pement. C'est l'apogée de la notion de croissance économique conçue
comme course au rattrapage des pays riches : exportations commerci
ales, industrialisation, zones pilotes et autres pôles de décollage conçus
comme autant d'exemples à suivre. L'accent est mis sur l'augmentation
du PNB qui profitera progressivement à tous. Il n'est pas fait mention
des femmes.
2. Le Monde, 29-1-1985 : « La tour de Babel du tiers-mondisme ». Voir aussi Le Monde,
24-1-1985 : « L'attaque du tiers-mondisme », courrier d'Ignacy Sachs et Le Monde diplomatique,
mai 1985, dossier sur « Une bête à abattre : le » : le débat d'idées. LES FEMMES DANS L ÉCONOMIE 249
Deuxième décennie 1970- 1980. Les premières évaluations sont analy
sées : beaucoup d'échecs, des réussites isolées aux plans géographique
et social. La machine onusienne avec l'aide de la Banque mondiale et
de I'unicef va lancer une nouvelle stratégie : la satisfaction des besoins
essentiels. L'on recentre le développement non plus uniquement sur
les choses, mais sur les gens et sur la manière d'améliorer les conditions
de vie et la productivité des plus pauvres d'entre eux, les paysans.
En 197 J, les femmes des plus pauvres sortent officiellement de Г invisibilité.
Troisième décennie 1980-1990. Les chocs pétroliers ressentis par les
pays du Tiers Monde non producteurs et la crise qui en résulte n'ont
pas permis de remplir les objectifs précédents. Les écarts se creusent
entre les pays nouvellement industrialisés et les autres et, à l'intérieur
de chaque pays, entre les différentes couches sociales. La situation de la
paysannerie pauvre devient dramatique, les famines se multiplient. Un
intérêt nouveau est porté à la production des femmes et à leur capacité à s'assurer
des revenus autonomes.
Comment redistribuer, avec plus d'équité, les ressources et le pouvoir
entre pays du Nord et du Sud ? L'appel à un nouvel ordre économique
mondial apparaît indispensable, mais, à peine formulé par Ponu, il est
âprement critiqué et mis en brèche par les Etats-Unis et la plupart des
pays occidentaux.
Le volontarisme idéaliste des Nations Unies, où les pays du Tiers
Monde sont largement prédominants, se heurte de plein fouet à la
puissance économique des pays développés qui refusent le partage.
Le développement apparaît de plus en plus comme une industrie
qui fonctionne par et pour les pays du centre avec le relais des élites
nationales formées en leur sein : les objectifs sont donc définis hors de
tout contrôle et de toute participation des populations « à développer »
qui, elles, se contentent, notamment les femmes, de vivre et survivre
dans des conditions de plus en plus difficiles.
Très tôt, de nombreux groupes et auteurs se sont alarmés des effets
de ce que l'on a vite appelé le mal développement. Citons notamment les
ouvrages de René Dumont, Pierre Jalée, Samir Amin, les analyses effec
tuées par le Comité Sahel lors de la famine de 1973 en Afrique3, les
3. Pierre Jalée, Le Tiers Monde dans l'économie mondiale, 1963, et Le pillage du Tiers Monde,
1965, Maspero; René Dumont, L'Afrique noire est mal partie, 1963 ; L'utopie ou la mort, 1977,
Robert Laffont; Samir Amin, L'accumulation à l'échelle mondiale, critique de la notion de sous-
développement, Anthropos; Comité Sahel, Qut se nourrit de la famine en Afrique ?, Ed. Maspero,
1974; Jean Copans et coll., Sécheresses et famines au Sahel, Maspero, 1975. 2 JO YVONNE MIGNOT-LEFEBVRE
publications à partir de 1975 de la fondation Dag Hammarskjôld4, et
la réflexion internationale engagée dans le cadre de la fipad (Fondation
internationale pour un autre développement) qui regroupe des cher
cheurs et experts de tous les continents5.
Dès 1977, un rapport planétaire sur l'an 20006 commandé par le
président Carter, ignoré par Reagan lors de sa publication en 1982, met
en évidence l'élargissement du fossé entre riches et pauvres et l'appau
vrissement de l'éco-système mondial. Les mêmes mises en garde se
retrouvent dans le rapport Brandt7 de 1980 et se multiplient, provenant
des milieux les plus divers, étayées par la brutale actualité de sécheresses
et de famines en Afrique, notamment depuis 1983.
« Le développement en question », tel était le titre d'un récent numéro
de la revue Tiers Monde dont nous pourrions reprendre beaucoup d'inte
rrogations et de conclusions à notre compte8.
Devant tant d'échecs, « ne faut-il pas remettre en question (en effet)
le paradigme même du développement et s'embarquer pour une utopie »,
« un autre développement plus approprié et plus appropriable ? », « le
développement du Tiers Monde dans son concept et sa réalité est
ethnocentré ». Ne faut-il pas l'abandonner pour faire émerger « la revendi
cation d'un épanouissement pluraliste anti-économiste et antiétatique » ?
Ce rejet du développement comme projet d'occidentalisation du
monde et de destruction concertée des cultures et des ethnies qui le
composent, est analysé par trois publications récentes de l'Unesco qui
plaident pour une stratégie renouvelée, centrée sur une approche cultu
relle globale des sociétés concernées (l'économie, la science et la tech
nique étant intégrées à la culture des peuples) et le développement
réinterprété comme recherche d'une évolution collective.
De nouveaux mots clés surgissent : ainsi le développement endo
gène9 rejetant, d'un côté, productivisme et technicisme, mais essayant,
de l'autre, de se prémunir contre le retour aux valeurs traditionnelles-
refuges et autres pièges nombreux que ce concept risque de receler.
Cette lutte contre le réductionnisme du culturel à l'économique et pour
4. Marc Nerfin éd., Another development : approches and strategies. Uppsala, Dag Hamm
arskjôld Foundation, 1977, avec un article de Kristina Ahoaja Patel, « Development for
women ».
5. Bulletins de la FIPAD de 1979 à 1985.
6. The Global 2000 report to the President : entering the twenty first century, Londres et New
York, Penguin Books, 1982 (cf. compte rendu dans Tiers Monde, n° 100, pp. 929-936).
7. Commission Brandt, North-South, a program for survival, Cambridge, ma, mit Press, 1980.
8. « Le développement en question », sous la direction de Serge Latou che, t. XXV,
n° 100, oct.-dec. 1984.
9. Unesco, Stratégies du développement endogène, Paris, Unesco, 1984. Voir en particulier
le chapitre I : « Identités culturelles et développement : portée et signification ». FEMMES DANS L ECONOMIE 25 I LES
la mobilisation du « peuple travailleur » implique la nécessité d'orga
niser la participation des populations au développement10.
« La véritable participation des populations au développement est
une condition de garantie indispensable pour l'élaboration et la mise
en œuvre d'un développement endogène, condition sans laquelle les
projets les plus techniquement valables ne pourraient être réalisés, de
même que toute approche et toute politique de développement risque
raient de manquer d'assise solide et tout concept de développement
d'être usurpé par des groupes sociaux dominants et activistes »11.
Ces discours néo-idéalistes d'équité, dont les organisations interna
tionales sont coutumières, ne résolvent pas le problème sous-jacent du
pouvoir. En effet, associer pleinement les populations à l'invention de
leur propre avenir suppose une transformation profonde des structures
mentales et sociales, difficilement compatibles avec la répartition actuelle
des pouvoirs entre Nord et Sud, entre élites nationales dominantes et
populations dominées, entre hommes et femmes enfin. Les femmes, dont
il avait été peu question jusque-là, masquées qu'elles étaient par les
grands universaux des textes : l'Homme, le Paysan, l'Ouvrier, le Trav
ailleur, la Population du Tiers Monde.
Malgré les réserves que l'on peut faire sur l'opérativité actuelle de
ce tout dernier développement, il n'en demeure pas moins qu'il favorise,
plus que les formulations précédentes, la prise en compte des femmes
« en tant que partenaires égaux ». Encore faut-il que les termes de ce
partenariat soient, eux aussi, clairement définis.
II. — Le développement contre les femmes, .
l'androcentrisme
La cécité persistante des experts en développement devant le rôle
économique des femmes des différents pays du Tiers Monde tient à
plusieurs facteurs que nous avons analysés dans un article précédent1^
et dont nous rappelons ici les principales conclusions :
— Projection sur les femmes du Tiers Monde de Г « éternel féminin
occidental» tel qu'il se construit à partir de la seconde moitié du xixe siècle
en Europe entraînant l'absence de perception des variables culturelles
du travail féminin, voire sa négation en dehors de la sphère de la repro
duction biologique et sociale (production domestique).
10. A. Abdel Malek, Huynh Cao Tri, Bernard Rosier, Le Thành Khôi, Clefs pour une
stratégie nouvelle de développement, Paris, Unesco, Les Editions Ouvrières, 1984.
11. Unesco, Participer au développement, Paris, Unesco, 1984.
12. Femmes et idées et stratégies des organisations internationales,
Tiers Monde, t. XXI, n° 84. YVONNE MIGNOT-LEFEBVRE 252
— Choix de populations-cibles masculines pour les projets de déve
loppement, les femmes ne bénéficiant que de programmes d'accompa
gnement à caractère sanitaire et social supposés répondre à l'impératif
reproductif qui leur était assigné dans la répartition « naturelle » des
rôles des sexes.
— Absence d'outils conceptuels pour évaluer les conséquences des
actions précédentes qui ont entraîné une dégradation souvent rapide
du statut des femmes.
L'émergence de la problématique sur le rôle des femmes dans le
développement, qui s'est affirmée nettement à partir de 1975, est à
rechercher moins dans la logique interne d'équité des institutions inter
nationales telle qu'elle est formulée dans la Charte des Nations Unies
signée à San Francisco en 194513 que dans la pression de groupes exté
rieurs. La résurgence et l'organisation du mouvement féministe aux
Etats-Unis puis en Europe à partir des années i960 et sa diffusion
progressive dans les organisations internationales et les « Sciences de
l'Homme » apparaissent rétrospectivement le facteur déterminant de ce
changement. Ainsi, dès 1973, l'amendement Percy adopté aux Etats-
Unis met l'accent sur la nécessité, pour l'aide américaine, d'améliorer
le statut des femmes afin qu'elles puissent participer pleinement au
développement économique de leur pays.
S'attaquer concrètement au problème de la discrimination sexuelle
des projets, suppose en amont la connaissance des bases théoriques du
féminisme afin d'aboutir à un consensus permettant d'orienter l'action.
Or, premier obstacle, les planificateurs experts et chercheurs — majo
ritairement des hommes — ont tendance à contester le féminisme en
tant que problématique et à le considérer uniquement comme une idéo
logie dont seraient particulièrement victimes leurs collègues-femmes
qui, au lieu de présenter des données « objectives » seraient la proie
d'un sentiment d'engagement et d'identification avec les autres femmes,
c'est-à-dire le contraire d'une approche scientifique.
Cet androcentrisme naïf fait l'économie du rapport complexe qui
s'établit entre le chercheur et son objet et du rôle de la subjectivité
créatrice dans l'élaboration de toute problématique nouvelle. La lutte
contre l'oppression coloniale est partie des colonisés eux-mêmes et non
des Occidentaux qui en étaient les bénéficiaires. De même, les théories
analysant les différents facteurs de la subordination des femmes sont
13. « Réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux
d'ordre économique, social, culturel et humanitaire et en encourageant les droits de l'homme
pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. » LES FEMMES DANS L ECONOMIE 253
issues des différents mouvements féministes et de l'irruption croissante
des femmes dans les « Sciences de l'Homme ».
L'on peut distinguer, très schématiquement, trois approches princi
pales de recherche : le féminisme radical, le féminisme marxiste et le
féminisme socialiste de type autogestionnaire14.
— Ъе féminisme radical
Les femmes sont le paradigme de l'oppression en soi dans la mesure
où la première division de classe se serait établie à partir de la différence
biologique liée à la reproduction.
Le patriarcat est le système social selon lequel les hommes possèdent
un pouvoir et des privilèges économiques supérieurs aux femmes et
contrôlent leur travail productif et reproductif.
La libération consiste donc à se dégager en tout premier lieu des
contraintes biologiques, ce que permettent progressivement les nouv
elles techniques, et à élaborer des modes d'organisation de la vie
quotidienne libérés des rapports de pouvoir qui régissent la famille
traditionnelle.
Les principales difficultés de cette théorie proviennent de son carac
tère a-historique, de sa méconnaissance des autres divisions, entre classes
et catégories sociales, races, peuples... et de son orientation résolument
biologiste qui freine son évolution vers la recherche de solutions
nouvelles. Ainsi, une partie de ce courant se tourne actuellement aux
Etats-Unis, d'après l'analyse très critique de Ti-Grace Atkinson15, vers
le féminisme culturel; celui-ci est caractérisé par la recherche d'une
histoire mythique, le culte de la « femellité », la glorification de la matern
ité, donc une certaine forme de retour au naturalisme.
— U approche marxiste
Les premiers marxistes, avec Engels, font débuter l'analyse avec la
défaite historique du sexe féminin lors du passage du mode de product
ion collectif à l'appropriation privée des moyens de production (élevage,
cultures et gestion des surplus).
14. Pour compléter l'information sur les différentes approches du féminisme, se reporter
aux revues Questions féministes et Nouvelles Questions féministes, en particulier NQF, n° 2,
octobre 1981, « Féminisme, quelles politiques? » et NQF, n° 3, avril 1982, «Les femmes dans
les sciences de l'homme », article sur la conceptualisation des femmes. Pour l'influence de
ces théories sur la formulation des programmes « Femmes et développement », cf. Patricia
Maguire, Women in development an alternative analysis, University of Massachusetts, 1984,
68 p. + excellente bibliographie (7 p.).
15. Ti-Grace Atkinson, Le nationalisme féminin, in Nouvelles Questions féministes, n° 6-7,
printemps 1984. 2 54 YVONNE MIGNOT-LEFEBVRE
Le capitalisme en généralisant le salariat devait permettre d'abolir
le pouvoir des hommes sur la famille. En tant que travailleuses exploi
tées, les femmes se joindraient aux hommes dans la lutte prolétarienne
pour détruire le capitalisme.
Les marxistes contemporains pensent que la subordination des
femmes, bien que préexistante au capitalisme, a été considérablement
accrue par ce dernier. Les marxistes féministes reconnaissent clairement
que deux niveaux d'oppression se superposent et s'articulent : le salariat
et la production domestique. L'utilisation des concepts marxistes n'appar
aît pas toujours opératoire. Ainsi, le concept de reproduction, de par
sa polysémie, prête à confusion : reproduction sociale, reproduction de
la main-d'œuvre, reproduction biologique sont difficiles à distinguer.
De même, la division sexuelle du travail issue des concepts de divi
sion sociale et technique du travail pose problème car elle n'est la résul
tante ni de la « nature », ni d'impératifs strictement économiques. De
nombreuses études empiriques ont d'ailleurs mis en évidence des varia
tions culturelles importantes, mais inversement, elles sont également
influencées par l'appareil conceptuel utilisé dans la recherche.
Les féministes marxistes n'ont que très partiellement répondu à deux
questions importantes : pourquoi les femmes sont-elles exploitées en
dehors comme au-dedans de la cellule familiale ? Comment expliquer que
dans les sociétés socialistes, cette oppression domestique, bien qu'atté
nuée, se maintienne et que des secteurs entiers d'activités peu rémunér
atrices et peu prestigieuses soient, de fait, réservés aux femmes.
— Le féminisme socialiste autogestionnaire
Le mariage contraint du marxisme et du féminisme a amené, sem-
ble-t-il, cette nouvelle approche plus pragmatique que les deux pre
mières qui tente de les combiner en y intégrant également les apports
du Tiers Monde. L'analyse de classe est présente mais l'on prend acte
du maintien de la dépendance des femmes dans les systèmes capitalistes
et socialistes tout en articulant ces éléments avec le nouvel ordre écono
mique mondial.
Un constat universel s'impose : les femmes ne travaillent pas unique
ment pour le capital comme le prétendent les marxistes mais aussi, et
depuis plus longtemps, pour les hommes. Les implications de l'actuelle
division du travail domestique dans la famille se répercutent aussi dans
les affaires publiques, d'où la nécessité d'une analyse multifactorielle
tenant compte des contradictions résultant du sexe, de la classe, de la
race et du sous-développement. LES FEMMES DANS L ECONOMIE 255
C'est à partir de l'analyse des contradictions et des interactions entre
les différents systèmes d'oppression qu'une amélioration substantielle du
statut des femmes est à rechercher. Elle passe donc par une transfor
mation de l'ensemble de ces relations.
Cette dernière approche présente l'intérêt de partir du constat de
la multiplicité concrète des modes de répartition sexuelle du travail de
par le monde et de leur imbrication avec les autres systèmes d'oppression.
Elle apparaît donc moins ethnocentrée que les deux premières, plus
appropriable. En effet, les féministes occidentales, notamment radicales,
avaient été violemment prises à partie par les femmes du Tiers Monde
qui leur reprochaient d'imposer, non pas tant leurs analyses que leurs
méthodes d'intervention (débats sur le Tchador iranien, l'excision...).
Elaborée récemment, elle intègre les nouvelles définitions du déve
loppement : accent mis sur les besoins essentiels, l'endogénéité, la parti
cipation. Le féminisme enrichi de multiples apports non occidentaux
anciens (tels le ghandisme ou le maoïsme) ou nouveaux devient, selon
l'expression de l'Africaine Marie- Angélique Savane, « le fruit de la pensée
universelle » : « Le féminisme, comme d'autres idéologies, a ses variantes,
ses tendances. Il a connu ses schismes, ses déviations, ses révisionnismes.
Mais il demeure une vision, un espoir, un objectif qui intègre les réalités
de notre temps dans leur diversité, avec leurs contradictions de classe
et de sexe (...) la lutte des femmes ne sera pas alors une lutte individuelle
contre les hommes mais un combat social et politique contre un système
idéologique qui aliène les hommes dans leurs privilèges et les femmes
dans leur oppression »16.
Liée aux nouvelles conceptions du développement fondées sur le
principe d'équité, cette nouvelle théorie doit donc, elle aussi, prouver
son opérativité à travers la mise en œuvre de programmes.
III. — La Décennie de la Femme i 97 5-1985 a la recherche
DE NOUVEAUX MODES D'ORGANISATION
L'objectif déclaré de la Décennie de la Femme des Nations Unies
était « l'intégration des femmes en tant que partenaires égales au déve
loppement ».
La première difficulté rencontrée par les institutions fut apparem
ment de donner un sens à cette égalité, notion éminemment relative.
16. Marie- Angélique Savane, Le féminisme, fruit de la pensée universelle, Bulletin FIPAD,
44, nov.-déc. 1984, pp. 58-59.

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