Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints : une domination consentie I. Types d'union et attentes en matière d'écart d'âge - article ; n°2 ; vol.45, pg 327-360

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Population - Année 1990 - Volume 45 - Numéro 2 - Pages 327-360
Bozon Michel - Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints : une domination consentie. I Types d'union et attentes en matière d'écart d'âge. Peut-on expliquer l'écart d'âge entre conjoints ? Jusqu'à présent, les démographes se sont surtout intéressés aux variations qui affectent l'écart moyen lorsqu'un déséquilibre numérique survient entre les sexes. A partir de deux enquêtes réalisées à l'INED (Formation des couples, 1984 ; Situations familiales, 1986), qui fournissent des données sur les couples français des 25 dernières années, on tente d'expliquer l'existence même de l'écart d'âge et d'en donner une interprétation sociologique, en inscrivant le phénomène dans l'ensemble des différences sociales entre hommes et femmes, et dans le contexte des modifications récentes de l'entrée dans la vie conjugale. Dans ce premier article, on montre que la diversification des formes d'entrée en union, à partir du milieu des années soixante-dix, correspond bien à une diversification des écarts, plus faible dans les unions formées entre cohabitants célibataires, plus forte en cas de mariage initial. L'écart d'âge est nettement plus élevé quand la femme entre tôt en union. Les jeunes femmes, et plus particulièrement les moins diplômées d'entre elles, qui se retrouvent dans les situations professionnelles les plus précaires, manifestent un fort attachement à la domination de l'homme par l'âge, alors que les hommes jeunes semblent largement indifférents à l'âge de la femme.
Bozon Michel. - Women and age difference between spouses : domination by consent. I Types of union and preferred age differences. How can age differences between the ages of spouses be explained ? Until recently, demographers have been mainly interested in variations in the average age difference when there is a numerical imbalance between the sexes. Results from two surveys carried out by INED on The Formation of Couples (1984) and Family Situations (1986), among French couples during the past 25 years have been used in an attempt to explain the very existence of age differences and provide a sociological interpretation. Differences have been studied within the general context of social differences between men and women, and of recent modifications in the start of conjugal unions. In this first article, it is shown that the wider variety of ways of entering into a union from mid -1970's onwards corresponds clearly to a wider range of age differences, which are smaller in the case of unions of single cohabitants, and larger in the case of first marriages without prior cohabitation. The age difference is definitely much higher for women who enter a union when they are younger. Young women, and especially the least educated among them, who are in the most precarious occupations, are those who manifest the strongest attachment to the male's domination by age, while young men seem largely indifferent to the age of their partner.
Bozon Michel. - La mujer y la diferencia de edad entre cónyuges : una dominacion consentida. i,Se puede explicar la diferencia de edad entre cónyuges? Hasta ahora, los demógra- fos se interesaban sobre todo a las variaciones que afectan la diferencia media, cuando un desequilibrio numérico interviene entre los dos sexos. A partir de dos encuestas realizadas por el INED (Formación de las Parejas, 1984 ; Situaciones familiares, 1986), que propor- cionan datos, sobre las parejas francesas, durante los últimos veinticinco aňos, se trata de explicar la existencia misma de esta diferencia de edades y dar una interpretación sociologi- ca, considerando este fenómeno, en el conjunto de las diferencias sociales entre hombres y mujeres y en el contexte de las modificaciones recientes desde el inicio de la vida conyu- gal. En este primer articule, se seňala que las diversas formas de iniciar una union, a partir de mediados de la década de 1970, corresponden a la diversidad de esas diferencias, menos marcadas en las unions consensuales entre solteros y muy remarcables en el caso de las uniones iniciadas por el matrimonio. La diferencia de edad es más elevada cuando la mujer entra en union relativamente jóven. Las mujeres jóvenes y particularmente las menos diplo- madas, que se encuentran profesionalmente en condiciones desfavorables, manifiestan un gran apego a la dominacion del hombre por la edad, mientras que los hombres jóvenes apa- rentan ser indiferentes a la edad de la mujer.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Michel Bozon
Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints : une domination
consentie I. Types d'union et attentes en matière d'écart d'âge
In: Population, 45e année, n°2, 1990 pp. 327-360.
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Bozon Michel. Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints : une domination consentie I. Types d'union et attentes en matière
d'écart d'âge. In: Population, 45e année, n°2, 1990 pp. 327-360.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1990_num_45_2_3548Résumé
Bozon Michel - Les femmes et l'écart d'âge entre conjoints : une domination consentie. I Types d'union
et attentes en matière d'écart d'âge. Peut-on expliquer l'écart d'âge entre conjoints ? Jusqu'à présent,
les démographes se sont surtout intéressés aux variations qui affectent l'écart moyen lorsqu'un
déséquilibre numérique survient entre les sexes. A partir de deux enquêtes réalisées à l'INED
(Formation des couples, 1984 ; Situations familiales, 1986), qui fournissent des données sur les couples
français des 25 dernières années, on tente d'expliquer l'existence même de l'écart d'âge et d'en donner
une interprétation sociologique, en inscrivant le phénomène dans l'ensemble des différences sociales
entre hommes et femmes, et dans le contexte des modifications récentes de l'entrée dans la vie
conjugale. Dans ce premier article, on montre que la diversification des formes d'entrée en union, à
partir du milieu des années soixante-dix, correspond bien à une diversification des écarts, plus faible
dans les unions formées entre cohabitants célibataires, plus forte en cas de mariage initial. L'écart d'âge
est nettement plus élevé quand la femme entre tôt en union. Les jeunes femmes, et plus
particulièrement les moins diplômées d'entre elles, qui se retrouvent dans les situations
professionnelles les plus précaires, manifestent un fort attachement à la domination de l'homme par
l'âge, alors que les hommes jeunes semblent largement indifférents à l'âge de la femme.
Abstract
Bozon Michel. - Women and age difference between spouses : domination by consent. I Types of union
and preferred age differences. How can age differences between the ages of spouses be explained ?
Until recently, demographers have been mainly interested in variations in the average age difference
when there is a numerical imbalance between the sexes. Results from two surveys carried out by INED
on "The Formation of Couples" (1984) and "Family Situations" (1986), among French couples during the
past 25 years have been used in an attempt to explain the very existence of age differences and
provide a sociological interpretation. Differences have been studied within the general context of social
differences between men and women, and of recent modifications in the start of conjugal unions. In this
first article, it is shown that the wider variety of ways of entering into a union from mid -1970's onwards
corresponds clearly to a wider range of age differences, which are smaller in the case of unions of
single cohabitants, and larger in the case of first marriages without prior cohabitation. The age
difference is definitely much higher for women who enter a union when they are younger. Young
women, and especially the least educated among them, who are in the most precarious occupations,
are those who manifest the strongest attachment to the male's domination by age, while young men
seem largely indifferent to the age of their partner.
Resumen
Bozon Michel. - La mujer y la diferencia de edad entre cónyuges : una dominacion consentida. i,Se
puede explicar la diferencia de edad entre cónyuges? Hasta ahora, los demógra- fos se interesaban
sobre todo a las variaciones que afectan la diferencia media, cuando un desequilibrio numérico
interviene entre los dos sexos. A partir de dos encuestas realizadas por el INED (Formación de las
Parejas, 1984 ; Situaciones familiares, 1986), que propor- cionan datos, sobre las parejas francesas,
durante los últimos veinticinco aňos, se trata de explicar la existencia misma de esta diferencia de
edades y dar una interpretación sociologi- ca, considerando este fenómeno, en el conjunto de las
diferencias sociales entre hombres y mujeres y en el contexte de las modificaciones recientes desde el
inicio de la vida conyu- gal. En este primer articule, se seňala que las diversas formas de iniciar una
union, a partir de mediados de la década de 1970, corresponden a la diversidad de esas diferencias,
menos marcadas en las unions consensuales entre solteros y muy remarcables en el caso de las
uniones iniciadas por el matrimonio. La diferencia de edad es más elevada cuando la mujer entra en
union relativamente jóven. Las mujeres jóvenes y particularmente las menos diplo- madas, que se
encuentran profesionalmente en condiciones desfavorables, manifiestan un gran apego a la
dominacion del hombre por la edad, mientras que los hombres jóvenes apa- rentan ser indiferentes a la
edad de la mujer.LES FEMMES ET L'ÉCART D'AGE
ENTRE CONJOINTS :
UNE DOMINATION CONSENTIE
I. - Types d'union et attentes en matière
d'écart d'âge
au conjoint montré mariage Lorsque qu'on dans voient pouvait les la pyramide différents changer rendre des groupes compte les âges possibilités se d'âges. des modifie, variations Des de les modèles trouver qui candidats en ont réun
sultent dans la nuptialité, en postulant que le choix des par
tenaires se fait au «hasard» ; l'évolution de l'écart d'âge entre
époux joue alors un rôle essentiel. Mais la seule contrainte
du nombre de partenaires potentiels ne saurait expliquer, au-
delà de ces variations, l'écart d'âge lui-même. Pourquoi les
mariages conclus aujourd'hui dans des formes si différentes
de celles qui prévalaient autrefois, continuent-ils d'associer
des époux dont la femme est en moyenne plus jeune que son
mari ? Michel Bozon* reprend la question en s' interrogeant
sur la signification sociale de l'âge pour les deux conjoints
au moment de leur choix. Il prolongera son analyse dans un
second article, en resituant la décision de se marier la
biographie des époux, en parallèle avec les carrières scolaire
et professionnelle qui se dessinent dans le même temps.
Dans le couple, la femme est presque toujours la cadette. A des degrés
divers, l'écart d'âge en faveur de l'homme se retrouve à toutes les époques
et dans toutes les cultures. Ce phénomène intéresse depuis longtemps les
démographes en raison de ses conséquences sur le fonctionnement du mar
ché matrimonial. On laissera de côté la question très particulière de la
modification de l'écart d'âge en cas de déséquilibre marqué dans les ef
fectifs d'hommes et de femmes disponibles(1) ; on s'en tiendra à la situation
plus ordinaire où les générations d'hommes et de femmes s'équilibrent à
* INED.
(1) Sur l'effet de la guerre, voir Louis Henry «Perturbations de la nuptialité résultant
de la guerre 1914-1918», Population, 2, mars-avril 1966, pp.273-332. On peut analyser de
la même façon les problèmes posés par l'arrivée sur le marché matrimonial des premières
générations nombreuses nées à partir de 1946. Voir Michel-Louis Lévy et Jean-Paul Sardon :
«L'écart d'âge entre époux», Population et Sociétés, n° 162, oct. 1982.
Population, 2, 1990, 327-360. 328 FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS
peu près. La différence d'âge en faveur de l'homme dans cette situation
d'équilibre des effectifs n'est pas le résultat d'une contrainte numérique.
L'existence de l'écart d'âge doit être expliquée autrement qu'en termes
purement démographiques.
Peut-on considérer que le phénomène résulte d'une norme culturelle
universelle qui, elle, ne demanderait pas à être expliquée ? En fait, selon
les contextes où il apparaît, l'écart d'âge revêt des sens assez différents.
Ainsi Philippe Fargues, dans ses travaux sur la famille arabe (2), note les
écarts élevés qui prévalent dans tout le monde arabe : 1 1 ans en Mauritanie,
7 ans en Egypte, 5 ans au Liban. Ici, la différence d'âge entre époux est
une manifestation de l'autorité absolue de l'homme dans la famille ; elle
crée une relative rareté masculine qui mène à la polygamie. L'âge tardif
de l'homme au premier mariage est indissociable de la coutume universelle
de la dot, prix du mariage versé par l'homme, que celui-ci doit prendre
le temps d'accumuler, d'autant qu'il peut s'agir d'une somme considérable.
Le coût du mariage prévient une union masculine trop précoce et «assure
en outre au pouvoir de l'homme sa cohérence, en renforçant le pouvoir
de l'âge par le du créancier» (art. cit. p. 342). En faisant épouser
les adolescentes par des hommes mûrs, les familles, qui jouent un rôle
déterminant dans l'appariement, établissent solidement la domination masc
uline. Le déséquilibre d'âge entre les sexes remplit des fonctions sociales
explicites.
Aussi légitime soit-elle, cette interprétation fonctionnaliste ne peut
guère être reprise telle quelle pour aborder l'écart d'âge dans les sociétés
contemporaines d'Europe et d'Amérique du Nord : le choix du partenaire
y résulte depuis assez longtemps d'une décision individuelle, sans inte
rvention notable de la lignée. En France, comme dans d'autres pays, la
supériorité masculine par l'âge perdure(3), même si la différence d'âge
moyenne y est beaucoup moins importante que dans les pays arabes, et
qu'elle s'est progressivement réduite au cours du XXe siècle, passant de
4,3 ans dans les mariages de 1913 à 2,2 dans les mariages de 1968. Depuis
plus de 20 ans d'ailleurs, la différence moyenne d'âge dans le flux des
premiers mariages est restée constante, se situant toujours à un peu plus
de 2 ans (2,2 en 1968, 2,1 en 1987); mais elle semble avoir déjà été aussi
faible dans le passé. Du processus social qui conduit à cet écart entre
conjoints, des explications sociologiques ont été données. Le plus souvent,
les auteurs(4) insistent sur l'asymétrie des capitaux féminins et masculins :
dans la négociation matrimoniale, statut social et revenus vien
draient explicitement en échange de la jeunesse et du physique féminins.
№ Philippe Fargues, «Monde arabe : la citadelle domestique», in Histoire de la Famille,
tome 2, sous la direction de André Burguière, Christiane Klapish-Zuber, Martine Segalen,
Françoise Zonabend, Paris, Armand Colin, 1986, p.339-371.
(3) On peut noter de la même façon que l'homogamie sociale persiste, même lorsque
les contraintes et les pressions directes de la parenté ont pratiquement disparu.
(4) Cette thèse est présentée par exemple dans l'ouvrage de Randal Collins, Sociology
of Marriage and the Family - Gender, love, and property, Nelson-Hall, Chicago, 1988 (p.234)
ou dans l'article de François de Singly, «Les manœuvres de séduction : une analyse des an
nonces matrimoniales», Revue Française de Sociologie, 1, 1984, pp.523-559. FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS 329
On peut s'interroger sur la justesse de la manière dont est décrit ainsi le
résultat de la transaction dans le mariage contemporain : une femme de
22 ans réalise une moins bonne affaire au plan financier avec un homme
de 25 ans qu'avec un homme de 40 ans, et pourtant le premier type de
mariage est plus fréquent que le second. Mais en tout cas, il est certain
que la théorie de l'échange des capitaux est insuffisante à rendre compte
de la nature des processus qui produisent l'écart d'âge. Quel rôle les pré
férences intériorisées ou les stratégies explicites jouent-elles ? Peut-on dire
que l'un des deux sexes impose sa volonté à l'autre ? Les couples qui
cohabitent ont-ils d'ailleurs le même comportement que ceux qui se marient
classiquement ?
En définitive, pour analyser le phénomène de l'écart d'âge, on est
conduit à se référer à l'ensemble des différences entre hommes et femmes.
Ils occupent des positions très différentes dans la structure sociale et pro
fessionnelle, qui induisent des calendriers différents de passage à l'âge
adulte. Par ailleurs (par conséquent ?), il existe de profondes différences
entre les systèmes de catégories qui servent aux hommes à percevoir et
juger les femmes, et celles qui servent aux femmes à percevoir les hommes.
L'examen de cet indice apparemment mineur qu'est l'écart d'âge peut ap
porter un éclairage original à l'étude de la domination masculine.
Généralement, la différence d'âge entre homme et femme est abordée
à partir des données de l'état civil(5) ; la statistique du mouvement de la
population permet d'étudier les flux de nouveaux mariés d'une année don
née. Les séries obtenues font apparaître les évolutions sur des périodes
courtes, ou sur la longue durée. Ce mode de calcul, fondé sur les promot
ions de mariages, convient parfaitement à l'étude d'éventuelles variations
de l'écart, mais il ne permet guère d'isoler les éléments et facteurs d'ex
plication. Les enquêtes «Famille» de l'INSEE constituent une autre source
permettant l'analyse de l'écart d'âge(6). Réalisées en même temps que le
recensement, depuis 1954, auprès d'échantillons très importants de femmes
(310 000 en 1982), et destinées à éclairer les étapes de la constitution des
familles, ces enquêtes permettent également de comparer les caractéristi
ques socio-démographiques des membres des couples : il est possible par
exemple de rapporter l'écart d'âge dans les premiers mariages des femmes
aux caractéristiques sociales de l'homme, ou à l'origine sociale de la
femme. Très riche pour l'observation de la nuptialité légale, l'enquête «Fa
mille» s'avère moins bien adaptée à l'appréhension des comportements i
nformels ou transitoires. Or la diversité des modes d'entrée dans la vie
<5> Voir par exemple :
L. Roussel, Le mariage dans la société française. Faits de population, données d'o
pinion. INED-PUF, Collection Travaux et Documents, 73, 1975 ;
M. Deville, «De l'enfance à la constitution d'une famille», Données Sociales 1981,
pp. 17-41 ;
M.L. Lévy et J.P. Sardon, art.cit., qui utilisent aussi l'enquête «Famille».
(6> Voir par exemple :
G. Desplanques, Cycle de vie et milieu social, Paris, Collections de l'INSEE, série D,
117, 1987;
B. Lutinier, La nuptialité des femmes, Paris, INSEE Résultats, 1989. 330 FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS
conjugale et des types de mariage s'est accrue dans les vingt dernières
années(7), avec l'augmentation de la part des mariages impliquant au moins
un partenaire divorcé, le déclin du mariage direct(8) et la forte progression
du mariage après cohabitation (plus de 60 % des premiers mariages à la
fin des années 1980). Cette diversification s'accompagne-t-elle d'une mod
ification des termes de l'échange entre hommes et femmes ? Dans un
contexte où le mariage correspond de moins en moins au début du couple,
il faut observer précisément (donc dater) la constitution de l'union, et ident
ifier les caractéristiques générales des partenaires en début de période ;
pour analyser l'écart d'âge, on utilisera les données d'enquêtes biographi
ques.
I - Écart d'âge, sexe et types d'union
Quand on étudie une population où des phénomènes comme la rup
ture, le remariage et la formation de secondes unions informelles sont fré
quents, il n'est pas possible d'envisager l'écart d'âge moyen entre conjoints
comme une quantité unique et «asexuée»(9). En réalité, l'écart d'âge se
différencie selon le rang de l'union, selon le sexe de la personne en union,
selon le statut matrimonial du conjoint. Dans ce domaine il y a asymétrie
entre les expériences des hommes et celles des femmes. Abandonnant l'ob
jectif illusoire de mesure d'une différence d'âge générale, on cherchera à
établir une comparaison entre les différences vécues par les hommes
et par les femmes au cours de leur trajectoire conjugale. Ceci amène à
utiliser des notions comme celles d'écart moyen dans les premières unions
féminines d'une période donnée, ou dans les premières unions masculines,
ou dans les secondes unions masculines, ou même dans les premières
unions informelles des femmes. L'enquête «Situations familiales», (INED,
1986)(10) fournit des données sur un échantillon représentatif des unions
<7) Voir par exemple :
L. Roussel, «Deux décennies de mutations démographiques (1965-1985) dans les pays
industrialisés», Population, 3, mai-juin 1987, pp. 429-448 ;
M. Bozon, «Le mariage en moins», Société Française, 26, janv.-mars 1988, p.9-19.
(*) Voir à ce sujet l'article de C. Villeneuve-Gokalp dans le présent numéro ainsi que
H. Leridon, Analyse des biographies matrimoniales dans l'enquête sur les situations familiales,
INED, Dossiers et Recherches, 19, nov. 88.
(9> Cette idée est développée dans un travail récent portant sur le Royaume-Uni : Maire
Ni Bhrolchain, «His and her age gap : asymmetry in the age difference between partners»,
Communication au Congrès général de l'Union Internationale pour Г Etude Scientifique de
la Population, New Delhi, septembre 1989.
(10) L'échantillon de l'enquête sur les situations familiales est représentatif de la po
pulation adulte âgée de 21 à 44 ans au 1er janvier 1986, résidant dans un ménage ordinaire :
4433 ménages ont été interrogés. L'enquête a été réalisée par Henri Leridon et Catherine Vi
lleneuve-Gokalp, qui nous ont permis d'utiliser leurs données. Les principaux résultats de l'en
quête «Situations familiales» sont présentés dans H. Leridon, C. Villeneuve-Gokalp, «Les
nouveaux couples: nombre, caractéristiques et attitudes», Population, 2, mars-avril 1988,
pp.33 1-374. FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS 331
ayant débuté entre 1968 et 1985, quels que soient leur rang, leur forme
institutionnelle ou leur destin ; elle permet de réaliser une mise en rapport
systématique entre écart d'âge(11), sexe et histoire conjugale des partenaires,
et de faire apparaître ainsi la spécificité de l'expérience de chaque sexe.
L'âge à la formation Le phénomène de l'écart d'âge peut être lu
du premier couple comme une discordance entre le calendrier
masculin et le calendrier féminin de formation
du couple. La distribution des âges d'entrée en union par sexe (figure 1)(12),
mais plus encore la confrontation des deux courbes présentant l'âge moyen
du conjoint en fonction de l'âge de l'homme, puis de l'âge de la femme,
au début de la vie en couple (figure 2) montrent bien tout ce qui sépare
l'expérience masculine de l'expérience féminine en matière de première
union(13). A 20 ans par exemple, près d'une femme sur deux a déjà commenc
é une vie de couple ; ce n'est le cas que d'un homme sur cinq. Ces unions
précoces correspondent à des écarts extrêmes.
Plus la femme commence tôt sa vie de couple, plus le partenaire
choisi est éloigné par l'âge : 5 ans et demi lorsque la femme entre en
union à 17 ans (dans 2,5 % des cas), 4 ans et demi lorsqu'elle commence
à 18 ans (11,4 % des premières unions féminines, voir figure 1). Le profil
presque vertical de la courbe féminine aux très jeunes âges suggère qu'il
existe en pratique un âge plancher en deçà duquel les hommes ne sont
pas désirés (ou ne sont pas candidats à la vie en couple). L'écart passe
OU Par écart d'âge, on entend la différence entre âge de l'homme et âge de la femme.
11 peut donc y avoir des écarts négatifs. Autant que possible, l'écart d'âge est exprimé en
mois ; à défaut, en années et dixièmes d'année.
П2) Les figures de cet article ont été mises au point par Sandrina Deneuchatel.
03) Parler de premières unions féminines ou de premières unions masculines n'est pas
une façon de varier les points de vue sur une même population. Il y a bien deux populations
différentes. Les hommes vivant une première union, interrogés dans l'enquête Situations fa
miliales, ne sont pas les conjoints des femmes en première union, interrogées dans la même
enquête, ce pour plusieurs raisons :
• tout d'abord, comme il apparaît dans le tableau 2, ce qui est première expérience
du couple pour l'un ne l'est pas forcément pour son partenaire. Ainsi 10 % des hommes et
12 % des femmes entament leur première vie de couple avec un partenaire ayant déjà une
expérience dans ce domaine. Or, on sait que l'écart d'âge moyen n'est pas du tout le même
dans ces sous-catégories de couples hétérogènes du point de vue de l'expérience conjugale ;
• par ailleurs, la limite d'âge de 45 ans, fixée pour les personnes interrogées dans
l'enquête Situations familiales, s'applique aux enquêtes, et non à leurs conjoints, qui peuvent
être plus âgés. Une limite supérieure sélectionne différemment hommes et femmes au regard
de l'écart d'âge. Il est inévitable par exemple que les hommes interrogés, soumis au «couperet»
des 45 ans, soient en moyenne plus jeunes et plus proches de leur femme par l'âge, que les
hommes conjoints des personnes interrogées (qui peuvent être bien plus âgés).
Pour ces deux raisons, l'écart d'âge moyen mesuré dans les premières unions féminines
(31 mois) diffère sensiblement, mais normalement, de l'écart moyen dans les premières unions
masculines (18 mois). FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS 332
Pour cent
^■■1 1 1 Femmes Hommes 11490 into
1-1 -
1-1
-1
г-
1
1 1
15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35
Age
1er couple Figure 1. - Distribution des âges à la formation du
selon le sexe
Source: Enquête «Situations familiales» (INED, 1986)
Champ : premières unions féminines formées avant 35 ans entre 1968 et 1985 ; pre
mières unions masculines avant 35 ans, entre 1968 et 1985.
Age de la femme
moyen de la femme en fonction de l'âge
^e lomené à la formation du couple
(premières unions masculines)
1 Age moyen de l'homme en fonction de l'âge
de la femme à la formation du couple
(premières unions féminines)
1 1 1 1 1
15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 Age 31 de 32 l'homme 33
Figure 2. - Age moyen de l'homme en fonction de l'âge de la
femme (et vice-versa) au moment de la formation du couple
Source : Enquête «Situations familiales» (INED, 1986).
Champ : premières unions féminines formées avant 30 ans, entre 1968 et 1985 ; pre
mières unions masculines avant 30 ans, entre 1968 et 1985. FEMMES ET ÉCART D'ÂGE ENTRE CONJOINTS 333
ensuite en dessous de 3 ans (à 20 ans), et décroît progressivement pour
n'être plus que de 9-10 mois dans les unions, beaucoup moins nombreuses,
qui débutent lorsque la femme a 25 ou 26 ans (7 % de l'ensemble des
premières unions). Ces mariages «égalitaires» (par l'âge) pèsent cependant
bien faiblement dans l'écart global, car la probabilité pour une femme de
former une première union décroît rapidement avec l'âge, en raison no
tamment de la concurrence des femmes plus jeunes. Rares sont ainsi les
premières unions qui peuvent débuter après 26 ans ; l'âge de 25 ans, mo
ment où les jeunes femmes célibataires coiffent rituellement Sainte Cather
ine, est bien l'âge de la dernière chance. A trop temporiser, une femme
court de lourds risques !
La courbe masculine présente logiquement une apparence très diffé
rente : plus l'âge de mise en couple est tardif, plus la différence d'âge
s'accroît en faveur de l'homme. D'ailleurs, dans les quelques cas où
l'homme débute sa vie de couple à 18 ans (2,1 % de l'ensemble), l'écart
moyen est négatif (-1 an) ; dans les premières unions entamées entre 19
et 21 ans (32 % des entrées en couple des hommes), l'écart moyen entre
hommes et femmes est encore proche de 0. C'est seulement à partir de
22 ans que l'écart devient de plus en plus nettement favorable aux
hommes : 1 an à 22 ans, 2 ans et demi à 24 ans, 3 ans à 26 ans, plus de
4 ans entre 28 et 30 ans (les premières unions masculines ne commençant
à cet âge que dans 6 % des cas). A mesure qu'il s'éloigne des abords de
sa 20ème année, le candidat à la vie conjugale voit s'élargir sensiblement
l'éventail des âges des compagnes potentielles. Ceci apparaît clairement
quand on examine au fil des âges d'entrée en union l'évolution de l'in
tervalle interquartile(14) des écarts d'âge avec le conjoint, indicateur de dis
persion de ceux-ci. Pour les unions masculines qui commencent à 20 ans,
l'intervalle interquartile est de 30 mois ; il passe à 60 mois pour les unions
qui débutent à 25 ans. Manifestement, les femmes proches des postulants
par l'âge sont mises en balance avec des nettement plus jeunes.
Cette possibilité n'existe pas, inversement, pour les femmes : dans les pre
mières unions féminines, l'intervalle interquartile des écarts d'âge avec le
conjoint ne varie pas avec l'âge d'entrée dans le couple (43 mois dans
les unions qui commencent à 18 ans, 35 mois dans celles qui commencent
à 25 ans). Les premières unions masculines précoces semblent correspondre
à un modèle spécifique d'«union entre pairs», manifestement peu valorisé
par les jeunes femmes. Dans les unions masculines tardives, il existe en
revanche un mécanisme qui produit de grandes différences d'âge en faveur
de l'homme. On en retrouve les manifestations dans la formation des se
condes unions.
(14> L'intervalle interquartile est la différence entre le premier et le troisième quartile :
pour toute variable ordonnable, il est possible de définir trois valeurs (quartiles) qui permettent
un découpage des observations en quatre quarts.

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