Les fêtes des semailles en 1935 chez les Dogou de Sanga - article ; n°1 ; vol.6, pg 95-110

De
Journal de la Société des Africanistes - Année 1936 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 95-110
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1936
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Deborah Lifszyc
Denise Paulme
Les fêtes des semailles en 1935 chez les Dogou de Sanga
In: Journal de la Société des Africanistes. 1936, tome 6 fascicule 1. pp. 95-110.
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Lifszyc Deborah, Paulme Denise. Les fêtes des semailles en 1935 chez les Dogou de Sanga. In: Journal de la Société des
Africanistes. 1936, tome 6 fascicule 1. pp. 95-110.
doi : 10.3406/jafr.1936.1603
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1936_num_6_1_1603LES FÊTES DES SEMAILLES EN 1935
CHEZ LES DOGON DE SANGA,
PAR
Deborah LIFSZYG et Denise PAULME.
{Planche XXI).
Durant le séjour de plusieurs mois que nous avons fait dans la région
de Sanga en 1У35, nous avons pu assister aux fêtes des semailles en
nous en faisant expliquer et commenter tout le rituel par les indigènes.
Le long de la falaise, cette fête 1 se transmettait autrefois de village à
village, entre le début d'avril et le début de juin, date à laquelle com
mence la saison des pluies. La chaîne ne se voit plus aussi nettement
aujourd'hui, plusieurs anneaux ayant été rompus. Le bulu se célèbre
néanmoins encore dans les villages de Sanga-du-haut dix jours (deux
semaines indigènes) après celui de Sanga-du-bas. La région de Sanga, en
effet, se divise en Sanga-du-haut, au sommet de la falaise, un peu en
retrait, et Sanga-du-bas, tout au bord. Sanga-du-haut comprend les vi
llages d'Ogol-du-haut et Ogol-du-bas, Baru, Engele, Sangi.
Quelques mots d'explication rendront plus clair l'exposé des faits : le
bulu résume en quelques heures, dans un espace restreint, presque toute
la vie religieuse de gens dont la religion semble être la principale préoc
cupation. Ce serait méconnaître cette admirable cérémonie que négliger
la valeur émotive qui s*attache à des mots comme amma ou binu.
Les атта, ou autels du Grand Dieu Amma, sont de simples cônes en
argile séchée. C'est sur ces cônes que coule le sang des victimes offertes
au Dieu lointain dont il est impossible de figurer l'image. Les атта sont
plus ou moins importants : certains protègent toute une famille, alors
que d'autres sont individuels ; on trouve des атта auxquels s'adressent
les veufs en demandant une femme, des атта de chevriers en brousse,
des атта du chemin, qu'invoque le voyageur. La prière ne varie guère ;
1. Voir L. Desplagnes, Le Plateau central nigérien, Larose, Paris, 1907, p. 303.
R. Arnaud, Notes sur les montagnards Hahé des cercles de Bandiagara et de Hombori,
Revue d'ethnographie et des traditions populaires, 2e année, n° 8, 4e trimestre 1921. 96 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
en offrant la* bouillie de milou le sang d'un poulet, le suppliant implore
d'Arama une femme, des enfants, du mil, la pluie, en un mot tout ce qui
est la vie.
Le Hogon, Ogono, l'homme le plus vieux, le chef suprême du village,
est aussi le prêtre du lebe. Le lebe se présente le plus souvent sous la
forme d'un simple cône en argile crue, semblable à un grand anima. Ce
n'est, à dire vrai, pas autre chose. Une légende raconte que le Grand
;Dieu Arama apparut en rêve au premier Dogon et lui ordonna de cons
truire le premier lebe, afin d'avoir un autel pour lui offrir des sacrifices.
A la mort de cet homme, le lebe fut « coupé » entre ses trois fils, Dyo/
Ono, Aru, d'où l'on assure que descendent tous les Dogon actuels.
Les indigènes reconnaissent encore cette distinction et se déclarent appart
enir, suivant leur famille, au groupe de Dyo, à celui d'Ono ou d'Aru.
Les autels d'Amraa n'apparurent que par la suite, imitation, à usage spé
cialisé, du lehe. Le sacrifice sur Yamma correspond toujours à une
demande précise d'un groupe de gens limité, (on a vu plus haut qu'il
existe même des атта individuels). Le lebe, lui, protecteur du village et
de la communauté, est l'intermédiaire visible permettant de communiq
uer avec Amma, l'Invisible, pour le bien commun. Dans tous les villages
que nous avons visités, les coutumes, la langue même ont pu varier ;
mais le lebe était la marque sûre, infaillible, qui rapprochait et unissait
tous les Dogon. En ce sens, le qualifier de culte « national », à défaut
d'un autre terme, ne serait peut-être pas exagéré.
A Sanga cependant, le lebe a subi des modifications si profondes, des
altérations si graves, qu'il en est presque méconnaissable. Il existe bien
un cône en argile, dit lebe, et situé sur la « terrasse du lebe л {lebedala) à
côté de la grande place d'Ogol-du-haut. Mais les indigènes, tout en appe
lant cet autel lebe, affirment que le « vrai » lebe est d'une toute autre
nature. C'est un énorme serpent que personne ne doit jamais voir souš
peine de mort; la nuit, il vient trouver son prêtre, le Hogon. Celui-ci
ne se lave jamais ; c'est inutile, car le lebe, durant sa visite nocturne, le
lèche sur lout le corps. On comprend mieux la singulière métamorphose
du lebe lorsqu'on a pu amener les Anciens à s'étendre un peu sur ce sujet
délicat. Autrefois, disent-ils, le Hogon ne mourait pas ; lorsque le vieil
lard sentait sa fin proche, il se glissait jusqu'à une faille de rochers,
Kugodu, que l'on montre encore aujourd'hui. Arrivé là, il se changeait
en grand serpent, puis s'enfonçait dans le monde souterrain. Mais un
jour que le Hogon allait ainsi disparaître aux veux des hommes, son fils
l'aperçut, et s'étonna de la présence de son père hors du village. Le
Hogon ne pouvait s'expliquer ; honteux, il rentra chez lui et ne tarda pas
à mourir. Depuis ce temps, les Hogons sont mortels ; mais personne ne
peut coucher dans le lebegina, la maison du Hogon ; le doyen du village LES FÊTES DES SEMAILLES EN 1935 CHEZ LES DOGON DE SANGA 97
doit être seul la nuit pour recevoir le grand serpent qui le guide dans les
sentences de justice qu'il doit rendre, dans les décisions à prendre pour
le bien de tous, et lui enseigne ainsi la sagesse des aïeux que lui, le
Hogon, essayera ensuite de faire comprendre aux vivants. Chaînon
entre les vivants et les morts, le Hogon à Sanga joue donc presque le
rôle du lebe, il incarne, pourrait-on dire, cet intermédiaire, ce lien entre
le monde visible et l'invisible, lien dont le besoin est si puissamment senti
par les esprits croyants.
Le binu est un animal allié de l'ancêtre, et respecté par tous les
membres de la famille. Il possède une maison du culte, binugina, où lui
sont offerts des sacrifices présidés par le binugedine, prêtre du culte.
Chaque binugedine porte un titre et un insigne. Le titre appartient au
binu de sa famille et se transmet à son successeur. L'insigne de ces fonc
tions est une pierre qu'il porte au cou, duge. On redoute un peu ces
hommes doués de pouvoirs qui dépassent ceux des simples mortels : on
dit des binugedine qu'ils sont tous kumogu, c'est-à-dire doués du don de
double vue, et en rapports suivis avec les puissances occultes, les morts
et les génies qui dominent la vie quotidienne.
Les cérémonies décrites ci-dessous ne concordent pas en tous points
avec les renseignements obtenus avant la fête ; le rituel théorique est
observé avec une certaine liberté, quelques formalités se trouvant sim
plifiées au gré des acteurs.
En fait les choses se sont passées de la façon suivante. Le descendant
des premiers Dogon installés dans le pays, un nommé Akundio, de la
famille Damakuno, village de Sangi, est venu trouver le gardien de Kan
amma, chef de la famille Do, d'Ogol-du-haut. Kan amma est un amma
apporté de Kani Goguna, village à iO kilomètres environ au N. W. de
Sanga, où les aïeux des habitants de Sanga se sont arrêtés dans leur
migration. Il est ainsi le premier en date des autels de la région, et sou
vent qualifié dans les prières de « protacteur », ou « père » (ba) du vil
lage. Le gardien de Kan amma remit à Akundio un fagot de mil, et pré
vint les binugedine, qui, après avoir demandé à un devin de dire si le bulu
serait « bon », se rendirent le 9 mai, au coucher du soleil, au marché de
Sanga, à la « pierre des binugedine. ». Revêtus de leurs habits de céré
monie, ils burent de la bière de mil, qu'ils avaient fait préparer à l'avance
par leurs femmes. A leur vue, le marché se vida en un clin d'œil, car
celui qui serait resté serait mort devoir « donner » le bulu. L'apparition
des binugedine au marché signifiait que le bulu de Sanga-du-haut com
mencerait quatre semaines (20 jours) après.
Du jour où les binugedine ont ainsi « donné » le bulu, jusqu'au jour où
la fête doit commencer, grands et petits garçons le soir au coucher du
Société des Africanistes. 7 98 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
soleil, le matin au lever du soleil, peuvent jouer de leurs tambours, aussi
longtemps qu'il leur plait, au pied du gros baobab acřa/na, entre les deux
villages d'Ogol-du-haut et d'Ogol-du-bas.
A partir de ce même jour, une sorte de trêve s'établit. Si un homme
vient à mourir, les cérémonies habituelles des funérailles sont suppri
mées. Les hommes ne doivent plus se battre entre eux, ni les femmes
entre elles. Plus de scènes de ménage, les femmes doivent rester fidèles à
leur mari, et ne peuvent l'abandonner pour suivre un autre homme. Une
infraction à la règle entraînerait une amende d'un panier de graines de
mil au profit des binugedine, qui assurent ainsi, durant cette période, la
police et le bon ordre dans toute la région .
Le 30 mai 1933, les cérémonies commencèrent. Vers 5 heures du soir
eut lieu le sacrifice à Kan amma. L'autel adossé au mur extérieur d'une
maison, se trouve sur une place ; il est abrité par un arbre gumodu et caché
aux yeux de tous par une petite enceinte en argile séchée. Dans l'enceinte
entrèrent un fils et un frère du Hogon, le chef de la famille Do gardien
de Kan amma, et deux de ses frères, enfin le binugedine de la première
famille établie à Ogol-du-haut. Le gardien fit une libation de bouillie de
mil sur l'autel en prononçant la prière suivante :
Ba [ ana Amma ey dyele naňa Dyo ana Amma ey dyele
Ba ana Amma vous apporte famille Dyo hommes vous apporte
Sangabilu2 di womo ngàde Gummoyana 3 di womo nçâde Tire'* di
Sangabilu eau tienne as bu eau tienne as bu Tire eau
womo noâde Ogoyne i di womo noâde Yebene 4 tan di beme noâde
tienne as bu eau tienne as bu 3 . eau votre avez bu
bay tolo bemaâe yâna selebaûa yâna obo i selebaňa
jour choisi on a gagné femme qui n'a pas femme donne enfant qui n'a pas
i obo ana dyele dene gagara gaba kotule tuo obo.
enfant donne pluie apporte mil huit calebasse coupé en 2 neuf donne.
c'est-à-dire : « Hommes des Ogols, Dieu vous a guidés, hommes de la
famille de Dyo, Dieu vous, a guidés. Sangabilu, tu as bu ton eau ; Gum
moyana, tu as bu ton eau ; Tire, tu as bu ton eau; Ogoyne, tu as buton
eau; (vous les) trois Yebene, vous avez bu votre eau. Le jour de la fête
est arrivé. Donne une femme à celui qui n'en a pas ; donne des enfants
à celui qui n'en a pas. Donne la pluie. Donne les graines des huit varié-
1. Bu, lieu-dil, emplacement des Ogol.
2. Sangabilu, titre du binugedine de la première famille établie aux Ogol.
3. Gummoyana, titre du premier binugedine de Sanga-du-haut. Le culte de ce binu
est aujourd'hui abandonné.
4. Tire, Ogoyne, Yebene, titres des différents binugedine des Og'ol ; il y a trois
Yebene, 2 rameaux s'étant successivement détachés. LES FÊTES DES SEMAILLES EN 1935 CHEZ LES DOGON DE SANGA 99
tés de mil; avec la calebasse coupée en deux, (pour semer le mil) donne
les neuf choses indispensables à la vie ».
Après le sacrifice àKan ammaeut lieu le sacrifice au lebe. Seuls y assis
tèrent le Hogon prêtre du lebe, et le sacrificateur qui est le binugedine
Yebene. Les animaux du sacrifice avaient été achetés avec le produit
d'un impôt de 40 cauris payé par tous les hommes, à l'exclusion des
femmes.
Le sacrificateur fit d'abord une libation de bouillie de mil, puis égorgea
trois poules et une chèvre ; tandis que le sang coulait, le Hogon pro
nonça la prière suivante :
Lebe bay deman lebe di yabu nça lebe yû dyele lebe ana
Lebe jour on a gagné lebe eau prends bois lebe mil apporte lebe pluie
dl dyele anago give i obuno уп gay dyele
eau apporte ce village protège enfants donne mil beaucoup apporte
ana obo y à obo Anima ana dl neh dyele
hommes donne femmes donne Amma pluie eau partout apporte
c'est-à-dire : « Lebe, le jour (du sacrifice) est arrivé ; lebe, prends ton
eau et bois ; lebe, apporte du mil ; lebe, apporte l'eau de pluie ; protège
ce village, donne des enfants, apporte beaucoup de mil ; donne (nous)
des hommes, donne (nous) des femmes ; demande à Dieu d'apporter
partout l'eau de la pluie. »
La terrasse du lebe est limitée par quatre sogo, ou autels des yeban.
Sur chaque sogo, après le sacrifice au lebe, on fit une libation de bouillie
de mil. Ces libations sont destinées aux yeban, premiers habitants du
pays, délogés par les Dogon et maintenant réfugiés sous terre, d'où ils
communiquent parfois avec les hommes.
Dans la nuit qui suit ce sacrifice, personne n'oserait passer en cet
endroit, car le lebe doit venir lécher l'autel sur lequel ont été versés à
son. intention le sang et la bouillie de mil.
Le même jour, au soleil couchant, on fit les sacrifices sur les amma
na de gina ; chaque famille possède un grand amma qui se trouve dans
la cour du gina, maison du chef de famille. Le matin même, Yamma na
avait été recrépi par les soins des enfants de la famille. Tous les hommes
valides assistèrent au sacrifice. Avant d'égorger, le sacrificateur dit les
paroles suivantes :
Inen gyem keda bana keâa nuinç yanio kubç yamo Amma woy
hommes noir écrase rouge écrase main gâte pied gâte Amms lui
lyede
qui voit 100 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
c'est-à-dire : « Amma, lui qui voit, qu'il gâte le pied, qu'il gâte la main
des gens qui ont écrasé la médecine noire, qui ont écrasé la médecine
rouge ». (Il veut parler des sorciers mal intentionnés envers les hommes
qui ont apporté les victimes).
.Tandis que le sang coulait sur l'autel, le chef de famille s'adressa à
Dieu :
Amma dige dene yabe du Amma dâ dige dene yabe duda Amma soir salut reçois Est assis soir salut reçois Nord
dâ dige dene yabe tendara du idubay Amma dâ mana Amma dâ
assis soir salut reçois Sud assis Terre assis Ciel Amma assis
dige dene yabe emmu tire anam dige dene yabe Amma bere dt
soir salut reçois vous vieux parents soir salut recevez à eau
yabu obo yâna dyele i obo ana di dyçie dene
recevez donnez femmes apportez enfants donnez pluie eau apportez mil
gagara gabakoâu le tuo obo
huit calebasse avec neuf donnez
c'est-à-dire : « Amma, reçois le salut du soir, Amma assis à l'Est reçois
le salut du soir, Amma assis au Nord reçois le salut du soir, Amma
assis au Sud reçois le salut du soir, Amma qui es dans la Terre,
qui es au Ciel, reçois le salut du soir. Vous, aïeux, recevez le salut du
soir, prenez cette eau, donnez-la à Dieu qu'il (nous) apporte des femmes,
qu'il (nous) donne des enfants, qu'il (nous) apporte l'eau, qu'il (nous)
donne les graines des huit variétés de mil; avec la calebasse coupée en
deux, (pour semer le mil) qu'il (nous) donne les neuf choses indispen
sables à la vie. »
Lorsque la prière eut été dite, le sacrificateur versa la bouillie de mil,
tandis que les assistants répétaient trois fois le cri : y и гее, y и we, yu ice,
« du mil, du mil, du mil », et que le chef de famille ajoutait : dô ta
« reste assis longtemps », forme cérémonieuse de salutation en s'adres-
sant à Dieu.
La poule du sacrifice doit mourir sur le côté, la tête tournée vers
l'autel ; si non, il faudrait en égorger une autre : c'est pourquoi on l'aide
souvent d'un coup de pied.
On partage ensuite entre tous les assistants les boules de bouillie de
mil, mettant de côté la part des malades et des impotents. Avant de
manger, on jette une boule sur l'autel, en disant :
Amma bago wagu tan wagu nay emmi année prochaine année troisième année quatrième à nous
tememu
fais trouver. FÊTES DES SEMAILLES EN 1935 CHEZ LES DOGON DE SANGA 101 LES
c'est-à-dire : <«. Dieu, fais nous vivre jusqu'à l'année prochaine, jusqu'à
la troisième, jusqu'à la quatrième année ».
Les enfants font cuire les victimes du sacrifice, que se partageront les
adultes ; avant la première bouchée, ils jetteront sur l'autel trois petits
morceaux de foie grillé, nourriture de l'autel.
Dans la nuit qui suivit, quelques gouttes tombèrent, première pluie de
l'année : Dieu avait accepté le sacrifice.
Le lendemain, 31 mai 1935, eurent lieu, au coucher du soleil les sacri
fices aux binu. La maison du culte (binugina) de Yebene, binu des
familles Sodama et Amtaba des Ogol, se trouve dans la cour de la mai
son familiale de Sodama. Le temple est construit comme une maison
d'habitation, sa forme est rectangulaire, le toit est en terrasse, et la
façade surmontée de plusieurs pylônes. Sur cette façade, dont la seule
ouverture est, au centre^ la porte, le prêtre du culte avait quelques jours
auparavant repeint les dessins blanchâtres faits à la bouillie de mil ; ces
dessins ont une valeur à la fois magique et décorative. Tous les hommes
des deux familles étaient présents. Le sacrificateur égorgea d'abord un
poulet au seuil du temple, sur un cône semblable à un autel d'Amma;
puis il monta sur la terrasse et égorgea un poulet sur chacun des pylônes
qui surmontent la façade, frappant le pylône avec la victime avant
d'égorger celle-ci. Il la jetait ensuite en bas où se terminait son agonie.
Le dernier poulet fut égorgé à l'intérieur du temple. Pendant le sacrifice,
Yebene récita la prière :
Amma dige dene yaba alagala Anima soy dige dene yaba soir saint reçois ciel Amma sept soir salut reçois
dmila Amma boy bunon dene Amma yayi dyele
en bas nom on a appelé jour mariage apporte
i non dyele di yaba no kide kile
■ enfants à nous apporte eau reçois bois choses qui volent
hide bummo woy sagu di yabu no
choses qui rampent toutes protège eau prends bois
c'est-à-dire : « Dieu, reçois le salut du soir, Dieu qui es sept dans le
ciel, reçois le salut du soir ; Dieu qui es sept en bas, reçois le salut du
soir. Toute la journée, nous invoquons Dieu. Dieu, apporte-nous le
mariage, donne-nous des enfants, prends ton eau et bois. De toutes les
choses qui volent, de toutes les choses qui rampent, protège-nous. Prends
ton eau et bois ».
Lorsque le sacrifice fut terminé, on fit apporter de la bière de mil
dans de grandes jarres. Le sang coulait sur la façade, de longues traînées
rayant la blancheur des dessins. L'atmosphère était celle du calme et du
recueillement ; on ne parlait pas, mais durant tout le sacrifice, des SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 102
hommes avaient circulé, allant et venant dans la cour, avec une liberté
nuancée de respect. Dans un coin, un jeune garçon n'avait pas levé les
yeux, absorbé dans un travail de couture.
Quatre jours avant le sacrifice au binu, le binugedine avait fait en
brousse un sacrifice de purification aux yeban, anciens propriétaires de
la terre. Cette purification faite avec un poussin noir et des fruits de
petiňe, attributs des yeban, a pour but de se concilier les bonnes
grâces de ces esprits redoutables.
Les deux jours qui suivirent sont appelés « jours des salutations »,
journées bien nommées, car dès le matin, les rues des villages reten
tirent d'interminables et bruyants souhaits de bonne année. De maison
à maison, de quartier à quartier, de village à village, on se rendait
visite. Chacun avait revêtu ses plus beaux vêtements : tunique et pan
talon d'une blancheur bleutée, ce jour-là immaculée. Les possesseurs de
vêtements européens sont très jalousés ; ils promènent négligemment
des redingotes verdâtres, des gros souliers largement échancrés pour plus
de confort, des casques éculés. Les « Gold Coast » qui ont été travailler
en colonie anglaise et sont rentrés au pays en richards, arborent des
vestes aux couleurs violentes, aux broderies éclatantes, bas cyclistes,
souliers vernis, lunettes foncées. Les parapluies et les ombrelles en dent
elle blanche ont un grand succès. Ainsi vêtu, on se rend d'abord chez
les beaux-parents, puis chez les voisins et amis des alentours. La bière
de mil, le riz et la viande attendent partout les visiteurs, qui, de leur côté,
offrent du poisson séché. Dès le premier jour à midi, la bière de mil fait
monter les voix, échauffe les discussions : ébriété agréable qui pourra
tourner à l'ivresse violente, érailler les cordes vocales, alourdir les cer
veaux. Le bulu ne serait pas « bon » s'il n'en était pas ainsi.
Le 1er juin au soir, garçons et filles parcoururent les rues ; ils demand
aient en chantant du poisson séché, qu'ils allèrent ensuite consommer
tous ensemble au bord du village.
On dit qu'une fois les yeban sont venus la nuit demander des cadeaux
au Hogon ; ils chantaient :
Kugodu ye nine yaha yele yana nine à conduire nuit nous sommes venus nuit conduire
c'est-à-dire : « (il faut nous) conduire à Kugodu (avec un cadeau) ; nous
sommes venus la nuit, il faut nous (y) conduire ».
Le Hogon donna une vache qu'ils emmenèrent avec eux en chantant :
Ogone nà homma oba yaha viru ko veleye Ogone
Hogon vache attache donne nuit rêve cela on a rêvé Hogon FÊTES DRS S l£U AILLES EN 1935 CHEZ LES DOGOX DE SANGA 103 LES
na kçmma oba Ogone sola sola berege tel
vache attache donne Hogon cadeau donne gagne jamais
koníma oba Ogone. nâ homma oba
attache donne Hogon vache attache donne
c'est-à-dire : « Le Hogon a pris une vache et il Га donnée ; cela s'est
passé comme dans un rêve de la nuit ; le Hogon a pris une vache et il
Га donnée ; le Hogon adonné un cadeau comme on n'en a jamais vu ; le
Hogon a pris une vache et il Га donnée ».
Jeunes gens et jeunes filles chantent cette chanson en allant de mai
son en maison demander des cadeaux ; ils quémandent en chantant :
kugodu ye nine... et si on leur a donné du poisson et de la bière de mil,
ils remercient en chantant : ogone па...
Le 3 juin 193o, vers 16 heures, on entendit les tambourinaires d'Ogol-
du-haut, qui appelaient tous les habitants des deux Ogol. Une procession
se forma : chaque homme avait à la main une longue tige de mil. On
partit de la grande place d'Ogol-du-haut, au sud du village, et on se diri
gea à travers les rues jusqu'à Kan arama. En tête venaient cinq tambour
inaires, suivis immédiatement par les binugedine en costume de cér
émonies : bonnet pointu fait de bandes de coton bleu et blanc cousues
dans le sens de la hauteur, la pointe bordée de fil rouge, au cou le duge ,
insigne de leur fonction ; à la main droite, un grand bâton noir, de la
largeur du pouce.
Le chef de la famille Do, gardien de Kan amma, entra dans le sanc
tuaire, pour en ressortir immédiatement, après avoir dit simplement les
mots :
Amma yu ilemo Amma anan be obo mil mûr hommes eux donne
c'est-à-dire : « Dieu, fais mûrir le mil, Dieu, donne des hommes ».
Durant la procession, la foule chantait les chansons suivantes :
yalu baňa yalu yah mo woy
endroit propriétaire endroit endroit son est à lui
tabago yeneli yelem
pierre voir ils sont venus
taba tologo yeneli yelem
pierre première voir ils sont venus
c'est-à-dire : « Le propriétaire du village (Kan amma) tout le village est
à lui. Les gens sont venus voir les pierres, les gens sont venus voir les
premières pierres du village ».
Amma gaura tala ils attendent garde

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