Les fluences verbales : aspects théoriques et nouvelles approches - article ; n°2 ; vol.104, pg 331-359

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L'année psychologique - Année 2004 - Volume 104 - Numéro 2 - Pages 331-359
Résumé
Les fluences verbales permettent d'évaluer l'intégrité du stock lexico-sémantique et les processus stratégiques de récupération des mots en mémoire à long terme en considérant le nombre de mots produits appartenant à une catégorie sémantique ou commençant par une lettre donnée dans un temps limité. Toutefois, les seules données quantitatives ne rendraient pas suffisamment compte de la complexité des processus cognitifs mis en jeu dans ce type de tâche. Pour ces raisons, Troyer et al. (1997) ont proposé une nouvelle méthode d'analyse des fluences verbales basée sur les aspects qualitatifs. L'objectif de cet article est de faire un état des lieux des connaissances actuelles sur les fluences verbales, de présenter la méthode développée par Troyer et collaborateurs, ainsi que les limites de cette méthode. L'accent est mis sur l'apport des données neuropsychologiques dans la compréhension des mécanismes cognitifs et neurobiologiques sous-jacents.
Mots clés : fluence verbale, analyse qualitative, regroupement, switching.
Summary : Verbal fluency: Theoretical considerations and new approaches
Verbal fluency tasks are frequently used in neuropsychological examinations in order to assess semantic storage integrity and strategic word retrieval in long term memory. Performance is usually analyzed in terms of the total number of correct words belonging to a given semantic category or beginning with a given letter generated in a limited time. However, a quantitative analysis of performance may not fully capture the complexity of the underlying cognitive processes. To address this issue, Troyer et al. (1997) proposed a qualitative analysis method based on the distinction between two dissociable components of fluency performance : « clustering » and « switching ».
The aim of the present paper is to review the literature about verbal fluency and to present the method elaborated by Troyer and colleagues, as well as its limitations. The contribution of recent neuropsychological findings in understanding the cognitive and neurobiological mechanisms underlying these tasks is emphasized.
Key words : verbal fluency, qualitative analysis, clustering, switching.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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F. Gierski
A-M. Ergis
Les fluences verbales : aspects théoriques et nouvelles
approches
In: L'année psychologique. 2004 vol. 104, n°2. pp. 331-359.
Résumé
Les fluences verbales permettent d'évaluer l'intégrité du stock lexico-sémantique et les processus stratégiques de récupération
des mots en mémoire à long terme en considérant le nombre de mots produits appartenant à une catégorie sémantique ou
commençant par une lettre donnée dans un temps limité. Toutefois, les seules données quantitatives ne rendraient pas
suffisamment compte de la complexité des processus cognitifs mis en jeu dans ce type de tâche. Pour ces raisons, Troyer et al.
(1997) ont proposé une nouvelle méthode d'analyse des fluences verbales basée sur les aspects qualitatifs. L'objectif de cet
article est de faire un état des lieux des connaissances actuelles sur les fluences verbales, de présenter la méthode développée
par Troyer et collaborateurs, ainsi que les limites de cette méthode. L'accent est mis sur l'apport des données
neuropsychologiques dans la compréhension des mécanismes cognitifs et neurobiologiques sous-jacents.
Mots clés : fluence verbale, analyse qualitative, regroupement, switching.
Abstract
Summary : Verbal fluency: Theoretical considerations and new approaches
Verbal fluency tasks are frequently used in neuropsychological examinations in order to assess semantic storage integrity and
strategic word retrieval in long term memory. Performance is usually analyzed in terms of the total number of correct words
belonging to a given semantic category or beginning with a given letter generated in a limited time. However, a quantitative
analysis of performance may not fully capture the complexity of the underlying cognitive processes. To address this issue, Troyer
et al. (1997) proposed a qualitative analysis method based on the distinction between two dissociable components of fluency
performance : « clustering » and « switching ».
The aim of the present paper is to review the literature about verbal fluency and to present the method elaborated by Troyer and
colleagues, as well as its limitations. The contribution of recent neuropsychological findings in understanding the cognitive and
neurobiological mechanisms underlying these tasks is emphasized.
Key words : verbal fluency, qualitative analysis, clustering, switching.
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Gierski F., Ergis A-M. Les fluences verbales : aspects théoriques et nouvelles approches. In: L'année psychologique. 2004 vol.
104, n°2. pp. 331-359.
doi : 10.3406/psy.2004.29670
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2004_num_104_2_29670L'année psychologique, 2004, 104, 331-360
Laboratoire de Psychologie Clinique et de Psychopathologie* L
Université René ( Descartes, Paris V,
Service de Psychiatrie des Adultes, Hôpital Robert- Debré**2
Centre Hospitalier Universitaire de Reims
LES FLUENCES VERBALES :
ASPECTS THÉORIQUES
ET NOUVELLES APPROCHES
Fabien GlERSKI*1- **2 et Anne-Marie ErGIS*3
SUMMARY : Verbal fluency: Theoretical considerations and new
approaches
Verbal fluency tasks are frequently used in neuropsychological
examinations in order to assess semantic storage integrity and strategic word
retrieval in long term memory. Performance is usually analyzed in terms of the
total number of correct words belonging to a given semantic category or
beginning with a given letter generated in a limited time. However, a
quantitative analysis of performance may not fully capture the complexity of the
underlying cognitive processes. To address this issue, Troyer et al. (1997)
proposed a qualitative analysis method based on the distinction between two
dissociable components of fluency performance : « clustering » and
« switching ».
The aim of the present paper is to review the literature about verbal fluency
and to present the method elaborated by Troyer and colleagues, as well as its
limitations. The contribution of recent neuropsychological findings in
understanding the cognitive and neurobiological mechanisms underlying these
tasks is emphasized.
Key words : verbal fluency, qualitative analysis, clustering, switching.
1. Institut de Psychologie, 71, avenue Edouard-Vaillant, 92100 Boulogne-
Billancourt.
2. Avenue du Général-Koenig, 51092 Reims Cedex.
3. E-mail : ergis@psycho.univ-paris5.fr. 332 Fabien Gierski, Anne- Marie Ergis
1. INTRODUCTION
Les tâches de fluences verbales sont couramment utilisées en neuropsyc
hologie, elles permettent d'évaluer de façon rapide l'intégrité du stock
lexico-sémantique et les processus stratégiques de récupération des mots en
mémoire. La procédure habituelle consiste à demander au sujet la produc
tion du plus grand nombre de mots possible obéissant à un critère en un
temps limité.
On distingue classiquement deux types de tâches : les tâches de fluen
ces littérales et les tâches de fluences sémantiques. Les premières, égal
ement appelées phonémiques, phonologiques ou formelles, requièrent du
sujet de donner le plus possible de mots de la langue commençant par une
lettre donnée. Le sujet réalisant ce type de tâche doit dpnc rechercher act
ivement des mots qui commencent par cette lettre et inhiber les autres
mots. Dans les tâches de fluences sémantiques ou catégorielles, on demande
au sujet d'évoquer le plus possible de mots appartenant à une catégorie
sémantique donnée. Ces deux types de tâches se distingueraient sur de
nombreux points. De nombreuses données issues de la psychologie cogni
tive indiquent qu'elles ne sont pas sensibles aux mêmes manipulations
expérimentales. De plus, des données obtenues auprès de patients d'étio-
logies diverses et en imagerie cérébrale fonctionnelle tendent à montrer que
la performance dans les tâches de fluences littérales serait davantage
dépendante du lobe frontal, alors que la performance dans les tâches de
fluences sémantiques serait davantage dépendante du lobe temporal. Tout
efois, il semble que cette simple dichotomie ne rend pas suffisamment
compte de la complexité des processus impliqués. C'est pourquoi des études
récentes se sont intéressées non plus aux tâches uniquement, mais aux pro
cessus cognitifs mis en jeu dans la réalisation de ces tâches. Parmi celles-ci,
les travaux réalisés par Troyer et ses collaborateurs constituent vraisem
blablement l'approche la plus aboutie. Selon Troyer, Moscovitch et Wino-
cur (1997) seul un examen qualitatif des productions permet de clarifier la
nature précise d'un déficit. Ces auteurs ont donc proposé l'utilisation d'une
méthode d'analyse qualitative des fluences verbales portant sur deux pro
cessus : le « clustering » ou regroupement, correspondant à la production
de mots appartenant à des sous-catégories sémantiques ou phonémiques et
le « switching », correspondant à la capacité de passer d'un regroupement à
l'autre. Le regroupement impliquerait des processus temporaux tels que la
mémoire verbale sémantique et le lexique phonologique, alors que le swit
ching impliquerait des processus dépendant du lobe frontal tels que la flexi
bilité mentale, les processus stratégiques de recherche et le « shifting ».
Cet article se propose de faire le point sur les connaissances actuelles
sur les fluences verbales, de présenter la méthode développée par Troyer et Les ßuences verbales 333
collaborateurs ainsi que les résultats des travaux venus la valider, mais
aussi de soulever les limites de cette méthode. L'accent est mis sur l'apport
des données neuropsychologiques dans la compréhension des mécanismes
cognitifs et neurobiologiques sous-jacents.
2. FACTEURS EXPÉRIMENTAUX
ET FLUENCES VERBALES
Critères de production sémantique et littérale
Habituellement, dans les tâches de fluences littérales, les auteurs
anglophones utilisent consécutivement les lettres F, A et S (Tombaugh,
Kozak et Rees, 1999). Ils additionnent généralement les performances des
trois critères afin de déterminer un score global. Cela n'est pas le cas dans la
plupart des études francophones où les auteurs utilisent, par exemple, les
lettres P, R et V isolément (Cardebat, Doyon, Puel, Goulet et Joanette,
1990). L'utilisation de différentes lettres permettrait de déterminer le
niveau de difficulté de la tâche, le nombre de mots produits dans un temps
donné pouvant être différent selon la lettre proposée. Cet effet avait été mis
en évidence très tôt par Borkowski, Benton et Spreen (1967) qui avaient
demandé à des sujets anglophones de réaliser des tâches de fluences pour
chacune des lettres de l'alphabet, excepté pour les lettres X et Z. Ces
auteurs avaient distingué trois groupes des lettres caractérisées par des
niveaux de performance différents et en avaient inféré des niveaux de diffi
culté : les lettres difficiles (Q, J, V, Y, K, U), de difficulté moyenne (I, O, N,
E, G, L, R), et les lettres faciles (H, D, M, W, A, B, F, P, T, C, S) pour le
squelles les sujets avaient obtenu la performance la plus élevée.
Pour la réalisation de tâches de fluences sémantiques, les auteurs ont
utilisé différentes catégories telles que par exemple, les animaux, les fruits,
les meubles, les outils, ou les articles de supermarché. La catégorie la plus
fréquemment utilisée dans la littérature étant semble-t-il celle des animaux
(Tombaugh et al., 1999).
On considère classiquement les tâches sémantiques comme étant plus
simples à réaliser par le sujet que les tâches littérales. Effectivement, dans
l'étude de Cardebat et al. (1990) effectuée auprès de 168 sujets francopho
nes répartis en fonction du sexe, de l'âge et du niveau socio-culturel, les
auteurs ont mis en évidence une différence significative entre la perfo
rmance pour les critères sémantique « animaux » et « lettre P », mais pas de
différence pour le critère « lettre R » et la catégorie sémantique « fruits ».
Selon ces auteurs, le niveau de performance pour un critère donné serait
proportionnel au nombre d'items disponibles dans la langue. Ils soulignent
également le statut particulier du critère « animaux » pour lequel le
nombre de productions est nettement plus élevé que les autres critères 334 Fabien Gierski, Anne- Marie Er gis
qu'ils soient sémantiques ou littéraux. L'hypothèse d'un surapprentissage
de ce champ sémantique particulier dès l'enfance et du grand nombre
d'items et de sous-champs sémantiques le composant a été avancée par ces
auteurs. La difficulté de la tâche ne serait donc pas directement en relation
avec le critère sémantique ou littéral mais proportionnelle au nombre
d'items disponibles ; ces caractéristiques étant différentes selon le critère et,
comme nous le verrons, selon le niveau d'étude, et selon l'intégrité et/ou
l'accessibilité du stock mnésique.
Temps de passation
Dans leur forme classique, les tâches de fluences verbales font intervenir
la notion de temps limité. Cette contrainte temporelle est déterminée à
l'avance par l'expérimentateur et fixe la durée pendant laquelle le sujet
devra produire le plus de mots possibles correspondants au critère fourni.
Crowe (1998) s'est intéressé à l'analyse quantitative et qualitative des mots
produits en fonction du temps. Cet auteur a proposé à des sujets jeunes des
tâches de fluences sémantiques et littérales réalisées sur une minute en rel
evant les productions par paliers de 15 secondes. Deux types de catégories
étaient proposés pour chaque tâche, celles dont le champ est important
comme « fruits » et « animaux » pour les fluences sémantiques et les lettres
F, A et S pour les fluences littérales ; et celles dont le champ est réduit
comme « pierres précieuses » et la lettre Z. Les résultats ont montré, sur le
plan quantitatif, une production plus importante du nombre de mots dans
les 15 premières secondes, une diminution du nombre de mots en fonction du
temps et, sur le plan qualitatif, une de la typicalité des mots pro
duits dans les tâches sémantiques et de la fréquence moyenne d'occurrence
dans la langue des mots produits dans les tâches littérales en fonction du
temps. Ces résultats étaient présents pour toutes les conditions expériment
ales et suggèrent, selon cet auteur, que les réseaux sémantiques et lexicaux
font partie d'un même système dont les éléments fréquents et typiques sont
plus facilement accessibles. La diminution concomitante du nombre de mots
et de leur fréquence d'occurrence ou de leur typicalité en fonction du temps
aurait pour origine le fait que la recherche active de mots moins fréquents ou
moins typiques de leur catégorie serait plus difficile et donc plus longue. Les
mots plus fréquents et plus typiques étant produits en début de tâche.
Des études sur de longues durées (15 ou 30 minutes) indiquent que la
production de mots ne se distribuerait uniformément sur la période allouée
mais tendrait à être marquée par la survenue rapide de groupes de mots
entrecoupée de longues périodes de silence (Bousfield et Sedgewick, 1944).
Dans les tâches sémantiques, les mots d'un même regroupement tendraient
à être sémantiquement reliés (Gruenewald et Lockhead, 1980). C'est à part
ir de ces constatations que Troyer et al. (1997) ont proposé de distinguer
les deux composantes des fluences verbales reflétant la mise en œuvre de
processus distincts : le « clustering » et le « switching ». Les ßuences verbales 335
Connaissances verbales et niveau d'études
Les connaissances verbales sont importantes pour la performance dans
les tâches de fluences verbales, et il est raisonnable de penser que des
connaissances plus étendues vont permettre de sélectionner des mots à
partir d'un échantillon plus important (Ruff, Light, Parker et Levin,
1997). C'est pourquoi le niveau d'éducation va avoir un rôle majeur. Des
arguments en ce sens nous sont apportés par les études normatives chez
des sujets sains, qui mettent en évidence un effet global du niveau d'étude
se caractérisant par une performance plus élevée chez les sujets de meilleur
niveau (voir par exemple : Cardebat et al., 1990 ; Ruff, Light et Parker,
1996 ; Tombaugh et al., 1999). Mais l'effet des connaissances verbales se
retrouve également, selon Ruff et al. (1997), à un niveau intra-individuel
dans le fait que la performance varie en fonction de la lettre dans les
tâches littérales : la différence de fréquence d'occurrence dans la langue de
mots débutant par telle ou telle lettre aurait pour effet de réduire la taille
du lexique disponible et par voie de conséquence la performance des
sujets.
Concernant les tâches de fluences sémantiques, des arguments en
faveur d'un effet du niveau d'éducation ont également été apportés par les
études normatives chez des sujets sains (voir par exemple : Cardebat et al.,
1990 ; Tombaugh et al., 1999). Néanmoins, Capitani, Laiacona et Barbar
otto (1999) suggèrent que les connaissances que possède un sujet sur un
thème donné sont très variables et seraient dépendantes de variables auto
biographiques et de l'exposition à tel ou tel champ sémantique. Selon ces
auteurs, les expériences individuelles ont une influence majeure sur le rap
pel des éléments d'une catégorie déterminée dans une tâche de fluence ver
bale. Cette hypothèse est compatible avec celle avancée par Cardebat et al.
(1990) qui suggéraient un sur apprentissage de la catégorie des animaux
pour expliquer la performance très élevée observée dans cette tâche.
D'après cela, on peut supposer, par exemple, qu'un jardinier sera meilleur
qu'un ébéniste dans une épreuve où la consigne consistera à donner le plus
possible de noms de fruits, réciproquement ce dernier devrait être meilleur
dans une épreuve où le critère fourni sera la catégorie des meubles.
Une étude réalisée par Ratcliff, Ganguli, Chandra, Sharma, Belle, Sea-
berg et Panda v (1998) a permis de distinguer le rôle singulier de l'éducation
sur les deux types de fluences verbales. Ces auteurs ont étudié la perfo
rmance dans les tâches de fluences verbales de sujets de faible niveau
d'étude d'une région rurale du nord de l'Inde. Ils ont demandé à ces sujets
de fournir d'une part, le plus possible de noms d'animaux et de fruits et
d'autre part, le plus de mots possibles commençant par des sons (/p/ et /s/)
et non des lettres en raison du fort taux d'illettrisme dans cette région. Les
résultats ont mis en évidence un effet différentiel du niveau d'étude sur la
performance en fluence verbale sémantique et littérale, celui-ci ayant un
effet plus important en fluence littérale qu'en fluence sémantique. La per- 336 Fabien Gierski, Anne- Marie Ergis
formance dans la tâche de fluence littérale serait plus directement liée au
niveau d'étude par l'implication de l'alphabétisation sur les processus de
segmentation phonémique.
Sexe des sujets
Les caractéristiques liées au sexe des sujets font également partie des
variables supposées jouer un rôle dans la performance aux épreuves de
fluences verbales. La supériorité de la femme dans les épreuves verbales
opposée à celle des hommes dans les épreuves visuo-spatiales a été suggérée
au vu d'un certain nombre d'études (voir par exemple : Kimura, 1996).
Toutefois, dans les épreuves de fluences verbales, l'avantage pour les fem
mes n'est pas toujours retrouvé (Tombaugh et al., 1999). De plus, des diff
érences dépendantes du critère ont été relevées, Cardebat et al. (1990) ont
ainsi observé un effet significatif du sexe au bénéfice des femmes pour les
épreuves catégorielles sémantiques correspondant aux critères « meubles »
et « fruits ». Le même résultat pour ce dernier critère a également été
observé par Capitani et al. (1999) qui ont retrouvé un effet inverse pour la
catégorie sémantique des outils. Selon ces auteurs, l'hypothèse d'expé
riences autobiographiques différentes caractérisées par une plus grande
exposition à une catégorie ou à une autre permettrait d'expliquer ces
différences.
Les différences catégories-dépendantes liées au sexe pourraient donc
correspondre à des épiphénomènes sociaux (Cardebat et al., 1990). Néan
moins, de façon générale, les hormones sexuelles, ou même l'orientation
sexuelle (Kimura, 1996), semblent également jouer un rôle dans le niveau
de performance des sujets. Ainsi, Maki, Rieh et Shayna-Rosenbaum (2002)
ont mis en évidence une modification significative de la performance dans
les épreuves de fluences verbales d'un groupe de femmes jeunes (18-28 ans)
selon la période du cycle menstruel. La performance était meilleure en
milieu de phase lutéale, lorsque les taux d'oestrogènes et de progestérone
sont élevés, et plus faible en période folliculaire où ces taux sont au plus
bas. Le profil inverse de performance avait été observé dans une épreuve
de rotation mentale, suggérant qu'il ne s'agissait pas d'un effet global.
Chez l'homme, Wolf, Preut, Hellhammer, Kudielka, Schuermeyer et
Kirschbaum (2000) ont mis en évidence un effet délétère d'une injection de
250 mg de testosterone sur la performance en fluence verbale d'un groupe
de sujets âgés. Toutefois, lors de l'administration de doses supra-
physiologiques à des sujets sains, O'Connor, Archer, Hair et Wu (2001) ont
observé une amélioration de la performance. L'influence de la testosterone
sur les fonctions cognitives ne serait donc pas univoque et pourrait être
dose-dépendante .
L'influence positive et négative sur la performance en fluence verbale
des hormones sexuelles permettrait de rendre compte, au moins en partie,
des différences observées entre hommes et femmes. Néanmoins, des carac- Les fluences verbales 337
téristiques fonctionnelles (Capitani et al., 1999) et/ou structurales (voir par
exemple : Schlaepfer, Harris, Tien, Peng, Lee et Pearlson, 1995) pourraient
également être liées à cette différence ; mais l'on retiendra de ces études la
rapidité d'action des hormones sexuelles.
3. STRUCTURES CEREBRALES ET FLUENCES VERBALES
L'hypothèse selon laquelle la réalisation de tâches de fluences verbales
sémantiques et littérales mettrait en œuvre des structures cérébrales dis
tinctes semble maintenant bien établie. Ainsi, la réalisation d'une tâche de
fluence littérale impliquerait davantage la mise en œuvre de processus de
recherche stratégiques dépendants du lobe frontal alors que la réalisation
d'une tâche sémantique impliquerait davantage les connaissances sémant
iques dépendantes du lobe temporal. Martin, Wiggs, Lalonde et Mack
(1994) ont testé cette hypothèse en demandant à des sujets d'effectuer des
tâches de fluences en situation d'interférence et sans interférence. Deux d'interférence étaient proposées, une tâche motrice supposant acti
ver le lobe frontal (réalisation de séquences complexes avec les doigts) et
une tâche de décision d'objet, utilisée pour activer le cortex temporal pos
térieur. Les résultats ont montré une réduction plus importante de la per
formance dans la tâche de fluence littérale lors de l'exécution concomitante
de la tâche motrice que lors de la tâche de décision d'objet. À l'inverse, la
tâche de fluence sémantique était davantage perturbée par la tâche de déci
sion d'objet.
De nombreux travaux s'appuyant sur la méthode de correspondance
anatomo-clinique chez des patients cérébro-lésés, ou utilisant des techni
ques d'imagerie cérébrale chez les sujets sains sont venus soutenir cette
hypothèse. Nous proposons d'examiner, à partir d'une revue non exhaust
ive de la littérature, les résultats des principales études.
Profils de performance des patients
avec lésions cérébrales focales
En présence de lésions du lobe frontal, une réduction de la performance
dans les tâches de fluences verbales est souvent associée à une atteinte bila
térale ou unilatérale gauche (Janowsky, Shimamura, Kritchevsky et
Squire, 1989 ; Stuss, Alexander, Hamer, Palumbo, Dempster, Binns,
Levine et Izukawa, 1998). Ces patients présenteraient une réduction de la
performance dans les deux types de fluences verbales. Néanmoins, celle-ci
serait plus importante dans les tâches de fluences verbales littérales que
sémantiques (Coslett, Bowers, Verfaellie et Heilman, 1991 ; Baldo, Shima
mura, Delis, Kramer et Kaplan, 2001). Par contre, les données concernant
les lésions frontales unilatérales droites sont moins claires : elles montrent Fabien Gierski, Anne-Marie Ergis 338
soit une préservation (Tucha, Smely et Lange, 1999) soit une diminution de
la performance dans les tâches de fluences littérales (Miceli, Caltagirone,
Gainotti, Masullo et Silveri, 1981 ; Butler, Rorsman, Hill et Tuma, 1993).
Les performances dans les tâches sémantiques semblent préservées dans la
plupart des études, sauf exception (voir Goulet, Joanette, Sabourin et
Giroux, 1997 ; Joanette et Goulet, 1986).
Par ailleurs, il semblerait que les patients présentant une lésion au
niveau des lobes temporaux obtiennent de meilleures performances que les
patients ayant une lésion frontale dans les tâches de fluences littérales (Cor
coran et Upton, 1993). En revanche, ces auteurs n'ont pas retrouvé le profil
inverse pour les fluences sémantiques, les deux groupes présentant une pro
duction déficitaire. La latéralisation des lésions semble également jouer un
rôle sur le profil de performance de ces patients. Un déficit dans les tâches
de fluences littérales a été observé à la fois chez des patients présentant une
lésion temporale droite et chez des patients présentant une lésion tempor
ale gauche, ces derniers obtenant les scores les plus faibles (Martin, Loring,
Meador et Lee, 1990). La performance dans les tâches de fluences sémant
iques serait également déficitaire chez ces patients (Martin et al., 1990 ;
Loring, Meador et Lee, 1994), et de manière plus marquée chez ceux pré
sentant une lésion temporale gauche (Martin et al., 1990 ; Tröster, Warmf
lash, Osorio, Paolo, Alexander et Barr, 1995).
Jokeit, Heger, Ebner et Markowitsch (1998) ont examiné la perfo
rmance de patients non-aphasiques ayant une lésion temporale gauche ou
droite dans des tâches de fluences verbales sémantiques et littérales. Les
critères correspondaient aux lettres B, F, L et aux catégories sémantiques
des animaux, outils, articles de supermarché, meubles, attributs visuels
(forme, couleur, taille...). Le résultat global était comparable entre les deux
groupes. Toutefois, les patients avec lésion gauche avaient des performanc
es inférieures en fluences littérales et pour la catégorie des animaux, alors
que les patients avec lésion droite avaient des performances inférieures
pour les outils et les mots se référant à des attributs visuels. Enfin, il n'y
avait pas de différence entre les groupes pour les articles de supermarché et
les meubles. Les auteurs concluent que les lésions du lobe temporal peuvent
produire un déficit catégorie-spécifique dépendant de l'hémisphère lésé. En*
plus de cette distinction hémisphérique, une étude récente a mis en évi
dence l'importance de l'intégrité de l'hippocampe dans le profil de perfo
rmance des patients présentant une lésion ou un foyer épileptique tempor
al : Gleissner et Elger (2001) ont observé une réduction plus importante de
la performance dans les tâches de fluences verbales sémantiques que litté
rales lorsque la lésion concernait l'hippocampe par rapport à ceux dont la
lésion n'impliquait pas cette structure. De plus, lors de lésion temporale
gauche, la performance dans les fluences verbales était déficitaire indépe
ndamment de la détérioration de l'hippocampe. À l'inverse la performance
des patients ayant une lésion droite était déficitaire uniquement lorsque
l'hippocampe était lésé. Les fluences verbales 339
Le profil des patients cérébro-lésés se révèle complexe et semble davan
tage lié à des facteurs tels que la latéralisation, la taille de la lésion ou sa
localisation précise. Des différences importantes apparaissent néanmoins
au niveau des processus. Selon Baldo et Shimamura (1998), les patients
frontaux présenteraient un déficit dans l'organisation et la mise en œuvre
de stratégies de recherche des mots en mémoire. Au contraire, les patients
ayant des lésions temporales présenteraient une détérioration du stock
sémantique (Tröster et al., 1995).
Profils de performance dans les pathologies neurodégénératives
De nombreuses études ont souligné la réduction du nombre de mots
générés dans les tâches de fluences verbales des patients souffrant de
maladie d'Alzheimer (voir par exemple : Salmon, Heindel et Lange, 1999 ;
Lambon-Ralph, Powell, Howard, Whitworth, Garrard et Hodges, 2001). Il
semble actuellement admis que le déficit est plus marqué dans les tâches de
fluences sémantiques que dans les tâches de fluences littérales (Pasquier,
Lebert, Grymonprez et Petit, 1995 ; Salmon et al., 1999), toutefois ces
résultats n'ont pas toujours été observés (Sherman et Massman, 1999). La
détérioration du stock sémantique et/ou la difficulté d'accès à celui-ci per
mettrait d'expliquer ce profil de résultats. Les patients Alzheimer sont
d'une part peu aidés lorsqu'une sous-catégorie leur est fournie, par exemple
pour le critère « animaux » : animaux domestiques, animaux de la ferme...
(Randolph, Braun, Goldberg et Chase, 1993), d'autre part, lors de la géné
ration des mots, ils tendent à produire moins d'exemplaires d'une catégorie
(Martin et Fedio, 1983 ; Ober et al., 1986). De plus, Salmon et al. (1999) ont
mis en évidence un déclin différentiel de la performance aux épreuves de
fluences verbales en fonction de la progression de la maladie. Dans le cadre
d'un suivi sur quatre ans de patients, ces auteurs ont observé une réduction
plus importante de la performance pour les tâches de fluences sémantiques
que pour les tâches de fluences littérales lors de la progression de la
maladie. Selon ces auteurs, la progression des lésions neuronales histolo-
giques au niveau des cortex associatifs temporaux et pariétaux dans la
maladie d'Alzheimer permettrait d'expliquer le profil de performance des
patients par une perte de l'accès et/ou du stock sémantique. Toutefois, le
rôle de l'hippocampe, mis en évidence chez les patients épileptiques par
Gleissner et Ugler (2001), pourrait également être envisagé d'autant que les
lésions précoces dans la maladie d'Alzheimer se situeraient au niveau para-
hippocampique et hippocampique (Duyckaerts, Colle, Dessi, Grignon,
Piette et Haw, 1998) et que le déficit spécifique dans les tâches de fluences
sémantiques s'observerait avant même que le diagnostic ne soit établi :
deux ans avant, selon Nielsen, Lolk, Andersen, Andersen et Kragh-
Sorensen, 1999.
Chez les patients souffrant de démence fronto-temporale (DFT) les étu
des soulignent un déficit dans les tâches de fluences verbales se manifestant

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