Les fondements de la tripartition sociale chez Adalbéron de Laon - article ; n°4 ; vol.33, pg 683-702

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1978 - Volume 33 - Numéro 4 - Pages 683-702
In the poem to king Robert Adalberon of Laon, we find hidden, behind a rigorous rhetorical structure, a whole ideological and mythical background. The pairwise opposition of social groups -clerics and serfs, warriors and monks, serfs and warriors- rests on symbolic and fantasmatic categories : the clothed and the naked, the orator and the mute, the bestial and the divine, the pure and the impure, etc. In short, «those who pray» are separated from the laity by their rejection of the world of the genus, that is, of sexuality and the family. Among the laity, serfs and warriors share the universe of the genus ; the latter possess the noble portion of it with the use of the potestas, while the former are at once the ill-born and the dominated. This tripartite representation of society can exist only by means of subterfuge which permits Adalberon to integrate the monks in the group of the clerics. This transposition is necessary in order to strengthen the mythical image of royal power which is in trouble by reviving an ancient conception of sovereignty of Indo-European origin.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1978
Lecture(s) : 133
Nombre de pages : 21
Voir plus Voir moins

Claude Carozzi
Les fondements de la tripartition sociale chez Adalbéron de
Laon
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 33e année, N. 4, 1978. pp. 683-702.
Abstract
In the poem to king Robert Adalberon of Laon, we find hidden, behind a rigorous rhetorical structure, a whole ideological and
mythical background. The pairwise opposition of social groups -clerics and serfs, warriors and monks, serfs and warriors- rests
on symbolic and fantasmatic categories : the clothed and the naked, the orator and the mute, the bestial and the divine, the pure
and the impure, etc. In short, «those who pray» are separated from the laity by their rejection of the world of the genus, that is, of
sexuality and the family. Among the laity, serfs and warriors share the universe of the genus ; the latter possess the noble portion
of it with the use of the potestas, while the former are at once the ill-born and the dominated. This tripartite representation of
society can exist only by means of subterfuge which permits Adalberon to integrate the monks in the group of the clerics. This
transposition is necessary in order to strengthen the mythical image of royal power which is in trouble by reviving an ancient
conception of sovereignty of Indo-European origin.
Citer ce document / Cite this document :
Carozzi Claude. Les fondements de la tripartition sociale chez Adalbéron de Laon. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 33e année, N. 4, 1978. pp. 683-702.
doi : 10.3406/ahess.1978.293963
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1978_num_33_4_293963IDEOLOGIES ET CULTURES
LES FONDEMENTS DE LA TRIPARTITION SOCIALE
CHEZ ADALB RON DE LAON
Le Poème au roi Robert ïAdalbéron de Laon est surtout connu pour exposé
il contient de la tripartition sociale Cette théorie issue de la vieille idéologie
indo-européenne trouve là son expression la plus complète en Occident Ce est
pas un hasard si elle apparaît ainsi sous cette forme très élaborée entre 1027 et
1030 Les travaux de Jean-Fran ois Lemarignier ont clairement démontré que
cette époque marque un tournant dans la conception du pouvoir royal2 Par bien
des aspects le Carmen en est une des expressions littéraires partir du vieux
thème origine païenne Adalbéron construit une théorie chrétienne de ordre
social dont le pivot est une conception qui se veut traditionnelle de la royauté
est urgence de ce il interprète comme une crise qui le pousse tenter la
fusion de ces deux éléments hétérogènes une expression païenne de la
souveraineté et une tradition chrétienne des rapports entre loi divine et loi
humaine Il réussit apparemment au moyen une architecture rhétorique
savante dont on peut décomposer la structure Mais on soup onne assez vite que
cette virtuosité cache tout un système de représentation beaucoup moins
directement lié la conjoncture politique
Le poème se divise en quatre parties Dans la première Adalbéron nous
explique que le roi possède tous les attributs de juventus il est beau il est fort
et il est doté une énergie morale Ces qualités inhérentes sa fonction lui
permettent de séduire les rustres de imposer aux nobles dont il est le premier et
de appuyer sur les sages Mais une nouvelle loi celle des Crotoniates est-à-dire
les clunisiens et les promoteurs du mouvement de paix mis le monde envers
tat et glise sont bouleversés et les moines se transforment en milites
moins que ce ne soit inverse Cette subversion totale Adalbéron la traduit par
une épopée bouffonne où on voit les clunisiens conduits par abbé Odilon
former une sorte armée de carnaval qui se fait écraser par les Sarrasins La
royauté dans sa fonction de guide de ia.juventus donc fait faillite et le désordre
est installé dans le pays La seconde partie du poème se place sous invocation
de la sagesse la sapientia dont le roi possède les attributs Il doit en servir pour
reconstruire son royaume image de la Jérusalem céleste La connaissance de la
loi divine lui permettra de maintenir ordre des clercs écart du monde des
683 ID OLOGIES ET CULTURES
serfs De même la loi humaine lui prescrit de séparer la condition des nobles de
celle des serfs Le jeu de ces deux lois entraîne donc une division tripartite ceux
qui prient oratores) ceux qui combattent bellatores et ceux qui travaillent
laboratores La troisième partie du poème légitime emploi par Adalbéron de la
dialectique et de la rhétorique On pourrait la laisser de côté si elle ne laissait
transparaître en dernier lieu une image de gouvernement idéal où le roi devenant
orator celui qui détient la parole siège au milieu du conseil des sages et des
anciens En prenant appui sur leurs délibérations et leurs sentences il dit la loi La
conclusion finale construite elle aussi comme un discours indépendant est placée
dans la bouche du roi Elle décrit grands traits le tableau idyllique de la paix
retrouvée dans la concorde des ordres
Au premier abord il ne agit là que une le on de morale politique écrite
dans un style mi-satirique mi-didactique Tout semble articuler logiquement
autour des mots clés du vocabulaire social de époque ordo status conditie
genus On peut donc en tenir une analyse philosophique et rhétorique comme
Adalbéron nous invite dans sa troisième partie Mais cette lecture laisse
insatisfait et surtout insistance avec laquelle Adalbéron nous entraîne vers cette
interprétation rationnelle de son uvre paraît la longue suspecte où le désir
aller au-delà de voir ce qui reste on épuisé toutes les explications
rationnelles Autrement dit passer de la pure histoire des idées histoire des
mentalités et substituer analyse de intrigue celle des personnages
Le jeu
Tout au long du Carmen en effet Adalbéron fait défiler devant nous des
catégories sociales caractérisées par des qualificatifs des situations des costumes
des postures Jamais il analyse vraiment il campe plutôt des personnages
représentatifs états de vie Pour mieux les mettre en évidence il les oppose en
général deux deux serfs et évêques milites et moines clercs et serfs. On se
trouve ainsi placé devant un jeu de contrastes et de reflets qui permet de discerner
non pas un organigramme statique de la société du temps mais une image
dynamique où chaque groupe ne se définit pas de lui-même mais toujours par
opposition ou affinité avec les autres
Un bon exemple nous est fourni par les vers 37 42 qui ouvrent la narratio
du monde envers
Ce paysan paresseux difforme et complètement vil il soit orné une
couronne aux mille pierreries Que les gardiens du droit portent des coules ils
prient ils inclinent se taisent et gardent le visage impassible Les pontifes
tout nus ont suivre sans fin la charrue en chantant aiguillon la main
les chants de notre premier parent
Dès le départ Adalbéron distribue donc les cartes avec lesquelles il va mener son
jeu Il comporte trois contrastes majeurs les clercs représentés par les pontifes
les évêques) opposent aux serfs les guerriers les gardiens du droit aux moines
et les serfs aux guerriers En revanche clercs et guerriers apparaissent que très
furtivement antagonistes jamais moines et serfs Quant aux clercs et aux moines
leurs relations ne sont indirectement évoquées
684 CAROZZI LA TRIPARTITION SOCIALE
Clercs et serfs
est une des oppositions majeures affirmée continuellement Dans le passage
que nous venons de lire éveque victime du monde renversé se retrouve tout
nu aiguillon la main derrière une charrue chantant sans fin le chant Adam
Si on rétablit le monde endroit le pontife apparaît par contraste celui qui est
vêtu et même sans nul doute orné De plus ce chant du premier parent qui nous
renvoie aux temps primitifs de humanité nous fait du même coup sortir du
temps de histoire Il nous plonge dans éternel Le paysan suit sine fine sa
charrue aiguillon la main éternellement il chante le chant de la malédiction de
la Chute Les vers 287 296 le planctus sur le sort du serf prolongent cette
impression Le serf rien sans douleur ses travaux et ses peines sont
innombrables Le fixe infini innombrable et le primitif constituent son
domaine Le champ de son activité est exclusion de histoire au centre de
laquelle se dresse évidemment le pontifex
Restons dans le monde envers La grande affaire du pouvoir est
justement le choix des évêques Suivant le nouveau cours des choses on choisira
un berger ou un marin il est connu que glise selon les Pères est un
troupeau ou un navire vers 44 Le candidat devra être totalement ignorant ne
pas connaître les canons les critures avoir fait aucune étude Ainsi dépourvu
allégé il prendra place parmi les proceres et les preceptores du monde Même les
puissants et les rois devront le respecter Toujours la même opposition le
pontifex est au centre du monde du lieu de histoire il en est acteur le plus
respectable alors que le serf représenté ici par le berger et le marin est écart de
univers de écrit du savoir de la parole Le Carmen poème politique exclut de
son champ ceux dont le destin est muet
Le pontifex le vêtu orné le sage celui qui fait et écrit histoire reflète en lui
éclat de Eglise entière Il est image visible répondant tous les qualificatifs qui
accumulent sous la plume Adalbéron disciplina uigor uirtus décor fulgor
vers 62-63) fruits de Ecclesiae labor vers 125 Il est aussi le premier de cet
Ordo Ecclesiae dont il est chargé avec ses collègues dans épiscopat de fixer la
composition hiérarchique vers 237-238 Il est au sommet du clerus il est au plus
haut point solidaire de ce groupe hommes soumis la lex diuina vers 242
Entre eux aucune inégalité de condition quelle que soit origine de leur naissance
vers 242-243 Autrement dit tous sont écartés de la condition servile parce que
tous sont purs Ainsi la loi éternelle de Dieu leur prescrit être purs elle les
veut exempts de toute souillure servile vers 256-257 Cette étroite liaison entre
pureté et liberté est origine une longue enumeration incompatibilités
fonctionnelles entre clercs et serfs vers 246-253)
En effet la loi divine sépare les clercs de toute souillure mondaine vers 246
ils ne fendent pas la terre ne se tiennent pas derrière le dos des ufs comme le
pontife nu du monde envers vers 41-42 est peine il leur arrive de
fréquenter les jardins les vergers et les vignes En revanche ils ne sont ni
bouchers ni aubergistes ni porchers encore moins bergers ou conducteurs de
boucs Ils ne criblent pas le blé ne font pas la cuisine en cuisant eux-mêmes près
du chaudron graisseux ils ne transportent pas les porcs sur le dos des ufs sans
doute pour les mener au marché Ils ne sont pas laveurs non plus Voilà les
métiers impurs que doivent éviter ceux qui sont exempts de la condition servile
685 ID OLOGIES ET CULTURES
est-à-dire ceux dont la fonction oppose antithétiquement celle des serfs Dieu
en effet pris ces derniers pour ses propres serfs vers 258 et cause de cela il
les veut chastes et sobres vers 259 Suit alors énumération des activités pures
par excellence et qui constituent la fonction de ceux auxquels est soumis tout le
genre humain compris les princes vers 260-261 Ils doivent enseigner la vie
chrétienne baptiser soigner par la prédication et la pénitence distribuer
eucharistie vers 262-268 ils accomplissent cela fidèlement ils seront assurés
obtenir les premières places dans Au-delà vers 270-271)
Voici donc deux listes confrontées une concerne les serfs et leurs métiers
autre ceux qui sont chastes et sobres vers 259) qui doivent purifier leurs esprits
et leurs corps vers 254) veiller et jeûner Les activités impures sont énumérées
par Adalbéron une manière truculente mais qui en est pas moins significative
Le vers 247 exprime éloignement vis-à-vis du labour dans des termes proches de
ceux des vers 41 et 42 Ce qui est écarté est le fait de labourer mais accompagné
curieusement une insistance concernant le contact avec les animaux ils ne se
tiennent pas derrière le dos des ufs vers 247 La répulsion vis-à-vis du
monde animal est encore soulignée par insistance proscrire les métiers de
berger conducteurs de boucs porchers vers 249-250 De plus la cuisine est
figurée par la marmite graisseuse vers 251 et activité aubergiste comporte
fatalement un contact avec la viande Il semble même que ce soit par
intermédiaire de animalité que la préparation de la nourriture soit classée parmi
les activités impures Par contraste en effet une certaine indulgence se fait jour
égard du végétal Le clerc peut fréquenter la vigne arbre les jardins Le monde
animal est donc plus profondément impur que le monde végétal Certes le labour
est prohibé et aussi le criblage du blé Mais cette dernière allusion est
caractéristique Cribler le blé est en quelque sorte le séparer de ses impuretés et
il est pas sans intérêt de voir cohabiter dans le même vers ce geste avec celui de
cuisiner vers 251 Le criblage et la cuisine sont liés la nourriture et représentent
les deux éléments dont elle se compose le pain et le companagium aubergiste
voit certainement son activité disqualifiée parce il prépare et sert la nourriture
Ajoutons que ne pas laver les vêtements ne pas les faire bouillir est éviter
entrer dans le cycle de la purification des souillures matérielles comme cribler
le blé le trier vers 251 et 253 Finalement le tableau est cohérent la souillure
est le contact avec le monde animal avec la nourriture et les pratiques
purificatrices Une secrète connivence est établie entre le bestial alimentaire et le
corrompu
univers du clerc se situe aux antipodes opposé du bestial se trouvent
toutes les activités enseignement de la vie chrétienne de prédication vers 262 et
265) aux aliments préparés par le serf oppose la nourriture sacrée Eucharistie
vers 266-268 Le clerc purifie lui aussi mais par les cautères de la parole vers
265 et en lavant les âmes dans le baptême vers 263 En outre nous le savons il
est chaste et sobre éloigné du monde de la chair dans toutes les acceptions du
terme il jeûne et se purifie écartant ainsi du sordide est pour cela il est
exempt de la condition servile vers 242-246 il est un homme libre est parce
que pureté et liberté impliquent un lien nécessaire Non que tous les libres soient
purs mais tous les purs sont forcément libres
Cette opposition brutale entre deux catégories nous renvoie évidemment
une structure mentale dualiste Le serf nu et laid vers 41-42 et 37 est du côté du
bestial non seulement parce il entretient par métier un contact particulier LA TRIPARTITION SOCIALE CAROZZI
avec les animaux mais aussi parce il est écart du monde de la parole parce
il est le muet comme il est le nu Il est normal il soit assujetti aux tâches
corporelles il soit chargé de tout le cycle alimentaire et en même temps
spécialisé dans la purification des souillures matérielles Toutes ces activités
impures aboutissent en somme la cuisson la fois instrument de
transformation et épuration Le serf est ainsi un auxiliaire de la nature il
complète et modifie les cycles naturels comme le clerc administre et règle les
cycles surnaturels On comprend mieux dans ce contexte opposition marquée
par deux fois entre univers mental de évêque et celui des rura ou des ruralia
Au vers 160 le moine Guillaume dit il vaut mieux pour lui mourir
par les armes que de célébrer des rura Aux vers 417-418 le roi ordonne aux
évêques de ne pas ces rura ils tiennent leurs iura Cette opposition
demanderait être éclaircie historiquement mais dans immédiat il est aisé en
retenir expression une incompatibilité totale entre univers impur du rural et
celui de évêque
Nobles et serfs
En tête du petit tableau du monde envers qui nous sert de point de départ
vers 37-42) figure un rusticus piger deformis et undique turpis affublé une
couronne rutilante Cette couronne désigne bien entendu le roi et nous savons
il est le premier des nobles des bellatores Le rustre paraît face lui comme le
paresseux celui qui ne travaille pas le laid et le honteux celui qui en quelque
sorte se cache Laideur et honte qui sont évidemment rapprocher font
apparaître par antinomie le roi et les nobles comme les beaux les fiers ceux qui
se montrent On sait déjà par exorde du premier discours vers 15 19 que le
uulgus est séduit par la beauté royale Le terme piger nous renvoie encore par
antinomie univers du travail et du même coup au passage célèbre du
deuxième discours où Adalbéron placé le planctus sur la condition servile vers
288-296)
Cette description des travaux innombrables de ces malheureux est pas
construite en opposition avec celle de la condition noble comme nous venons de
le voir propos des serfs et des clercs Il agit plutôt ici une juxtaposition une
mise en parallèle Les deux sont en effet régis par la même loi humaine est leur
conditio qui change vers 278-279 un coté les bellatores apparaissent surtout
comme non contraints non soumis la potestas ils fuient les crimes réprimés
par les sceptres royaux vers 282-283 Ils sont en outre les tuteurs des églises et
défendent militairement toute la société vers 284-286 De autre côté le terme clé
est labor présenté nous avons déjà vu comme éternel et incommensurable
vers 288-290 Le contenu de ce labeur est pas précisé emblée et il est
au vers 291 il est question de tesaurus et de uestis alors on attendrait la
mention du travail agricole du labour Il est vrai que ces trésors et ces vêtements
sont présentés comme les pascua des serfs Le jeu de mots labores-pascua
suggéré par le rapprochement des termes en deux vers successifs vers 290-291)
nous incline également vers une division en deux domaines labours et pâturages
Dans le fond Adalbéron veut surtout présenter de fa on synthétique une
multiplicité activités univers du serf comprend les champs les prés et
artisanat Cependant comme dans le portrait contrasté serf-clerc on sent le désir
attirer attention sur la diversité des services sans privilégier la vie rurale Il ne
687 ID OLOGIES ET CULTURES
faut pas oublier ce propos Adalbéron est un homme de la ville et
visiblement il veut insister sur le fait que la servilité est pas seulement rurale
En continuant analyse on trouve les vers 292 295 qui introduisent un thème
supplémentaire Adalbéron déclare que le libre Vingenuus ne peut vivre sans le
serf tel point que les rois et les évêques eux-mêmes chaque fois ils ont un
besoin satisfaire paraissent les serfs de leurs serfs est une manière adroite de
présenter opposition absolue libre-serf comme un rapport de complémentarité et
il est vrai de fait aucune antinomie fonctionnelle est introduite ici au
contraire de celle qui sépare les serfs des clercs Simplement ceux qui détiennent
la potestas et les évêques du xie siècle la détiennent souvent ont besoin des
services de ceux qui sont soumis cette même potestas Le rapport est ordre
hiérarchique avant tout les serfs sont des hommes de poesie Le vers 295 est
caractéristique cet égard Pascitur seruo dominus quem pascere sperai
Adalbéron nous tant habitué de tels jeux sémantiques on pourrait presque
traduire le seigneur est tondu par le serf il pense tondre allusion nous paraît
claire en effet aux taxes et exactions prélevées par le dominus sur ses hommes
dans le cadre de la seigneurie banale Dans ce contexte échange de services les
maiores et les minores du uulgus vers 285 désignent sans doute les riches et les
pauvres de la poesie Les riches sont ceux qui comme suggéré Jacques Le
Goff4 ont profité de expansion agraire du début du xie siècle les laboureurs
mais aussi éclairage que nous avons donné du texte le permet les artisans et les
marchands Une fois encore Adalbéron tient faire rentrer dans le rang les
nouveaux riches
Répétons ici que nous ne trouvons pas dans le couple bellatores -serui les
mêmes contrastes fonctionnels que dans opposition clerici-serui Nous dis
cernons au contraire une espèce de connivence entre univers du pouvoir et
celui du travail Certes il un antagonisme profond marqué par cette distance
entre le beau et le laid mais le contraste nu-vêtu qui caractérisait le rapport serui-
clerici était comme le disent les ethnologues du domaine de la culture Nous
avons mis ailleurs en relation avec univers du savoir et de la parole En
revanche le beau et le laid nous transportent dans ordre de la nature et peut-être
convient-il de rapprocher ces catégories de antagonisme noble-serf est lorsque
inégalité de condition est affirmée aux vers 278-279 entre ces deux groupes
Adalbéron emploie les termes nobilis et semus Par ailleurs seules ces deux
catégories sociales sont dans le Carmen qualifiées de genus Concernant les serfs
expression se trouve au vers 288 qui enumere les pénibles travaux du genus
afflictum Les nobles sont pour leur part désignés ainsi solidairement avec le roi
au vers 21 pour désigner origine des qualités royales est le genus dit le roi lui-
même qui en est la source car les lignées de nobles descendent du sang des rois
La liaison sémantique avec generatio est ici fortement quoique indirectement
marquée Au vers 260 un troisième emploi rassemble la race humaine entière qui
est soumise au clergé ce qui laisse entendre que les clercs sont situés part Ceci
explique par la liaison avec generatio Le genus est le groupe humain défini en
fonction des nécessités sexuelles ou si on préfère dans le cadre de la parenté Le
genus kom nùm est ensemble de ceux qui sont les descendants Adam et Eve
de ceux qui sont inscrits dans les cycles de la génération De ce point de vue les
clercs sont écart ils renoncent volontairement ce qui entraîne aussi
leur égalité de condition Cette dernière se fondant une nouvelle fois sur la
distance égard de toute impureté Mais alors opposition entre les beaux et les
688 LA TRIPARTITION SOCIALE CAROZZI
laids les nobles et les serfs prend racine dans le genus dans la nature En somme
si nous recomposons ensemble clercs et serfs sont dans un rapport indifférent
non significatif quant la nature mais sont opposés quant la fonction au
niveau de la culture Les choses inversent pour ce qui concerne les nobles et les
serfs qui sont naturellement différents et culturellement dans un rapport de
complémentarité Cette complémentarité exerce certes le cadre une
soumission des seconds aux premiers mais non sans une sorte de solidarité
inévitable impliquée par toute forme de rapport hiérarchique
Logiquement le tableau devrait se continuer par une opposition clercs-nobles
clercs-guerriers qui tirerait les conséquences de appartenance des uns un
genus tandis que les autres affirmeraient leurs différences fonctionnelles Le
contraste pur-impur pourrait se retrouver par exemple dans le fait que les uns
versent le sang tuent alors que les autres annoncent des paroles de vie et ainsi de
suite. En réalité part deux allusions brèves ce ne sont pas les clercs qui
paraissent au premier plan dans cette problématique mais les moines En outre
Adalbéron oppose alternativement ces derniers les nobiles et les milites ce qui
laisse planer quelques incertitudes sur ses intentions exactes
Milites-monachi ou nobiles-monachi
Si nous revenons au court tableau dressé par Adalbéron de la triple opposition
des groupes sociaux nous rencontrons les iuris custodes contraints de porter des
coules de prier de se courber de se taire et de garder le visage au repos vers
39-40 Les iuris custodes ce sont les nobles Bien entendu les attitudes auxquelles
le monde lenvers les contraint sont antagonistes leur nature Chacun sait que
les guerriers prient peu ne inclinent jamais ne se taisent pas et que énergie de
leur tempérament se reflète sur leur visage Au-delà de effet comique apparaît
une opposition fonctionnelle prier est pas affaire des nobles qui bien au
contraire doivent parler ne pas incliner dans la mesure où ils sont les acteurs
de histoire et non des moines qui fuient le monde Il faut admettre aussi que le
domaine de la violence qui leur est propre ne accommode pas de la moderatio
monastique Ce refus une monachisation du guerrier se retrouve au vers 423 où
le roi interdit aux membres de son genus de se rendre église de nuit Il suffit
ils prient une fois par jour vers 424 Ce dernier discours royal approfondit
ailleurs antagonisme et en précise le domaine une part en effet Basile et
Benoît doivent se cantonner dans leurs régna vers 415-416) autre part ordo
des nobles ne doit pas lâcher le regimen iustitiae il doit mettre en place des
protecteurs des pauvres des malheureux et des veuves vers 419-422 Juger faire
des dons aux monastères voilà son affaire et chacun recevra la récompense qui
lui est due vers 425-426 La description du regimen iustitiae est pas placée au
hasard elle succède immédiatement la prescription faite aux moines de garder
leur régna et elle répond la désignation des nobles comme iuris custodes au vers
39 Les termes dans lesquels est décrit ce regimen sont peu près les mêmes que
ceux utilisés dans la tradition carolingienne pour la justice royale telle on la
trouve décrite par exemple au concile de Paris de 829 et reprise ensuite par
Abbon dans sa collection canonique La justice du roi est opprimer
personne injustement en usant de la puissance publique juger sans acception de entre homme et son prochain être le défenseur des étrangers des
orphelins des veuves empêcher les vols punir les adultères. défendre les
689 ID OLOGIES ET CULTURES
églises soutenir les pauvres par aumône mettre des hommes justes la tête des
affaires du royaume choisir ses conseillers parmi les anciens les sages et les
modérés. Ce qui est visé également dans ce passage est le développement
des justices monastiques dont essor date justement du premier tiers du
xie siècle est une pierre supplémentaire jetée dans le jardin Odilon de Cluny
en même temps que affirmation une opposition fonctionnelle
Cette dernière était déjà implicite ailleurs dans le passage du monde
envers qui décrit les avatars du comte du palais et du chambrier vers 69-79 Le
premier nous le savons devient paresseux incapable sans vertu et rapace il
reflète ainsi envers le portrait du justicier idéal souhaité par le roi vers
69-71 Le second de son côté doit selon la nouvelle loi des Crotoniates rester
chaste et sobre comme un eunuque ou un moine Le moine alors aura se
marier et combattre vers 78-79 Voilà donc définis les domaines antagonistes la
justice le combat le mariage du même coup apparaissent les interdits attachés
la vie monastique Les clercs sont évidemment soumis la même loi Aux vers
156-160 évêque de Laon est invité par le moine Guillaume prendre la tête des
troupes en tant que dominus pour combattre les Sarrasins Au vers 178 il
regrette parodiquement de avoir pas connu les tristia proelia Par ailleurs nous
le savons les mêmes termes casti et sobrii dont sont affublés les custodes
thalamorum vers 75 servent qualifier état clérical vers 259 Si ce sont les
moines qui sont mis en avant est parce que le problème des justices monastiques
la mode clunisienne est ici la première des préoccupations Adalbéron est
aussi la raison pour laquelle dans les passages que nous venons analyser ce
sont les iuris custodes le genus nobilium en tant que tel qui sont opposés aux
moines Dans le récit du combat burlesque ce sont en revanche les milites qui
apparaissent au premier plan
Du contenu de cette épopée travestie que nous ne pouvons pas analyser ici en
détail certains éléments méritent être repris abord comme dans opposition
serf-clerc nous retrouvons le thème du costume Les vers 96 105 opposent
habit long décent qui couvre tout du moine désarmé attirail guerrier du
miles ainsi son vêtement indécent et orné suivant la mode Lorsque engage
le combat avec les Sarrasins on rencontre une nouvelle séance habillage
grotesque vers 136-140 aspect de mascarade de carnaval caractéristique du
monde inversé est nettement souligné par ces changements de costumes sources
de substitutions en même temps que de pertes identité ses compagnons ne
reconnaissent plus Guillaume vers 107) il est devenu incompositus vers 96)
deformis vers 109) il est littéralement décomposé déréglé il est mis en marge
de tout ordo Il apparaît aussi comme un halluciné il prend évêque pour une
nourrice et réclame sa femme et ses enfants vers 95) il joue au guerrier comme
un enfant saute de cheval embarrasse dans ses éperons vers 94 et 105-106
Les manifestations burlesques de sa fureur déforment ses traits vers 111-112) en
même temps il prononce des paroles délirantes Voilà les effets du changement
ïordo ou plutôt de irruption dans le désordre un saut dans univers de
imaginaire et de la transgression qui rejoint très exactement le monde du
carnaval où on masque toutes les identités où on les échange aussi de telle sorte
que ordre culturel se trouve inversé cassé anéanti
Ce sont pour Adalbéron les moines et les milites qui sont la racine de ce
déséquilibre du monde Ces deux groupes sont antagonistes par leur fonction et
aussi par univers psychologique qui leur est propre Le guerrier est armé mais CAROZZI LA TRIPARTITION SOCIALE
aussi furieux Le moine travesti en toutes les apparences il gesticule
devant son évêque et il crie il est maintenant un miles vers 113-115 Avant
sa conversion il était sage intelligent de bon conseil respectueux des usages
sachant apaiser les esprits agités vers 89-91 Une fois affublé il devient le violent
et aussi du fait de son costume le iuuenis type comme nous le savons Il faut se
souvenir également que tout ce passage est placé sous invocation de Vimago
iuuentutis royale Ce sont donc les jeunes qui sont responsables du désordre Mais
sans doute Adalbéron a-t-il tendance gratifier toutes les forces sociales de
renouvellement un coefficient péjoratif de jeunesse En effet ni tous les moines
ni même tous les milites ne sont des jeunes Mais orientation nouvelle pris
autour de Cluny leur comportement les classe parmi les trublions inconséquents
comme le sont les jeunes aux yeux de ce vieillard De même que le roi possède en
lui la sapientia qui équilibre Vimago iuuentutis la vieillesse doit normalement
tenir en tutelle la jeunesse
En liaison ailleurs avec le thème que nous analysons on rencontre tout au
long du Carmen cette opposition senes-iuuenes Elle se trouve énoncée dès le vers
où évêque définit ordo il tient en main comme la conjonction de la fleur
des jeunes et du fruit des vieux entrée de jeu Adalbéron est placé dans le
camp des anciens vers Dans armée grotesque Odilon reparaît cette division
entre les vieux qui chevauchent et les jeunes juchés sur les lents chariots vers
141-142 contrario se construit alternance impétuosité-lenteur Le miles
furieux est présenté comme un jeune débraillé Après la révélation accablante de
cette mascarade Adalbéron se montre sous les traits du vieillard en train de
souffler sur les cendres du foyer vers 180 Il se lamente car dans sa jeunesse il
pas appris ce qui est maintenant exigé de lui la science du combat ou du
labour vers 178-179 Et exhaler alors le lieu commun vers 174-175
Spes iuuenum uentura dies qui discere nolunt
Causa senùm sine spe pueriles plangere cursus
La jeunesse est insouciante et ignorante la vieillesse regrette le temps passé dans
oisiveté Mais bien évidemment Adalbéron se place lui-même parmi les
sapientes Tout le début du troisième discours du Carmen vise expliquer que la
vieillesse ne fait pas obstacle la lucidité La structure bipartite de la souveraineté
conjugue dans la même personne Vimago iuuentutis et la sapientia Les
institutions que préconise Adalbéron placent au sommet de tat les sapientes et
moderati vers 364 Les lois auxquelles il convient de se fier sont avant tout des
lois ancestrales paternelles vers 74 90 404 Ce sont en même temps des lois
interdiction Rien étonnant en fait voir ainsi se dégager de analyse une
image paternelle et autoritaire maniant la coercition Moines et milites dans ce
contexte sont rejetés dans univers de enfance il faut encadrer au moyen des
senes des sapientes des principes ou potentes vers 370 Le roi par la double
nature de son pouvoir tient en main les uns et les autres il est le chef naturel de
la iuuentus et entre en contact par sa sapientia avec aréopage des anciens
Face aux moines on rencontre donc alternativement les milites et les custodes
iuris La première désignation comporte clairement une connotation juvénile
péjorative qui pour fonction de réintégrer ces milites dans le groupe des nobles
est-à-dire dans un cadre parental dominé par les anciens et les sages Le miles
pour Adalbéron est seulement le guerrier jeune et agité en vieillissant il se
691

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.