Les grands quotidiens français sont-ils dépolitisés ? - article ; n°2 ; vol.23, pg 296-334

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1968 - Volume 23 - Numéro 2 - Pages 296-334
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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Francis Balle
Les grands quotidiens français sont-ils dépolitisés ?
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 23e année, N. 2, 1968. pp. 296-334.
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Balle Francis. Les grands quotidiens français sont-ils dépolitisés ?. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 23e année,
N. 2, 1968. pp. 296-334.
doi : 10.3406/ahess.1968.421911
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1968_num_23_2_421911CHRONIQUE DES SCIENCES SOCIALES
Les grands quotidiens français
sont-ils dépolitisés ?
Rarement un concept de science politique a connu une fortune
comparable à celui de « dépolitisation » ces dernières années. En lan
çant ce néologisme en 1958, les journalistes allaient donner à l'Asso
ciation Française de Science Politique la matière d'une Table Ronde
qui se réunit en novembre 1960 sous la présidence de Georges Vedel.
Si fécondes qu'aient été les analyses auxquelles la nouvelle notion
donna lieu, elles n'aboutirent pourtant qu'à en souligner « le flou et la
subjectivité ». Souhaité, contesté ou incriminé, le phénomène devait
être confronté, avec l'accord de tous, à l'influence des grands moyens
d'information. Plus précisément devait-on imputer la dépolitisation
de la société française à celle, non moins abusivement postulée, de la
grande presse. A l'instar de la littérature, du cinéma ou de toute autre
manifestation culturelle, la presse quotidienne exprime en effet autant
qu'elle la façonne, la société à laquelle elle s'adresse. Mais elle en offre
un reflet brouillé, une image plus ou moins falsifiée par une réfraction
dont il importe précisément de connaître les lois.
Si l'on s'interroge sur la nature exacte de cette dépolitisation imput
ée, à tort ou à raison, à la grande presse, le problème peut se poser
en des termes simples. Il s'agit en effet de savoir si le phénomène
vise un ensemble de constatations aisément observables et vérifiables
auquel il pourrait se réduire ou bien s'il constitue un mythe élaboré
au moins partiellement par des idéologies politiques toutes occupées
à s'exclure l'une l'autre.
Une elucidation liminaire de ce phénomène montre en réalité qu'il
recouvre un certain nombre d'assertions plus ou moins hypothétiques
venues nourrir un mythe qui s'est durci peu à peu en dogme politique. Le
concept en est incertain et le terme qui l'exprime particulièrement
dangereux. Ses incertitudes sont imputables en premier lieu à l'histo
ricité de l'objet étudié et partant, à celle des critères de références
que nous lui appliquons. Qui dit dépolitisation suggère de prime abord
une diminution au sein des journaux des considérations politiques par
rapport à celles qui ne le sont pas. Le terme postule également une
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comparaison avec une époque que l'on prend pour terme de référence.
Ainsi, les critères selon lesquels se répartissent les différentes parties
de la matière rédactionnelle sont tout à la fois datés et localisés. Nous
sommes donc condamnés à trancher sur certaines définitions concer
nant les limites du domaine politique et à appliquer à une longue
période, et pour des nouvelles concernant des pays différents, des
distinctions qui ne sont valables qu'à un moment donné et pour un
seul pays. Il n'y a pas de définition éternelle ou acceptable par tous
de l'entreprise politique.
Cette incertitude de définition entraîne, sinon des doutes, du moins
des limites pour notre étude. Pour distinguer les nouvelles politiques
ou aisément politisables de celles qui ne le sont pas, nous nous sommes
référés à la définition normalement admise dans le cadre de la démoc
ratie pluraliste et semi-directe que connaît la France à l'heure actuelle.
Il y a donc une première incertitude à vouloir appliquer à des journaux
de 1946 une distinction entre le politique et le non politique qui ne leur
est pas contemporaine. Moins apparente, la seconde incertitude n'en
est pas moins essentielle : elle relève de l'obligation pratique d'appli
quer à des régimes économico-politiques différents des distinctions
entre les différents secteurs de l'activité humaine qui ne sont pas les
leurs. C'est donc omettre la variété des conceptions du domaine poli
tique que de discriminer le contenu des « nouvelles de l'étranger »
en fonction de critères qui ne leur sont pas forcément applicables.
A la nécessité d'adopter des termes de comparaison identiques
à propos d'une réalité changeante s'ajoute immanquablement le subjec-
tivisme d'un parti pris idéologique. C'est déjà prendre parti que d'accept
er, pour analyser le contenu des colonnes, les critères les plus banaux,
ceux-là même qu'utilisent les journalistes. Il s'agit donc de ne pas
hasarder de conclusions abusives à partir des résultats obtenus. Au
demeurant, il faut se garder de croire à l'innocence parfaite de toutes
les rubriques ainsi classées hors du champ de l'activité politique.
Enfin, il paraît légitime d'inclure dans l'information générale certains
événements concernant l'activité proprement politique, tant il est
vrai que celle-ci peut être « banalisée » au gré des grands informateurs
quotidiens.
Ces réserves émises, l'examen de l'évolution de la répartition des
rubriques à travers quatre quotidiens représentatifs de l'éventail
idéologique de la grande presse ne manque cependant pas d'intérêt.
De 1946 à 1965, les surfaces des différentes catégories de rubriques
du Monde, du Figaro, de France-Soir et de VHumanité furent comptées
en nombre de pages par semaine. La troisième semaine d'octobre, égale
ment éloignée des vacances d'été et de celles de fin d'année, fut choisie
pour être « politiquement ». la plus banale Encore fallait-il définir ce
que l'on entendait exactement par « nouvelles politiques » ; les pré-
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Annales (23* année, marm-avril 1968, a* S) f ANNALES
occupations et les actions humaines ont aujourd'hui de telles chances
de devenir « politiques » qu'il nous a paru opportun d'adopter une
définition franchement restrictive du politique. Nous n'avons en effet
tenu pour politiques que les informations relatives au fonctionnement
des institutions, aux agissements des hommes qui les incarnent lors
qu'ils relèvent des fonctions dont ils sont titulaires et aux décisions,
possibles ou effectives, des organismes d'État.
Les quatre quotidiens et les nouvelles politiques.
Seule l'Humanité publie en 1964 une surface hebdomadaire de nouv
elles politiques plus faible en valeur absolue qu'en 1946 (tableau I).
Le Monde et le Figaro enregistrent une augmentation substantielle de
cette surface, tandis que France- Soir plafonne autour des mêmes chiffres
depuis 1949. Il est à noter que l'augmentation du nombre des pages poli
tiques du Monde se fait surtout en 1949, enregistrant une hausse de
6 pages par rapport à l'année précédente ; en revanche, l'ascension est
régulière pour le Figaro de 1946 à 1949 : 11 pages et demie en 1946,
15 pages en 1947 et 19 pages et demie en 1948, après quoi les nouvelles
politiques oscilleront entre 20 et 25 pages de 1948 à 1965, sans jamais
dépasser 26 pages et demie en 1950, époque du réarmement de l'All
emagne de l'Ouest. Hormis le retard du Monde par rapport au Figaro,
dans l'immédiate après-guerre, les deux journaux offrent chacun une
vingtaine de pages politiques par semaine en 1948. Après le bond en
avant, de 1955 au profit des nouvelles politiques le Monde, se séparera
désormais du Figaro. Au demeurant, ce surcroît de nouvelles politiques
va de pair avec l'entrée en lice du drame algérien dans la politique
française. On sait que, de 1957 à la fin de l'année 1962, ce quotidien
consacre une page entière puis deux, aux problèmes de l'Afrique du
Nord. L'augmentation de son information politique en octobre 1956
correspond aux événements de Suez : le canal fut bloqué du 6 octobre
au 6 novembre et, au cours de la semaine que précisément nous avons
observée, il était devenu courant de voir en Nasser un nouvel Hitler
et de tenir « la Philosophie de la Révolution » pour une nouvelle ver
sion de « Mein Kampf » ; la mainmise du Colonel sur le canal rappelait
à certains Français celle de l'Allemagne sur la Tchécoslovaquie. En
dépit de cet échauffement des esprits, l'augmentation de la surface
politique est très faible pour le Figaro et France- Soir, tandis que V Human
ité amorce déjà sa dépolitisation.
Au demeurant, il est significatif que le problème algérien n'ait pas
entraîné dans tous les quotidiens le même surcroît d'informations
politiques. Les divergences qui apparaissent dans l'évolution des
quatre journaux sont d'autant plus significatives que, lors des événe-
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ments de Corée, en octobre 1950, on avait enregistré une ascension
comparable des surfaces politiques. De 1949 à 1950 en effet, le Monde
passe de 26,5 à 28,5 pages, France-Soir de 11 à 14,4, tandis que
l'Humanité et le Figaro passent respectivement de 15 à 18 et de 24 à
26,5 pages.
Fin 1962 se déroulait la campagne en vue du référendum du
28 octobre relatif à l'élection du président de la République au suf
frage universel plutôt qu'au suffrage d'un collège restreint. Le Figaro
et France-Soir n'en virent pas moins leur surface politique diminuer,
tant en valeur absolue qu'en valeur relative. En revanche, le Monde et
l'Humanité enregistrèrent une augmentation sensible de la surface
consacrée aux nouvelles politiques. Il résulte de cette comparaison
que le Monde semble être aujourd'hui le seul quotidien à suivre l'actualité
politique d'assez près pour en être tributaire quant à la surface qu'il
lui accorde. De plus, il est le seul à ne pas montrer une tendance à la
dépolitisation quant aux surfaces depuis la crise de Suez et le début des
opérations en Algérie. De 1950 à 1962, on peut considérer que France-
Soir et le Figaro réservent aux nouvelles politiques un nombre de pages
relativement stable : celui-là oscille entre 10 et 15 pages par semains
et celui-ci entre 20 et 25 pages. La chute de la surface des nouvelles
politiques de l'Humanité est amorcée dès 1951.
Examinée en valeurs relatives, c'est-à-dire en fonction de la sur
face totale imprimée, l'évolution des surfaces dévolues aux nouvelles
politiques montre avec une rare évidence que l'extension des quotidiens
a privilégié d'autres catégories de rubriques (tableau X). Les sont ainsi de plus en plus « relativisées » au sein des grands
quotidiens, donnant aux lecteurs l'impression d'être « noyées » dans la
masse des autres informations : elles sont à l'image de ce noyau de gros
seur constante qui se trouve de plus en plus enfoui dans la chair d'un
fruit qui se développe. Toutefois, si l'on néglige les années de l'après-
guerre qui étaient soumises aux impératifs de la limitation du papier, on
constate que l'évolution de cette « relativisation » des nouvelles poli
tiques n'est pas la même dans les quatre quotidiens envisagés. La
diminution de la place octroyée à l'information politique est plus
régulière mais tout aussi radicale dans le Figaro que dans France- Soir.
43 % de la surface du Figaro avait un contenu politique en 1949 :
cette surface n'est plus que de 10 % en 1965. De la même façon, les
nouvelles politiques ne couvraient que 23 % de la surface de France-
Soir en 1945 et ce pourcentage était encore de 11 % en 1962 : il n'est
plus que de 2 % en 1965, ce qui correspond à trois pages hebdomad
aires. L'évolution de la place réservée aux nouvelles politiques par
rapport aux autres informations dans l'Humanité de 1949 à 1965
rappelle étrangement celle du Figaro : en 1949, le quotidien commun
iste publie des nouvelles politiques sur 42 % de sa surface totale ;
299 ANNALES
ce pourcentage tombe à 10% environ en 1965. Si le Monde publie des
nouvelles politiques sur une surface qui s'accroît régulièrement depuis
1947, la place que celles-ci occupent par rapport aux autres rubriques
n'en tend pas moins à diminuer lors de la dernière période : il n'y a
plus que 22% de la surface totale imprimée qui est consacrée aux
nouvelles politiques en 1965, ce qui correspond pourtant à 10 pages
hebdomadaires supplémentaires par rapport à l'immédiate après-
guerre.
Les quatre quotidiens et les nouvelles qui sont le plus aisément
« politisables ».
Les nouvelles politiques telles que nous les avons définies ne sont
en effet pas les seules auxquelles peut être conféré un contenu poli
tique. D'autre part, il est acquis que l'activité économique et finan
cière devient, dans un pays comme la France, l'occasion de choix poli
tiques de plus en plus nombreux. Enfin, des thèmes idéologiques peuvent
être évoqués à propos de problèmes dits « d'intérêt général », voire
dans le cadre de ce que l'on appelle communément la « vie culturelle ».
Pour se vouloir ou pour être moins apparente, cette « para-politisation »
est aussi plus dangereuse. Et il n'est pas sûr que, dans la France actuelle,
la technique de persuasion clandestine ne soit pas la seule à satisfaire
un besoin d'objectivité qui, le plus souvent, sombre dans un refus
simpliste de toute idéologie.
Si l'évolution de la surface impartie à notre catégorie de nouvelles
« politiques » ne préjuge pas une conclusion décisive quant à la dépoli
tisation, il reste donc à savoir lesquelles de ces rubriques plus ou moins
aisément « politisables » constituent les bénéficiaires privilégiés de
l'extension en surface des quotidiens. L'augmentation en surface des
nouvelles d'ordre économique n'est réellement substantielle que pour
VHumanité et le Monde (tableau II). Le quotidien communiste passe en
effet de deux pages et demie de nouvelles économiques en 1946 à une
dizaine de pages en 1964, abstraction faite des différences de densité
dans la présentation d'une année à l'autre ; cette catégorie de rubriques
a donc quadruplé. Le Monde, tenu pour être le quotidien français dont
l'information économique est la plus sérieuse, lui consacre une surface
qui a triplé de 1946 à 1965 : après une ascension régulière, celle-ci couvre
21 pages en octobre 1965. Contrairement à leurs homologues, le Figaro
et France-Soir ne témoignent que d'une lente progression de la sur
face des informations de cet ordre ; tous deux partis de une page par
semaine en 1946, le Figaro n'en présentait encore que 5 et France-
Soir 4,5 en 1961. Au demeurant, les tracés représentatifs de l'évolution
des surfaces économiques des deux quotidiens se chevauchent et se
confondent jusqu'à cette date. Après 1962, le Figaro triplera la surface
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consacrée aux « questions économiques et sociales » en moins de trois
ans. Des six pages dont le quotidien s'est accru de 1961 à 1962,
deux seront en effet consacrées aux rubriques de la vie économique
et financière. Les orientations nouvelles qui apparaissent en 1962
pour le Monde ne sont pas moins riches en enseignements ; c'est le
13 décembre 1961 que le Monde prend de l'ampleur : il annonce ce
jour-là au bas de sa première page que « des rubriques nécessaires
étaient trop souvent ajournées, mutilées, voire supprimées ». L'emploi
d'une rotative moderne qui fait passer le nombre de pages par semaine de
98 à 134 d'octobre 1961 à octobre 1962 ne bénéficiera que très peu aux
nouvelles économiques : dans le même temps, le nombre de pages
qu'elles occupent passe de 17,5 à 19 ; comparée aux 36 pages supplé
mentaires, cette augmentation est dérisoire. Au demeurant on pou
vait déjà noter en 1958 que l'augmentation de la surface économique
du Monde n'était guère proportionnelle à celle de la totale du
quotidien. Après 1961, deux faits nouveaux apparaissent qui fondent
la spécificité de la politique suivie par les responsables du Monde.
D'une part, il est significatif qu'il soit le seul à voir augmenter
sa surface économique de façon notoire : l'évolution de cette catégorie
d'information s'est inversée à partir de 1964 dans l'Humanité pour ne
plus couvrir en 1965 que 8 pages hebdomadaires, soit 7 % de la sur
face imprimée ; France- Soir n'a jamais publié plus de 5 pages de
rubriques économiques par semaine depuis 1946 ; toutefois, le Figaro
semble leur accorder une importance plus grande lors des trois dernières
années. D'autre part, cet accroissement dérisoire de l'information
économique du Monde entre 1961 et 1962 est à rapprocher de la faible
diminution de cette même catégorie de nouvelles après la perte de
4 pages de surface imprimée entre 1951 et 1952. Cette résistance nous
incline à penser que ce quotidien suit très fidèlement l'actualité écono
mico-politique et qu'il envisage les nouvelles auxquelles elle donne lieu
comme « incompressibles ». Le fléchissement des nouvelles économiques
en surface absolue en 1958 et 1959 confirme cette interprétation : il
coïncide en effet avec l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Or,
dans les premiers temps au moins du nouveau régime, les questions
constitutionnelles et la politique étrangère ont jeté dans l'ombre les
questions économiques et sociales. Il est remarquable qu'aucun des
trois autres quotidiens ne semble témoigner d'un tel asservissement
à l'actualité économique.
Au total, on ne peut conclure de façon catégorique pour aucun
des grands journaux envisagés à une « re-politisation » par le biais des
nouvelles qui relèvent de la vie économique et financière. Quelles que
soient les augmentations enregistrées à l'endroit des superficies abso
lues qui leur sont consacrées, la relative stabilité de la place qu'oc
cupent ces nouvelles par rapport aux autres nous interdit de les consi-
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dérer comme les bénéficiaires privilégiées de l'augmentation du nombre
de pages des journaux.
Venant infirmer l'hypothèse d'une éventuelle dépolitisation de la
grande presse, l'évocation de problèmes d'intérêt général se généralise
au sein des quatre quotidiens parisiens envisagés (tableau IV). Le
Monde était le seul à leur consacrer une certaine place dans ses colonnes
en 1946, soit 2 pages et demie, ce qui correspondait, il est vrai, à 6 %
seulement de sa surface totale hebdomadaire (tableau XIII). Ce genre
d'études fait son apparition en 1949 dans le Figaro et dans France- Soir,
et en 1952 dans l'Humanité. Encore que jusqu'en 1958, elles furent très
peu nombreuses dans les colonnes du quotidien communiste, il semble
pourtant que lors des trois dernières années, un effort certain ait été
consenti à leur profit : 11 pages par semaine leur sont consacrées en
1965, alors qu'il n'y en avait encore que deux en 1962.
Les rubriques dites « culturelles » qui incluent tout à la fois les
activités de loisirs et les critiques littéraires ou cinématographiques
sont certes un terrain moins favorable à la « para-politisation ». Pourt
ant, les évolutions respectives de leurs surfaces dans les quatre quoti
diens sont suffisamment différentes pour traduire des divergences
d'orientations ou d'intentions (tableau V). D'un côté, le Monde et
VHumanité multiplient respectivement ce type d'information par 6 et
par 20 entre 1946 et 1964, ce qui les fait passer de 6 à 13 % et de 4 à
37 % (tableau XIV). Et de l'autre, le Figaro et France-Soir en accu
sant une ascension de 4 à environ 20 pages, s'écartent rarement du
pourcentage de 15 % tout au long des dix-huit années. Toutefois, l'évo
lution récente de ces deux quotidiens atteste une orientation spécifique
de la part de chacun d'eux. Malgré son nombre moins élevé de pages,
France- Soir publie plus de rubriques « culturelles » que le Figaro au
cours de ces trois dernières années : il consacre en effet 22 pages par
semaine aux rubriques « culturelles » en 1963, soit exactement le ci
nquième de sa surface totale ; en 1965, 34 pages leur étaient réservées,
ce qui équivalait à plus du quart de sa surface imprimée. Il est certain
que le Figaro n'accorde pas la même priorité à ce secteur particulier de
l'activité humaine ; les pourcentages prouvent de façon plus tangible
d'ailleurs que les surfaces absolues : les 21 pages de 1963 ne couvrent
que 14 % de la surface totale ; en 1965, les 30 pages correspondent à
17 %. Si l'on s'attache seulement aux chiffres de 1965, on ne manque
pas d'être surpris par le fait que VHumanité consacre aux activités de
loisirs et à la vie culturelle 37 % de ses pages. La même année, France-
Soir leur en réserve 26 %, le Figaro 17 % et le Monde seulement 13 %.
302 QUOTIDIENS FRANÇAIS
Les bénéficiaires privilégiés de l'augmentation du volume des
quotidiens.
Ces quotidiens se divisent au sein de deux groupes si l'on envisage
l'évolution des surfaces qu'ils consacrent à des catégories de rubriques
aussi peu porteuses d'options politiques que les petites annonces,
le carnet mondain ou la publicité. L'Humanité et le Monde ne consentent
aux deux premières catégories d'informations que des surfaces relat
ivement peu élevées : de 1946 à 1965, l'Humanité n'a jamais publié
plus de 6 pages de petites annonces par semaine ; le Monde en offre
environ 13 depuis 1962 (tableau VI). En revanche, le Figaro et
France- Soir ont suivi une ascension qui est sensiblement la même : en
1949, le Figaro accorde déjà 7 pages par semaine aux petites annonces,
aux horoscopes et aux carnets mondains ; ces mêmes informations s'éta
laient sur plus de 35 pages en 1965. Bien que moins élevés lors de
ces dernières années, les chiffres de France- Soir attestent une évolution
comparable puisque sa surface totale imprimée est moins grande : on
totalisait 5 pages de petites annonces en 1946 et 27 pages en 1965.
La place que conquiert progressivement la publicité tout au long
de ces dix-huit années distingue très nettement l'Humanité des trois
autres quotidiens ; de 0 à 6 pages en 1964, l'augmentation des surfaces
est sensible mais elle reste très limitée : les 6 pages de 1964 correspondent
à peine à 8 % de son nombre total de pages par semaine (tableau VII).
Il est à noter que 1965 enregistre un surcroît de plus de 4 pages de publi
cité par semaine par rapport à l'année précédente. Considérant avec
quelque retard que l'Humanité devient un journal « comme les autres »,
les annonceurs n'hésitent plus à lui proposer leur publicité et il est pro
bable que celle-ci va bientôt envahir les pages du journal communiste
comme déjà elle l'a fait pour les trois autres quotidiens. Fin 1965
le Monde, le Figaro et France-Soir offrent 35, 52 et 22 pages de public
ité par semaine : il y en avait respectivement 3, 1 et 2 en 1946
(tableau VII).
Les petites annonces, le carnet mondain et la publicité ont des
fonctions qui sont sensiblement les mêmes, tant pour les lecteurs
que pour les éditeurs de nouvelles eux-mêmes : de ce point de vue, il
n'est donc pas sans intérêt d'en totaliser les surfaces et de les comparer
à celles des autres catégories de rubriques. Il apparaît ainsi que ces
rubriques, privées de tout contenu politique, n'ont cessé d'occuper
sensiblement le même pourcentage de la surface totale imprimée de
l'Humanité entre 1950 et 1962 : ce pourcentage tend d'ailleurs à dimi
nuer au cours de ces trois dernières années puisqu'il n'est plus que de
10 % en 1965 (tableau XV). Comparés à ces chiffres relativement peu
élevés, ceux des trois autres quotidiens ne manquent pas d'être particu
lièrement significatifs. Le Figaro est celui qui enregistre l'ascension la
303 ANNALES
plus forte des surfaces de rubriques « lucratives », une page sur deux
leur est consacrée en 1965. Viennent ensuite France-Soir et le Monde
qui leur en réservent respectivement 37 et 33 % en 1965, alors que ces
pourcentages étaient déjà de 29 et de 10 % en 1946 (tableaux VIII
et XV). Pour ces trois quotidiens au moins, ces rubriques « innocentes »
du point de vue politique constituent, à n'en pas douter, les bénéfices
très privilégiés de l'extension considérable de la surface imprimée
entre 1946 et 1965.
Il résulte de la nature et des fonctions des informations incluses
dans la catégorie des « faits divers et nouvelles sportives » que l'étude
de l'évolution de leurs surfaces doit être féconde dans l'élucidation du
phénomène de dépolitisation. De fait, le Monde est le seul quotidien
dont les surfaces de faits divers et d'informations sportives ont cessé
d'augmenter en 1954 : elles varient entre 7 et 15 pages sans jamais
dépasser plus de 17 % du nombre total de pages (tableaux III et XII).
En 1965 on enregistre même un recul sensible de cette catégorie de nouv
elles puisqu'il n'y en a plus au total que 12 pages hebdomadaires, ce qui
équivaut à peine au dixième de l'ensemble du journal. Les trois autres
quotidiens enregistrent jusqu'en 1962 ou 1963 une augmentation sub
stantielle de cette catégorie de nouvelles, après quoi une diminution
sensible s'amorce qui n'a pas cessé en 1965. Le phénomène est d'autant
plus curieux qu'il affecte également les trois quotidiens et que, toutes
proportions gardées, son amplitude est sensiblement la même. Le Figaro
et France- Soir t dont les surfaces en nombre de pages sont d'autant
plus comparables qu'ils ont un format identique, publient une même
quantité de faits divers et d'informations sportives jusqu'en 1955.
Ultérieurement, le Figaro ouvre plus largement les vannes que son
confrère du soir : en 1962, 55 pages leur sont consacrées, ce qui équi
vaut à plus de 37% du total de la surface imprimée ; avec un pour
centage qui est sensiblement le même, France-Soir n'offre que 36 pages
environ de faits divers et de nouvelles sportives. L'Humanité attein
dra ce pourcentage de 37% une année plus tard, en 1963, avec 30
pages par semaine. Les diminutions sont très sensibles. En 1965,
le Figaro ne consacre plus que 12 % de sa surface aux faits divers,
l'Humanité 22 % et France-Soir 26 %.
On sait que les raisons qui président au choix des faits divers relatés
par l'Humanité ne sont pas dépourvues d'intentions politiques, mais
il n'est pas sans intérêt pour autant de totaliser les surfaces dévolues
aux faits divers, aux petites annonces et à la publicité : 64 % des
colonnes de France-Soir leur sont consacrées en 1965, ce qui corre
spond à une surface absolue à peu près huit fois plus grande qu'en 1946.
Le Figaro consacre à cet ensemble d'informations 61 % de sa surface
en 1965, soit une proportion double de celle de 1946. Le Monde vient
en troisième position en 1965 avec 42 % de sa surface totale imprimée :
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