Les inférences : leur râle dans la compréhension et la mémorisation - article ; n°2 ; vol.79, pg 657-680

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L'année psychologique - Année 1979 - Volume 79 - Numéro 2 - Pages 657-680
Résumé
Les recherches sur les inférences présentées dans cet article sont toutes centrées sur le problème de la compréhension du langage naturel. La validation sur le plan psychologique des distinctions révélées par les études logico-linguistiques constitue une de leurs bases principales. C'est d'ailleurs à partir de la distinction entre implications logique et pragmatique que nous présentons une série de recherches réalisées dans des contextes théoriques différents aussi bien avec des adultes que des enfants. Enfin, on tente de montrer que les inférences peuvent avoir des répercussions importantes sur le comportement habituel dans la vie quotidienne.
Summary
The studies presented in this paper on inferences are centered on the problem of natural language understanding. The principal interest is in the validation at the psychological level of various inferential distinctions revealed by logico-linguistic studies. We review studies relating to one of these distinctions, that between logical implication and pragmatical implication, including those performed in different theoretical contexts, with either children or adults. Finally, we demonstrate that the inferences can have important consequences for behavior in everyday situations.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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A. Bert-Erboul
Les inférences : leur râle dans la compréhension et la
mémorisation
In: L'année psychologique. 1979 vol. 79, n°2. pp. 657-680.
Résumé
Les recherches sur les inférences présentées dans cet article sont toutes centrées sur le problème de la compréhension du
langage naturel. La validation sur le plan psychologique des distinctions révélées par les études logico-linguistiques constitue
une de leurs bases principales. C'est d'ailleurs à partir de la distinction entre implications logique et pragmatique que nous
présentons une série de recherches réalisées dans des contextes théoriques différents aussi bien avec des adultes que des
enfants. Enfin, on tente de montrer que les inférences peuvent avoir des répercussions importantes sur le comportement habituel
dans la vie quotidienne.
Abstract
Summary
The studies presented in this paper on inferences are centered on the problem of natural language understanding. The principal
interest is in the validation at the psychological level of various inferential distinctions revealed by logico-linguistic studies. We
review studies relating to one of these distinctions, that between logical implication and pragmatical implication, including those
performed in different theoretical contexts, with either children or adults. Finally, we demonstrate that the inferences can have
important consequences for behavior in everyday situations.
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Bert-Erboul A. Les inférences : leur râle dans la compréhension et la mémorisation. In: L'année psychologique. 1979 vol. 79,
n°2. pp. 657-680.
doi : 10.3406/psy.1979.28290
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1979_num_79_2_28290L'Année Psychologique, 1979, 79, 657-680
LES INFERENCES : LEUR ROLE
DANS LA COMPRÉHENSION ET LA MÉMORISATION
par Alain Bert-Erboul
Laboratoire de Psychologie1 ERA n° 797
Université de Poitiers
SUMMARY
The studies presented in this paper on inferences are centered on the
problem of natural language understanding. The principal interest is in
the validation at the psychological level of various inferential distinctions
revealed by logico-linguistic studies. We review studies relating to one of
these distinctions, that between logical implication and pragmatical impli
cation, including those performed in different theoretical contexts, with either
children or adults. Finally, we demonstrate that the inferences can have
important consequences for behavior in everyday situations.
Le centre d'intérêt principal des recherches expérimentales sur le
langage, d'abord axé sur les problèmes syntaxiques autour des
années 1960, s'est depuis déplacé vers les problèmes de la compréhens
ion. Ce déplacement est dû pour une part à l'insuffisance des modèles
syntaxiques pour expliquer le fonctionnement psychologique du lan
gage et, d'autre part, à l'évolution des modèles de mémoire qui font de
plus en plus une place prépondérante aux aspects cognitifs.
Comprendre un énoncé, c'est en extraire sa signification, son sens.
En d'autres termes, c'est mettre en œuvre un ensemble d'activités
complexes qui en première analyse peuvent être décrites comme la mise
en relation d'informations contenues dans cet énoncé avec des connais
sances antérieurement acquises et qui se trouvent en mémoire perman
ente. Mais le sens d'un énoncé n'est pas limité à son contenu manifeste>
il peut suggérer, « dire » davantage que ce qui est explicitement signifié
par ce contenu. Les inferences renvoient à ces informations qui ne sont
1. 95, avenue du Recteur-Pineau, 86022 Poitiers. 658 A. ßert-Erboul
pas explicitement transmises, mais qui peuvent être activées à partir
des informations contenues par l'énoncé et des connaissances préal
ablement acquises en mémoire permanente. On voit alors l'importance
que peut avoir la notion d'inférence dans le problème de la compréhens
ion, puisque la plupart de l'information que nous comprenons dans
un énoncé est non explicitement formulée par celui-ci mais inférée.
Si les recherches sur les inferences dans l'étude de la compréhension
et la mémorisation de phrases sont relativement récentes, les pro
blèmes qu'elles sous-tendent avaient déjà été entrevus dès les premières
recherches expérimentales sur le langage. Dès 1894, Binet et Henri
notaient, dans l'étude du rappel de prose, des modifications dans la
structure des passages rappelés qu'ils considéraient comme des « erreurs
d'imagination ». Certaines erreurs d'imagination peuvent être consi
dérées comme des inferences, comme par exemple lorsque la phrase
d'acquisition « le petit Emile a obtenu un cheval mécanique » est rappelée
par la phrase « on lui a acheté un cheval mécanique ». Puis les études
de Bartlett (1932) ont mis l'accent sur l'importance des processus de
construction qui sont mis en œuvre lors de l'acquisition d'un matériel
verbal ou imagé. Mais ce sont des études plus récentes comme celles
de Bransford et Franks (1971), Bransford, Barclay et Franks (1972), Bar
clay (1973) et surtout celles de Brewer (1977), Harris et Monaco (1978)2
qui ont montré le rôle considérable joué par les inferences dans la
compréhension et la rétention des phrases.
Dans les modèles de mémoire élaborés ces dernières années, on trouve
également cette préoccupation des auteurs de tenir compte dans leurs
théories des processus inférentiels (voir Anderson, 1976 ; Schänk, 1976).
Schänk ne note-t-il pas que « le mécanisme de base de la compréhension
est le processus d'inférence » ?
Notre démarche consistera à analyser quelques-unes de ces études
qui se sont préoccupées des inferences et à essayer de montrer ce que
ce domaine de recherche peut apporter au problème psychologique plus
général de la compréhension.
Nous ne considérerons pas ici les recherches relatives à la construction
des concepts, qui font aussi intervenir des règles d'induction ou de déduct
ion, et qui supposent l'élaboration d'inférences pour être résolus, ni les
recherches sur la mémoire sémantique où, dans des tâches de compréhens
ion d'assertions, les sujets doivent faire des inferences, mais seulement
le rôle des inferences dans la compréhension et la rétention de phrases et
de textes. Nous montrerons aussi à la fin de cet article que ces recherches
peuvent avoir des répercussions importantes sur le plan plus pratique
de la vie quotidienne.
2. Voir également l'excellente analyse faite par D. Dubois et C. Keken-
bosch (1978). compréhension et mémorisation 659 Inferences,
CLASSIFICATION DES INFERENCES
ET THÉORIES LOGICO-LINGUISTIQUES
DANS LES ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
Les inferences ont fait l'objet de diverses définitions et classifications
de la part des linguistes. Nous reprendrons dans le cours de ce paragraphe
celles d'entre elles qui ont été retenues par les psychologues dans leurs
recherches.
C'est à partir des études de Frege (1892) sur les présuppositions
que les linguistes (Lakoff, 1970 ; Fillmore, 1971 ; Karttunen, 1971 ;
Keenan, 1971, etc.) se sont intéressés dans leurs études logico-linguis-
tiques à la distinction et à la définition de divers types d'inférences.
Le premier type d'inférence que nous décrirons est la présupposit
ion. Ducrot (1972) distingue dans l'énoncé suivant : « Jean ne prend
plus de caviar au petit-déjeuner » ; deux composantes, le présupposé :
« Jean prenait autrefois du caviar au petit-déjeuner », et le posé : « Jean
ne prend plus actuellement de caviar au petit-déjeuner. » Oléron et
Legros (1977) font une revue des différents types de présuppositions
décrits par les linguistes (voir également Dubois et Kekenbosch, 1978) :
La présupposition peut être mentionnée de façon explicite dans la
proposition.
Comme par exemple dans les phrases :
1) John a épousé la sœur de Fred.
2) Ce n'est pas John qui a arrêté le voleur.
La phrase 1) présuppose que Fred a une sœur, la phrase 2) présup
pose que quelqu'un a arrêté le voleur.
Dans d'autres cas, le présupposé contribue à déterminer la signifi
cation de la phrase assertée :
3) Pierre se doute que Jacques va venir.
4)s'imagine que va
La phrase 3) présuppose que Jacques viendra effectivement, alors
que la 4) que ne pas.
L'analyse des présuppositions de ce dernier type a été développée
dans un cadre plus général par Kiparsky et Kiparsky (1970). Ces
auteurs distinguent les verbes factifs comme savoir, regretter, qui
entraînent une présupposition et les verbes non factifs comme croire,
craindre, souhaiter, qui sont non présuppositionnels. D'autres auteurs,
comme Harris (1974 b) (voir plus loin), considèrent les verbes contre-
factifs comme s'imaginer, prétendre qui supposent une présupposition
négative.
Just et Clark (1973) distinguent, à partir des études linguistiques de
Fillmore (1971), Karttunen (1971) et Lakoff (1970), deux types d'infé
rences : les implications et les présuppositions. Prenons un exemple :
la phrase suivante « John parvient à trouver son chapeau » (1 a) présup- 660 A. Berl-Erboul
pose « John essaye de trouver son chapeau » (1 b) ; mais implique « John
trouve son chapeau » (1 c). Le critère de distinction entre les deux types
d'inférences se fait à partir de la négation de la phrase (1 a) qui devient
« John ne parvient pas à trouver son chapeau ». La négation de la
phrase (1 a) implique que « John ne trouve pas son chapeau », mais
présuppose que « John essaye de trouver son chapeau ». La phrase (1 a)
et sa négation conservent donc la même présupposition, mais ont des
implications différentes.
Just et Clark (1973) utilisent dans leur expérience des phrases
construites avec des verbes à dénotation positive comme « se rappeler »,
et des verbes à dénotation négative comme « oublier ». Ils font deux
hypothèses. La première concerne l'indépendance d'accès en mémoire des
implications et des présuppositions. Les études antérieures (Clark, 1970 ;
Clark et Chase, 1972) ont montré que les phrases négatives sont plus
longues à vérifier ou à compléter que les positives. Si la présup
position et l'implication ont un accès indépendant l'une de l'autre, alors
la présence d'un composant négatif dans la phrase avec le verbe
« oublier » doit rendre l'implication de cette phrase plus difficile et
prendre plus de temps que la présupposition, puisque la négation altère
la polarité de l'implication, mais non de la présupposition. L'accès
aux implications des phrases construites avec les verbes « oublier »
et « se rappeler » doit différer, mais non l'accès à leurs présuppositions.
Les résultats des temps de réaction aux questions qui induisent soit les
implications, soit les présuppositions ne confirment pas cette hypothèse,
et c'est la seconde hypothèse concernant la nature générale du verbe
positif ou négatif qui s'accorde le mieux avec les résultats. Les temps
de réaction aux phrases négatives sont plus longs que ceux des phrases
positives indépendamment des implications ou des présuppositions.
Utilisant la même distinction entre présupposition et implication,
Harris (1974 a) ne trouve pas non plus de différence entre les deux types
d'inférences, aussi bien dans une épreuve de compréhension que dans
une épreuve de mémorisation.
Springston et Clark (1973) distinguent deux autres types d'infé
rences : les inferences authentiques (genuine inferences) et les inferences
provoquées (invited inferences). La phrase « si vous sortez les ordures,
je vous donnerai cinq francs » est normalement interprétée comme « si
vous ne sortez pas les ordures, je ne vous donnerai pas cinq francs ».
Geis et Zwicky (1971) ont montré que ce n'était pas une inference
logique, car la première proposition n'implique pas nécessairement la
proposition « je ne donnerai pas cinq francs, si vous ne sortez pas les
ordures », néanmoins, dans la plupart des cas, la première proposition
« provoque » l'inférence « si vous ne sortez pas les ordures je ne vous
donnerai pas cinq francs ». Les auteurs ne trouvent pas de différence
dans les temps de jugements relatifs à ces deux types d'inférences.
Les études logico-linguistiques sont aussi le point de départ d'une compréhension el mémorisation 661 Inferences,
autre étude de Harris (1974 b). Cet auteur présente une liste de phrases
complexes, et demande ensuite aux sujets, soit à la fin de la présentation
complète de la liste (groupe mémorisation) soit après chaque phrase
présentée (groupe compréhension), de juger de la vérité de phrases
compléments.
L'expérience est réalisée avec huit types de verbes qui impliquent
une réponse vraie, fausse ou indéterminée. Deux hypothèses sont pro
posées, l'une portant sur les valeurs de vérité des phrases compléments
qui suppose que ces valeurs sont logiquement nécessaires sur la base
des composantes linguistiques de chaque phrase, l'autre psychologique
qui suppose que plus d'une seule valeur de vérité est logiquement pos
sible. Les sujets du groupe compréhension fondent leurs décisions sur
une base logique en accord avec l'hypothèse logico-linguistique, ainsi
les phrases compléments qui ne sont pas logiquement nécessaires sont
supposées être effectivement indéterminées, alors que les sujets du
groupe mémorisation évaluent ces mêmes phrases de façon plus proba-
biliste et inférentielle et les jugent plus souvent vraies que indétermin
ées. L'auteur pense que les informations sémantiques du type asser
tions, présuppositions, inferences, implications, etc., sont codées sous
une forme très similaire en mémoire mettant en œuvre des processus
mentaux complexes et en interaction, qu'il est encore trop tôt pour
définir de façon satisfaisante.
L'influence des présuppositions dans une tâche de reconnaissance
a été mise en évidence par Offir (1973). Dans son expérience Offir (1973)
utilise quatre types de phrases, comme par exemple :
1) Je connais un homme qui a détourné un million de dollars.
2) Un homme que je connais a un de
3) Je connais l'homme qui a détourné un million de dollars.
4) L'homme que je connais a un de
Les phrases 1 et 2 se distinguent des phrases 3 et 4 uniquement par
l'article placé devant homme. Dans le cas des deux premières phrases,
il s'agit d'un article indéfini, dans le cas des dernières
il défini. Mais ce simple changement entraîne une
modification fondamentale dans la compréhension des phrases. Les
phrases 1 et 2 communiquent la même information et sont non pré-
suppositionnelles. Par contre les phrases 3 et 4 sont présuppositionnelles
et n'impliquent pas les mêmes présuppositions. L'identification de la
présupposition se fait en mettant la phrase affirmative à la forme
négative (cf. p. 660). La négation de la 3 nie la proposition affi
rmative : « je connais l'homme », mais non la proposition présupposée :
« l'homme qui a dérobé un million de dollars ». Dans la phrase 4, la
relation entre la proposition affirmative et la
est l'inverse de la phrase 3. La négation de la phrase 4 nie que « l'homme
ait dérobé un million de dollars ».
ap — 23 662 A. Berl-Erboul
Offir fait l'hypothèse que les phrases 1 et 2 sont interchangeables
puisqu'elles affirment les mêmes propositions, alors que les phrases 3
et 4 ont des présuppositions différentes et ne sont pas interchangeables.
L'expérience consiste à présenter une série de paragraphes dans chacun
desquels on utilise l'un des quatre types de phrases définies précédemr
ment. Puis dans un test de reconnaissance, on présente des phrases pou-
lesquelles on demande si elles sont identiques ou légèrement modifiées
par rapport aux phrases de départ. Les résultats montrent que les
sujets identifient plus facilement les modifications dans le cas des
phrases présuppositionnelles 3 et 4 que dans le cas des phrases non 1 et 2.
Dans leur étude, Oléron et Legros (1977) étudient la capacité d'en
fants de 4 à 7 ans d'appréhender les présuppositions et les implications
exprimées par cinq types de verbes : f actifs, non f actifs, contref actifs,
implicatifs et implicatifs négatifs. Les résultats font apparaître que
les présuppositions sont appréhendées dès 4 ans avec les verbes factifs
affirmatifs : « savoir », « regretter », « découvrir », « être content ». La
réussite pour les autres types de verbes est variable et s'améliore très net
tement avec l'âge. Pour expliquer leurs résultats les auteurs « invoquent
la référence à des liaisons entre état psychologique et environnement
relevant d'une expérience accessible relativement précocement ». Sui
vant Le Halle et Jouen (1978), c'est à partir de 12 ans que les enfants
commencent à faire la distinction entre le posé et le présupposé pour
des verbes d'opinion comme : penser, savoir, se douter, etc. Kail (1978)
a d'autre part montré que la compréhension d'énoncés contenant des
présuppositions (énoncés construits avec encore, aussi, moi aussi, seu
lement) étudiée chez des enfants de 5 à 11 ans dépendait de la complexité
des opérations d'inférence qui permettent de relier le posé et le présup
posé de l'énoncé. Si, à partir de 6 ans, les enfants ont une intuition part
ielle du présupposé, ce n'est qu'à partir de 10 ans qu'ils associent à leurs
réponses correctes des justifications adéquates.
Il ne semble pas évident que ces recherches élaborées à partir d'hypo
thèses logico-linguistiques, souvent complexes, apportent une clari
fication sur le plan de la compréhension psychologique des inferences.
D'une part, les conceptions développées par les linguistes sont très
diverses et parfois opposées, d'autre part, ces conceptions développées
à partir de la syntaxe et de la logique ne se sont pas ou peu préoccupées
des aspects pragmatiques. Oléron et Legros (1977) notent que « l'origine
des désaccords [entre la diversité des conceptions développées] paraît
tenir à l'ambiguïté de la notion de présupposition qui oscille entre un
plan logique/sémantique et un plan psychologique ».
Il apparaît nécessaire que le psychologue tienne le plus grand compte
des aspects pragmatiques qui sont aussi importants que les aspects
logiques. La théorie de Ducrot (1972) qui rattache la présupposition
aux actes « illocutoires », c'est-à-dire qui prend en compte les interrela- comprehension et mémorisation 663 Inferences,
tions entre locuteur et auditeur (intention du locuteur, suggestions qu'il
vise à transmettre, connaissances réelles dé l'auditeur), paraît plus satis
faisante de ce point de vue qu'une conception strictement logico-
linguistique.
Brewer (1977), pour sa part, distingue deux types d'inférences : les
inferences logiques et les inferences pragmatiques. Le terme d'inférence
ou d'implication logique est utilisé lorsqu'une phrase en implique néces
sairement une autre et se réfère à des relations sémantiques. Par exemple,
la phrase « Jean est plus grand que Paul » implique logiquement que
« Paul est plus petit que Jean ».
Le terme d'implication pragmatique est utilisé pour se référer à des
relations extrêmement variées. Un phrase en implique pragmatiquement
une autre lorsque l'information de la première phrase conduit à attendre
quelque chose qui n'est pas explicitement établi ou nécessairement
impliqué par cette phrase. Ainsi « le champion de karaté frappe le
morceau de bois » implique pragmatiquement que « le champion de
karaté brise le morceau de bois », mais nous voyons que cette impli
cation n'est pas nécessaire.
Brewer propose à partir des études linguistiques de Lakoff (1971)
un test pour définir les implications pragmatiques. Si une phrase en
implique pragmatiquement une autre, la négation de cette implication
et la liaison entre les deux phrases avec la conjonction « mais » doivent
constituer une phrase acceptable. Prenons la phrase suivante « le python
affamé attrape la souris », elle implique que « le python affamé mange
la souris ». Cette seconde phrase mise à la forme négative et jointe à la
première devient « le python affamé attrape la souris mais ne la mange
pas » qui est acceptable.
En fait, une des différences qui paraît essentielle entre les deux
types d'implications est que les implications logiques sont nécessaires
et univoques, alors que dans le cas des implications pragmatiques la
nature de l'implication est plus ambiguë et que plusieurs termes diffé
rents peuvent être utilisés à la place de celui qui est choisi, on aurait pu
dire que le python « avale » ou « croque » la souris, etc., à la place de
« mange ». Selon Ackerman (1978) les inferences logiques se rapportent
à la signification des items lexicaux et ne dépendent ni du contexte,
ni du locuteur, alors que les inferences pragmatiques varient suivant le
contexte et le locuteur. Cette distinction entre les deux types d'impli
cations correspond aussi à celle faite par Harris (voir p. 661), entre
phrases qui impliquent des jugements vrais et celles qui impliquent
des jugements indéterminés (probables, possibles), et correspond aussi
à celle de Springston et Clark (voir p. 660).
Les implications logiques et pragmatiques peuvent également être
définies, suivant Harris et Monaco (1978), à partir de la distinction pro
posée par Osgood entre contradiction et incongruence. La contradiction
résulte de deux événements qui ne peuvent se produire simultanément, 664 A. Berl-Erboul
l'incongruence de deux événements qui peuvent se produire en même
temps, mais qui vraisemblablement ne se produisent que très rarement
simultanément.
Si l'on reprend les deux exemples concernant l'implication logique
et l'implication pragmatique, à l'implication logique « Jean est plus grand
que Paul » correspond la contradiction « Paul est plus grand que Jean »
qui est logiquement impossible en même temps, alors que dans le cas
de l'implication pragmatique « le champion de karaté frappe le morceau
de bois » la proposition « le champion de karaté ne casse pas le
de bois » est incongruente par rapport à ce que l'on peut savoir et à ce
que l'on peut attendre d'un champion de karaté mais est néanmoins
possible.
Cette distinction entre implications logique et pragmatique a aussi
été proposée par d'autres auteurs : des philosophes (Hungerland, 1960 ;
Nowell-Smith, 1954), des linguistes (Karttunen, 1972), et des logiciens-
linguistes (Bar Hillel, 1946 ; Keenan, 1971).
On remarque que, dans toutes ces recherches, les termes d'impli
cation et d'inférence sont utilisés indifféremment l'un pour l'autre.
Keenan (1978) pense qu'il est nécessaire de les distinguer. Lorsque l'on
dit « X infère (logiquement ou pragmatiquement) Y », ceci spécifie une
relation entre le sujet qui connaît et sa connaissance. Cette relation
n'existe pas nécessairement selon Keenan dans l'implication. En repre
nant l'exemple que donne cet auteur, si, pour Sherlock Holmes et le
Dr Watson, X implique Y, c'est seulement S. Holmes qui infère Y à
partir de X. Ce qui permet de faire une inference, c'est donc l'état de
connaissance du sujet à propos des concepts considérés. Ainsi, à partir
de la phrase « Jean tomba de cheval et se cassa le bras », il n'y a rien
dans la structure de la phrase qui permette de faire l'inférence : « C'est
parce que Jean est tombé qu'il s'est cassé le bras » sinon à partir des
connaissances que l'on peut avoir des chevaux, de l'équitation, des
chutes, etc. Pour Keenan, toute signification relative à une assertion
aussi bien qu'à une inference est dérivée de cette connaissance. Cette
dérivation provient de l'interaction entre les éléments de l'expression
et les données conceptuelles (voir également p. 668 l'interprétation de
Moeser).
UTILISATION DES INFERENCES DANS LA COMPRÉHENSION
ET LA MÉMORISATION DE PHRASES OU DE TEXTES
La première question que l'on peut se poser est de savoir si ces
distinctions entre divers types d'implications ont des conséquences sur
le plan comportemental et si elles s'imposent à la psychologie. Nous
avons constaté que la distinction entre implication et présupposition
n'apportait pas de résultats concluants. (Les épreuves tests mises en
jeu dans ces expériences n'étaient peut-être pas pertinentes non plus ?) compréhension el mémorisation 665 Inferences,
La distinction entre implication logique et pragmatique est peut-être
également trop tranchée. Bock (1977) pense que les présuppositions
logiques sont simplement « des cas spéciaux » des prag
matiques. D'un point de vue chronologique, les recherches se sont
d'abord centrées sur les problèmes posés par les inferences logiques,
influencées en cela par les théories logico-linguistiques. Aujourd'hui
on tient beaucoup plus compte des aspects pragmatiques. D'autre part,
la distinction entre inferences logiques et pragmatiques laisse penser
que ces deux types d'inférences font intervenir des processus et des
connaissances différents. Aussi utiliserons-nous cette dichotomie (pour
le moins commode) afin de présenter les recherches réalisées sur ce
sujet.
Inferences logiques
Parmi les études sur les inferences logiques, celles qui font inter
venir les notions de transitivité représentent un apport particulier au
problème de la compréhension. Il paraît effectivement intéressant
de connaître quelles inferences sont faites lorsque l'on pense en termes
d'ordre, et de savoir si certaines inferences sont plus faciles à réaliser
que d'autres. L'étude des inferences transitives renvoie au problème plus
général des recherches sur le raisonnement. Nous ne le traiterons pas ici
et renvoyons le lecteur aux analyses de Wason et Johnson Laird (1972),
Anderson (1975) et Trabasso (1977).
Une autre direction dans l'étude des inferences logiques est envi
sagée par Bransford, Barclay et Franks (1972), qui critiquent la position
interprétative de Katz et Postal (1964). Katz et Postal ont montré
que la structure de surface ne permet pas de caractériser la signification
d'une phrase et qu'il est nécessaire de recourir à la structure profonde
pour le faire. Ainsi l'interprétation sémantique de la
de la phrase serait nécessaire et suffisante pour déterminer ce qui est
stocké en mémoire. Bransford et al. pensent que si la structure profonde
d'une phrase est pour déterminer ce que l'on doit rappeler
elle n'est pas suffisante pour caractériser ce qui est retenu. Ils font
l'hypothèse que les sujets stockent une certaine représentation de la
situation sémantique induite par la phrase et que cette description ren
ferme davantage d'informations que les entrées linguistiques elles-
mêmes. Pour appuyer leur thèse, ils donnent l'exemple suivant :
1) Trois tortues se reposent à côté d'un morceau de bois flottant,
et un poisson nage au-dessous d'elles.
2) Trois tortues se reposent sur un morceau de bois flottant, et
un poisson nage d'elles.
Ces deux phrases ont la même structure profonde, et ne diffèrent
que par la spécification des items lexicaux « à côté » et « sur ». Cependant
les situations sémantiques suggérées par les deux phrases diffèrent d'une
façon plus importante. La phrase 1) suggère que le poisson nage sous

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