Les informations auditives permettent-elles d'établir des rapports spatiaux ? - article ; n°1 ; vol.77, pg 179-204

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L'année psychologique - Année 1977 - Volume 77 - Numéro 1 - Pages 179-204
Résumé
Ce travail tente d'expliquer les difficultés de l'aveugle congénital à fournir des « réponses orientées », par les limites des caractéristiques spatiales de son environnement auditif.
Les études concernant les indices utiles à la détection des obstacles, comme les observations des déplacements parmi des sources sonores, sont rendues difficiles par des « originalités posturales » attribuables, d'une part à l'absence de vision (« positionnement anti-gravitaire ») et d'autre part à la pauvreté des indices sonores de distance (« positionnement directionnel »).
Les erreurs observées dans des pointages auditivo-manuels sont étudiées en relation avec ces difficultés.
Le problème de l'apprentissage précoce d'un « ambiant sonore » permettant le codage spatial en direction et distance est posé.
Summary
The congenitally blind have difficulties in producing « oriented responses ». These difficulties are due to the limitations on spatial cues derivable from auditory information.
« Facial vision » and « deambulation » in response to sounds are difficult to study because of « postural idiosyncracies ». These postural responses of the blind are explained, on one hand by the lack of vision (gravitational postural determinant) and on the other hand by the lack of distance eues in the auditory environment (directional postural determinant).
Errors in the localization of clicks by pointing were studied in relation to these hypotheses.
The problem of early training for the detection of direction and distance cues in the auditory information is raised.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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F. Martinez
Les informations auditives permettent-elles d'établir des rapports
spatiaux ?
In: L'année psychologique. 1977 vol. 77, n°1. pp. 179-204.
Résumé
Ce travail tente d'expliquer les difficultés de l'aveugle congénital à fournir des « réponses orientées », par les limites des
caractéristiques spatiales de son environnement auditif.
Les études concernant les indices utiles à la détection des obstacles, comme les observations des déplacements parmi des
sources sonores, sont rendues difficiles par des « originalités posturales » attribuables, d'une part à l'absence de vision («
positionnement anti-gravitaire ») et d'autre part à la pauvreté des indices sonores de distance (« positionnement directionnel »).
Les erreurs observées dans des pointages auditivo-manuels sont étudiées en relation avec ces difficultés.
Le problème de l'apprentissage précoce d'un « ambiant sonore » permettant le codage spatial en direction et distance est posé.
Abstract
Summary
The congenitally blind have difficulties in producing « oriented responses ». These difficulties are due to the limitations on spatial
cues derivable from auditory information.
« Facial vision » and « deambulation » in response to sounds are difficult to study because of « postural idiosyncracies ». These
postural responses of the blind are explained, on one hand by the lack of vision (gravitational determinant) and on the
other hand by the lack of distance eues in the auditory environment (directional postural determinant).
Errors in the localization of clicks by pointing were studied in relation to these hypotheses.
The problem of early training for the detection of direction and distance cues in the auditory information is raised.
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Martinez F. Les informations auditives permettent-elles d'établir des rapports spatiaux ? . In: L'année psychologique. 1977 vol.
77, n°1. pp. 179-204.
doi : 10.3406/psy.1977.28188
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1977_num_77_1_28188Année psychol.
1977, 77, 179-204
LES INFORMATIONS AUDITIVES
PERMETTENT-ELLES D'ÉTABLIR
DES RAPPORTS SPATIAUX?
Données expérimentales
et cliniques chez l'aveugle congénital
par Françoise Martinez1
Institut de Neurophysiologie et de Psychophysiologie
C.N.R.S., Marseille
SUMMARY
The congenitally blind have difficulties in producing « oriented res
ponses ». These difficulties are due to the limitations on spatial cues derivable
from auditory information.
« Facial vision » and « deambulation » in response to sounds are difficult
to study because of « postural idiosyncracies ». These postural responses of
the blind are explained, on one hand by the lack of vision (gravitational
postural determinant) and on the other hand by the lack of distance cues
in the auditory environment (directional postural determinant).
Errors in the localization of clicks by pointing were studied in relation
to these hypotheses.
The problem of early training for the detection of direction and distance
cues in the auditory information is raised.
INTRODUCTION
Pour survivre, tout être vivant doit affronter son environnement, y
organiser ses déplacements, y quêter sa nourriture, y repérer et identif
ier les dangers qui le menacent. Il dispose d'organes sensoriels qui lui
permettent de diriger son activité en détectant les signaux à distance
(vision, audition, olfaction) ou au contact direct de ses téguments
(toucher, goût).
Plusieurs travaux (voir revues dans Paillard, 1963 ; Gibson, 1966) ont
mis l'accent sur l'importance de l'expérience motrice dans l'intégration
des diverses données sensorielles et l'unification de leur traitement en
termes spatiaux. Cependant, le caractère particulièrement sollicitant
des signaux visuels qui appellent toujours une réponse orientée donne une
signification spatiale privilégiée à l'entrée visuelle par rapport aux autres
1. C.N.R.S., INP4, 31, chemin Joseph-Aiguier, 13274 Marseille, Cedex 2. REVUES CRITIQUES 180
entrées dont l'organisme dispose. Cette caractéristique pose le problème
de la constitution de rapports spatiaux en l'absence de vision.
L'aveugle adulte « agit » un espace fonctionnellement assez semblable
à celui du voyant. Cependant, on peut se demander, d'une part si des
actions ayant des résultats pratiques proches supposent l'établissement
des mêmes relations, et d'autre part si la construction génétique de ces
relations peut répondre à un même processus.
Avec des conclusions plus nuancées que celles de von Senden (1932)
ou Attneave et Benson (1969) sur les possibilités « spatiales » de la seule
vision, les travaux d'Hermelin et O'Connor montrent à quels types de
difficultés se heurte un organisme privé de vision pour coder spatialement
les informations qu'il reçoit.
Ces auteurs insistent sur l'aspect actuel (au moment de l'expérience)
de l'effet d'une modalité sur la résolution d'une tâche en termes de
codage spatial ou non, mais leurs résultats posent le problème de la
possibilité de ce codage chez les aveugles qui ne disposent en permanence
que des seules modalités tactile ou auditive.
En proposant une tâche à consigne ambiguë, Hermelin et al. (1971)
obtiennent des réponses de localisation plus fréquentes chez des enfants
(normaux ou autistiques) utilisant la modalité visuelle que chez des
enfants (aveugles ou voyants aux yeux bandés) ne disposant que de
données tactilo-kinesthésiques.
De même, dans une tâche d'ordination de stimulus apparaissant
visuellement ou auditivement, O'Connor et al. (1972) n'obtiennent que
des réponses « spatiales » chez des enfants sourds ou normaux aux oreilles
bouchées, alors qu'aveugles et normaux, yeux bandés ou non, donnent
des « temporelles ».
Les auteurs concluent que le facteur critique qui détermine le choix
de l'organisation spatiale ou temporelle des stimulus est la modalité de
présentation et non le type de handicap des sujets qui font ce choix.
Mais nous pouvons nous demander si un handicap (la cécité) qui
prive (en permanence) de la modalité visuelle permettra le codage spa
tial des informations fournies par les stimulus perçus à distance.
En effet, si avec l'épreuve dite « tactile », les réponses supposant un
traitement spatial des informations peuvent se manifester, il semble bien
que la modalité auditive ne permette que des réponses « temporelles »
quand le choix est laissé par l'ambiguïté de la consigne.
C'est sans doute ce caractère non spontanément spatial de l'audition
qui explique la rareté des travaux concernant l'audition en tant qu' « i
nformateur d'espace » comparativement à ceux consacrés à la modalité
tactile qui pourtant ne peut se manifester qu'avec un contact et ne
fournit pas des stimulus d'appel distancés du corps comme les stimulus
auditifs (ou visuels).
Ce même relatif désintérêt pour l'audition (dans son aspect spatial)
se retrouve dans les travaux pédagogiques concernant l'aveugle. MARTINEZ 181 F.
Dans le souci constant de « compenser les manques visuels » par une
utilisation des autres sens, l'éducation des aveugles a tenté un surentra
înement de l'ouïe et du toucher.
Or, il est intéressant de remarquer dans la littérature pédagogique
spécialisée que, si les caractéristiques spatiales du toucher ont été très
tôt exploitées, l'éducation de l'ouïe a longtemps été réduite aux aspects
verbaux et musicaux et que l'utilisation de ce sens comme instrument
de repérage spatial « à distance » a été peu étudiée jusqu'à ces dernières
années, particulièrement chez les enfants.
Les métiers traditionnellement réservés aux aveugles (Villey, 1927 ;
Henri, 1944) font souvent intervenir l'audition. Or, il est intéressant de
noter que toutes ces occupations (musique, accord, standard) font appel
à l'ouïe en tant qu'identificateur de sons, « détecteur de formes », et non
système de localisation.
On est de même frappé par le peu de références faites à l'audition
dans les anciens livres de pédagogie consacrés aux aveugles. Dufau (1837)
y fait allusion en une ligne pour dire que « l'on peut apprendre à diffé
rencier les divers matériaux au son qu'ils produisent ». Pourtant, plus
loin, il parlera de l'importance de l'ouïe (chez les adultes) pour percevoir
1' « étendue » et savoir si une pièce est vide ou meublée. De même Villey,
qui en 1914 étudie en détail l'importance des facteurs auditifs dans l'util
isation du sens des obstacles (chez l'adulte, toujours), ne consacre propor
tionnellement dans son ouvrage pédagogique (1922) que peu de lignes à
l'ouïe : si des exercices précis sont conseillés pour entraîner le toucher
« non passif », « l'art de palper », « les sensations auditives ne doivent pas
prendre une place trop prépondérante... à peine localisées, elles intéres
sent surtout par leurs éléments affectifs et par les imaginations indisci
plinées que les bruits et les mots entendus font surgir on ne sait d'où...
Associées aux sensations tactiles qui les interprètent et les situent dans
l'espace..., ces mêmes sensations jetteront un pont permanent entre
l'imagination et les choses ». Gomme Dufau, Villey accorde à l'oreille la
possibilité de renseigner l'enfant sur la « matière dont sont faits les
objets, parfois leur dimension ».
Lorsqu'il aborde enfin le pouvoir « localisateur de l'oreille », il déclare
que : « Si en dépit de l'attention particulière qu'il leur (aux sons) accorde
il n'apprécie pas plus exactement les modalités des sons qui permettent
de les situer dans l'espace, il en faut conclure que la faculté de localisation
n'est pas de celles qui se développent par Vexercice. » II décrit cependant
quelques exercices favorisant cette faculté mais avec une réticence cer
taine qu'il exprime en les recommandant « pour les attentions indolentes,
paresseuses à associer les sons avec des représentations spatiales ».
Dans les récentes publications de « Guidance parentale » qui émanent
de diverses associations nationales, les conseils concernant l'éducation
auditive du jeune enfant aveugle insistent sur l'aspect affectif du son
de la voix, sur la nécessité de créer une « ambiance musicale sécurisante » 182 REVUES CRITIQUES
(Fergusson, 1974). Il serait sans doute intéressant d'étudier en quoi ce
fond sonore est sécurisant dans la mesure où il permettrait à l'enfant de
se repérer dans un espace structuré.
Bryan (1974) insiste sur l'habitude à prendre d'adresser la parole à
l'enfant aveugle avant de le toucher — donc d'associer les variations du
son de la voix qui s'approche et la proximité, maximale à l'instant du
toucher. Elle ajoute que, trop jeune, il ne pourra pas se servir de son ouïe
pour s'orienter et devra attendre un âge avancé dans la scolarité pour
qu'on lui apprenne à établir des rapports entre les sons.
Ces craintes ou réticences devant un enseignement « auditif » précoce
sont sans doute à associer à la lutte que les pédagogues tentent de mener
contre le « verbalisme »x et au préjugé tenace selon lequel l'ouïe de
l'aveugle est à associer à la parole, au chant, à la musique. Henri (1944)
va jusqu'à déclarer que « le toucher est le sens spatial de l'aveugle »
tandis que « l'ouïe est son système de relation sociale ». Cependant, cette
relation sociale (verbale) suppose que l'aveugle repère l'autre comme
différant de lui, donc dans un espace « distancé », ce que ne lui permet
pas le seul toucher.
Parallèlement à ces attitudes éducatives, les travaux se multiplient
ces dernières années autour des « aides auditives » qu'il convient d'apport
er aux aveugles (sauf exceptions, grands adolescents ou adultes) à qui
on est amené à « enseigner la locomotion ». Cet enseignement, relativ
ement nouveau, peut-il faire supposer que les nouveaux aveugles ont des
« attentions indolentes, paresseuses à associer les sons avec des repré
sentations spatiales » ou n'est-il pas plutôt le reflet d'une tendance à
insister sur l'importance de ce qui est enseigné pour l'aveugle ?
Devant ces apparentes contradictions, il nous est apparu utile de
rechercher à travers la littérature en quoi l'ouïe permet un repérage dans
l'espace et quelles en sont les limites.
Pour aborder ce travail, nous avons choisi de suivre la chronologie
des intérêts qui se sont manifestés depuis que le problème des attributs
spatiaux des sons utilisables par l'aveugle a préoccupé, d'une part les
expérimentalistes et d'autre part les éducateurs.
1. La première manifestation du traitement des données sonores
par l'aveugle, qui a suscité de nombreuses observations ou expériment
ations, est celle qui concerne le sens des obstacles qui apparaissait comme
une faculté propre aux aveugles.
2. On trouve comparativement peu d'études autres que descriptives
consacrées au repérage d'une source sonore (reconnue comme telle par
l'aveugle), qui peut cependant apparaître comme plus fondamental pour
la mise en position du corps et le déplacement orienté.
1. Propension dé nombreux jeunes aveugles à l'utilisation de mots dont
ils ne connaissent pas exactement le sens car ils n'ont pas eu l'occasion de les
associer à une expérience concrète. F. MARTINEZ 183
3. On peut attribuer cette lacune aux difficultés d'associer les manif
estations posturales de l'aveugle à des réponses observables en termes de
relations directes à l'environnement sonore.
4. On peut associer aux particularités de ses réponses posturales
les difficultés qu'éprouve l'aveugle pour effectuer des captures ou poin
tages manuels de cibles sonores et la rareté des expérimentations faites
dans ce domaine.
5. A partir de ces observations, on se demandera s'il est possible de
proposer au jeune aveugle un « ambiant sonore » susceptible de lui cons
tituer un environnement sollicitant, c'est-à-dire appelant une réponse
orientée contenant ses paramètres de direction et de distance.
LE SENS DES OBSTACLES
DESCRIPTION
Dans la Lettre sur les aveugles (1749) et les Additions faites en 1782,
Diderot, bien que dans un contexte n'utilisant les faits que pour argu
mentation philosophique préexistante, nous apporte les premières
observations systématiques d'aveugles dans des activités de reconnais
sance de leur environnement. Il nous dit de l'Aveugle du Puiseaux, qu' « il
reconnaît le voisinage des corps à l'action de l'air sur son visage et il est
si sensible aux moindres vicissitudes qui arrivent dans l'atmosphère,
qu'il peut distinguer une rue d'un cul-de-sac ». De même, Mlle de Salignac
« jugeait, à l'impression de l'air, de l'état de l'atmosphère..., si elle mar
chait dans une place ou dans une rue, dans une rue ou dans un cul-de-sac,
dans un lieu ouvert ou fermé..., vaste ou étroit ». Elle mesurait « l'espace
circonscrit par le bruit de ses pieds ou le retentissement de sa voix ».
Diderot décrivait ainsi pour la première fois ce « pouvoir » qu'il est
devenu classique d'appeler le « sens des obstacles » et qu'Henri (1944)
définit comme « la faculté qu'ont les aveugles d'être avertis de la pré
sence d'un obstacle, soit que celui-ci s'approche d'eux, soit qu'ils s'en
approchent, soit enfin qu'ils le longent ».
La description des faits n'a rien perdu de son actualité et c'est au
niveau de leur explication que les auteurs se sont plus ou moins diffé
renciés depuis le xvme siècle.
Malgré les approches expérimentales qui ont, depuis, clairement
montré que le repérage des obstacles est un phénomène d'origine auditive,
la diversité des impressions formulées par les aveugles pour rendre
compte de cette « sensation » explique les hypothèses associant au « sens
des obstacles », les sensations de chaleur (Krogius, 1907) ou de pression
(Kunz, 1908).
La perception des obstacles n'est jamais reconnue comme une
sensation sonore par ceux qui la vivent. Les quatre sujets de Supa,
Cotzin et Dallenbach (1944) — dont deux des auteurs ■ — expriment que 184 REVUES CRITIQUES
« le mur provoque une impression tactile sur le front » ou qu'il « semble
brusquement être là ». Pour les sujets de Köhler (1967), l'obstacle pro
duit comme « une légère pression près des yeux ». Sa localisation fréquente
sur le front et les tempes l'a fait assimiler à un « sens X » (Truschel, 1906)
ou à un « sixième sens de l'aveugle ». L'expression anglophone facial
vision est sans doute une survivance de cette assimilation abusive.
MISE EN ÉVIDENCE DE LA CARACTÉRISTIQUE AUDITIVE DE CE « SENS »
Dès 1914, Villey tentait une démystification de ce « sens » en mont
rant que si on en note une meilleure utilisation chez les aveugles plus
précoces, les voyants aux yeux bandés peuvent facilement en profiter.
De plus, en notant l'importance des « fonds sonores réguliers » (fontaine. ..)
et en utilisant divers types d'annulation des sensations tactiles sur le
visage (cagoule, cocaïne), il montrait le caractère auditif de ce « sens des
obstacles » que seuls les sourds-aveugles ne peuvent posséder. Worchel
et al. (1947, 1952) ont de même étudié l'impossibilité qu'ont les sourds-
aveugles, ou les sourds aux yeux bandés, de « sentir les obstacles ». Puis,
en 1953 (Ammons et al.), cette même équipe expérimentait sur les flu
ctuations de la facial vision chez des voyants aux yeux bandés et aux
oreilles bouchées ou non.
Ces travaux se situent en continuité avec l'article de Supa et al. (1944)
qui, après une revue plaçant le problème dans son contexte historique,
marque le début des expérimentations : ils donnaient l'argument défi
nitif aux partisans de l'interprétation « auditive » du sens des obstacles
en montrant que leurs sujets, non seulement ont des difficultés à retrouver
l'écran (stimulus) quand ils marchent sur un tapis, mais surtout peuvent
détecter des obstacles dans des conditions annulant toutes les sources
d'information autres qu'auditives : installés dans une pièce voisine de la
salle d'expérience, les sujets portent des écouteurs reliés à un micro
transporté par l'expérimentateur qui effectue le « parcours d'obstacles ».
HYPOTHÈSES CONCERNANT LES FACTEURS
FAVORISANT LA DÉTECTION DES OBSTACLES
Depuis cette mise en évidence, les expérimentations se multiplient
dans deux directions :
— dans la première, les expérimentalistes tentent d'expliquer le « phé
nomène » en comparant les possibilités d'aveugles ou de voyants aux
yeux bandés dans diverses conditions d'ambiance sonore ;
— dans l'autre, à partir d'hypothèses concernant les caractéristiques
utiles dans cette ambiance sonore, de nombreuses équipes cherchent
à fournir des appareils, « aides auditives », pour faciliter soit la per
ception des obstacles au moment de l'utilisation, soit l'apprentissage
de cette perception des obstacles. F. MARTINEZ 185
Parmi les multiples travaux consacrés ces dernières années au « sens
des obstacles », nous n'en retiendrons que quelques-uns illustrant des
tendances différentes.
a) Sons produits par Vaveugle
Sur la base des recherches concernant la localisation des échos par
des animaux tels que dauphins et chauves-souris (voir revue dans
Webster, 1966), plusieurs équipes ont entrepris des travaux sur l'util
isation, naturelle (vocalises, claquements de doigts) ou artificielle (cr
iquets d'enfants, générateurs de sons électroniques plus sophistiqués),
d'un « sonar » pour la détection des obstacles.
Les travaux de Rice (1966, 1967) mettent en évidence l'utilité des
bruits produits par le sujet lui-même.
Les sujets (aveugles tardifs et voyants aux yeux bandés) sont assis
au centre d'une pièce. En émettant des claquements de langue ou des
sifflements, ils doivent dire si « oui » ou « non » une cible est placée en face
d'eux. Cette cible est une plaque de métal circulaire de diamètre variant
de 2,7 cm à 38,6 cm et présentée face au visage du sujet à des distances
allant de 61 à 274 cm.
Les seuils de détection varient avec la taille et la distance de la cible.
Un signal sonore peut être préféré à l'autre par chaque sujet, mais les
performances ne sont pas massivement modifiées par le changement de
signal.
Avec cette même installation, Rice (1969) montre une supériorité
statistiquement significative des aveugles précoces (mais on note que
les aveugles congénitaux «peu autonomes» ont été exclus du groupe test)
sur les tardifs ou les voyants aux yeux bandés, d'une part dans
une tâche de détection identique à la précédente, et d'autre
une de localisation où les sujets doivent non seulement dire si une
cible est présentée, mais aussi tourner la tête face à cette cible qui peut
se déplacer de gauche à droite sur un arc de cercle horizontal.
Cette supériorité est expliquée en termes de « période critique »
d'apprentissage plutôt qu'en « longueur de la période » d'apprentissage.
L'utilisation d'un signal émis par un appareil électronique remplaçant
les sons émis par le sujet n'améliore pas les performances.
b) Hautes fréquences
et « gadgets ultrasoniques » contemporains de la détection
Par contre, pour de nombreuses équipes, l'importance de l'utilisation
des hautes fréquences dans la détection des obstacles (ex. Wilson, 1966 ;
Cotzin et al., 1950) a entraîné de multiples travaux de construction
d'appareils conçus sur un même principe quel que soit leur mode d'utili
sation : portés sur la poitrine, comme le Pathsounder de Rüssel (1966) REVUES CRITIQUES 186
ou tenus à la main comme la Binaural sensory aid de Kay (voir Arms
trong, 1972) ou de Twersky (1953), ces gadgets sont des émetteurs
d'ultrasons qui, à l'approche d'un obstacle, sont réfléchis et retransmis
au moyen d'écouteurs.
Suterko (1973) répertorie 44 de ces « aides auditives » dont très peu
dépassent le stade de prototype.
On remarque que ceux de ces appareils qui sont utilisés le sont pri
ncipalement par des aveugles tardifs.
Si ces aides permettent de détecter les obstacles à une plus grande
distance qu'en conditions normales (voir revue et projets dans Clarke
et al., sous presse), leur utilité est cependant limitée à certaines condi
tions d'utilisation : à l'extérieur, les informations données sont peu
exploitables (multiplicité des obstacles renvoyant trop d'informations,
masquage...).
De plus, Jansson (1975) dans l'expérimentation soignée de la Swedish
Laser Cane note que les progrès de détection liés à l'usage de cette canne
émettrice sont fortement dépendants de la déjà bonne maîtrise de la
« technique de la canne ordinaire » pour bien orienter le rayon laser qui
balaye le champ. Or les difficultés de positionnement des bras (voir plus
loin) des aveugles congénitaux expliquent sans doute en partie le peu
d'intérêt qu'ils accordent à ces « aides ».
c) Anti-hautes fréquences
et « apprentissages » précédant la détection
De L'Aune et al. (1974, 1975) attribuent la « non-utilisation » de ces
aides au fait qu'elles sont construites sur des bases théoriques accordant
l'importance aux hautes fréquences ; or, d'une part, ces hautes fréquences
sont les plus sujettes au masquage et sont donc peu utilisables à l'exté
rieur ; d'autre part, alors que la perception des hautes fréquences décroît
avec l'âge, aucune corrélation n'apparaît entre âge et faculté de perce
voir les obstacles (de L'Aune et al., 1974).
C'est pourquoi ces auteurs mettent l'accent, dans leur travail, sur
l'importance d'un « apprentissage » des sons ambiants et des discrimi
nations d'intensité.
Test donné en 1975 (pré et postapprentissage) : chaque sujet, guidé
par un voyant, est arrêté, soit à côté d'un mur pour lesquel il doit dire
« fermé », soit à côté d'un couloir perpendiculaire ; il doit alors répondre
« ouvert ».
Méthodologie de l'apprentissage : on présente dans des écouteurs
stéréophoniques des exemples de sons ambiants.
Le stimulus 1 est un exemple de « fermeture » : un mur de chaque
côté.
Le 2 est, soit identique à SI : le sujet doit répondre « pareil »,
soit un exemple d'ouverture sur un côté (trois largeurs d'ouverture F. MARTINEZ 187
définissent trois degrés de difficulté de discrimination) : le sujet répond
« différent ».
Au bout de 300 s d'apprentissage, les résultats au post-test se diff
érencient significativement de ceux du pré-test. Le groupe expérimental
fait de meilleures performances que le groupe contrôle qui, au cours de
« l'apprentissage », n'entend qu'un type de stimulus (les « fermés »).
De même, Curtis et Winer (1969) ayant fait subir à trois groupes
de sujets (aveugles habitués à se déplacer seuls, aveugles ne sortant
qu'accompagnés, voyants aux yeux bandés) les six tests de l'échelle de
Primary Auditory abilities (P. A. A.) de Harris (1957), notent que les
aveugles «entraînés à la mobilité indépendante »font des discriminations
auditives plus fines en termes d'intensité que les aveugles « sédentaires »
ou les voyants.
Ces auteurs aboutissent en 1970 à un type d'entraînement qui consiste
pour le sujet à écouter des enregistrements faits dans une rue avant de la
parcourir.
Cet entraînement « avant déambulation » s'apparente plus à l'édu
cation de la discrimination des sons auxquels sont soumis habituell
ement les enfants qu'à des « aides auditives » contemporaines de la marche
décrites précédemment.
UTILITÉ ET LIMITE DU SENS DES OBSTACLES
En ce qui concerne les jeunes enfants, il semble que la faculté de
« sentir les obstacles » soit très inégalement répartie (Guillemet, 1972).
Norris et al. (1957) présentent un tableau de pourcentages d'enfants de
3 ans ayant « d'un excellent à un très mauvais sens des obstacles ».
« Aucune tentative n'est faite pour identifier les moyens par lesquels
l'enfant perçoit les obstacles » et la place dans le tableau est fonction
seulement du nombre moyen d'obstacles que les enfants évitent. Certains
enfants du groupe étudié ont au moins une perception lumineuse, mais
les auteurs notent que « la capacité de se déplacer seul parmi les obstacles
dépend (moins du degré fonctionnel de vision que) de l'apprentissage ».
On note en effet fréquemment chez de jeunes aveugles (moins de
8 ans) une réaction (arrêt, ou retour manifestant la surprise) au moment
où un obstacle (mur, meuble haut) finit quand ils se déplacent ; mais
cette réaction ne peut devenir une identification différenciant le « plein »
du « vide » que si le premier a été associé par exemple à un contact tactile.
C'est sans doute dans cette mesure que l'accent mis sur « l'éducation de
l'identification des sons » permettra ultérieurement de décoder les carac
téristiques spatiales des informations auditives.
Lorsque ce système de décodage est acquis, la maîtrise du « sens des
obstacles » devient utile non seulement pour « éviter les obstacles », mais
pour « diriger la déambulation ». Ainsi, lorsqu'un aveugle, après avoir suivi
le « tracé » d'un couloir ou de meubles massifs, doit traverser par exemple

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