Les intérêts, leur mesure - article ; n°2 ; vol.55, pg 381-396

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L'année psychologique - Année 1955 - Volume 55 - Numéro 2 - Pages 381-396
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1955
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S Larcebeau
Les intérêts, leur mesure
In: L'année psychologique. 1955 vol. 55, n°2. pp. 381-396.
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Larcebeau S. Les intérêts, leur mesure. In: L'année psychologique. 1955 vol. 55, n°2. pp. 381-396.
doi : 10.3406/psy.1955.8800
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1955_num_55_2_8800LES INTÉRÊTS, LEUR MESURE
par Solange Larcebeau
Le terme « intérêt » est fréquemment utilisé dans le langage courant.
On dit par exemple d'un élève qu'il « s'intéresse » surtout aux mathé
matiques, d'une personne absorbée dans la lecture d'un livre qu'elle est
tellement « intéressée » par le sujet que rien ne saurait l'en distraire. On
dit aussi qu'on a « intérêt » à faire telle chose, ou encore que tel ouvrage
est d'un grand « ». Certaines activités sont décrites comme des
« centres d'intérêts », enfin, on parle « d'intérêts scientifiques », « artis
tiques », etc.
A travers ces quelques exemples, on peut se rendre compte de la
complexité et de la confusion que recouvre cette notion, apparemment
simple, d'intérêt.
L'étymologie nous aide peu à préciser le sens du terme :
Interesse être entre ou dans,
Interest : il importe à,
suggèrent, le premier, une identification du sujet avec l'objet — c'est
ainsi que Dewey parle « d'identification, grâce à son action propre, du
sujet avec quelque objet ou quelque idée » — le second, une idée de
satisfaction ou d'avantage concomitant.
De nombreux psychologues se sont appliqués à définir le concept
« intérêt », cherchant à l'intégrer dans le cadre de leur doctrine philoso
phique en insistant sur certains aspects et en négligeant certains autres.
Un article de Berlyne (5) paru en 1948 constitue un résumé de l'évolution
du concept « intérêt » depuis le début du xxe siècle. L'auteur examine
les variations de cette notion :
1) Avant 1914 ;
2) Entre les deux guerres ;
3) Durant la période contemporaine.
Il cite un certain nombre de définitions données par les représentants
de différentes théories psychologiques. Herbart définit l'intérêt comme
« un sentiment provoqué par un objet ». James écrit que nous prêtons
attention aux seuls objets « intéressants », l'intérêt est pour lui la source
de l'attention. Dewey définit l'intérêt comme « la conscience d'une valeur »,
c'est selon lui un processus actif, dynamique, à forte composante émot
ionnelle. Woodworth l'assimile à l'émotion. Bartlett décrit les intérêts REVUES CRITIQUES 382
comme « des réactions de préférence à l'égard de certains stimuli », les
distinguant des tendances qui seraient des « manières privilégiées de
réagir à une variété considérable de stimuli ».
Berlyne estime qu'aucune de ces définitions n'est complète et dis
tingue plusieurs sens du terme « intérêt » sans toutefois donner lui-même
une définition précise. De cette enumeration on peut cependant retenir
comme caractéristiques de l'intérêt :
— la mobilisation de l'attention ;
— l'accompagnement émotionnel ;
— l'orientation dynamique vers un objet.
, Cet aspect philosophique de la notion d'intérêt que nous venons de
résumer ne suggère pas directement d'applications pratiques en psycho
technique ou en orientation professionnelle. Pour le praticien, les intérêts
sont plus clairement définis par leur expression même. Comme l'intell
igence ou les aptitudes, ils sont connus objectivement par leurs seules
manifestations (expressions verbales ou conduites).
Dans les importantes revues critiques que Fryer en 1931 (23),
Strong en 1943 (49) et Super en 1949 (55) ont consacrées à la question des
intérêts, nous ne trouvons guère de discussions subtiles sur la nature
psychologique des intérêts. Fryer les envisage sous l'angle « accepta
tion-refus d'une activité » dont l'intérêt et l'aversion constituent les
deux pôles. Cet aspect englobe les intérêts objectifs : stimuli retenant
l'attention du sujet, et les intérêts subjectifs : sentiments de plaisir qui
accompagnent certains objets ou certaines activités. Strong et Super
paraissent adopter cette définition pratique. Les uns et les autres
s'efforcent de distinguer intérêt et aptitude d'une part, intérêt et moti
vation ou attitude d'autre part, Fryer avec plus de rigueur. En effet,
Strong reconnaît que dans les termes : intérêt, attitude, besoin, sent
iment, est impliquée la même idée d'attrait ou de répulsion, d'acceptation
ou de refus, et qu'il y a d'étroites relations entre intérêts, attitudes, et
facteurs de personnalité. Super élargit le concept « intérêt » jusqu'à la
notion d'impulsion ou de besoin : « Les intérêts de cette sorte », écrit-il,
« sont d'ordre différent et plus fondamental » « ...ils constituent une couche
plus profonde de la personnalité ». Il inclut dans les questionnaires d'inté
rêts le test d'Allport-Vernon, constatant que « dans la pratique les ques
tionnaires d'intérêts ou de valeurs sont utilisés fréquemment sans
distinction, et que leur liaison permet de les traiter également comme des
questionnaires d'intérêts ».
Ainsi il semble que le mot « intérêt » ait pris un sens plus précis depuis
le développement des méthodes objectives de mesure. Dans son sens le
plus étroit, il signifie : préférence pour telle ou telle activité ; un sens plus
large englobe les motifs ou système de valeurs qui déterminent ces choix.
Super ayant fait paraître en 1947, puis en 1949, d'importants articles
ou revues sur les intérêts, après les ouvrages de Fryer et de Strong, nous
nous bornerons à résumer très brièvement tout ce qu'on a écrit sur ce S. LARCEBEAU. LES INTÉRÊTS, LEUR MESURE 383
sujet avant 1949 et nous insisterons davantage sur les articles parus
depuis cette date. Une revue de questions, un peu fragmentaire il est
vrai, a d'ailleurs paru dans L'année psychologique, en 1948, sur « les
questionnaires d'intérêts ».
Nous rangerons en deux grandes catégories les travaux auxquels
nous nous référerons :
I. — Ceux qui ont trait à des questions théoriques :
— origine et développement ;
— stabilité ;
— liaison entre intérêts et aptitudes ;
—et réussite ou satisfaction professionnelles ;
— les intérêts en orientation professionnelle.
II. — Ceux qui ont trait plutôt à des questions de méthodologie :
— mesure des intérêts (questionnaires, tests objectifs, etc.) ;
— patterns d'intérêts.
I. — Origine des intérêts
A propos des intérêts, comme à propos des aptitudes, surgit le
conflit hérédité-milieu. Fryer estime prépondérante l'influence du milieu :
« L'intérêt pour certains objets ou certaines activités peut paraître inné
parce que l'enfant évolue dans le milieu familial qui reflète les intérêts
de ses parents... » « L'éducation et le milieu sont les principales sources
des intérêts professionnels. »
Strong ne prend pas nettement position. Constatant la vigueur avec
laquelle certains étudiants affirment leurs choix ou leurs répulsions et
la variété des intérêts qu'ils manifestent, il se demande si ces intérêts
sont liés aux aptitudes et par conséquent innés, ou bien s'ils sont le
résultat de déterminations sociales qui interviendraient précocement
grâce au milieu familial et à l'école primaire.
Super semble donner plus de poids à l'hérédité. Rapportant les
résultats de plusieurs études (spécialement celle de Carter) qui montrent
des ressemblances familiales assez remarquables, il estime en particulier
que la plus grande similitude des intérêts manifestés par les jumeaux
univitellins par rapport aux jumeaux bivitellins est due plus vraisem
blablement à une hérédité incontestablement identique qu'à une plus
grande similitude du milieu, assez difficile à prouver. Il adopte final
ement une position moyenne, qui nous paraît objective, en définissant les
intérêts comme le produit d'interactions entre les aptitudes et les fac
teurs endocriniens d'une part, les circonstances et les « valeurs » sociales
d'autre part.
Depuis 1948, il semble que la question de l'origine des intérêts ait été
abandonnée au profit de celle de leur stabilité, qui lui est d'ailleurs
étroitement liée, mais d'ordre plus pratique. Il ne s'agit pas évidemment 384 REVUES CRITIQUES
d'une stabilité rigide et absolue qui serait en désaccord avec l'aspect
mouvant et dynamique de la vie elle-même ; la question est de savoir
quelle confiance on peut accorder, à un certain moment, aux estimations
faites par le sujet lui-même de ses propres intérêts, comme indication de
ses intérêts futurs.
Tandis que Fryer, Strong et Super, dans leurs premiers ouvrages,
distinguaient les intérêts simplement exprimés par le sujet des intérêts
inventoriés, soulignant la plus grande stabilité de ceux-ci, les études
postérieures ne concernent, pour la plupart, que les intérêts testés ou
inventoriés. Certaines recherches portent sur une période relativement
courte, d'autres s'étendent sur un grand nombre d'années. C'est surtout
le questionnaire de Strong qui a donné lieu aux plus intéressantes études
de validité à long terme ; celui de Kuder, plus récent, n'a été validé que
pour des périodes n'excédant pas trois ou quatre années.
Strong lui-même s'est intéressé au problème de la stabilité des
intérêts, dans le but d'éprouver la validité de son questionnaire. Les
corrélations test-retest calculées sur des étudiants entrés dans la vie
professionnelle varient de .84 en moyenne après cinq ans, à .75 au bout
de vingt-deux ans (50). Deux facteurs influent sur la stabilité des inté
rêts : l'âge des sujets et le temps écoulé entre les deux applications. Dans
d'autres études, Strong valide son questionnaire en fonction de la pro
fession exercée dix-neuf ou vingt ans plus tard (51, 52) : pour 230 sujets
qui n'ont pas changé de profession, l'accord entre les scores d'intérêts
professionnels obtenus à l'entrée à l'université et ceux correspondant à
la profession exercée vingt ans plus tard se chiffre par le pourcentage .91,
pour 115 autres qui ont changé de profession le d'accord
est de .77, pour l'ensemble des sujets il est de .86. Strong conclut : « Quoi
que mesure le questionnaire d'intérêts, que ce soient des goûts, des préfé
rences, des valeurs, des buts, il mesure quelque chose de très stable et
qui contribue grandement au choix professionnel. »
La continuité d'emploi dans une même profession pendant vingt ans
augmente très peu en moyenne les scores d'intérêts correspondants, le
maximum d'accroissement se produisant après cinq années. Le change
ment d'emploi est accompagné d'un changement d'intérêts (effet de
l'expérience ou d'un certain conformisme ?). Strong se demande, de ces
deux changements, lequel est la cause et lequel est l'effet, ou si l'un et
l'autre ne sont pas l'expression d'une évolution de la personnalité. La
même constatation est faite, sous une forme un peu différente par
Herzberg (27) et par Bordin (8), celui-ci voit dans ce fait confirmation
de la théorie de Carter suivant laquelle les intérêts sont des « processus
dynamiques reflétant des changements de perception de soi-même ».
Examinant d'autre part la stabilité des choix professionnels,
Strong (53, 54) constate qu'elle est moins grande que celle des intérêts
inventoriés (il s'agit d'intérêts plus spécifiques), mais encore appréc
iable, puisque la corrélation entre le choix professionnel d'étudiants de
première année et la profession exercée dix-neuf ans plus tard est envi- LARCEBEAU. — LES INTÉRÊTS, LEUR MESURE 385 S.
ron de .69. En conséquence, il affirme qu'à l'âge de 18-19 ans les intérêts
sont à peu près définitivement fixés.
Trinkaus (59), utilisant le questionnaire de Strong, éprouve la stabil
ité des intérêts de 212 étudiants testés une première fois à leur entrée à
la Faculté et après un intervalle de quatorze ou quinze ans. Il constate
que les scores extrêmes sont les plus stables, principalement les scores
bas (aversions).
D'autres études utilisant, soit le Kuder, soit le Strong, et portant sur
des périodes plus brèves, montrent que les intérêts sont statistiquement
« assez stables » même si un changement de milieu intervient (28, 29, 48).
Suivant les catégories d'intérêts, les coefficients test-retest s'échelonnent
de .63 à .84 : les intérêts artistiques et mécaniques se montrent les plus
stables, les moins stables sont les intérêts sociaux. D'après Fox (21), les
catégories d'intérêts les plus fidèles pour une population donnée, seraient
celles qui correspondent à ses intérêts dominants. Il y a des différences
significatives dues au sexe, les femmes montrant une plus grande stabil
ité ; il y a aussi d'importantes différences individuelles, comme le constate
Reid (43). Il conclut qu'en O. P. il vaut toujours mieux disposer des
résultats d'une deuxième application d'un test d'intérêts, et suggère
l'hypothèse que l'instabilité des intérêts pourrait être un facteur d'échec
professionnel.
Nous devons souligner l'intérêt de quelques recherches effectuées sur
des sujets plus jeunes. S'il est en effet reconnu à peu près unanimement
que les intérêts sont fixés vers 18-19 ans, quelle stabilité présentent les
intérêts de jeunes enfants de 14 ans ? Ce problème est capital en O. P.
puisqu'il conditionne l'emploi des questionnaires d'intérêts.
Mallinson (38) et Rosenberg (45), au moyen du Kuder, ont étudié la
stabilité des intérêts chez de jeunes lycéens au cours de trois années
(de 14 à 17 ans). Tandis que Mallinson estime qu'on peut se fonder assez
valablement sur les deux ou trois catégories d'intérêts dominants et sur
les deux ou trois intérêts les plus faibles (l'intérêt dominant à 14 ans
se trouve parmi les trois premiers à 17 ans chez 80 % des sujets), Rosen
berg conseille d'utiliser le Kuder avec réserve chez les lycéens de 14 ans.
Il constate en effet que la maturité des intérêts est loin d'être atteinte à
cet âge, surtout chez les garçons, et se demande si on ne devrait pas
chercher les moyens de hâter cette maturité chez les jeunes. Derivière
estime que « les professions d'intérêt ne paraissent pas plus fondées que
les choix professionnels avant une certaine maturité, fruit de l'expé
rience » et que « la stabilisation des intérêts subit le retard de l'info
rmation » (professionnelle), mais d'après lui, « la différenciation des
intérêts — effet de maturité — est déjà significative vers 15-16 ans ».
Il est certain que si l'on considère les intérêts strictement « profession
nels », l'information doit jouer un rôle formateur. Or, plusieurs auteurs
ont souligné l'ignorance profonde des jeunes sur la structure des pro
fessions, et cela dans tous les milieux (39, 20, 35). Mais convient-il de
se limiter, comme le fait Derivière à l'étude des intérêts « propres à 386 REVUES CRITIQUES
déterminer le choix d'une profession sans y mêler... ni inquisitions
éthiques, ni problèmes caractériels, ni intérêts d'un autre ordre ». Ne
seraient-ce pas ces tendances ou ces habitudes fortement enracinées qui
constitueraient justement la partie la plus stable des intérêts ?
Fryer constatant la variabilité des intérêts spécifiques n'abandonne
pas pour autant toute recherche sur les intérêts, mais il pratique et
préconise une étude génétique : « Un intérêt spécifique en lui-même est
sans importance, ce qui importe, c'est l'histoire du développement des
intérêts »... « Les intérêts d'aujourd'hui reposent en partie sur les intérêts
passés et les intérêts futurs sont déterminés à un degré mesurable par
ceux qui les précèdent. Que les intérêts soient relativement stables est
indiscutable. La vie est un processus de développement et de révélation
des intérêts. » Norton (40) expose le résultat de recherches qu'il a effec
tuées dans cette perspective génétique sur un groupe d'instituteurs et
d'ouvriers. La méthode qu'il a utilisée et que préconisait Fryer (histoire
de ses intérêts par le sujet lui-même) est assez critiquable, mais son idée
d'étude du développement des intérêts est à retenir. Il constate qu'une
étude longitudinale, permettant de suivre un groupe donné de sujets
tout au long de leur développement n'a jamais été faite. C'est ce que
tente de réaliser Tyler qui a donné en 1951 (60), pour de jeunes enfants
de 6-7 ans, les résultats d'une recherche qu'il pense poursuivre jusqu'à
l'âge correspondant à la fin des études secondaires. Il étudie en parti
culier la liaison entre intérêts et aptitudes, et trouve une différence
entre sexes, les corrélations étant significatives chez les garçons et pas
chez les filles. Les aptitudes seraient, d'après lui, plus structurées chez
les garçons à cet âge. Poursuivant ses recherches, en 1955 (61) il analyse
les résultats d'un questionnaire d'intérêts appliqué à des enfants d'une
dizaine d'années, et d'après les facteurs isolés, estime que le développe
ment des intérêts se fait par l'émergence de rejets successifs, l'attitude
initiale étant une attitude favorable à toutes sortes d'activités.
Intérêts et aptitudes
Une autre question qui a fait l'objet de nombreuses recherches,
surtout au début du siècle est celle de la correspondance entre intérêts
et aptitudes et de la liaison entre intérêts et niveau d'intelligence.
Fryer, se fondant sur les résultats d'études effectuées avant 1930 et sur
les observations de nombreux conseillers d'O. P. ou psychologues de
l'industrie, estime que la liaison entre intérêts et aptitudes est faible ;
la supériorité de l'intelligence se manifesterait par des choix profes
sionnels plus en rapport avec le degré d'aptitude nécessaire. Strong, sans
fournir de sérieuses preuves à l'appui, pense que « les intérêts reflètent
les aptitudes innées » car la satisfaction produite par la réussite entraîne
l'intérêt. Berdie, comme le montre Super, arrive à une conclusion rad
icalement opposée, et trouve que la liaison est si faible qu'on ne peut
raisonnablement admettre que les aptitudes soient la source des intérêts. S. LARCEBEAU. LES INTÉRÊTS, LEUR MESURE 387
Super, après avoir examiné les conclusions de différents psychologues,
suppose que les aptitudes jouent un rôle dans la formation des intérêts
par l'intermédiaire de la « personnalité ». « II faut », dit-il, « reconnaître
la liaison entre les intérêts et les caractéristiques plus profondes de la
personnalité, telles que les valeurs et les composantes tempéramen-
tales et peut-être les traits de personnalité et les motivations (bien que
ces dernières relations n'aient pas encore été établies)..., et noter qu'il
s'agit dans certains cas, de relations de causalité ».
Plus dernièrement Bray field (9), étudiant sur 231 employés de
bureau la liaison entre intérêt et aptitude pour les travaux de bureau,
trouve que la relation est faible, de même qu'Anderson (2). L'un et
l'autre concluent qu'en O. P. il faut tenir compte à la fois des aptitudes
et des intérêts. Wesley (62) en considérant la liaison intérêt-aptitude sous
forme de relation intra-individuelle, obtient des coefficients de corré
lation plus élevés. Il y a une grande différence entre les individus,
constate-t-il, au point de vue de cette relation, mais la prédiction des
aptitudes à partir des intérêts correspondants est généralement très
fondée pour les rangs extrêmes. Holmes (31) avec une méthode compar
able à celle de Wesley, trouve une relation positive entre intérêts
scolaires ou professionnels et aptitude numérique-verbale.
Intérêts et réussite ou satisfaction professionnelle
La relation entre intérêts et réussite dans les matières ou les profes
sions correspondantes paraît également être faible sauf pour les cas
extrêmes (22, 25), mais il est bien certain, comme le souligne Strong,
que les intérêts seuls ne sont pas suffisants pour déterminer la réussite
professionnelle. De nombreux facteurs y concourent, et s'ils sont relat
ivement indépendants, il s'ensuit que la corrélation de chacun avec le
critère est naturellement faible.
Étudiant la relation entre intérêts et satisfaction professionnelle,
Lipsett et Wilson (36) ont effectué une enquête sur 700 sujets qui avaient
subi un examen d'orientation professionnelle plusieurs années aupara
vant. Ils ont constaté une tendance générale chez ceux qui se montraient
les plus satisfaits à avoir des intérêts « en accord » avec la profession
qu'ils exerçaient, corrélativement les sujets manifestant un désintérêt
ou une véritable aversion pour leur profession avaient des intérêts qui
pouvaient être considérés comme « en désaccord ». On trouve une relation
nettement significative avec la satisfaction professionnelle quand on
considère à la fois le niveau d'intelligence et les intérêts. Il n'en reste pas
moins que d'autres conditions interviennent dans la satisfaction profes
sionnelle, conditions plus ou moins en accord avec des motivations
souvent plus puissantes que l'intérêt intrinsèque pour le travail. La
relation entre intérêts et satisfaction professionnelle a cependant permis
d'utiliser avec succès les questionnaires d'intérêts dans le but de diminuer
l'instabilité professionnelle (6, 57). 388 REVUES CRITIQUES
Les intérêts et l'orientation professionnelle
Quelle place convient-il d'accorder aux intérêts en orientation pro
fessionnelle ? La plupart des gens, spécialistes ou non, sont d'accord
pour affirmer que l'intérêt est certainement l'un des plus importants
facteurs d'adaptation professionnelle. Il conviendrait donc d'en faire le
pivot de l'orientation et de la sélection professionnelles. Certains psychol
ogues, aux États-Unis, ont tenté de réaliser l'orientation professionnelle
en tenant compte uniquement des intérêts. Ce point de vue se justifie si
l'intérêt est défini comme une entité, un besoin inné, conditionnant par
une sorte de déterminisme interne le développement de la personnalité,
ou si l'on admet, comme Thorndike, qu'il est en relation très étroite
avec le niveau d'intelligence et les aptitudes. Kitson, en 1925, puis
en 1944, a critiqué cette conception et montré que de nombreux faits
sont en faveur d'une théorie des intérêts dynamique plutôt que sta
tique. Il estime qu'on peut développer et même créer de toutes pièces un
intérêt pour n'importe quel genre d'activité chez qui que ce soit. Sans
aller aussi loin, Fryer reconnaît que les intérêts ont une grande plasticité,
mais qu'on ne peut négliger en orientation professionnelle l'histoire des
intérêts qui montre souvent une remarquable continuité. « Lorsque des
choix analogues se répètent chez le même individu au cours de son déve
loppement, une telle discrimination paraît être partie intégrante de sa
personnalité, et ne peut être laissée de côté à la légère. » II estime néces
saire une étude clinique et génétique des intérêts, quels que soient, par
ailleurs, les avantages des méthodes statistiques objectives — cette
recherche des intérêts du sujet doit s'insérer dans le cadre d'un examen
psychologique complet faisant apparaître les relations entre les multiples
composantes de la personnalité.
Strong déclare que la meilleure orientation est celle qui utilise au
mieux les aptitudes et les intérêts du sujet. Le problème est de savoir
ce qui doit l'emporter quand intérêts et aptitudes divergent au point
d'être incompatibles. Pour Strong, la question ne se pose pas puisqu'il
estime que les intérêts naissent des aptitudes. En fait, il semble qu'un
sujet intelligent ne s'obstinera pas dans le choix d'une profession pour
laquelle il présente de graves contre-indications, soit qu'il ait pu lui-
même se rendre compte de son incapacité, soit qu'elle lui ait été démont
rée par une personne compétente, au moyen d'informations sérieuses.
On a constaté précisément que les sujets les plus intelligents et les mieux
informés (46) étaient ceux dont les choix professionnels étaient le plus
en accord avec leurs possibilités. L'examen d'O. P. fournit l'occasion
d'une confrontation des goûts et des aptitudes du sujet, et par l'info
rmation qu'il apporte sur les conditions et les exigences du métier, permet
bien souvent de résoudre le conflit entre intérêts et aptitudes (32),
conflit d'ailleurs plus apparent que réel, car si l'intérêt indique dans
quelle direction le sujet trouvera satisfaction et encouragement à pour
suivre, le niveau d'intelligence montre plutôt à quel degré de qualifi- LARCEBEAU. LES INTERETS, LEUR MESURE 389 S.
cation il pourra s'élever dans la branche choisie. Un même métier peut
s'exercer à des niveaux très différents, si bien qu'un intérêt pour la
mécanique, par exemple, pourra être satisfait par un emploi d'O. S.
aussi bien qu'en d'autres cas par un poste de technicien ou d'ingénieur.
Quant aux aptitudes particulières (telles qu'on est actuellement capable
de les déceler), on sait qu'elles ne jouent un rôle important que dans un
nombre restreint de professions.
Il nous paraît donc souhaitable, en O. P., de tenir compte à la fois,
en ce qui concerne le sujet, de la constitution physique, du niveau
d'intelligence générale, des aptitudes particulières dans la mesure où
elles sont remarquables, des intérêts, des motivations et du caractère.
Il n'entre pas dans notre sujet de développer les moyens avec lesquels on
peut apprécier ces différents facteurs, ni d'estimer l'importance relative
qu'il convient de donner à chacun d'eux : c'est question de cas, de
circonstances, et cela exige de la part du conseiller une connaissance
approfondie non seulement du métier lui-même, mais de ses différents
niveaux et de ses conditions d'exercice, dont on sait à quel point elles
peuvent être variées. Disons seulement à propos des intérêts qu'on
pourra d'autant plus valablement y subordonner le conseil qu'ils seront
plus « réalistes », c'est-à-dire qu'ils auront pu affronter déjà la sanction
de l'expérience. C'est pourquoi nous pensons qu'il est important de
diriger vers le monde du travail la curiosité des enfants alors qu'ils sont
encore jeunes, de les informer sur les professions par des moyens approp
riés à leur âge et à leur psychologie particulière, de façon que leurs
intérêts professionnels soient aiguillés et en partie stabilisés au moment
de l'examen d'orientation professionnelle.
II. — La mesure des intérêts
Dans ce deuxième point, nous résumerons les ouvrages et articles
qui ont trait plus directement à la mesure objective des intérêts en tant
que méthode.
L'instrument le plus fréquemment employé est l'inventaire d'in
térêts — son principe repose sur une définition de l'intérêt centrée sur
les sentiments de plaisir ou de déplaisir qui accompagnent certains
objets ou certaines activités. On présente au sujet une liste de stimuli
(objets ou activités) pour lesquels il doit indiquer son degré de préfé
rence, qu'il s'agisse d'un simple jugement de valeur ou d'un classement.
Ses estimations ne sont pas seulement enregistrées à l'état brut, mais
exprimées sous forme d'une note standardisée indiquant l'intérêt manif
esté pour un certain champ de stimulation.
Dans son livre Measurement of interests, Fryer retrace l'historique de
la mesure objective des intérêts. C'est l'Institut de Technologie de
Carnegie qui, durant les années 1916 à 1919, mit au point les premiers
questionnaires standardisés. Plus tard, un immense travail fut réalisé
par Strong et une équipe de chercheurs, à l'Université de Standford, qui

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