Les limites éthologiques de la possibilité de liaison conditionnelle - article ; n°2 ; vol.75, pg 493-512

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L'année psychologique - Année 1975 - Volume 75 - Numéro 2 - Pages 493-512
Summary
The ease of conditioning, whether classical or operant, depends upon the respective kinds of CS or CR used, and that of the reinforcing UCS. Recent evidence shows that gustatory stimuli are especially likely to become conditioned signals of potentially long-term visceral events. Similarly, in operant conditioning, there is a direct relationship between the likelihood oj the operant and the consummatory reponses becoming conditioned to each other and the degree to which they belong to the same motivational state and specifie behavioral repertory.
Résumé
La possibilité de former une liaison conditionnelle classique ou instrumentale dépend de la nature spécifique des stimulus et des réponses conditionnels, et de celle du stimulus absolu, agent de renforcement. Des résultats récents démontrent notamment que les stimulus gustatifs sont spécifiquement adaptés à jouer le rôle de signaux conditionnels vis-à-vis des troubles digestifs qui peuvent leur succéder à long terme. De même, en matière de conditionnement opérant, il apparaît qu'une certaine parenté doit exister entre les réponses instrumentales et consommatrices, pour que les premières puissent être efficacement renforcées par les secondes.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
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Marc Blancheteau
Les limites éthologiques de la possibilité de liaison
conditionnelle
In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°2. pp. 493-512.
Abstract
Summary
The ease of conditioning, whether classical or operant, depends upon the respective kinds of CS or CR used, and that of the
reinforcing UCS. Recent evidence shows that gustatory stimuli are especially likely to become conditioned signals of potentially
long-term visceral events. Similarly, in operant conditioning, there is a direct relationship between the likelihood oj the operant
and the consummatory reponses becoming conditioned to each other and the degree to which they belong to the same
motivational state and specifie behavioral repertory.
Résumé
La possibilité de former une liaison conditionnelle classique ou instrumentale dépend de la nature spécifique des stimulus et des
réponses conditionnels, et de celle du stimulus absolu, agent de renforcement. Des résultats récents démontrent notamment que
les stimulus gustatifs sont spécifiquement adaptés à jouer le rôle de signaux conditionnels vis-à-vis des troubles digestifs qui
peuvent leur succéder à long terme. De même, en matière de conditionnement opérant, il apparaît qu'une certaine parenté doit
exister entre les réponses instrumentales et consommatrices, pour que les premières puissent être efficacement renforcées par
les secondes.
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Blancheteau Marc. Les limites éthologiques de la possibilité de liaison conditionnelle. In: L'année psychologique. 1975 vol. 75,
n°2. pp. 493-512.
doi : 10.3406/psy.1975.28110
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1975_num_75_2_28110Année psychol.
1975, 75, 493-512
LES LIMITES ÉTHOLOGIQUES
DE LA POSSIBILITÉ DE LIAISON CONDITIONNELLE
par Marc Blancheteau
Laboratoire de Psychologie expérimentale1
Université Paul-Valéry, Montpellier
SUMMARY
The ease of conditioning, whether classical or opérant, depends upon
the respective kinds of CS or CR used, and that of the reinforcing UCS.
Recent evidence shows that gustatory stimuli are especially likely to become
conditioned signals of potentially long-term visceral events. Similarly,
in opérant conditioning, there is a direct relationship between the likelihood
of the opérant and the consummatory réponses becoming conditioned to
each other and the degree to which they belong to the same motivational state
and specific behavioral repertory.
Les diverses théories émises au sujet du comportement animal font
état de la controverse dite « de l'Inné et de l'Acquis », et pour la plupart
elles annoncent que cette controverse est désormais close. Les solutions
proposées n'ont en commun que la suppression d'un des termes de l'alter
native au profit de l'autre. En conséquence, les arguments varient
suivant les options théoriques des divers auteurs : le caractère artificiel
des expériences d'apprentissage, et la difficulté d'obtenir et de maintenir
les conduites ainsi acquises par les animaux ont pu faire douter certains
de la possibilité d'occurrence d'apprentissages dans les conditions natur
elles, ainsi que de leur valeur de survie ; au contraire, d'autres auteurs
ont insisté sur la pauvreté et la rigidité des actes constituant le registre
comportemental d'une espèce donnée, et soulignent la nécessité
d'acquisitions.
Ces positions paraissent désormais dépassées, et aujourd'hui la
controverse semble se résoudre dans le sens d'une synthèse entre ce qui
ressortit aux conduites spécifiques héréditaires d'une part, et aux modif
ications du comportement dues à l'expérience individuelle d'autre part,
avec tout ce qu'elles apportent de possibilité d'exercice aux fonctions de
1. B. P. 5043 ; 34032 Montpellier. 494 REVUES CRITIQUES
relation en cours de développement et de maturation (Maier et Schneirla,
1964 ; Tavolga, 1969). L'un des principaux rapprochements effectués
de la sorte concerne la mise en évidence et l'analyse du phénomène
d' « empreinte » chez divers animaux, et surtout chez les oiseaux (Lorenz,
1935 ; Hess, 1959, 1964, 1972 ; Sluckin, 1964) : les conduites sociales
de l'adulte sont déterminées par un petit nombre d'expériences percep
tives précoces, c'est-à-dire par la nature des animaux avec lesquels
l'individu a été en contact lors d'une brève période faisant suite à son
éclosion.
Ce phénomène est actuellement connu depuis trop longtemps pour
que nous lui consacrions un exposé ; d'autre part on l'a souvent considéré
comme un cas particulier, concernant principalement les aviens. Par
contre un courant de recherches récent, d'une portée beaucoup plus
générale, amène également à considérer de façon synthétique la déter
mination génétique des conduites et les modifications du comportement
par l'expérience individuelle. On s'aperçoit actuellement que des consi
dérations d'ordre éthologique doivent intervenir dans l'interprétation
des conditionnements, classiques (respondent) aussi bien qu'instrumen
taux (opérant) ; c'est ce que nous allons montrer en rapportant un
certain nombre de résultats récents qui sont significatifs à cet égard.
LES ASSOCIATIONS CONDITIONNELLES
ET LA LOI D'ÉQUIPOTENTIALITË DES STIMULUS
Tout d'abord il convient de rappeler quel rôle est attribué aux méca
nismes de conditionnement dans la détermination des conduites indi
viduelles. Essentiellement, il s'agit d'une diversification de ces conduites,
c'est-à-dire d'une extension du registre comportemental spécifique. En
effet, dans le classique, la succession répétée de deux
stimulus SC-SI amène progressivement l'animal à donner au premier la
même réponse qu'au second, ce qui constitue bien une extension des
conditions de stimulation propres à produire cette réaction.
De même, dans le conditionnement opérant, le stimulus ou l'évén
ement qui succède à une action donnée peut renforcer celle-ci, c'est-à-dire
qu'il peut en augmenter la fréquence : de rare, elle peut devenir usuelle,
et sa place dans le répertoire d'actions gagne donc en importance rela
tive. D'autre part, elle peut être émise en réponse à toute situation diff
érant de celle qui a servi à la renforcer, pourvu qu'elle donne lieu à la
même motivation. Par exemple, Eijkman (1970) a fait apprendre à des
carassins à passer d'un compartiment de leur aquarium dans l'autre
compartiment en franchissant une barrière lorsque s'allume une lampe.
En effet, ce stimulus lumineux précède de quelques secondes l'application
d'une tension électrique dans le compartiment où se trouve le poisson :
en gagnant l'autre partie de l'aquarium, l'animal évite ce choc. Or M. BLANCHETEA.U 495
Eijkman a constaté que les poissons ainsi conditionnés présentaient la
même réponse à divers stimulus de nature à les effrayer, tels qu'un bruit
soudain ou qu'une secousse de leur aquarium, tandis que leurs congénères
non conditionnés y réagissaient par une agitation diffuse.
La plasticité du comportement individuel, et par conséquent sa
capacité d'adaptation, sont donc considérablement augmentées par les
mécanismes du conditionnement ; néanmoins cette diversification des
stimulus auxquels l'animal conditionné réagit, et des réponses qu'il est
capable de fournir, présente des limites qui sont probablement plus
étroites que ne le pensaient les premiers théoriciens du conditionnement.
En effet, il convient à présent de réviser la généralité de certains prin
cipes concernant ces mécanismes d'acquisition, et notamment la possib
ilité d'associer tout signal (SC) ou tout acte opérant (RC) à tout événe
ment renforçateur (SI) survenant ensuite. En effet, suivant la théorie
classiquement admise du conditionnement pavlovien (ou respondent),
tout stimulus perceptible par l'animal peut, en précédant régulièrement
le absolu, se substituer à celui-ci pour produire la même réponse :
c'est ce qu'on a nommé la « loi d'équipotentialité des stimulus » (Garcia
et coll., 1974). Autrement dit, on avait conçu la liaison conditionnelle
sur le modèle de ce qu'est, chez l'homme, le codage symbolique : l'attr
ibution d'un nom plutôt que d'un autre à un objet défini est chose indif
férente et, à la limite, un choix arbitraire. Par contre il apparaît à
présent que, chez l'animal, on ne peut pas conditionner n'importe quoi
à n'importe quoi : les deux termes à associer doivent présenter une
parenté fonctionnelle, c'est-à-dire concerner la même catégorie de
conduites, ainsi que nous allons le voir maintenant.
LE CONDITIONNEMENT CLASSIQUE :
LE CAS DES MESSAGES GUSTATIFS
En matière de conditionnement classique, les faits qui ont induit
cette révision sont relatifs à l'acquisition par les rats d'aversions envers
des aliments dont l'ingestion est suivie de troubles digestifs (Capretta,
1961 ; Garcia et Koelling, 1966; Rozin, 1967, 1968; Rozin et Kalat,
1971). Le principe de ces expériences est simple : les rats étant dans leur
cage d'habitation, on leur présente leur nourriture ou leur boisson habi
tuelle additionnée d'une substance sucrée ou salée qui lui donne une
saveur caractéristique. Après que l'animal en ait mangé ou bu, on pro
voque artificiellement chez lui des troubles digestifs (nausées, vomisse
ments, coliques) à l'aide de divers agents pharmacologiques ou chimiques
(par ex. : sels de lithium) qui sont administrés au moyen d'une fistule,
ou parfois simplement mélangés à la nourriture ou à la boisson. Le
lendemain, après que les troubles se sont produits, on présente à
l'animal deux mangeoires, ou deux biberons, dont l'un contient l'aliment 496 REVUES CRITIQUES
ou la boisson habituels, et l'autre celui dont le goût a été modifié. On
constate alors que le rat refuse de manger ou de boire dès qu'il a perçu ce
goût, et qu'il choisit toujours l'aliment inaltéré. Il manifeste ainsi son
aversion envers la saveur associée à un état interne pénible. Ce résultat
expérimental est en bon accord avec les observations éthologiques
(Barnett, 1966) relatives à l'évitement des appâts empoisonnés manifesté
par les rats sauvages ; par contre, son interprétation en termes de condi
tionnement pose problème.
S'il s'agit bien d'une aversion conditionnée, il faut remarquer qu'elle
diffère des réponses conditionnelles décrites classiquement par deux
caractères : elle est acquise en un seul essai ou couplage de stimulus,
et le délai SG-SI est très long, car il s'agit d'une heure ou davantage,
et non de quelques secondes ou fractions de seconde comme dans un
conditionnement son-choc ou lumière- viande. On ne peut même pas dire
que ce délai soit réduit par la persistance d'un « arrière-goût » de la
saveur expérimentale, qui finirait par coïncider temporellement avec
le début des troubles viscéraux. En effet, on obtient la même aversion
si l'on fait goûter une boisson de saveur donnée aux rats sans qu'ils
puissent l'avaler ; on a même pu obtenir cette aversion chez des rats
anesthésiés au moment du début des troubles digestifs. A cela, il faut
ajouter que l'aversion envers la saveur nouvelle est acquise même si l'on
fait manger aux rats leur nourriture habituelle inaltérée, entre le moment
où ils ont goûté à la saveur nouvelle, et celui du début des troubles. Bien
que le stimulus « aliment habituel » précède de plus près ces troubles
viscéraux que ne le fait le stimulus « saveur nouvelle », c'est celui-ci qui
leur est associé, et les rats ne manifestent ensuite aucune aversion envers
l'aliment inaltéré.
Ainsi la loi de contiguïté temporelle, si importante dans la théorie
du conditionnement classique, n'est pas vérifiée dans ce cas. Ou si l'on
veut bien, elle est vérifiée en fait, mais à une toute autre échelle de temps
que celle de la seconde : en effet, l'aversion est plus forte si les troubles
ont débuté 30 mn après la perception d'un goût donné que s'ils n'ont
commencé que 2 ou 3 h après cette stimulation gustative inhabituelle.
Autrement dit, les relations temporelles associant une sensation gusta
tive à un événement gastrique (se produisant dans le milieu interne de
l'organisme) sont d'un tout autre ordre de durées que celles qui relient,
par exemple, un son à une présentation d'aliment (c'est-à-dire des événe
ments qui ont lieu dans l'environnement du sujet).
Conjointement à cette différence d'échelle temporelle, il faut insister
à présent sur la spécificité des modalités sensorielles réceptrices de la
stimulation conditionnelle. Nous avons vu en effet que l'aversion est
conditionnée à une sensation gustative particulière. On a essayé d'obtenir
la même aversion en utilisant un signal auditif (Garcia et Koelling, 1966) :
les rats ont le choix, pour boire, entre deux biberons d'eau douce, mais
toute succion sur l'un d'eux déclenche un « clic » sonore, et l'on produit M. BLANCHETEAU 497
ensuite artificiellement un trouble gastrique (nausée, par exemple). Or
les rats traités de la sorte n'apprennent pas à éviter de boire à ce biberon :
le stimulus sonore ne devient pas le signal conditionnel d'une indigestion.
Au contraire, si ce même son est suivi de l'application d'un choc élec
trique aux pattes du rat durant la seconde qui suit la succion, l'animal
apprend très bien à s'éloigner du biberon dès qu'il entend le « clic », puis
à ne plus y boire. Par contre, si l'on fait précéder ce même choc électrique,
non par un son particulier, mais par la perception d'une saveur
inconnue dans l'eau du biberon quand l'animal s'y abreuve, on constate
que celui-ci apprend très mal, ou pas du tout, à réagir à ce goût comme
s'il annonçait un choc imminent.
On trouve des différences très semblables dans la possibilité d'établir
une liaison conditionnelle suivant la nature des stimulus en présence,
SC et SI, lorsqu'on utilise les rayons X (Garcia, Kimeldorf et Hunt, 1961).
On a observé en effet que les rats perçoivent bien ces radiations : l'appli
cation del R suffit à réveiller un rat endormi. On a déterminé que ces
rayons agissent sur la muqueuse olfactive de l'animal : le message sen
soriel qu'ils suscitent est donc convoyé par les voies olfactives, comme
s'il s'agissait d'une odeur particulière. Or il est aisé de conditionner les
rats aux rayons X, si la stimulation causée par ceux-ci est suivie d'un
choc électrique aux pattes de ces animaux : un rayonnement de quelques
mR seulement, s'il précède de quelques secondes l'application d'un choc
électrique douloureux, suffit à l'acquisition d'une réponse défensive. Au
contraire, il est étonnant de constater que les rats n'apprennent pas à se
garder des effets nocifs des rayons X eux-mêmes, qui s'exercent au
niveau intestinal : soumis à 100 R le rat devient malade, et il meurt si
l'irradiation atteint 1 000 R. Or, dans une boîte à deux compartiments
dont un seul est irradié, les rats n'apprennent pas à éviter de séjourner
dans celui-ci (Garcia et coll., 1974). Autrement dit, la perception «pseudoo
lfactive » des rayons X n'est pas associée par l'animal aux sensations
viscérales anormales qu'il ressent ensuite. On peut en dire autant du lieu
où il subit cette irradiation, puisqu'il n'évite pas de se tenir dans le
compartiment irradié, malgré les conséquences néfastes que le séjour
en ce lieu entraîne pour lui. Au contraire, dans le même type d'appareil
dont l'un des compartiments a un plancher de barreaux périodiquement
electrifies (shuttle-box), le rat apprend en très peu de chocs à ne plus
jamais se tenir là où il a ressenti ces chocs. La perception d'une portion
de l'espace où vit l'animal peut donc être associée à une douleur ressentie
au niveau périphérique, mais non aux sensations pénibles d'origine
viscérale. Par contre, au cours de ces expériences d'irradiation, on a
constaté que les rats acquéraient une aversion alimentaire envers les
nourritures ingérées avant qu'ils soient soumis aux rayons X ou durant
cette irradiation, et par conséquent avant qu'ils subissent les troubles
viscéraux produits par le rayonnement.
Les possibilités d'association varient donc suivant la modalité sen- 498 REVUES CRITIQUES
sorielle concernée par le signal conditionnel (gustation, ou olfaction,
vision, audition), et suivant que le stimulus absolu concerne le milieu
interne du sujet ou bien son environnement, c'est-à-dire suivant qu'il
est perçu par intéroception ou par extéroception. Ces résultats sont en
contradiction avec la règle «d'équipotentialité des stimulus » selon laquelle
tout stimulus précédant régulièrement un autre finit par pro
duire la réponse inconditionnelle à ce dernier. En fait, nous voyons que
si la réponse d'évitement à un choc peut être conditionnée à un SC auditif
aussi bien qu'à un SC visuel, il n'en va pas de même si le SC est gustatif,
alors qu'au contraire l'aversion alimentaire se conditionne bien à ce
dernier type de stimulus et non aux précédents. Ainsi donc, l'extension
d'une catégorie de réponses à des stimulus qui n'en sont pas des déclen
cheurs spécifiques, est limitée par la nature de la régulation organique
à quoi elle contribue : envers l'environnement, ou envers le milieu interne.
Cela suggère qu'il pourrait exister une dualité de mécanismes nerveux
responsables de l'acquisition de tel ou tel type de réponses conditionnelles.
C'est dans ce sens que Garcia et ses collaborateurs (1974) ont orienté
leurs recherches. La première investigation concerne le niveau périphé
rique, celui des réceptions sensorielles olfactive et gustative : ils ont
comparé des rats anosmiques à des rats normaux, en ce qui concerne
leurs réactions envers un goût de jus de fruit ajouté à leur eau de boisson,
et notamment leur possibilité de conditionnement d'évitement vis-à-vis
de l'ingestion de ce liquide, lorsque celle-ci est suivie après quelques
secondes d'un choc électrique, ou après une heure par une nausée. Les
rats normaux, qui peuvent sentir et goûter cette boisson nouvelle qu'est
l'eau additionnée de jus de fruit, présentent davantage de réactions
d'exploration que les rats anosmiques avant d'en boire pour la première
fois. Ils se conditionnent également bien plus vite que les rats anosmiques
à associer la perception du jus de fruit avec un choc électrique, et donc à
refuser d'en boire ; ceci dénote le rôle de l'olfaction dans cet apprentis
sage d'évitement. Par contre, les rats anosmiques se conditionnent un
peu mieux que les normaux à éviter de boire l'eau fruitée lorsque son
ingestion est suivie par des nausées. Par conséquent, suivant que le
stimulus inconditionnel est du domaine de la vie de relation, ou bien de
la vie végétative, le stimulus conditionnel sera plutôt constitué par les
messages sensoriels provenant des récepteurs olfactifs, ou plutôt par
ceux des récepteurs gustatif s. Il se pourrait même que ces messages
d'origine différente exercent des actions mutuellement antagonistes
chez le sujet normal1.
1. Un tel antagonisme peut être mis en parallèle avec ce qui a été cons
taté en matière de conditionnement viscéral opérant par Miller (1969) : ce
conditionnement s'effectue mieux chez le rat curarisé que chez le normal,
ce qui suggère que les réponses de la musculature squelettique, et les mes
sages proprioceptifs qu'elles produisent, gênent la formation des réponses
conditionnelles viscérales. M. BLANCHETEAU 499
Garcia et coll. (1974) ont fait porter leur seconde recherche au
niveau des centres cérébraux et ils ont trouvé, là encore, une dualité
des mécanismes du conditionnement classique suivant que le couple SC
SI représente une succession de stimulus provenant de l'environnement
(son-choc) ou qu'ils consistent en une saveur particulière suivie de
troubles digestifs. Le premier type de conditionnement est aboli par la
lésion des aires septales latérales et de la partie ventrale de l'hippocampe,
tandis que le second type de conditionnement se trouve facilité par ces
mêmes lésions, en comparaison de l'animal intact. D'autres lésions altè
rent les deux types de liaison conditionnelle, de façon soit grave (amygd
ale, aires frontales du cortex), soit bénigne (bulbes olfactifs) ; la lésion
du cortex « gustatif » altère davantage le conditionnement son-choc que
la liaison goût-nausée, ce qui est déconcertant. Enfin, d'autres lésions
altèrent peu ces deux conditionnements (cortex postérieur, hippocampe
dorsal) ou paraissent même faciliter l'association goût-nausée (aire
septale médiane).
En bref, il est indéniable qu'il existe une spécificité des liaisons
conditionnelles entre certains types de messages sensoriels : n'importe
quel type de stimulus ne peut pas remplir le rôle de signal conditionnel
vis-à-vis de n'importe quel autre. Néanmoins il ne faut pas non plus
accorder à cette spécificité, étudiée chez le rat, une valeur trop générale.
En effet, Wilcoxon et coll. (1971) ont soumis des cailles de Virginie
(Colinus virginianus) à des conditions semblables à celles que nous avons
décrites, afin de réaliser des aversions conditionnelles alimentaires, soit
envers un aspect inhabituel de la nourriture, soit envers un goût parti
culier donné à celle-ci ; là encore, le SI est un trouble provoqué artif
iciellement chez l'animal quelque temps après l'ingestion. Or ces oiseaux
ont acquis beaucoup plus facilement l'aversion quand le SG était visuel
(aspect de l'aliment) que lorsqu'il était gustatif (saveur nouvelle). A
ce propos Garcia et coll. (1974) font remarquer l'importance de la vision
pour l'oiseau, en comparaison de ce qu'elle est pour le rat : ainsi, ce
dernier peut survivre aveugle tandis qu'aucun oiseau n'en est capable.
Ils font remarquer également que les rongeurs décortiquent les graines,
puis les goûtent avant de les manger, alors que la caille les avale d'un
seul coup avec leur coque dès qu'elle les a repérées visuellement. Dans
les conditions naturelles, l'identification de la nourriture est beaucoup
plus visuelle que gustative chez la caille, espèce diurne à récepteurs
gustatifs et olfactifs peu développés. Or les différences éthologiques qui
séparent le rat de la caille s'accompagnent d'une différence concernant
les possibilités de conditionnement aversif alimentaire vis-à-vis des
stimulus visuels et gustatifs. Le mode de vie de chaque espèce animale,
c'est-à-dire son répertoire comportemental spécifique, détermine quelles
modalités sensorielles sont à même de pouvoir associer leurs messages,
et quelles sont celles pour qui cette association est difficile ou impossible. 500 REVUES CRITIQUES
LE CONDITIONNEMENT OPÉRANT :
COMPATIBILITÉ DES RÉPONSES OPÉRANTES
ET CONSOMMATRICES
La « loi d'équipotentialité » des stimulus n'est donc pas générale en
matière de conditionnement classique ; nous allons voir qu'il en est
de même pour le opérant, et que tout acte ou réponse
n'est pas nécessairement renforcé de façon équivalente par un événement
donné. Dans ce cas encore, il convient de tenir compte des données
éthologiques propres à l'espèce animale considérée.
Skinner (1938) insiste beaucoup sur la notion de « contingence de
renforcement » : toute action, quelle qu'elle soit, est rendue plus ou
moins fréquente ou probable suivant que ses conséquences seront favo
rables ou défavorables pour l'animal, c'est-à-dire suivant la nature de
l'événement qui fait suite à cette action et sa relation à l'état interne du
sujet. L'illustration la plus courante de cette « loi de contingence » est
fournie par la situation expérimentale réalisée dans la « boîte de Skinner » :
un rat affamé apprend à appuyer sur un levier faisant saillie dans la cage
quand cet appui est suivi de l'arrivée d'une pilule alimentaire dans une
mangeoire située à proximité. Il n'y a aucun rapport, apparemment,
entre la réponse d'appui sur le levier et la réponse de consommation
alimentaire, si l'on se réfère aux conduites alimentaires spontanées du rat,
allant de la phase de recherche d'une nourriture jusqu'à son ingestion
finale : l'association entre l'appui opérant et la prise d'aliment paraît
arbitraire, à la différence de l'apprentissage de parcours dans un laby
rinthe ou dans un simple couloir droit, où le rat affamé part en quête
de sa nourriture et apprend à suivre le chemin qui mène à celle-ci.
La liaison conditionnelle opérante apparaît encore plus arbitraire
quand on constate que l'animalpeut acquérir spontanément des séquences
d'actions diverses et inutiles, c'est-à-dire non requises pour l'obtention
du renforcement : il suffit pour cela que ces réactions soient émises
immédiatement avant celle qui est réellement opérante : le renforcement
agit alors, non seulement sur cette dernière réponse, mais il fixe égal
ement celles qui l'ont précédée, pour gratuites qu'elles soient. Ainsi, au
lieu de frapper simplement un disque avec son bec, et de manger le grain
qui tombe dans la mangeoire, puis de becqueter de nouveau le disque,
certains pigeons peuvent tourner deux fois sur eux-mêmes, par exemple,
puis étendre une aile, etc., avant chaque coup de bec opérant. De tels
enchaînements de réponses ont été dénommés « superstitions » par
Skinner (1948 ; Morse et Skinner, 1957) pour qui elles résultent du pur
hasard de la succession des actions et de leur contiguïté temporelle
avec une réponse subséquente déjà renforcée elle-même. Ces « supersti
tions » ont été observées surtout chez le pigeon, mais on les constate
également chez d'autres espèces, et notamment chez le rat. Par exemple,
au lieu de presser simplement de la patte son levier, le rat effectue des BLANCHETEAU 501 M.
mouvements circulaires du museau autour de l'extrémité de ce manipu-
landum avant de l'actionner, ainsi que nous l'avons constaté nous-même.
En résumé, la possibilité de formation spontanée de telles séquences
paraît montrer que les liaisons conditionnelles opérantes dépendent des
relations d'ordre temporel des actions, quelles qu'elles soient, et de leurs
conséquences.
Cette position paraît confirmée par les travaux de Premack et de
ses élèves (Premack et coll., 1964 ; Premack, 1965 ; Schaeiïer, 1967)
qui démontrent que, de deux actions données, chacune peut devenir
opérante vis-à-vis de l'autre selon la motivation du sujet et sa
probabilité d'émission. Soit par exemple, pour un rat : boire à un
biberon, et courir dans une roue d'activité ; on peut aussi bien condi
tionner un rat assoiffé à tourner la roue grâce à un renforcement par
boisson, qu'apprendre à un rat non assoiffé à boire quand même, si la
succion du biberon entraîne le déblocage d'une roue d'activité dans
laquelle il peut courir durant quelques minutes.
En somme, les relations de moyen à fin qui caractérisent les condi
tionnements opérants paraissent aussi arbitraires que celles qui unissent
le SG au SI suivant la règle d'équipotentialité des stimulus dans le condi
tionnement classique. En réalité, de même que nous avons pu constater
les limites de cette dernière règle, nous allons présenter maintenant des
résultats qui jettent un doute sur la possibilité de conditionner n'importe
quelle action à l'aide de n'importe quel renforcement.
Avant de faire état de données récentes, c'est à Skinner lui-même
(1932) que nous emprunterons, assez paradoxalement, les tout premiers
résultats qui contredisent la position théorique qu'il a adoptée par la
suite (Skinner, 1938) et qu'ont suivie ses élèves (Morse, Kelleher,
Premack, etc.). En effet, les premières réponses opérantes que Skinner
a décrites chez les rats n'eurent même pas besoin d'être apprises car
elles faisaient partie du comportement spontané d'approche de ces
animaux envers la nourriture. Dans un cas, il s'agissait pour le rat de
pousser du museau un volet transparent qui obturait un orifice dans
la paroi de la cage : chaque poussée faisait tomber une pilule alimentaire
dans ce trou, qui était par conséquent une mangeoire. Dans un autre
cas, le rat prenait appui des pattes antérieures sur une barre pour accéder
à une mangeoire surélevée : là encore, toute pesée sur la barre détermin
ait l'arrivée d'une pilule. En établissant ces dispositifs, Skinner avait
simplement pour but de contrôler avec précision ce que ses animaux
mangeaient, c'est-à-dire d'enregistrer le nombre de pilules consommées.
Ce n'est qu'ensuite qu'il étudia spécialement la réponse d'appui sur
une barre ou un levier, et son acquisition lorsque ce manipulandum est
situé plus haut que la mangeoire, et plus ou moins loin latéralement
par rapport à elle. Dans cette nouvelle disposition, le rat n'appuie plus
sur le levier comme s'il se hissait dessus pour parvenir à la nourriture,
d'où l'apparence artificielle de cette réponse, qui fait penser au geste

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