Les migrations au Bangladesh - article ; n°2 ; vol.32, pg 448-460

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Population - Année 1977 - Volume 32 - Numéro 2 - Pages 448-460
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Armindo Miranda
Les migrations au Bangladesh
In: Population, 32e année, n°2, 1977 pp. 448-460.
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Miranda Armindo. Les migrations au Bangladesh. In: Population, 32e année, n°2, 1977 pp. 448-460.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1977_num_32_2_16531448 NOTES ET DOCUMENTS
LES MIGRATIONS AU BANGLADESH
L'indépendance du Bangladesh s'est produite sur un fond de détresse, de
déracinement et d'exode. En novembre 1970, quatre mois avant l'insur
rection, le Pakistan Oriental d'alors était touché par un cyclone qui aurait
fait un demi-million de morts et un nombre incalculable de déracinés.
Pendant la guerre d'indépendance, près de dix millions de personnes sont
allées se réfugier en Inde. Chaque décennie apporte par ailleurs tout un
cortège d'inondations, de disettes, voire de famines plus ou moins étendues.
Comme tout ce qui déstabilise l'ordre social des campagnes, y compris la
croissance démographique et les progrès agricoles, cela accroît la pression
sur les villes. Celles-ci reçoivent en permanence le trop-plein de misère
rurale : lors des crises elles en sont submergées. L'essentiel est cependant le
mouvement de fond, plutôt que les situations d'émergence : pour une partie
des déracinés, il n'y aura pas de retour possible. Les villes du Bangladesh
risquent ainsi de connaître le processus de croissance dont Calcutta, Bombay
et Delhi témoignent de façon particulièrement navrante : une croissance par
l'effet de rejet des campagnes plutôt que par la force d'attraction des villes.
Malgré l'importance de ce phénomène, peu d'études ont été consacrées
aux migrations au Bangladesh. Chaudhury et Curlin (1975 : 225-227), faisant
le point sur les connaissances dans ce domaine, n'ont pu recenser que 9
travaux de portée inégale, parfois très limitée. Il conviendrait d'ajouter à
cette liste deux études empiriques parues ultérieurement et ayant trait à la
population des bidonvilles (Qadir, 1975) et à celle des vagabonds (Farouk
et autres, 1976). Certes, les mouvements migratoires sont-ils un phénomène
essentiellement difficile à appréhender (même dans les pays développés ayant
un appareil statistique convenable). Faute de données élémentaires, la plupart
des recherches ont dû porter sur les aspects les plus spectaculaires de l'urba
nisation (1), qui sont aussi des aspects fragmentaires.
Les enquêtes auprès des travailleurs industriels, menées par deux pion
niers de la sociologie au Bangladesh n'ont pas été continuées (Husain 1956,
Husain et Farouk 1963). Dans la strate rurale, le seul cas que l'on connaît
relativement bien est celui du thana de Matlab. Il manque par conséquent une
approche d'ensemble, réunissant et confrontant les statistiques urbaines et
les statistiques rurales, de façon à faire ressortir la signification globale de
l'exode vers les villes. Ceci impliquerait des efforts de collecte coordonnés,
d'une ampleur bien plus grande que l'enquête auprès de tel bidonville ou de
tel groupe de villages.
Mais la raison principale de cette rareté des études réside peut-être dans
la politique de la recherche, qui donne la priorité aux questions de crois-
(D Farouk et ses collaborateurs ont mis sur pied leur enquête en cinq jours,
à l'occasion d'une opération armée visant à regrouper les vagabonds de Dacca
dans des camps hors de la capitale (opération du 4 septembre 1975). La situation
devenait rapidement très difficile, certains internés mourant dans les premiers
jours, d'autres cherchant à s'échapper. La rapidité de réaction de ce groupe d'uni
versitaires mérite d'être soulignée. NOTES ET DOCUMENTS 449
sance globale de la population plutôt qu'aux problèmes de l'équilibre spatial.
L'exode rural est en effet resté pendant longtemps dans des limites modestes.
90 % de la population vivaient encore en 1974 dans des localités de moins
de 5 000 habitants : malgré tous leurs aspects critiques, les problèmes urbains
ne concernent en première instance qu'une petite fraction de la population
totale du Bangladesh.
L'explosion urbaine Cependant, le rythme de croissance de la population
urbaine a pris entre 1961 et 1974 une ampleur
nouvelle (tableau 1) (2).
Tableau 1. — Taux annuels de croissance de la population totale,
urbaine et rurale.
Population Population Population Période totale (%) urbaine (%) rurale (9$
1901-1911 0,87 1,39 0,85
1911-1921 0,52 0,84 0,51
1921-1931 0,69 2,00 0,64
1931-1941 1,33 3,59 1,58
1941-1951 0,34
1951-1961 1,93 3,72 1,83
1961-1974 2,66 6,70 2,33
Sources: Khan 197: J : 188, Chaudhury, Ahmed et Huda [ 1975 : 105]
On peut penser que la définition officielle de l'urbain est peu satisfaisante,
dans ce contexte tout au moins. Elle comprend toutes les localités de plus
de 5 000 habitants, et un certain nombre de localités de moindre taille,
mais ayant des caractéristiques urbaines (existence de services administratifs,
poids important d'activité non-agricole, etc.). En mélangeant à la fois la
capitale et le minuscule chef-lieu administratif (3) on risque de perdre de vue
le trait essentiel des courants migratoires qui est la pression exercée sur les
grandes villes, mieux décrite par le tableau 2.
A l'exception de Narayanganj (agglomération toute proche de Dacca),
ces agglomérations croissent plus vite que le reste des localités urbaines.
L'augmentation de la population, en chiffres absolus, est particulièrement
(2) Encore ces chiffres sous-estiment-ils la réalité puisque le recensement
de 1974 aurait omis 16,5 % des habitants des 4 plus grandes villes (Dacca,
Chittagong, Khulna et Narayanganj) et 6 % des habitants des autres aires [Census
1974: i]. L'exhaustivité du recensement de 1961 est un sujet de controverse. Les
ajustements de Bean, Khan et Rukanuddin [1968 : 44] laissent penser cependant
que le taux d'omissions s'est accru entre 1961 et 1974.
(3) Les tableaux du recensement publiés ne permettent d'ailleurs pas d'éliminer
la croissance apparente de l'urbanisation entraînée par le changement de statut
des localités non-urbaines en 1961, dont le nombre d'habitants a dépassé la limite
de 5 000 entre 1961 et 1974. 450 NOTES ET DOCUMENTS
Tableau 2. — Croissance de 1961 X 1974
DES AGGLOMÉRATIONS AYANT PLUS DE 100 000 HABITANTS EN 1974.
Taux annuel Population Population de croissance Agglomération 1974 1961 en %
Dacca 521.034 1.697.572 9,42
7,11 364.205 889.760 Chittagong
127.970 437.304 9,91 Khulna
162.054 270.680 4,03 Narayanganj
9,92 Mymensingh 53.256 182.153
Rajshahi 56.885 132.909 6,75
1.285.404 Ensemble 3.592.378 8,23
Source : Census 1974.
frappante à Dacca : plus d'un million cent cinquante mille habitants, soit
presque autant que la population de l'ensemble des 6 grandes villes en 1961.
Cette augmentation serait due pour les 4/5 à l'immigration nette, si on
suppose que le taux d'accroissement naturel de la population de Dacca est
du même ordre que le taux national de croissance démographique. On obtient
par différence 947 000 immigrants en treize ans {Chaudhury, Ahmed et Huda
1975 : 106) soit près de deux fois la population initiale de la ville.
Ces chiffres rendent compte à leur manière du chaos teinté de délabre
ment social, si caractéristique du paysage urbain de Dacca. Une telle explosion
pourrait difficilement se laisser canaliser d'une manière harmonieuse, aurait-on
eu les moyens financiers, techniques, sociaux de la planifier et de l'absorber.
Ceci n'était .évidemment pas le cas. Quant à une politique urbaine positive
dans l'avenir, ses chances sont probablement des plus minces, compromises
par deux sortes de raisons.
Crise urbaine, crise rurale. En premier lieu, l'ampleur des besoins est
certainement sans commune mesure avec les
ressources. Il est difficile de préciser par le calcul une telle affirmation, qui
s'impose pourtant à l'évidence. On peut néanmoins illustrer le problème en
prenant le cas du logement, un exemple parmi beaucoup d'autres. Chaudhury,
Ahmed et Huda [1975 : 113] ont proposé une mesure du déficit de logements
à Dacca en divisant la population par le nombre d'habitations recensées :
pour ramener le peuplement moyen de 7,7 à 6 occupants par logement, il
faudrait accroître de plus d'un quart le parc de logements existant. Il s'agit
d'une mesure optimiste des besoins. La Commission du Plan constatait avec
découragement en 1973 que 27 % seulement des urbains avaient
un caractère permanent : le restant se composait d'habitations provisoires ou
« non-classifiées ». [Planning Commission 1973 : 387]. Or, il aurait peu de
sens de faire baisser le surpeuplement sans améliorer la salubrité, ce qui
entraînerait aussi des investissements considérables pour la réfection partielle
et l'extension du réseau d'égouts, l'adduction d'eau potable... De plus, la ET DOCUMENTS 451 NOTES
simple croissance de la population, si elle ne s'accélère pas, créerait actuel
lement une demande de 20 à 30 mille logements supplémentaires par an à
Dacca.
Le deuxième obstacle à une planification de la croissance urbaine tient
au fait que la crise des villes est le reflet de la crise des campagnes. C'est
du moins l'impression que l'on retire en lisant les enquêtes auprès des immig
rants, vagabonds et habitants des bidonvilles. Ces soulignent toutes
plutôt l'effet repoussoir des campagnes que l'effet d'attraction des villes
[Farouk et autres 1976, Qadir 1975, Chaudhury Ahmed et Huda 1975],
selon un schéma qui pourrait être celui-ci. Les familles les plus pauvres,
qui ne sont pas nécessairement celles ayant le plus d'enfants, ont de plus
en plus de mal à consolider leur patrimoine foncier, qui se rétrécit au gré
des partages (4). Pour des raisons nombreuses et complexes [Huq 1976] la
productivité est faible et la rentabilité précaire. Ces petits paysans sont en
première ligne pour perdre leur lopin de terre. L'emploi permanent de
salariés agricoles n'est pas une pratique très répandue [Hossain 1974] étant
donné la taille des exploitations. Si les hommes trouvent encore à louer leurs
bras, lors des récoltes notamment, il n'y a presque jamais de travail pour
les femmes [Farouk et autres 1976]. Le jour où les prix se mettent à
flamber comme en 1973 et 1974, c'est la famine et l'exode désastreux vers
les villes. D'une crise à l'autre, les grandes villes du Bangladesh risquent de
devenir, comme leurs homologues indiennes, une manifestation chronique
de la déchéance sociale de masse [Faaland et Parkinson 1976:196].
Ce schéma appelle sans doute de nombreuses nuances. II s'inspire de ce
que nous pouvons savoir de l'expérience concrète des plus défavorisés,
« squatters » et vagabonds. Or, selon une estimation [Chaudhury, Ahmed et
Huda 1975:106], les «squatters» ne représenteraient que 10% de la popul
ation de Dacca (18 % des immigrants au cours de la période 1961-1974).
Les difficultés d'intégration à la ville sont nombreuses car les conditions
de vie s'y révèlent à bien des égards plus pénibles qu'à la campagne. L'en
quête de 1951 auprès des ouvriers de Narayanganj (Husain 1956) avait mis
cela en évidence et l'observation s'est confirmée aussi chez les ouvriers de
Khulna : 68 % d'entre eux avaient pris leur emploi à la suite de circons
tances défavorables qui les contraints de quitter leur village. Le
travail industriel et la vie urbaine ne les attiraient guère [Husain et Farouk
1963:70-71]. L'attitude à l'égard de la ville est également ambivalente chez
les « squatters » de Dacca interrogés en 1972. 80 % d'entre eux déclaraient
vouloir retourner dans leurs localités d'origine si on leur donnait de la terre
sur laquelle ils pourraient vivre en la cultivant. Dans l'hypothèse où on les
chasserait des maisons qu'ils occupaient, près de 50 % de ces « squatters » se
proposaient cependant de rester à Dacca, en vivant « dans la rue » ou « sous
un arbre». 10% seulement envisageaient de quitter Dacca [Chaudhury,
Ahmed et Huda 1975:91].
<4) Entre 1960 et 1968 le pourcentage de fermes d'une surface inférieure à
2,5 acres (1,01 ha.) est passé de 52 à 57 % [A.R. Khan 1972 : 39] et le Recen
sement de l'Agriculture de 1977 confirmera, on le craint, la poursuite de cette
fragmentation. 452 NOTES ET DOCUMENTS
Le taux de chômage parmi les « squatters » est bas (5 % contre 15 %
pour l'ensemble de la population urbaine, selon les estimations). C'est peut-
être un effet de structure par âge — ou un souci de respectabilité vis-à-vis
de l'enquêteur. De toute évidence, c'est une population hétéroclite, mélan
geant de petits fonctionnaires, des marchands ambulants, des travailleurs
journaliers et beaucoup de travailleurs du « secteur des transports » : tireurs
de « rickshaw » ou de charrettes. Les femmes sont domestiques, lorsqu'elles
trouvent un travail rémunéré. Ayant souvent de nombreux enfants, elles ne
sont en général pas logées par leurs employeurs. Leur situation semble beau
coup plus clairement désespérée que celle des hommes, en tout cas lorsqu'il
s'agit de femmes répudiées ou veuves. Pour le reste, la frontière entre
«emploi», «sous-emploi», «chômage» n'est pas facile à tracer.
La vie d'un village. En l'absence d'études d'ensemble sur les
grants dans les villes, on peut fournir quelques
indications complémentaires sur la situation en un lieu de départ, grâce aux
statistiques recueillies par le Laboratoire de Recherche sur le Choléra dans
le thana de Matlab [Chaudhury et Curlin 1975].
Cette étude dédramatise un peu la vision que l'on obtient à partir des
enquêtes urbaines. On constate en particulier, que les échanges migratoires
des 101 villages de Matlab sont loin d'être à sens unique : il y a des départs
vers les villes, mais également des retours et des migrations entre villages.
Comme il s'agit ici d'un système d'enregistrement continu, il convient de
préciser que la définition de la migration comporte une clause de durée :
seules sont prises en compte les présences ou absences supérieures à 6 mois.
Ces chiffres ne sont pas « perturbés » par les migrations saisonnières, quoiq
u'il serait souhaitable d'obtenir un jour des renseignements sur ce phéno
mène. (De telles migrations, si elles se produisent avec une ampleur signifi
cative, aideraient à préciser davantage l'interpénétration de l'économie urbaine
et de l'économie rurale). Une autre conséquence importante de cette définition
de la migration concerne les mouvements de réfugiés provoqués par la
guerre. Dans la mesure où ils auraient été d'une durée inférieure à 6 mois,
ils ne devraient pas être inclus dans les statistiques. On sait que le système
de l'enregistrement a été très perturbé par la guerre. Un recensement local
entrepris en juillet 1972 a révélé 18 % d'immigrations et 32 % d'émigrations
non-repérées par l'enregistrement [Curlin, Chen et Husain 1976:102]. Chow-
dhury et Curlin avaient-ils cette information en rédigeant leur article ? Il
semble que non, puisqu'ils attribuent le solde migratoire positif de 1970-
1971 à des modifications réelles des courants d'échanges entraînées par la
guerre (5), sans jamais faire allusion à la possibilité de sous-enregistrement.
Sans doute faut-il se garder de tout vouloir interpréter lorsque l'on n'a
qu'une petite série de chiffres, de plus perturbée par une crise majeure. Mais
il est tentant de dire, par exemple, que le conflit a principalement décou-
<5> La guerre a débuté le 25 mars 1971. L'année statistique à Matlab se
termine le 30 avril. L'armée a fait son apparition près de Matlab en avril, et
a mené une action à Matlab même en juin-juillet. Cette période fait déjà partie
de l'année 1971-1972. NOTES ET DOCUMENTS 453
Tableau 3. — Emigrants et causes de l'émigration.
1970-1971 1968-1969 1969-1970 1971-1972 1972-1973
Nombre d'émigrants
(sexe masculin) 2442 185 1233 1489 2065
Causes déclarées :
Recherche de travail % 57 45 28 29 37
Meilleures conditions
de vie % 11 12 13 16 13
Total causes écono
miques % 68 57 41 45 50
Source : Chaudhury et Curlin [1975 : 201]
ragé l'émigration pour motifs économiques. En comparant plusieurs tableaux
on s'aperçoit que la proportion d'émigrants du sexe masculin partis à la
recherche d'un emploi baisse de 57 % en 1968-1969 à 28 % en 1970-1971.
Tout se passe d'ailleurs comme s'il y avait un effectif inélastique de migrants
pour des raisons familiales, auquel s'ajoute selon les années un contingent
plus ou moins fort de migrants « économiques ». Les variations du nombre
total de migrants se traduisent par des variations de même sens de la pro
portion de économiques (tableau 3).
L'âge des migrants. En ce qui concerne l'âge, le sexe et les causes de
la migration, on peut, sans trop faire de violence
aux chiffres, dire ce qui suit : les hommes et les femmes ont des comport
ements migratoires très différents. Les trois quarts des femmes migrent soit
comme membres de familles dépendants (suivant le mari ou le père...) soit
pour des raisons de mariage. La tradition du mariage entre villages demeure
vivace et le poids de ces échanges de femmes est tel que les courants migrat
oires féminins restent pour moitié à l'intérieur de la strate rurale. Chez les
hommes plus des deux-tiers émigrent vers les villes, la majorité pour « trouver
du travail » ou à la recherche de « meilleures conditions de vie ». Si les migrat
ions dépendantes y apparaissent encore - les garçons suivant leur père —
le mariage n'est par contre jamais donné comme motif de migration.
L'âge modal à l'émigration est pour les hommes le groupe 20-24 ans,
pour les femmes le groupe 15-19 ans. En ce qui concerne les immigrants,
l'âge modal est décalé de 5 ans vers le haut pour les hommes et reste
à 15-19 ans pour les femmes. L'immigration masculine est essentiellement une
immigration de retour, après un séjour plus ou moins long en ville. La
migration féminine étant plutôt déterminée par les échanges matrimoniaux,
l'âge au mariage ne peut pas varier notablement selon le sens des échanges.
L'année 1968-1969, qui a sans doute été une année difficile, - si l'on juge
par l'ampleur de l'émigration masculine et le fort pourcentage de migrants
allant chercher du travail - se caractérise également par de forts taux
d'émigration chez les hommes plus âgés. Ce taux atteint 7 % pour le groupe 454 notes et documents
Tableau 4. — Taux d'émigration et d'immigration
toutes destinations et provenances, par age et par sexe
dans 101 villages de níatlab. (taux pour 100 habitants).
Sexe masculin
Age
1968-1969 1969-1970 1970-1971 1971-1972 1972-1973
Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr.
0- 4 1.86 2.32 2.30 2.50 2.96 2.06 1.29 2.23 1.86 2.73
5- 9 1.71 1.98 1.41 1.85 1.67 1.97 1.63 2.22 2.57 1.43
3.97 2.53 2.18 2.68 1.94 10-14 4.66 2.60 2.36 3.64 1.95
15-19 8.92 4.04 7.10 3.73 3.41 3.58 3.20 2.86 5.75 2.59
20-24 10.91 5.80 7.17 4.95 3.20 5.12 3.75 3.83 6.39 4.90
5.61 25-29 8.02 6.46 6.48 2.78 6.67 5.09 4.74 5.39 6.74
3.59 3.39 2.05 5.14 3.73 4.44 30-34 7.05 3.60 4.86 4.15
35-39 4.92 2.85 2.98 3.32 1.77 3.70 3.51 3.10 3.34 3.60
2.07 40-44 3.82 2.33 2.34 0.99 2.57 1.88 2.09 2.76 2.10
2.01 2.51 1.97 4549 3.08 2.18 1.66 1.46 2.05 1.81 1.81
50 et + 1.68 1.16 1.16 1.16 0.79 1.52 1.11 1.39 0.98 0.90
Tous
âges 4.36 2.61 3.24 2.61 2.09 3.07 2.44 2.38 3.32 2.44
Sexe féminin
Ages 1969-1970 1970-1971 1971-1972 1968-1969 1972-1973
Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr. Emigr. Immigr.
0- 4 2.52 1.96 2.38 2.24 2.38 2.80 2.16 1.18 2.44 3.33
5- 9 1.71 1.75 1.71 1.86 2.63 1.77 1.34 2.03 2.16 2.53
10-14 5.64 3.12 5.99 3.84 7.39 3.68 4.16 2.43 6.76 3.53
10.08 10.64 15-19 9.31 10.55 5.15 9.19 6.71 6.59 8.12 9.44
3.89 3.81 3.24 3.71 3.93 20-24 4.65 4.29 5.11 6.26 3.36
25-29 2.94 2.43 2.71 2.37 2.22 3.06 2.95 3.57 3.41 2.06
30-34 1.73 1.60 1.49 1.84 1.55 1.91 1.68 1.54 2.28 1.36
35-39 1.53 1.15 1.16 1.12 0.95 1.85 1.43 1.62 1.81 0.93
1.06 1.36 1.04 1.17 1.11 4044 1.59 0.89 1.43 1.10 0.61
4549 1.16 0.65 1.30 0.85 0.64 0.93 1.19 1.00 0.92 0.92
50et + 1.09 1.19 1.16 1.12 1.04 1.88 1.06 1.15 0.96 0.93
Tous
3.17 2.90 2.86 3.13 âges 3.17 2.67 2.73 2.54 3.65 2.64
Les immigrants sont définis comme étant entrés dans la région et y ayant résidé pendant
6 mois au moins. Les emigrants sont les personnes sorties de la région ei restées absentes
pendant une égale période. Les taux sont calcules par rapport < i la population de Matlab
estimée au milieu de période (approximativement le 1er novembre).
Source : Chaudhury et Curlin [1975 : 189 et 191) NOTES ET DOCUMENTS 455
30-35 ans, et presque 5 % pour le groupe 35-39 ans. Ceci suggère que les
difficultés économiques pourraient déraciner des personnes plus âgées, qui
ne seraient pas parties dans d'autres circonstances (tableau 4), ou prolonger
leur absence dans les villes s'il s'agit d'un phénomène saisonnier.
Migration et emploi. En ce qui concerne le rôle d'attraction des villes,
celui-ci semble être presque exclusivement écono
mique. Jusqu'à 14 ans, les emigrants de sexe masculin partent essentiellement
en tant que membres dépendants de la famille. Entre 15 et 35 ans, la
principale raison invoquée est la recherche du travail, de même qu'entre
40-50 ans. Les meilleures conditions de vie ne sont invoquées en majorité
qu'à 35-39 ans et à partir de 50 ans. Par contre, chez les immigrants, aucun
groupe d'âges n'est venu s'installer à Matlab pour des raisons en majorité
économiques. Entre 15 et 24 ans on retourne surtout « à la maison » et à
partir de 25 ans on y cherche surtout de « meilleures conditions de vie ».
C'est là encore, une confirmation des difficultés qu'éprouvent les migrants
à s'intégrer dans le chaos urbain. Celui-ci risque cependant de s'accroître,
car selon le calcul des auteurs de l'étude, si tout l'univers rural du Bangladesh
avait le même type d'échanges migratoires que les villages de Matlab, la
population urbaine du pays s'accroîtrait au rythme de 9 à 11 % par an,
uniquement par la simple immigration nette [Chaudhury et Curlin 1975:221-
222].
En effet, le solde des échanges migratoires de Matlab avec les localités
urbaines fait apparaître un taux d'émigration nette autour de 1 %. Etant
donné que la population rurale représente un peu plus de 90 % de la
population totale du pays, 1 % de la population rurale représente 9 % de
la urbaine. Ce calcul démontre que la situation de Matlab n'est
pas généralisable à l'ensemble des localités rurales. Mais que se passerait-il
si elle devenait représentative ? Après tout, une émigration nette de 1 %
par an ne paraît pas une hypothèse exorbitante.
Dans quelle mesure l'exode rural pourrait-il être le résultat de la
pression démographique sur les terres ? Quelles catégories sociales apparaissent
les plus menacées ? Si plusieurs théories existent, l'évidence empirique fait
par contre largement défaut. Les statistiques de Matlab sont difficiles à inter
préter dans leur état actuel, mais on pourrait certainement les améliorer dans
l'avenir. La profession des emigrants a été recueillie auprès des membres
du ménage restés sur place ou, à défaut auprès des voisins. On peut s'inter
roger sur la validité des réponses ainsi obtenues, mais le plus important
serait de bien distinguer s'il s'agit de la profession avant ou après la migrat
ion. Il semble que l'on a surtout obtenu la exercée en ville : on
trouve dans les statistiques de nombreux hommes partis comme domestiques,
travailleurs des manufactures de jute et employés de bureau. Ces professions
étant relativement rares à Matlab, les taux d'émigration obtenus par rapport
à la structure du lieu de départ sont exagérément élevés et du point de vue
méthodologique, dépourvus de sens. Les taux parmi les agri
culteurs et les travailleurs journaliers deviennent, par contre, exagérément
bas, car les migrants prennent en ville un emploi non-agricole ou deviennent 456 NOTES ET DOCUMENTS
chômeurs. Il serait par conséquent faux de conclure, au vu de ces taux,
que les professions en question sont moins exposées au risque de migration.
Les familles nombreuses. L'influence de la taille des familles sur la
migration est également un sujet très con
troversé. D'un côté, il est tentant de penser que le fait d'avoir de nombreux
enfants appauvrit les familles, les empêche d'épargner, accentue la pression
sur les terres, rend plus précaire le maintien des « héritiers » au village.
C'est l'argumentation passe-partout qui a inspiré de nombreuses campagnes
de contrôle des naissances en milieu rural. D'un autre côté, plusieurs sources
semblent indiquer, au contraire, que la taille des ménages est positivement
corrélée avec la taille des exploitations [Hossain 1974] et avec le revenu
[Alamgir 1974:805]. Les données indiennes sur ce sujet vont dans le même
sens [Sivakumar 1976]. Existe-t-il des relations de cause à effet entre la
taille des ménages, le revenu et la migration et, le cas échéant, dans quel
sens opère cette causalité ?
Il est évident que la compétition pour les terres se solde par des
perdants et des gagnants. Les gagnants sont ceux qui peuvent acheter lors
des crises, ce qui suppose des revenus non-agricoles. Mamdani [1972] a mis
à jour une stratégie consciente chez ses villageois de Monogram : avoir
beaucoup d'enfants, c'est s'assurer la possibilité que certains prennent un
emploi en ville et financent ainsi l'extension de la ferme familiale, tandis
que d'autres la cultiveraient. Dans ce cas, les migrations des membres de
familles nombreuses relèveraient d'une stratégie d'enrichissement et non d'un
processus de déchéance sociale.
Les données de Matlab sont quelque peu erratiques, mais une conver
gence se dégage : ce sont les membres des ménages d'isolés et — tout à fait
à l'autre extrême - les membres des de plus grande taille, qui
ont les plus forts taux de migration (tableau 5). Il est difficile d'en tirer
des conclusions précises parce qu'il y a de nombreuses interférences possibles
entre, d'une part, la taille du ménage et la probabilité apparente de migration,
et d'autre part, entre la taille du ménage et sa structure par âge. Enfin,
il faut noter avec Alamgir [1974:776] que la taille du ménage ne renseigne
ni sur la fécondité ni sur le lien de causalité à la richesse : celle-ci peut
favoriser la formation de familles élargies (joint families), incorporant des
Tableau 5. — Taux de migration selon la taille du ménage (en %).
Taille du ménage 1968-1969 1969-1970 1972-1973
1-3 5.15 3.02 2.18
3.57 4-6 2.42 2.69
7-9 3.15 2.43 3.62
10 + 4.17 2.88 6.29
Sources : Chaudhury et Curlin [1975 : 196]

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