Les migrations mexicaines vers les États-Unis et la frontière nord du Mexique - article ; n°69 ; vol.18, pg 55-76

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Tiers-Monde - Année 1977 - Volume 18 - Numéro 69 - Pages 55-76
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Jean Revel-Mouroz
Claude Bataillon
Les migrations mexicaines vers les États-Unis et la frontière
nord du Mexique
In: Tiers-Monde. 1977, tome 18 n°69. pp. 55-76.
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Revel-Mouroz Jean, Bataillon Claude. Les migrations mexicaines vers les États-Unis et la frontière nord du Mexique. In: Tiers-
Monde. 1977, tome 18 n°69. pp. 55-76.
doi : 10.3406/tiers.1977.2688
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1977_num_18_69_2688LES MIGRATIONS MEXICAINES
vers les Etats-Unis
et la frontière nord du Mexique
par Jean Revel-Mouroz* et Claude Bataillon**
« Dans le cas du Mexicain, il est moins dési
rable en tant que citoyen qu'en tant que tra
vailleur » (i).
« Ne vas pas vers le gringo
ne franchis pas la frontière,
pour gagner honnêtement ton pain,
car s'ils te donnent du travail,
ils te vanneront pour un centime,
te battront comme un esclave
et humilliront ta patrie » (2).
Il y a exactement cinquante ans un rapport officiel nord-américain
estimait « qu'aux Etats-Unis il y a plus d'un million de Mexicains, et
qu'avec les lois actuelles ce nombre peut augmenter pratiquement sans
limites » (3). En 1975 une étude (très controversée) réalisée pour le
compte du Immigration and Naturali2ation Service évaluait la popula
tion mexicaine résidant illégalement aux Etats-Unis à 5,2 millions de
personnes (4), et le Président Ford pouvait affirmer : « Le problème
principal, c'est comment se débarrasser de ces 6 à 8 millions d'étrangers
** * Chargé Maître de de recherches au au cnrs. cnrs.
(1) Congress of the United States, Report of the Immigration Commission, 1910-1911,
n° lxi, 34e session.
(2) Poème de combat publié dans la presse mexicaine de 19 10 et cité par Moisés Gonzalez
Navarro. Cf. N0 vayais al Norte, in aztlan, Historia del pueblo chicano Sep-Septentas, 1975,
174.
(3) U.S. Department of Labor, Annual Report of the Commissioner General of Immigration,
U.S. Gov. Print. Off., 1926, p. 10.
(4) Lesko Associates, Final Report : Basic Data and Guidance Required to Implement a Major
Illegal Alien Study During Fiscal Year 1976.
Revue Tiers-Monde, t. XVIII, n° 69, Janvier-Mars 77 5 5 JEAN REVEL-MOUROZ ET CLAUDE BATAILLON
qui contrarient notre prospérité économique » (i). Depuis un demi-siècle
l'importance de la migration mexicaine vers le voisin du nord et les
modalités de son contrôle en font une question d'actualité. Quelles
peuvent être les conséquences pour un pays de voir plus de 10 % de
sa population active masculine chercher un travail à l'étranger ? Quelle
est la signification d'un tel mouvement, persévérant malgré les obstacles
qu'on lui oppose (710000 immigrants illégaux expulsés en 1974!),
malgré la discrimination et les brimades sans cesse dénoncées par les
politiques, journalistes et universitaires mexicains (des nationalistes aux
marxistes) ? Cas unique en Amérique que cette migration internationale
de masse, entre la première puissance économique mondiale et un pays
en voie de développement.
I. — L'amplitude de la migration vers les Etats-Unis
Identification et évolution
des différents courants migratoires
« L'immigration mexicaine aux Etats-Unis est fondamentalement un
phénomène économique, le résultat automatique d'une demande crois
sante de main-d'œuvre dans l'un des deux pays, et d'une offre de tra
vailleurs disponibles dans l'autre » (2). Immigration définitive et migra
tion temporaire du travail sont d'ailleurs très difficiles à distinguer tant
que la frontière entre Mexique et Etats-Unis reste largement ouverte
et que le migrant mexicain n'intéresse pas la Border Patro/ (créée en 1925).
1. U émigration définitive. Contrôles et restrictions accrues
à Ventrée aux Etats-Unis
La migration mexicaine vers les devient notable à la
fin du xixe siècle, quand la construction de chemins de fer et la mise en
valeur agricole par irrigation créent un appel de main-d'œuvre dans
les Etats du Sud-Ouest; le mexicain vient remplacer le chinois, officie
llement indésirable depuis V Exclusion Act de 1882. Au xxe siècle on
(1) Dépêche United Press International, 22 avril 1976, citée par J. Bustamante, The
Silent Invasion Issue, paper for the annuals meetings of the Population Association of America
in Montreal, 29-30 avril 1976, p. 15.
(2) Manuel Gamio, Mexican Immigration to the United States, The University of Chicago
Press, 1930, p. 30.
56 LES MIGRATIONS MEXICAINES
peut diviser l'histoire de cette migration en deux grandes phases, séparées
par la crise économique des années trente.
a) igoo-ig2g est pratiquement une période de laissez-faire. Push
and Pull Factors se combinent : le 'Reclamation Act de 1902 facilite l'expan
sion de Y agribusiness dans le Sud-Ouest, compagnies minières et compag
nies ferroviaires recrutent une main-d'œuvre peu qualifiée, puis la
première guerre mondiale crée un déficit de main-d'œuvre aux Etats-
Unis; au Mexique la croissance de la population (+ 20 % entre 1895
et 1910), la crise révolutionnaire (1910-1920), l'instabilité politico-
économique des années 192 6- 1929 (marquée par la révolte des Cristeros)
poussent une partie de la population à chercher travail ou refuge dans
une migration que facilitent les nouvelles voies ferrées nord-sud créées
sous le Porfiriat. Le nombre d'immigrants mexicains passe de 49 642
entre 1901-1910, à 219 004 (1911-1920) et culmine en 1928 (57 765 immig
rants), où l'immigration mexicaine représente 23 % de l'immigration
aux Etats-Unis (cf. tableau 1). En comparant les chiffres officiels amér
icains à ceux, mexicains, de l'étude de Gamio (1) on s'aperçoit qu'à
chaque immigrant légal correspond une personne non enregistrée aux
Etats-Unis (mais détectée à son retour au Mexique); en simplifiant
Tableau i. — U immigration mexicaine aux Etats-Unis
Immigrants enregistrés Accroissement
(à la frontière) de la population américaine
d'origine mexicaine
Période Var an née au Mexique (Census)
1901-1910 49642 ? 4964 Illustration non autorisée à la diffusion 1911-1920 21 9OO 258 581 219 004
1921-1930 160 634 459287 45 929
1931-1940 2 231 — 261 584 22 319
1941-1950 60 589 6059 73 129
1951-1960 31 931 319 312 125 340
1961-1970 443 251 44325 183 809
? 255 870 63 968 1071-1974
Sources : Leo Grebler, Mexican American Study Project, Advance Report 2,
University of California, janvier 1966, p. 102; Thomas Weaver et Theodore
E. Downing, Mexican Migration, University of Arizona, 1976, p. 55.
(1) Cf. note 2, p. 56.
57 JEAN REVEL-MOUROZ ET CLAUDE BATAILLON
considérablement les échanges migratoires de cette période, on peut
évaluer à un volume similaire celui de la migration définitive et celui
de la migration temporaire.
A la fin de cette phase, en dix ans, c'est donc près de 6 % de la popul
ation mexicaine qui migrent vers les Etats-Unis, dont 3 % avec l'inten
tion de s'y installer définitivement.
b) La crise : ig2g-ig42. — La stabilisation politique au Mexique,
et surtout l'entrée des Etats-Unis dans la grande crise provoquent un
retournement complet du flux migratoire.
Cette fois-ci le lobby des employeurs du Sud-Ouest, qui déclarait
en 1927 : « Les intérêts agricoles des border and moutains states s'opposent
unanimement à cette loi (projet d'établir des quotas), comprenant bien
qu'elle arrêterait et entraverait la production agricole à travers tous ces
Etats » (1), s'il réussit à bloquer le projet d'appliquer le Quota Act
de 1924 aux immigrants mexicains, ne peut empêcher les autorités de
l'Immigration d'employer tout leur arsenal législatif (application stricte
de V Immigration Act de 1917, sur les critères d'admission des immigrants,
et recherche systématique des personnes entrées illégalement), sous la
pression des restrictionnistes (petits fermiers, syndicats, racistes...) ;
un mouvement d'opinion organisé en Californie contre les étrangers
preneurs d'emplois facilite l'action des autorités, et de 1929 à 1937
ce sont 435 000 Mexicains (dont certains citoyens américains) qui sont
« rapatriés » de force ou par persuasion (cf. Abraham Hoffman, p. 174).
Ceci se reflète dans la baisse de la population d'origine mexicaine
recensée en 1930 et en 1940 (cf. tableau 1). Pris au dépourvu, le
gouvernement mexicain constate qu'il « ne nous reste aucun autre moyen
que de leur (aux rapatriés) ouvrir franchement les portes de la patrie » (2),
puis crée en 1932 un Comité Nacionál de Repatriación, et essaie d'utiliser
les rapatriés dans des projets de colonisation.
c) L'immigration contrôlée : ig2g-igj6. — L'opération repatriation
stoppe pratiquement l'immigration mexicaine légale qui concerne moins
(1) Déclaration d'hommes d'affaires réunis à Los Angeles, citée par Abraham Hoffman,
Unwanted Mexican Americans in the Great Depression repatriation pressures, igsg-iggg, The
University of Arizona Press, 1974, p. 27.
(2) Secretaria de Relaciones Exteriores. Memoria 1931-1932, cité par Mercedes Carreras
de Velasco, L.os Mexicanos que devolvio la Crisis Jg2g-ig32, Colección del archivo historico
diplomatico mexicano, 1974, p. 79.
58 LES MIGRATIONS MEXICAINES
de io ooo personnes par an jusqu'en 1952. D'une part il semble qu'un
système de vases communicants se soit établi entre la masse des immig
rants et celle des braceros : quand le migrant mexicain ne peut obtenir
un contrat de travail saisonnier et temporaire, il cherche seulement alors
à obtenir un visa d'immigrant ; d'autre part les formalités pour l'obtention
du visa se sont compliquées : preuves que le migrant ne sera pas à la
charge du pays d'accueil, contrat de travail déjà établi ; mais surtout
l'immigration mexicaine est peu à peu rentrée dans la loi commune :
en 1968 la nouvelle loi sur l'immigration instaure un régime de quotas
pour l'hémisphère occidental, la part théorique du Mexique étant réduite
à 20 000 immigrants par an (en réalité l'application reste comprehensive,
avec 71 586 en 1974, soit le chiffre le plus élevé de tous les
temps). La tendance générale est cependant au renforcement des bar
rières : les projets d'amendements à la loi d'Immigration, « Rodino »
et « Eastland » demandent en 1976 que les immigrants aient plus de
21 ans, et que les admissions soient réduites de moitié (1).
2. La grande migration du travail :
braceros et wetbacks (ig42-igj6)
Quand les Etats-Unis entrent en guerre en 1941, le secteur agricole
acquiert une valeur stratégique ; la mobilisation entraînant une pénurie
de main-d'œuvre dans ce secteur, l'Administration des Aliments pour
la Guerre, le Département du Travail et les Services d'Immigration
établissent un programme de recrutement de travailleurs. Un accord
est signé entre les gouvernements américain et mexicain, c'est la Mexican
Farm Labor Agreement du 23 juillet 1942, établie pour la durée de la
guerre, et que suivra le Bracero Program de 1948-195 о ; l'importation
de main-d'œuvre mexicaine saisonnière est ensuite institutionnalisée
comme mécanisme permanent, de 195 1 à 1964. La nouveauté de cet
accord, c'est que les deux gouvernements organisent la migration :
les candidats sont sélectionnés dans trois centres mexicains (Guaymas,
Chihuahua, Monterrey), puis le gouvernement américain leur fournit
moyens de transport et frais de déplacement ; il garantit un salaire
horaire minimum (30 cents), une durée d'emploi effective égale à trois
quarts de la durée prévue par le contrat, et veille à l'attribution de
(1) Comercio Exterior, La migración ilegal : un problema constante, août 1976, p. 898.
59 JEAN REVEL-MOUROZ ET CLAUDE BATAILLON
logements (en général des baraquements militaires). Pour récupérer
une partie des dépenses le gouvernement levait une taxe de 15 $ par
contrat (et 25 $ de caution) payable par les employeurs américains Ci).
Même si l'application des contrats est sujette à critique, et si nombre
de farmers cherchent à éluder leurs engagements (2), le programme des
braceros est globalement un succès : leur nombre passe de 4 203 en 1942,
à 62 170 en 1944 ; après une pause, c'est le coup de fouet de la guerre
de Corée (192 000 en 195 1), et le mouvement culmine à la fin des années
cinquante (plus de 400000 braceros en 1956, 1957, 1958, 1959). « C'est
une chance pour une nation que de pouvoir disposer quand elle le
désire, et à des sources immédiatement accessibles, de travailleurs qui
s'engagent à rentrer dans leur pays une fois leur travail terminé » (3).
Le mouvement migratoire dépasse en réalité largement le cadre
des accords officiels, car les entrées frauduleuses et le travail illégal sont
extrêmement répandus.
On peut se faire une idée de la migration clandestine, celle des
wetbacks (les « dos-mouillés », encore que tous n'aient pas franchi la
frontière à la nage), d'après les statistiques de Mexicains arrêtés et expulsés
(deported or required to depart) par les autorités américaines — on notera
toutefois qu'une même personne peut être expulsée plusieurs fois dans
l'année. Ces expulsions passent de 190 000 dans la période permis
sive 1 942-1 946, à 3 442 239 au cours de la grande opération wetbacks ;
de 1952 à 1954, qui mobilise police, Border Patro/ et une Special Mobile
Force créée à cette occasion. Après une phase d'arrêt, de 1956 à 1966,
les arrestations et expulsions ont repris à un rythme croissant (2 342 550
en 1970- 1974).
La grande crise agricole et agraire mexicaine des années 1966-1976
engendre chaque année de nouvelles cohortes de braceros illégaux, alors
que le Programme officiel s'est clos, en 1964, sous la pression des syn
dicats américains, et de la population chicana (Nord- Américains d'ascen
dance mexicaine) qui voit un concurrent dans chaque migrant.
Ce maintien de la migration illégale, même durant le Programme
(1) Richard B. Craig, The Bracero Program. Interest Groups and Foreign Policy, Austin,
University of Texas Press, 1971, 233 p.
(2) Cf. à ce sujet Jorge Bustamante, Espaldas Mojadas : Migración-Mercancia, Cahiers
des Amériques latines, 1975, 12, pp. 277-316.
(3) Déclaration d'un fermier du Colorado, reproduite dans le rapport de la Commission
présidentielle sur les Travailleurs mexicains, Problemas Agricolas e Industrials de Mexico,
1958, n° 1-2, vol. X, p. 107.
60 LES MIGRATIONS MEXICAINES
des braceros met en évidence deux facteurs essentiels pour comprendre
l'émigration mexicaine : la demande de cheap labor de la part de Y agri
business dépassait le volume des contingents légaux ; et d'autre part le
migrant mexicain se méfiait souvent des exactions des autorités mexic
aines, de tous les intermédiaires corrompus, et préférait tenter sa
chance dans l'illégalité, sûr de trouver un emploi, ce dernier facilitant
à son tour la légalisation du séjour. Dans cette optique les à-coups et
revirements dans la politique de contrôle et éviction de la migration
1000000-
900000-
800000-
700000- Personnes ♦
expulsées des E-U/
У
600000-
Illustration non autorisée à la diffusion
500000-
400000-
300000-
200000-
100000-
- 50 000
10000-
1942 1947 1951 19541956 1960 1964 1968 1974
Fig. i. — Les migrants mexicains aux Etats-Unis
Sources : braceros : Leo Grebler, The Mexican American People, New York,
The Free Press, 1970, p. 68.
Immigrants et expulsés : Thomas Weaver, op. cit., pp. 55-62.
Frontaliers : Select Commission on Western Hemisphere Immig
ration.
6l JEAN REVEL-MOUROZ ET CLAUDE BATAILLON
illégale apparaissent presque secondaires tant que l'offre d'emploi n'est
pas réduite. Or le fait qu'un employeur de migrants illégaux n'encourt
aucune poursuite (l'introducteur du migrant, lui, est sévèrement sanc
tionné), transforme le wetback en une bonne affaire : sans statut légal,
on peut lui payer un très bas salaire ; il ne peut se syndiquer, et il suffit
de le dénoncer pour s'en débarrasser quand on n'en a plus besoin
(quelque fois sans même le payer). Comme le conclut J. Bustamante, « il
existe une relation paradoxale entre le fait de condamner comme délin
quant celui qui entre sans papiers aux Etats-Unis à la recherche de travail
et de le considérer en même temps comme une marchandise ayant une
demande sur le « marché Hbre » du travail » (i).
3. Autres formes de migration vers les Etats-Unis
Une explication pour le grand nombre de Mexicains travaillant ill
également aux Etats-Unis est la facilité avec laquelle on peut franchir
la frontière. Tous les illégaux ne sont pas réellement des wetbacks (ayant
passé clandestinement la frontière) ; il suffit de posséder la carte I.186,
valable quatre ans, qui permet d'entrer aux Etats-Unis, et d'y séjourner
pendant soixante-douze heures (jusqu'à 150 miles de la frontière);
prévue pour faciliter la venue de touristes, acheteurs et consommateurs
mexicains dans la zone frontière, cette carte est en réalité largement
utilisée pour des migrations pendulaires ou temporaires du travail ;
aux 40 - 5 о ooo authentiques travailleurs frontaliers (les green-cards, de la
couleur du visa I.151) ayant la qualité d'immigrants légaux, Д faudrait
aj outer une grande partie des 5 46 000 titulaires (début 1 9 70) de la carte 1 . 1 8 6,
l'utilisant tantôt pour acheter aux Etats-Unis, tantôt pour y travailler.
II. — Les conséquences globales de l'émigration
pour l'économie et la société mexicaine
Le maintien d'un courant migratoire vers les Etats-Unis présente,
pour la société mexicaine, des désavantages certains : désintégration des
familles, perte d'éléments dynamiques recherchant à l'étranger des
chances de promotion individuelle, dépendance pour des centaines de
milliers de personnes de décisions prises par l'étranger. Mais certains
(1) J. Bustamante, op. cit., p. 310.
62 LES MIGRATIONS MEXICAINES
avantages économiques ne compensent-Hs pas ces inconvénients, en
donnant plus de chances de succès aux politiques de développement du
Mexique ? La réponse paraît positive dans deux cas : celui de l'emploi
et celui de la balance des paiements, et beaucoup plus ambiguë
sur le plan idéologique.
i. La migration régulatrice de Г emploi?
Le Mexique est dans une situation de chômage et de sous-emploi
chronique : près de 20 % de la population active (d'ailleurs sous-estimée)
rentre en 1970 dans ces catégories ; malgré soixante et un ans de réforme
agraire, la moitié des exploitations agricoles n'arrivent pas à subvenir
aux besoins des familles qui y vivent (soit quelque 1,4 million de mini-
fundistes), et 2 235 000 jornaleros n'ont pas de terres. Pour la majeure
partie de la population rurale mexicaine, la survie des exploitations et
l'emploi des jeunes générations passent donc par des migrations, tempor
aires ou définitives ; c'est certainement une chance pour cette population
que de pouvoir migrer non seulement vers les secteurs irrigués mexicains
ou vers les villes, mais aussi vers les Etats-Unis où, pour une durée de
travail égale, le salaire minimal agricole est d'environ 8 $ par jour
(El Paso, 1969) (1) alors que le salaire mexicain correspondant est de
2,3 $ dans le Bajio, et de 3 $ immédiatement de l'autre côté de la front
ière, à Mexicali.
Pendant les années du bracerisme officiel, c'est entre 10 à 1 5 % de la
population masculine agricole qui a pu trouver du travail aux Etats-Unis,
ou encore entre le cinquième et le tiers des Mexicains sans terre (en
estimant à 600 000 - 1 million le nombre total de braceros, légaux et
illégaux). L'émigration jouait donc bien un rôle important comme
soupape de sécurité pour les pressions sur l'emploi. Le bracerisme a
certainement contribué à la grande phase du développement agricole
mexicain, de 1940 à 1965, la coïncidence des dates n'étant pas due au
hasard.
Mais avec la fin du Programme officiel, en 1964, et avec l'augmentat
ion rapide des expulsions de wetbacks de ces dernières années, la situation
s'est détériorée. Les migrants sont trop rapidement arrêtés pour avoir
le temps de s'employer, gagner un salaire, épargner, et en outre ils
(1) Julian Samora, Los Mojados : The Wetback Story, University of Notre Dame Press,
1971, p. 98.
63

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