Les modifications de la perception consécutives à des lésions cérébrales chez l'Homme : les recherches de H. L. Teuber - article ; n°1 ; vol.58, pg 107-117

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1958 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 107-117
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1958
Lecture(s) : 16
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins

C. Engels
I. Javal
Les modifications de la perception consécutives à des lésions
cérébrales chez l'Homme : les recherches de H. L. Teuber
In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 107-117.
Citer ce document / Cite this document :
Engels C., Javal I. Les modifications de la perception consécutives à des lésions cérébrales chez l'Homme : les recherches de
H. L. Teuber. In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 107-117.
doi : 10.3406/psy.1958.26663
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1958_num_58_1_26663LES MODIFICATIONS DE LA PERCEPTION
CONSÉCUTIVES A DES LÉSIONS CÉRÉBRALES
CHEZ L'HOMME :
LES RECHERCHES DE H. L. TEÜBER
par Claude Engels et Imo Javal
Pour Teuber, la « neuropsychologie » constitue une tentative de
rapprochement de la neurologie et de la psychologie, devant per
mettre d'établir des correspondances neurophysiologiques du compor
tement (20, 23).
Les structures neurologiques peuvent être analysées du point de
vue anatomique, histologique ou neuro-chimique ; certaines fonctions
spécifiques peuvent être étudiées par l'enregistrement électrique, la
stimulation ou la destruction sélective : il s'agit toujours d'établir des
relations structure-fonction et de préciser le rôle du cerveau dans la
régulation du comportement. En ce sens, l'analyse du comportement
est aussi, sinon plus, importante que des structures
neurologiques.
Pour de nombreux auteurs, ce genre de recherche n'est concevable
qu'au moyen d'expériences sur des animaux ; en effet, l'utilisation de
ceux-ci permet de pratiquer un grand nombre de stimulations, d'abla
tions et de lésions expérimentales. Cependant, les types de comporte
ment pouvant être étudiés de cette manière, sont peu différenciés et
peu variés. Seules les recherches portant sur des hommes ayant des
lésions cérébrales, permettent d'aborder l'étude des mécanismes céré
braux intervenant dans la perception, le langage et d'autres processus
complexes ; le manque de précision sur la localisation des lésions est
ici en partie compensé par la possibilité d'enregistrer les modifications
de comportement les plus variées et les plus subtiles (21).
MÉTHODES
Les recherches de Teuber et de ses collaborateurs sont orientées
principalement vers l'étude du fonctionnement cérébral chez l'homme.
Dans ce but, ils analysent les effets produits par des lésions cérébrales
chez des sujets adultes, auparavant normaux. De telles observations ne
présentent pas les inconvénients de celles succédant à une intervention
psycho-chirurgicale, toujours précédée d'une maladie, ni de celles de REVUES CRITIQUES 108
tumeurs ou de troubles vasculaires, accompagnés d'états pathologiques
multiples ; elles se rapprochent en quelque sorte des expérimentations
naturelles.
Les sujets choisis sont des combattants de la guerre 39-45, ayant
subi un traumatisme crânien ; ils n'ont pas été sélectionnés en fonction
de symptômes particuliers. Le groupe principal de sujets comprend
232 hommes présentant des pertes de tissu cérébral certaines, dues à
des blessures par balles. Le groupe contrôle comprend 118 hommes
ayant des blessures de guerre affectant des nerfs périphériques, sans
atteinte cérébrale. A quelques rares exceptions près, les sujets de ces
deux groupes ne sont pas des malades hospitalisés ; ils viennent de leur
plein gré périodiquement passer des examens psychologiques, afin de
coopérer aux recherches du laboratoire.
Les sujets du premier groupe ont été classés en fonction, d'une part
de la localisation et d'autre part, des symptômes. Quant aux localisa
tions, des sous-groupes ont été établis, selon que la lésion intéressait
l'hémisphère droit ou gauche ou les deux, le tiers antérieur, médian ou
postérieur du cerveau, ou encore le lobe frontal, pariétal, temporal ou
occipital. Quant aux symptômes, la classification a été faite d'après
les résultats obtenus par les malades à différentes épreuves sensorielles,
à des tâches complexes, d'après l'évaluation quantitative des fonctions
motrices, selon la présence ou l'absence de troubles visuels, d'aphasie
ou d'épilepsie post-traumatique.
Ces deux types de classification permettent, d'une part, d'associer
des symptômes spécifiques — c'est-à-dire, caractéristiques d'un groupe
donné et absents chez tous les autres groupes — ou non spécifiques
d'une certaine lésion ; d'autre part, d'étudier quelles sont les modifica
tions qui apparaissent d'une manière constante, en même temps qu'un
symptôme donné. Établir des groupements de symptômes caractéris
tiques est en effet l'objectif principal de Teuber ; selon lui, trop de
recherches se contentent de mettre en lumière un déficit dans les per
formances des sujets atteints d'une lésion cérébrale, et ne précisent pas
la nature des modifications qui accompagnent ce déficit.
Les résultats fournis par l'analyse de la perception selon deux modal
ités sensorielles, la vision et la somesthésie, seront donnés en premier
lieu. Le sens et l'apport de ces travaux, en ce qui concerne la compréhens
ion de l'agnosie, de l'aphasie et des problèmes connexes, seront ensuite
discutés. Les derniers chapitres seront consacrés aux syndromes pariétal
et frontal, et au problème plus général de la « spécificité » des effets des
lésions cérébrales.
LA VISION
Le problème des symptômes associés est bien illustré par l'étude des
modifications de la vision, succédant à des lésions cérébrales. En effet,
les lésions qui provoquent des troubles en foyer dans le domaine de la
vision, affectent également d'autres fonctions moins spécifiques ; ces ENGELS ET I. JAVAL. LÉSIONS CÉRÉBRALES CHEZ L'HOMME 109 C.
troubles sont, de plus, accompagnés d'altérations encore plus générales
qui peuvent être observées, quel que soit le lobe atteint.
Toute lésion siégeant en un point déterminé des centres visuels
produit des troubles dans la partie du champ visuel correspondante.
Cette correspondance point par point a été vérifiée par l'auteur sur
une cinquantaine de blessés, présentant des troubles du champ visuel,
troubles homonymes et similaires dans chaque champ monoculaire,
mais non superposables. C'est dans le domaine visuel que cette corre
spondance est la plus évidente, les troubles du champ visuel étant par
faitement circonscrits, localisables et stables.
Cependant, certains phénomènes irritatifs, apparaissant dans un
tiers des cas, semblent constituer une exception à cette constatation.
Ils peuvent provoquer des distorsions très importantes du champ visuel
et autorisent certaines hypothèses sur les mécanismes normaux de la
perception de l'espace. Les 15 cas étudiés par l'auteur montrent que ces
phénomènes sont dus à des lésions relativement restreintes, situées le
plus souvent dans la région postérieure du lobe occipital et principale
ment dans l'hémisphère droit. Ces troubles transitoires sont donc égalelocalisables et ne constituent pas une contradiction avec l'hypo
thèse de spécificité des troubles du champ visuel.
Un problème tout différent est posé par les symptômes qui
accompagnent nécessairement les troubles du champ visuel et qui ne
se réduisent pas à un scotome déterminé. Ce sont, comme l'ont montré
des travaux antérieurs de l'auteur (28, 29, 31), l'abaissement du seuil
de fusion du flicker, les troubles de la perception du mouvement, de
l'adaptation à l'obscurité et de la vision tachistoscopique, troubles qui
impliquent une atteinte globale du champ visuel. A ce point de vue,
les effets des lésions occipitales sont diffus, puisqu'ils se font sentir
même dans les parties du champ visuel qui semblent intactes. Ils appar
aissent cependant toujours dans les cas présentant des troubles ci
rconscrits du champ visuel. Ceci permet de penser que les effets de ces
lésions sont doubles : d'une part, en foyer ; d'autre part, plus généraux,
mettant en jeu la fonction visuelle dans son ensemble.
De plus, Teuber a constaté chez tous ses sujets à lésions cérébrales,
quelle que soit la localisation de la lésion, des difficultés à résoudre
l'épreuve des « Figures cachées ». Malgré le caractère apparemment
visuel de cette épreuve, ce ne sont pas les sujets à lésion postérieure,
mais les aphasiques qui obtiennent les plus mauvais résultats (38,
39, 44).
En résumé, les symptômes produits par des lésions des centres
visuels vont du spécifique au plus général : les scotomes sont bien
délimités ; d'autres troubles (F.C.F., adaptation à l'obscurité, etc.)
existent en présence de scotomes, mais intéressent le champ visuel tout
entier; d'autres encore (difficultés à l'épreuve des « Figures cachées »)
sont indépendants de la localisation de la lésion et indiquent donc un
déficit général. REVUES CRITIQUES 110
LA SOMESTHESIE
Comme dans le domaine de la vision, on retrouve dans celui de la
somesthésie la notion classique d'une correspondance point par point :
une lésion dans l'aire pré et postrolandique entraîne une atteinte per
manente et circonscrite des performances somato-sensorielles.
On sait que Head attribue à certaines régions bien définies, centrales
et pariétales du cerveau des fonctions sensorielles telles que le sens du
mouvement passif, l'estimation des poids et des formes, l'appréciation
de l'intensité de la température ou de la pression. C'est sans succès
que Teuber a tenté de vérifier ces hypothèses sur la localisation et la
« dissociation » de ces fonctions sensorielles (19).
Par ailleurs, d'après le concept classique d'astéréognosie, la reconnais
sance des qualités d'un objet, selon une modalité sensorielle donnée,
peut être perturbée en l'absence de toute atteinte primaire ou élément
aire de cette modalité sensorielle. Cette hypothèse, qui distingue un
aspect élaboré et un aspect primaire de la sensation, représente encore
une tentative de dissociation de la fonction sensorielle.
Dans cette perspective, Teuber et ses collaborateurs ont étudié les
performances de leurs sujets dans une série d'épreuves qui impliquent
la discrimination par le toucher de différents facteurs : la taille, la
texture, la rugosité et la consistance d'un matériel donné.
Les observations ont été faites de la manière suivante : le sujet
palpe un objet donné et doit ensuite le retrouver parmi un ensemble
d'autres objets, sans le secours de la vue, le matériel étant dissimulé
derrière un rideau noir. Pour chaque sujet, les deux mains ont été
testées séparément.
Le résultat le plus important révélé par ces expériences est le suivant :
les sujets ayant une atteinte unilatérale, se traduisant par un déficit
sensoriel d'une main — rais en évidence par un examen préliminaire —
ont obtenu des scores significativement plus bas, non seulement avec
la main atteinte, mais aussi avec la main dont la sensibilité semblait
intacte. Ce résultat montre, comme pour la vision, qu'un déficit sensoriel
précis, dû à une lésion donnée, s'accompagne de troubles plus diffus et
plus subtils qui semblent intéresser des zones cependant intactes du
cerveau (7, 8, 9, 42).
L'auteur a également fait subir à ses blessés des épreuves complexes,
analogues à certaines épreuves visuelles comme le sorting test, et une
épreuve d'encastrement du type Seguin. Il a constaté que, quelle que
soit la localisation de la lésion, tous les groupes de sujets réussissent
significativement moins bien que le groupe contrôle (17, 37).
Ainsi, les troubles de la somesthésie sont à la fois spécifiques et
généraux et leur mise en évidence dépend de l'épreuve utilisée : les tests
sensoriels classiques mettent en lumière les troubles ; les
épreuves de discrimination révèlent en plus des déficits bilatéraux qui
n'apparaissent que lorsqu'il y a des troubles spécifiques ; les sorting ENGELS ET I. JAVAL. — LÉSIONS CÉRÉBRALES CHEZ L'HOMME 111 C.
tests tactiles, enfin, indiquent une atteinte encore plus générale, indépen
dante de la présence de troubles sensoriels et de la localisation de la
lésion (11).
l'agnosie
A partir de ces résultats, Teuber reconsidère le problème de l'agnosie.
La définition de Freud repose sur deux critères :
1) Dans l'agnosie, ce n'est pas l'aspect élémentaire de la sensibilité
qui est atteint, mais son aspect cognitif ;
2) L'agnosie ne porte que sur une modalité sensorielle à la fois
(agnosie visuelle, astéréognosie).
Pour Teuber, ces deux postulats n'ont jamais été suffisamment
démontrés. En ce qui concerne le premier critère, « la spécificité des
troubles dans l'agnosie », ses travaux ne lui ont pas permis de dissocier
l'aspect élémentaire et l'aspect cognitif d'une modalité sensorielle donnée,
particulièrement à l'aide des épreuves de discrimination.
Il rappelle aussi les critiques de certains auteurs, selon lesquelles
les tests sensoriels utilisés en cas de lésion cérébrale sont peu adéquats
et peu sensibles ; ainsi, les mesures de seuils habituelles ne permettent
pas de déceler des anomalies sensorielles telles que certaines formes de
fatigue ou d'adaptation anormale qui n'apparaissent qu'au bout de
stimulations multiples et très prolongées (16).
Dans le laboratoire de Teuber, de nombreuses expériences, concer
nant ce genre d'anomalie de la sensation, ont été faites. L'étude de
l'erreur temporelle dans l'estimation de poids a montré que les sujets
ayant une lésion pariétale font une erreur temporelle négative très
marquée. Ceci signifie que, lors d'une présentation successive de deux
stimuli, ces sujets surestiment le deuxième stimulus d'une manière
signiflcativement plus marquée que les sujets de contrôle et que ceux
ayant des lésions situées dans d'autres lobes. Cette surestimation exa
gérée du deuxième stimulus correspondrait à une disparition très rapide
de la première des deux impressions ou à quelque interaction anormale
entre le premier et le deuxième stimulus. Ce phénomène apparaît de la
même manière, quel que soit le côté de la lésion, qu'elle soit unie ou
bilatérale et quelle que soit la main utilisée. Il semble que ces altérations
de l'erreur temporelle, trouble subtil mais systématique de la sensation,
aient été négligées dans les études antérieures. Pour Teuber, elles
constituent un aspect partiel de ce qui est généralement considéré
comme l'agnosie (30, 40, 41).
Pour étudier la valeur du deuxième critère de l'agnosie, « la limita
tion des troubles à une seule modalité sensorielle », Teuber envisage
une forme particulière de l'agnosie, décrite comme un trouble visuo-
spatial : la difficulté de retrouver son chemin et d'utiliser une carte.
Les récents travaux de l'auteur et de ses collaborateurs semblent
indiquer que ces troubles doivent être interprétés différemment. Ils
ont imaginé une épreuve objective d'orientation spatiale qui est la 112 REVUES CRITIQUES
suivante : le sujet est invité à suivre une quinzaine de chemins qui lui
ont été présentés au préalable sur des cartes ; cinq de ces cartes sont
présentées visuellement, les dix autres tactilement, soit à la main du
même côté que la lésion, soit à la main opposée.
Les hypothèses à vérifier étaient :
1) Un trouble de l'orientation spatiale est-il significatif d'une lésion
pariétale ?
2) L'apparition de ce trouble est-elle liée spécifiquement à la présen
tation visuelle ou tactile des cartes ?
Les résultats permettent de répondre par l'affirmative à la première
question. En effet, le groupe de sujets à lésion pariétale réussit signiflca-
tivement moins bien que tous les autres groupes de sujets et il n'y a pas
de différence entre les résultats des sujets de contrôle et ceux ayant
des lésions ailleurs que dans la région pariétale.
En ce qui concerne la deuxième hypothèse, l'auteur a constaté que
le mode d'administration de l'épreuve, visuel ou tactil, ne modifie en
rien les résultats. Ce fait prouve déjà que les troubles de l'orientation
spatiale ne peuvent pas être décrits sous la forme d'une agnosie visuo-
spatiale.
De plus, l'analyse des symptômes montre que la présence ou l'absence
de troubles du champ visuel n'entre pas en ligne de compte pour la
réussite aux tests d'orientation spatiale. Par contre, les sujets atteints de
troubles somato-sensoriels, portant en particulier sur la discrimination
de deux points, réussissent moins bien à ces tests, que la présentation
des cartes soit visuelle ou tactile.
Cette association entre des troubles de la sensibilité et de l'orienta
tion spatiale, fonctions considérées traditionnellement comme « pr
imaire » et « complexe », permet à l'auteur, d'une part de conclure qu'elles
possèdent au moins partiellement un substrat neurologique commun ;
d'autre part, de critiquer la conception de l'agnosie basée sur une
distinction nette de ces fonctions (18, 32).
l'aphasie
L'aphasie soulève le même genre de problèmes que l'agnosie : il
s'agirait ici d'un trouble spécifique du langage, en l'absence d'autres
déficits intellectuels ou perceptifs. Comme précédemment, l'auteur
procède en deux temps : étude de la localisation des lésions et analyse
des symptômes.
En ce qui concerne la localisation des lésions, Teuber constate que
chez douze de ses malades, présentant des troubles aphasiques graves
et permanents de l'expression, de la compréhension ou du type amnés
ique, les lésions se trouvent toujours dans l'hémisphère gauche et les
syndromes les plus graves et les plus complexes sont provoqués par les
lésions les plus postérieures.
Cependant, l'analyse des symptômes, c'est-à-dire, de la nature des ENGELS ET I. JAVAL. LÉSIONS CÉRÉBRALES CHEZ l'hOMME 113 C.
troubles, semble plus importante, aux yeux de Fauteur, que les tenta
tives de localisation des lésions. Cette analyse doit être faite de deux
manières : elle doit porter d'une part sur les troubles du langage ; d'autre
part, elle doit rechercher les déficits que peuvent présenter ces sujets
dans des sphères autres que celle du langage.
L'auteur n'a fait qu'aborder le premier temps de cette recherche ;
par contre, il possède déjà certaines données sur les autres troubles
accompagnant l'aphasie. Ainsi, les aphasiques ont beaucoup plus de
difficultés au test des « Figures cachées » que tous les autres sujets à
lésions cérébrales. Il en est de même pour l'épreuve visuelle suivante :
le sujet doit choisir un triangle plutôt qu'un cercle quand ces deux
figures sont présentées sur un fond à rayures horizontales ; il doit choisir
au contraire le cercle et non le triangle lorsque ces deux figures appar
aissent sur un fond à rayures verticales.
Des mauvais résultats des aphasiques à ces épreuves, Teuber conclut,
en accord avec Jackson, Pick, Head et spécialement Goldstein, que
l'aphasie est plus qu'une simple perte sélective du langage.
LE SYNDROME FRONTAL
Les travaux de Teuber dans les différents domaines sensoriels lui
permettent de constater non seulement que les lésions graves des lobes
frontaux provoquent relativement peu de déficits, mais aussi que les
fonctions dites « élevées » seraient plutôt localisées dans les régions
postérieures du cerveau. Par exemple, aux sorting tests et à leurs
variantes visuelles et tactiles, les sujets à lésion frontale n'ont pas plus de
difficultés, et parfois moins, que les sujets à lésions postérieures (32, 42).
Ceci est d'autant plus surprenant que certains signes spécifiques
frontaux ont été mis en évidence chez l'animal : ainsi, chez le singe,
l'échec aux tests à réponse différée est un signe spécifique de lésion
frontale bilatérale. Ce symptôme est difficile à expliquer ; on sait qu'il
ne s'agit pas d'un trouble de la mémoire ; Teuber émet l'hypothèse
d'un trouble de l'interaction entre les mécanismes posturaux et les
récepteurs à distance.
S'inspirant de cette hypothèse, il imagine une épreuve analogue
aux tests à réponse différée mais applicable à l'homme, et susceptible
de mettre en lumière, chez des sujets à lésion frontale, certaines diff
icultés d'orientation visuelle lorsqu'ils sont dans des postures inhabit
uelles. Pour cela, il reprend l'expérience d'Aubert qui consiste à demand
er au sujet d'ajuster une ligne lumineuse à la verticale, dans une
chambre noire, son corps et sa tête étant dans une position inclinée.
L'erreur normale est de placer la ligne à quelques degrés de la verticale,
dans la direction opposée à l'inclinaison du corps.
A cette expérience, Teuber en ajoute trois autres : dans la première,
le sujet doit ajuster la ligne lumineuse sans qu'il y ait inclinaison du
corps, ce qui doit permettre d'éliminer un trouble purement visuel ;
A. PSYCHOL. 58 8 114 REVUES CRITIQUES
dans la deuxième, le sujet a les yeux bandés et doit replacer son propre
corps dans la position verticale, ceci afin d'éliminer un trouble purement
postural ; dans la troisième, le sujet est en position verticale et doit
placer également à la verticale un fil qui est présenté sur un fond à
stries inclinées. Cette dernière expérience introduit un conflit à l'inté
rieur d'une seule modalité sensorielle, la vision, alors qu'il s'agissait
d'un conflit posturo-visuel dans l'expérience d'Aubert (36).
Les résultats montrent que les deux premières expériences ajoutées
par Teuber ne différencient pas les trois groupes de sujets, à savoir :
les sujets de contrôle, les sujets à lésion frontale et les sujets à lésion
postérieure. Par contre, alors que dans l'expérience classique d'Aubert,
les sujets à lésion frontale font des erreurs trois fois plus importantes
que tous les autres, dans la troisième expérience de Teuber, ce sont les
sujets à lésion postérieure qui réussissent le moins bien.
Teuber obtient ainsi ce qu'il appelle une a double dissociation des
symptômes » : d'une part, échec des sujets frontaux et non des sujets
à lésion postérieure, lorsqu'il y a conflit posturo-visuel (expérience
d'Aubert) ; d'autre part, échec des sujets à lésion postérieure et non
des sujets frontaux, lorsqu'il y a conflit visuo-visuel.
Chez les primates, une double dissociation du même type a été mise
en évidence : des lésions frontales bilatérales (et non temporales) pro
voquent des déficits aux tests à réponse différée, alors que les lésions
temporales bilatérales (et non frontales) provoquent des déficits à
certains tests de discrimination visuelle.
Ce genre de recherche de l'association et de la dissociation des
symptômes est, aux yeux de Teuber, particulièrement enrichissant et
représenterait même une forme biologique de l'analyse factorielle. Les
résultats qu'elle apporte pourraient indiquer une certaine spécificité
des syndromes pariétal et frontal ; mais ces syndromes sont difficiles à
décrire et à intégrer aux notions que nous possédons sur les fonctions
de ces régions du cerveau. En effet, contrairement à ce qui ressort de la
classification traditionnelle des symptômes, il semble que les
dites « élevées » soient remarquablement peu atteintes par les lésions
frontales, et que les déficits qu'elles engendrent soient beaucoup plus
proches d'altérations sensorielles ; ces lésions peuvent, dans certains
cas, provoquer des troubles plus diffus ; mais les travaux de Teuber
ont montré qu'il en est de même pour n'importe quelle lésion cérébrale,
à condition qu'elle soit d'une gravité suffisante.
TRAVAUX EN COURS
Actuellement, Teuber poursuit ses études des modifications sensor
ielles consécutives à des lésions cérébrales chez l'homme,
En ce qui concerne la vision, il se sert d'épreuves nouvelles, les
figures réversibles et les illusions optico-géométriques, pour évaluer les
troubles perceptifs de ses blessés (2). ENGELS ET I. JAVAL. — • LÉSIONS CÉRÉBRALES CHEZ L'HOMME 115 C.
Les recherches sur la somesthésie sont complétées par l'étude de la
barognosie — trouble de l'estimation des poids — et les résultats obtenus
par les sujets de Teuber sont comparés à ceux d'un groupe de sujets à
lésion cérébelleuse.
L'audition fait également l'objet d'études de ce laboratoire, en par
ticulier au moyen d'une nouvelle adaptation de l'expérience d'Aubert
(15, 33, 35).
Teuber aborde également le problème du transfert de l'apprentissage
entre deux modalités sensorielles et cherche à évaluer les difficultés
qu'éprouvent les sujets à lésion cérébrale dans ce domaine.
Par ailleurs, la comparaison du niveau intellectuel avant et après
lésion cérébrale a pu être établie pour le tiers des blessés de Teuber (43).
En plus de ses études sur des sujets à lésion cérébrale, a pours
uivi ce même genre de recherches sur d'autres groupes de sujets : des
amputés, des malades ayant des tumeurs cérébrales, des enfants (12, 34).
Certains de ses collaborateurs s'intéressent spécialement au dévelop
pement génétique de la perception chez les enfants normaux ; ils le
comparent à celui des enfants aveugles de naissance. Les troubles per
ceptifs de ceux-ci sont aussi comparés à ceux présentés par des adultes
devenus aveugles (1, 3, 4, 5, 13).
CONCLUSION
Les différentes expériences relatées ici montrent que le souci de
Teuber est avant tout de décrire certains aspects des altérations du
comportement humain consécutives à des lésions cérébrales, et non
d'élaborer une théorie d'ensemble concernant le fonctionnement du
cerveau.
Teuber conclut en affirmant sa conviction que ces altérations peuvent
être étudiées avec des moyens aussi rigoureux et systématiques que
ceux utilisés en psychophysiologie ou dans l'observation des effets
d'ablations chez les primates. Il pense, de plus, que les résultats de
l'étude de la pathologie humaine pourront à leur tour améliorer notre
compréhension des données expérimentales obtenues chez les animaux.
BIBLIOGRAPHIE
1. Axelrod (S.). — Haptic problem-solving by the blind and sighted,
Ph. D. Thesis, New York University, 1957.
2. Cohen (L.). — Perception of reversible figures by normal and brain-injured
subjects, Ph. D. Thesis, New York University, 1958.
3. Ghent (L.). — of overlapping and embedded figures by
dren of different ages, Amer. J. Psychol., 1956, 69, 575-587.
4. Ghent (L.). — The child's choice of « upside-downness » : description of a
new phenomenon, rapport lu aux E.P.A. Meetings, Atlantic City, 1956
(nous a été communiqué par l'auteur).
5. Ghent (L.). — Recognition of pictures in various orientations by children of
different ages, rapport lu aux E.P.A. Meetings, New York City, 1957
(nous a été par l'auteur).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.