Les organisations : un nouvel objet - article ; n°6 ; vol.44, pg 1461-1477

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1989 - Volume 44 - Numéro 6 - Pages 1461-1477
A New Subject: the Study of Organisations
History as expressed through the Annales has not given much importance to decision making at and to institutions. One possible way to understand better these problems is to focus the historical approach on the organizations themselves, in cooperation with varions organisation sciences. This article surveysfour areas where such an approach might be profitable for historians: the analysis of organizations as producers of knowledge and of interrelations; their long-range elements of stability; the paths to innovation; the interconnections between strategy and structure. Organization sciences can thus help historians to overcome the cleavage between economy, society and civilisation and to shift their emphasis toward apprenticeship and transformation processes.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Patrick Fridenson
Les organisations : un nouvel objet
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 6, 1989. pp. 1461-1477.
Abstract
A New Subject: the Study of Organisations
History as expressed through the Annales has not given much importance to decision making at and to institutions. One possible
way to understand better these problems is to focus the historical approach on the organizations themselves, in cooperation with
varions organisation sciences. This article surveysfour areas where such an approach might be profitable for historians: the
analysis of organizations as producers of knowledge and of interrelations; their long-range elements of stability; the paths to
innovation; the interconnections between strategy and structure. Organization sciences can thus help historians to overcome the
cleavage between economy, society and civilisation and to shift their emphasis toward apprenticeship and transformation
processes.
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Fridenson Patrick. Les organisations : un nouvel objet. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 6, 1989.
pp. 1461-1477.
doi : 10.3406/ahess.1989.283664
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1989_num_44_6_283664LES ORGANISATIONS UN NOUVEL OBJET
PATRICK FR1DENSON
Les rapports entre sciences de organisation et analyse historique
ont rien évident1 analyse historique telle elle est exprimée dans les
Annales ESC au cours des différentes phases de leur évolution accordé beau
coup importance ni la prise de décision ni aux institutions Inversement les
sciences de organisation sont avant tout des sciences appliquées qui font jouer
leurs acquis au service des entreprises et des administrations alors que histoire
reste encore majoritairement une discipline de recherche fondamentale
La définition du terme organisation donne lieu de longue date de vifs
débats observation courante en montre vite la grande diversité2 On dis
tingue ordinaire les organisations marchandes entreprises sociétés de ser
vices organismes publics comme les hôpitaux etc. et les organisations non
marchandes administrations armées glises associations but non lucratif
partis politiques syndicats historien est séduit idée de pouvoir relever et
interpréter des traits communs entre ces différentes organisations et néan
moins sa déontologie lui interdit de les rassembler Force lui est pourtant de
retenir une définition qui puisse convenir chacun des types organisation en
présence Il risque alors de crouler sous le nombre Pour les seules organisa
tions économiques on vient de recenser dix conceptions différentes3
Nous retiendrons ici ultime définition synthétique intégrant le cas des
organisations non marchandes Elle caractérise organisation par ses
dispositifs cognitifs collectifs permettant un groupe par voie apprentis
sage collectif atteindre des objectifs globaux efficacité minimale On
est pas très loin une définition plus ancienne donnée par un sociologue qui pas spécialisé dans les organisations Alain Touraine non pas un grou
pement mais un système collectif action un ensemble particulier défini par
sa relation avec des valeurs qui manifestent le sujet historique Cette
conception est certes très générale voire un peu floue elle cependant avan
tage de voir organisation du côté de ses membres et non du côté de ses diri
geants ou du côté de ensemble lui-même
Mais entend-on par sciences de organisation Une pensée des
organisations est développée depuis la fin du xvine siècle Elle vu
1461
Annales ESC novembre-décembre 1989 no pp 1461-1477 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
affronter différentes traditions théoriques ou positions analytiques Celles-ci
se sont cristallisées au début du xxe siècle5 Il est pas indifférent de noter que
deux de ces archétypes sur trois émanent de praticiens de la gestion
Reprenons ces trois archétypes Pour ingénieur-conseil américain Frede
rick Taylor les organisations relèvent une logique de apprentissage col
lectif Elles tendent produire des savoirs efficaces Toute science des organisa
tions pour tâches de reconnaître les signes efficacité une action de déter
miner qui peut apprendre mieux faire et de détecter les obstacles une
plus grande production de savoirs6 Cette conception eu une postérité spéci
fique En considérant organisation ... comme un système technique dont
efficacité peut être interrogée et améliorée Taylor ouvrait la voie une longue
suite de successeurs planification recherche opérationnelle ...) automatisa
tions diverses bref la modélisation quantitative La définition synthétique
fournie par Olivier Favereau se rattache même si ce est pas explicite cette
filiation axée sur la production de savoirs En revanche pour le sociologue alle
mand Max Weber les organisations sont avant tout des réseaux de relations
entre individus Il incombe une science des organisations de comprendre éta
blissement des compatibilités la variété de leurs formes et de leur durée leurs
modes de dissolution ou évolution ce qui selon Weber passe par une inter
rogation sur ce qui les fait paraître rationnelles aux yeux des individus
elles impliquent Cette conception été relayée par quantité de recher
ches sur les règles les contrats les conventions ou encore certains égards par
la théorie des jeux Henri Fayol enfin directeur général de la Société anonyme
de Commentry-Fourchambault considère abord les organisations comme des
structures Leur analyse alors pour mission de segmenter finement les fonc
tions que organisation exerce la fois par rapport environnement et par
rapport ses membres et de sélectionner les normes associées une fonction de
TABLEAU
Position analytique Définition de organisation
Mépris radical Ensemble des moyens permettant une collectivité de
faire passer dans échange intérêt de ses membres
avant celui de ses clients
Lieu de re)production un pouvoir hiérarchique
Cohabitation conflictuelle Agence de planification
entre organisation et marché Marché interne du travail
Partage du territoire entre Mode allocation des ressources efficace en cas
organisation et marché de défaillance du système des prix
Mécanisme de coopération inter-individuelle intentionnelle
Dépaysement touristique Système de rôles
pour les économistes social autonome
Dépassement des différences Espace de transactions liées une activité de production
entre organisation et marché 10 Dispositifs cognitifs aménageant au moyen de contrats et
contraintes des interactions inter-individuelles de nature
desserrer par un processus apprentissage collectif
une contrainte globale de rentabilité minimale
Source après FAVEREAU Organisation et marché art cité pp 67-90
1462 FRIDENSON LES SCIENCES DE ORGANISATION
manière garantir la coordination des comportements au sein de la structure
De même que Weber réfléchit sur la bureaucratie Fayol toujours présent
esprit le modèle de armée La conception il développée contribué
essor de la schématisation de la représentation graphique et de la théorie des
systèmes9
il pas hui une science de organisation mais des sciences
cela provient autant de la diversité de ces traditions théoriques de pensée orga-
nisationnelle que de la variété des sciences sociales elles-mêmes historien qui
veut recueillir le miel de ces sciences est donc confronté une sociologie des
organisations10 une psychologie des organisations une ethnologie des orga
nisations 12 une économie des organisations13 et aux sciences de gestion14 sans
compter les mathématiques de la décision La plupart de ces disciplines se sont
développées depuis la seconde guerre mondiale surtout dans les pays de langue
anglaise en Allemagne et en France Un chercheur canadien fran ais vient de
remarquer avec raison que les renouvellements elles ont produits dans les
pays de langue anglaise au cours des vingt dernières années ont pas eu ...
beaucoup échos dans les revues de langue fran aise 15 Que ne dirait-on pas
ce compte pour les travaux allemands
Je voudrais traiter ici uniquement de ce que les sciences de organisation
peuvent apporter histoire Il ne agit pas tant de proposer une nouvelle
alliance histoire que de lui suggérer un nouvel objet les organisations sur
lequel les historiens puissent travailler en commun avec des chercheurs de ces
sciences En permanence dans leurs travaux les historiens rencontrent des orga
nisations ai la conviction en croisant les méthodes les acquis la collabo
ration des sciences de organisation avec la spécificité de leur métier historien
ils peuvent dépasser quelques-unes des apories actuelles de la discipline Je me
limiterai volontairement un examen de la contribution des sciences de orga
nisation dans quatre domaines clés Je présenterai abord une vue ensemble
sur le fonctionnement des organisations puis insisterai sur quelques éléments
de leur stabilité avant en venir deux dynamiques innovation les rela
tions entre stratégies et structures
Le fonctionnement des organisations essai de vue ensemble
Les recherches en la matière peuvent offrir historien des aper us très
neufs soit sur les permanences soit sur la dynamique des organisations En
général il besoin des deux
Les permanences
Si historien retient de Taylor et de Weber une organisation est un
ensemble inséparable de savoirs et de relations il interroge abord sur les
conditions de réalisation des uns et des autres Face ce questionnement la
recherche sur les organisations le mérite de revaloriser information comme
objet enquête historique Chaque individu est doté un moment donné un
stock informations sur le monde et est ainsi capable accomplir certaines
tâches Cette information est souvent imparfaite et différente selon les agents
1463 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
Les sciences de organisation et notamment les théories de information
montrent que efficacité du fonctionnement une organisation dépend de
étude de ses besoins information de la répartition entre les agents des
tâches de collecte de communication et de traitement et enfin de la circulation
de cette information dans les dédales de organisation16
Parallèlement la recherche sur les organisations apporte historien une
mise en garde bienvenue contre sa tentation spontanée et récurrente de croire en
une rationalité absolue des agents Américain Herbert Simon revu en baisse
les hypothèses fondatrices de Max Weber Non seulement dans un environne
ment incertain les agents ont pas assez de rationalité pour coopérer de fa on
optimale par le seul intermédiaire de contrats formels ou même simplement
moraux mais même au sein une organisation hiérarchisée pourtant
capable de ajuster de manière flexible état de environnement les déci
sions qui sont prises ne correspondent pas sauf exception une rationalité uni
voque La recherche sur les organisations préfère désormais parler une ratio
nalité limitée et émergence des solutions les moins insatisfaisantes17
Les savoirs et les relations il bien sur des liens entre les deux les savoirs
produits au sein des organisations pouvant conduire les acteurs construire de
nouveaux modes de relation et inversement En fait les agents produisent dans
les organisations deux types de savoirs un est spécialisé lié organisation
au champ dont elle fait partie son environnement Il agit un ensemble de
savoirs individuels et de savoirs collectifs Mais la recherche récente montre
une part qu aucun individu membre de organisation ne possède la totalité
du savoir proprement organisationnel et autre part que la réunion de tous
les savoirs individuels des membres de ne correspond pas non
plus la totalité du savoir il correspond en partie moins
autre chose 18 autre type de savoir est un savoir général sur la société
civile tat la culture étranger..
historien sait que la connaissance des organisations passe par celle des
règles sur la base desquelles elles fonctionnent La recherche récente rompu
avec idée un type unique de règles et lui en substitué trois les contrats les
contraintes et les dispositifs cognitifs collectifs ce type de règles cristalli
sant certains savoirs collectifs Elle attire aussi attention sur le concepteur ou
inventeur de organisation Elle le redéfinit comme celui qui met au point des
règles visant optimiser le fonctionnement et qui bâtit une structure informa
tionnelle Les relations entre les agents ne se réduisent cependant pas des
règles de décision La recherche récente éclaire historien sur importance de la
vie interne des organisations Elle lui indique que les agents subalternes ne sont
pas seulement des sujets passifs mais eux aussi influent sur les décisions et
le fonctionnement Surtout elle désigne comme point névralgique ce qui
permet organisation de continuer exister alors elle est en équilibre per
pétuellement instable les compromis entre groupes agents les réseaux de
solidarités le renouvellement de la confiance la gestion des carrières et même
cet exutoire périodique est le conflit19 Elle ainsi conduit des spécialistes en
organisation élaborer la théorie de agence Celle-ci consiste concevoir des
modes de rétribution ou de sanction qui incitent agent exécutant ou fournis
seur servir les intérêts du principal dirigeant ou client en toute occasion
ils sont efficaces les deux parties de cette relation pourtant asymétrique
1464 LES SCIENCES DE ORGANISATION FRIDENSON
trouvent leur compte Ce cadre analyse été étendu quantité de relations
médecin-patient assureur-assuré administration-public planificateur-entre
prise20
La dynamique
accent mis sur les invariants par les sciences de organisation donne par
fois historien impression elles sont menacées par le fixisme Le risque
est pas imaginaire La théorie des systèmes longtemps été statique et pos
tulé des relations stables entre les organisations et leur environnement Certains
spécialistes échappent pas la tentation de pérenniser voire de sacraliser un
modèle qui eu air de tenir pendant cinq ou dix ans Or dans le même temps
historien aura lui été attentif aux déplacements et aux déformations Une
bonne partie des chercheurs en sciences de organisation réagi aux boulever
sements qui affectent beaucoup organisations au xxe siècle en éloignant de
la théorie des systèmes initiale pour adopter des conceptions plus cyberné
tiques développées en termes de processus dynamiques En Amérique on
pris habitude de classer les adeptes une telle orientation en trois courants21
Le courant du cycle de vie organisationnel est le plus ancien Il se fonde sur
un célèbre article de économiste américain Raymond Vernon sur le cycle de vie
du produit paru en 1966 Celui-ci faisait hypothèse que tout produit connaît
enfance adolescence maturité déclin puis mort De même les chercheurs se
rattachant ce courant analysent la création la transformation et le déclin des
organisations prises individuellement Ils expliquent adaptation des organi
sations aussi bien par des causes internes que par des causes externes
Le courant démographique se focalise lui sur les variations de la démogra
phie du personnel une organisation âge sexe formation origine géogra
phique et ethnique ancienneté) sur leurs sources externes et sur leurs effets sur
organisation apport novateur de ce courant pour historien est plus limité
puisque depuis trente ans il existe aussi en histoire sociale
Le courant écologique étudie la vie et la mort ensembles organisations
qui possèdent des caractéristiques communes Il puise deux sources la bio
logie et la sociologie Il intéresse la diversité des types organisation et
apparition de nouvelles espèces Il les explique par la relation environ
nement aux transformations extérieures Il met en avant trois hypothèses qui
interpellent directement historien la stabilité des relations internes et
externes un ensemble organisations donne cet ensemble un avantage
concurrentiel par rapport aux autres des processus internes et externes aux
organisations limitent leur capacité adaptation voire engendrent inertie
les qui réussissent établir une niche spécifique ont les meil
leures perspectives de survie On verra plus loin que uvre récente de histo
rien américain Chandler est très proche de ce courant Celui-ci se divise en deux
tendances Pour une au fond très darwinienne est la sélection naturelle qui
trie les organisations et les fait évoluer Pour autre au contraire le hasard la
chance le choix ont bel et bien un rôle
Signalons ici une dernière divergence entre les auteurs Pour les uns les coa
litions individus que sont les organisations ne tolèrent aucune divergence
intérêt entre les individus et si celle-ci se produit organisation va vers sa
1465 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
mort Pour autres les différences intérêt peuvent être rationalisées et donc
canalisées22 La question des compatibilités entre acteurs devient alors centrale
De ce point de vue une lecture même cursive des recherches sur les organisa
tions donne la conviction que beaucoup historiens ont pas prêté assez
attention au petit livre de économiste américain Albert Hirschman sur les
réactions au déclin des organisations ouvrage articule autour des deux
moyens dont le public dispose alors pour exprimer son mécontentement la
défection est-à-dire la fuite de la clientèle il agit une entreprise ou la
démission dans le cas une institution et la prise de parole est-à-dire une
action menée de intérieur par les mêmes partenaires Il les confronte aux
conduites loyalistes et examine également leur difficile alliance et leur équi
libre Ce mécanisme double apparaît convenir également analyse des institu
tions les plus variées groupes spontanés associations partis politiques admi
nistrations etc.23
Ce premier tour horizon sur le fonctionnement des organisations incite
revenir plus en détail sur deux composantes les éléments de stabilité et les
dynamiques uvre
Les éléments de stabilité
La prise en compte des formes stables des organisations oriente les analyses
dans plusieurs directions distinctes dont les historiens peuvent aisément tirer
parti Les uns soulignent surtout inertie fondamentale du système Les autres
insistent sur les forces stabilisatrices que sont les instruments de gestion ou les
cultures nationales Cet accent mis sur les formes stables contrebalance la prise
de conscience du morcellement des organisations provoquée par les impasses
auxquelles la recherche opérationnelle est heurtée La recherche opération
nelle est née la fin des années 1930 dans armée de air britannique Des cher
cheurs scientifiques civils sont devenus partie intégrante un quartier général
opérationnel travaillant grâce au radar Cette recherche est évidemment déve
loppée au cours de la guerre durant laquelle elle est aussi épanouie dans
armée américaine24 En 1953 elle été démilitarisée est-à-dire que ses acquis
sont devenus accessibles aux organisations civiles dont les entreprises En pas
sant du militaire au civil elle découvert que les modèles de décision globaux
pluridisciplinaires et intégrateurs elle avait mis au point rencontraient des
difficultés inattendues et parfois redoutables Dans les organisations en fait
action est morcelée entre de multiples acteurs préoccupés beaucoup plus
par des objectifs partiels ou locaux 25 Une telle constatation ne peut que
séduire les historiens car elle les aiguille vers les logiques locales pour mieux
comprendre la complexité du global
Les cultures nationales
Une partie des chercheurs en sciences sociales expose deux dangers un
est celui de la convergence entre les organisations ou les pays et il plus
alors mesurer avance ou le retard par rapport au modèle décrété domi
nant autre hui peu sensible chez les historiens est celui de écono-
1466 LES SCIENCES DE ORGANISATION FRIDENSON
misme Contre ces deux tendances les analyses des organisations apportent des
arguments Depuis une quinzaine années surtout les sociologues des organisa
tions comparent souvent en liaison avec des sociologues du travail le même
type organisation dans différents pays26 La plupart en concluent que les
cultures nationales tiennent dans les organisations face aux risques de laminage
par la mondialisation des activités
Prenons exemple une enquête fran aise qui comparé trois usines
situées respectivement en France aux tats-Unis et aux Pays-Bas27 Le travail
dans usine fran aise est caractérisé par indépendance esprit des ouvriers
leur amour-propre et en même temps importance des ajustements informels et
le devoir de modération qui limite les désaccords auteur voit explica
tion de ces comportements dans la prévalence une logique de honneur
remontant au moins Montesquieu et inspirant horreur des petits chefs
des courtisans des parvenus la peur de déchoir et aversion pour les contrôles
usine américaine est caractérisée par importance du contrat Il définit les
règles et pratiques correctes loyales auteur rejoignant le premier livre de
Laurent Cohen-Tanugi sur le droit américain retrouve là influence des
marchands pieux qui ont fondé la société américaine et des principes
moraux égalité des personnes et de respect mutuel qui continuent figurer
dans le credo politique américain Les dirigeants ou les cadres qui éloigne
raient de ces principes peuvent être attaqués pour violation du contrat usine
néerlandaise est caractérisée par la recherche du consensus qui pour effet per
vers de refouler les tensions Mais elle tient dans ensemble grâce inces
santes pressions morales Et auteur de conclure que intégration une organi
sation passe par le sentiment que chacun de son devoir où découlent des
règles... modelé par des traditions qui conditionnent la structure même de la
conscience morale
Ce type explication des droits et des devoirs de chacun de la fa on de
commander obéir de coopérer et de affronter par les différences natio
nales entre les conceptions de la régulation de la société sent non seulement son
Montesquieu mais encore son Tocqueville Il plus une fois inspiré la socio
logie fran aise28 historien est intéressé il per oit là occasion de stimuler
histoire comparée et peut appuyer sur les forces de la nouvelle histoire
culturelle Mais il reste un peu sceptique la globalité de explication évite
pas toujours la simplicité ou bien les précipices de la psychologie des peuples
Les instruments invisibles
Une autre explication de éclatement repéré par la recherche opérationnelle
est donnée par une école analystes des organisations qui appuient sur eth
nologie et sur le diagnostic médical Ils mettent en cause impact des instru
ments de gestion sur évolution des organisations autant plus grand il est
moins visible29 Auparavant nombre analystes anglo-saxons étaient allés dans
le même sens En même temps ces instruments de gestion constituent une
grande force de stabilité
En effet la gestion des organisations mobilise des outils matériels et concep
tuels des dispositifs et des procédures Souvent on ne pense plus eux parce
que la gestion apparaît surtout comme affaire de volonté image une
1467 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
conception du monde où seules les idées claires commandent La recherche
récente montre occasion ces instruments de gestion peuvent réduire abu
sivement la complexité susciter des automatismes de comportement et de déci
sion diviser la vigilance en favorisant la montée de logiques locales engagées
dans une incessante confrontation et imposer entre les agents de organisa
tion des arbitrages de moins en moins pertinents Ils engendrent ainsi des choix
et des comportements qui ou bien ne sont pas assumés ou bien conduisent
organisation dans des zones non désirées priori Tout universitaire fran ais
qui eu affaire depuis 1976 soit aux taux encadrement des étudiants baptisés
normes Garaces soit informatisation du contrôle des connaissances une
idée des effets pervers dont une technologie invisible peut être porteuse
historien retrouverait là pour un peu outillage mental cher Lucien
Febvre Mais il se souvient des critiques de réification ou ossification aux
quelles ce concept donne lieu hui Il accepte invitation des analystes
de organisation intéresser aux procédures et aux outils mis en uvre
plutôt aux intentions affichées ou exercice du pouvoir visible parce
une histoire sociale ne peut reconnaître aucun privilège aux seules détermi
nations conscientes mais il éprouve de la réticence accepter idée que ces
modes évaluation de action agiraient mécaniquement sur les acteurs Il
note avec intérêt la convergence possible entre cette analyse et celle du
courant écologique présenté plus haut Il lui voit des points communs avec
la théorie de institution démotivée Cette terminologie empruntée au linguiste
Saussure signifie une institution autrefois chargée de sens est devenue
arbitraire toute institution est soumise un travail incessant de démotiva
tion et de remotivation donnant lieu des conflits interprétation 30
inertie du système
historien peut tirer des travaux de Michel Crozier et de ses collaborateurs
des éléments qui convergent dans le sens une régulation imposée aux agents
Le système ne laisse aux acteurs un mince choix entre des réper
toires de rôles articulés les uns sur les autres Certes existence de zones incer
titude au sein des organisations laisse aux acteurs des possibilités de jeu auto
nomes sur les marges qui les retiennent au sein des organisations ou leur per
mettent de croiser le fer avec autres agents Mais le système est abord ana
lysé sous angle de sa capacité se préserver de son inertie voire de sa paix31
En convergence avec les travaux déjà cités Herbert Simon organisation est
avant tout ce qui stabilise et rend une certaine prédictibilité aux comporte
ments acteurs délocalisés et dotés une rationalité forcément limitée 32
Pour historien la stabilité est en soi un problème et cette analyse des
mécanismes gouvernant les interactions entre individus est fort suggestive Elle
est moins convaincante pour comprendre le changement car les acteurs appa
raissent comme une donnée naturelle et il est pas suffisamment montré
comment le système été construit
existence de telles régulations imposées de tels mécanismes intégrateurs
ne facilite pas éclosion de innovation au sein des organisations Elle conduit
examiner autres recherches qui permettent de reconsidérer les voies de
innovation et la sélection des innovateurs
1468 LES SCIENCES DE ORGANISATION FRIDENSON
Les voies de innovation
Quand historien cherche penser le changement dans les organisations il
ne peut se borner reconstruire les processus dynamiques dont il été fait men
tion Il doit rendre compte des innovations et donc des innovateurs histoire
culturelle religieuse politique. en est pleine et pas seulement des
sciences ou histoire économique analyse des organisations permet de
rejeter les illusions de la représentation courante de lui apporter des retouches
et même de la remettre en cause sur le fond
Les illusions de la représentation courante
Une bonne partie des biographies de grands innovateurs expliquent leur
succès par le volontarisme des acteurs et la transparence de leur action Le
grand innovateur est celui qui combine deux qualités la volonté de réaliser et
aptitude mener bien le projet pressenti au départ La réalisation de inno
vation consiste entre autres écarter trois séries obstacles extérieurs les
bureaucraties publiques et privées la concurrence des autres innovateurs et le
mauvais sort La recherche sur les organisations comme les pages précédentes
pouvaient le laisser deviner fait litière une telle interprétation jugée réduc
trice
La nécessité de retouches
Une série analyses des organisations et ar exemple en France les travaux
du Centre de sociologie de innovation de Ecole des mines ont montré que le
volontarisme et la transparence de son auteur ne suffisent pas en général
assurer le succès une Loin être pur et dur le bon innovateur
sait déployer une grande capacité de compromis pour nouer des alliances avec
des acteurs qui peuvent aider mener son projet terme ou pour désarmer les
opposants réels ou virtuels Loin être isolé dans une marche inexorable vers
la réussite le bon innovateur doit trouver parmi les membres de la société civile
des défenseurs et savoir choisir entre ceux-ci le bon porte-parole Dans ces
conditions innovation se définit principalement par des jeux alliances et
oppositions et par une suite de décisions et de coalitions 33 Nécessaire
et bienvenue une telle retouche la conception courante épuise pas la
richesse du phénomène social est innovation
Vers une remise en cause
Ce que autres travaux proposent est insérer innovation dans la
confrontation avec une organisation34 Dans une telle perspective innovateur
reconnaît la spécificité des contraintes techniques et va composer
avec elles Il lui faut donc mettre en uvre tout un processus et ne pas se
limiter un chapelet actions Il doit assurer la préparation des décisions
et réunir les contreparties qui déterminent la conclusion de alliance Il ne peut
pas toujours éviter que des options techniques retenues déterminent des déci-
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