Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie historique de religieux musulmans - article ; n°5 ; vol.44, pg 1185-1204

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1989 - Volume 44 - Numéro 5 - Pages 1185-1204
The Oulemas/Soufis in Mogul India : An Historical Anthropology of Religious Muslims.
This article attempts to establish a model for the study of the roles played by highranking religious specialists in Muslim India up until the end of the 18th century : the oulemas or doctors of Law, devoted to the study of the esoteric sciences, and the soufis, mystics versed in the esoteric sciences. The first section of the article criticizes current interpretations which strongly oppose oulemas and soufis as anachronistic ; they read recent political issues into the past, erroneously postulating continuity between the 18th and 20th centuries. It must be recognized, on the contrary, that the beginning of the 19th century marked a break that was due less to British presence than to the emergence of the fundamentalist Islam of the Wahhabites. Taking this break into account, the second section of the article sketches out an alternative model which stresses the close link of mystic and exoteric sciences : prior to the 19th century, oulemas and soufis formed a restricted class of scholars, grouped according to scholarly lineage ; held in subordinate positions, they were little interested in having political influence or interacting in a missionary capacity.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Monsieur Marc Gaborieau
Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie
historique de religieux musulmans
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 5, 1989. pp. 1185-1204.
Abstract
The Oulemas/Soufis in Mogul India : An Historical Anthropology of Religious Muslims.
This article attempts to establish a model for the study of the roles played by highranking religious specialists in Muslim India up
until the end of the 18th century : the oulemas or doctors of Law, devoted to the study of the esoteric sciences, and the soufis,
mystics versed in the esoteric sciences. The first section of the article criticizes current interpretations which strongly oppose
oulemas and soufis as anachronistic ; they read recent political issues into the past, erroneously postulating continuity between
the 18th and 20th centuries. It must be recognized, on the contrary, that the beginning of the 19th century marked a break that
was due less to British presence than to the emergence of the fundamentalist Islam of the Wahhabites. Taking this break into
account, the second section of the article sketches out an alternative model which stresses the close link of mystic and exoteric
sciences : prior to the 19th century, oulemas and soufis formed a restricted class of scholars, grouped according to scholarly
lineage ; held in subordinate positions, they were little interested in having political influence or interacting in a missionary
capacity.
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Gaborieau Marc. Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie historique de religieux musulmans. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 5, 1989. pp. 1185-1204.
doi : 10.3406/ahess.1989.283649
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1989_num_44_5_283649HISTOIRE RELIGIEUSE
LES OUL MAS/SOU FIS DANS INDE MOGHOLE
ANTHROPOLOGIE HISTORIQUE
DE RELIGIEUX MUSULMANS
MARC GABOR1EAU
La présente étude insère dans les recherches anthropologie religieuse que
je mène depuis vingt-cinq ans sur les musulmans du sous-continent indien Elle
vise définir les rôles et insertion sociale de deux catégories de spécialistes reli
gieux de haut niveau Elle prolonge ainsi des travaux antérieurs qui dans le
cadre de recherches ethnologiques sur les basses castes artisans musulmans1
étaient concentrés sur les spécialistes illettrés de niveau inférieur comme les
barbiers-circonciseurs les bouchers et surtout les fakirs faqîr rattachés des
ordres mystiques devenus des basses castes de mendiants et de prêtres funé
raires
Le présent travail se reporte aux niveaux supérieurs de la hiérarchie sociale
où on rencontre deux autres catégories de spécialistes religieux respectables et
lettrés qui sont désignés traditionnellement dans la littérature indo-persane par
expression ulama va ikh que je traduis par oulémas/soufis
Cette traduction requiert explication sur le sens des deux termes et le lien qui
existe entre eux Les oulémas ulama sing âlim) ou docteurs de la Loi sont
littéralement des savants spécialisés dans les sciences religieuses exotériques
zahirî) dont la langue technique est arabe comme exégèse coranique la
science des Traditions la jurisprudence fiqh et la théologie ils ont en particu
lier autorité pour interpréter la Loi canonique qui régit en principe
tous les aspects de la vie des musulmans Le second terme ikh pluriel de
shaikh désigne les maîtres dans la Voie tarîqà mystique ce sont les leaders
des ordres mystiques ou confréries soufies nous les appellerons désormais les
soufis pour être bref Ils sont spécialistes des disciplines ésotériques batin qui
par ascèse la méditation et les techniques extase permettent aux fidèles
accéder un contact direct avec Allah le persan constitue après arabe
leur seconde langue technique
En élucidant le sens de cette expression nous devons résoudre deux pro-
1185
Annales ESC septembre-octobre 1989 n0 pp 1185-1204 HISTOIRE RELIGIEUSE
blêmes Nous devons abord définir la configuration interne de cette classe de
spécialistes religieux En effet dans ulama ikh la particule wa est
ambiguë Elle peut signifier et on aurait alors deux sous-classes discrètes
Elle peut aussi indiquer une synonymie pure et simple se traduisant alors par
ou au sens de autrement dit les deux termes seraient alors interchangeables
Entre les deux il une interprétation moyenne les deux termes désigneraient
alors des rôles distincts mais pouvant être cumulés par les mêmes individus on
aurait alors deux sous-classes qui se recouperaient largement et tendraient
même se recouvrir Laquelle de ces interprétations devrons-nous choisir
Il nous faudra ensuite analyser les rôles des uns et des autres pris ensemble
comme désignant une fraction de intelligentsia exclusion des littérateurs
historiens et autres lettrés occupés par des matières purement profanes qui
avait une autorité religieuse et morale face aux gouvernements représentés par
empereur bâdshâh et aristocratie militaire ümara qui entourait Quelle
fonctions remplissaient-ils dans le système politique et de fa on plus générale
dans la société musulmane
Ces problèmes ne peuvent être résolus par une analyse synchronique Nous
sommes en effet sur un terrain mouvant où les connotations des deux termes
ont largement évolué au cours de histoire et plus particulièrement dans les
deux derniers siècles Aux origines de islam avant que Ghazâlî lill ne
cautionne définitivement orthodoxie du soufisme oulémas et soufis apparais
saient comme des classes opposées après lui la combinaison des deux rôles
été très communément admise en dépit des objections minoritaires de certains
docteurs comme le néo-hanbalite Ibn Taimiyya 1328 et ses disciples De
nouveau partir du xvnie siècle sous influence de Muhammad Ibn Abd al-
Wahhâb 1792 et de son école wahhabite qui est diffusée partir de
Arabie dans ensemble du monde musulman la distinction est réaffirmée
le soufisme été soumis des critiques de plus en plus violentes fondées sur
enseignement Ibn Taimiyya les oulémas sont revenus au premier plan
comme classe distincte intervenant dans la politique et faisant sentir leur
influence dans toutes les classes de la société par leur action missionnaire3
Ce rappel historique nous amène définir objet principal de cet article qui
relève de anthropologie historique Mes travaux antérieurs sur les spécialistes
religieux de bas niveau avaient montré les impasses auxquelles conduisent les
descriptions purement synchroniques fondées sur observation contemporaine
qui ne peuvent rendre compte de la complexité de la situation elles mettent au
premier plan des rôles qui ont été redéfinis par des réformes récentes pour
comprendre les tensions et les conflits non résolus il faut reconstituer la distri
bution ancienne des rôles Ainsi au niveau villageois parmi les artisans musul
mans le spécialiste religieux le plus important est pas imam ou qadî récem-
ment amené sur le devant de la scène mais le traditionnel fakir4 Le même pro
blème se pose pour les spécialistes de haut niveau que sont les oulémas et les
soufis Nous ne possédons actuellement de bonnes synthèses anthropologie
historique que pour la période de 1857 nos jours est-à-dire celle qui vu
une profonde réorganisation de la communauté musulmane la suite de la
révolte des Cipayes et de sa répression par les Britanniques qui en profitèrent
pour supprimer le dernier symbole de hégémonie musulmane sur Inde
empereur moghol qui trônait encore Delhi5
1186 GABORIEAU LES OUL MAS-SOUFIS
Or dans cette période récente ce sont les rôles des oulémas qui viennent au
premier plan En était-il de même dans les périodes antérieures Les protago
nistes des mouvements de réforme modernes affirment ils estiment être les
continuateurs fidèles une tradition sans ruptures Nombre historiens occi
dentaux mettent aussi accent sur la continuité quand ils retracent la genèse de
ces réformes6 Or après avoir analysé des ouvrages de controverse du xixe et du
xxe siècle7 il est apparu que la thèse de la continuité était difficile
accepter les tensions et les conflits actuels entre les écoles ne deviennent-ils pas
plus compréhensibles si on prend pour base de interprétation non plus le
modèle hui prévalent qui oppose fortement oulémas et soufis mais un
autre modèle où les rôles sont rapprochés et qui suppose une coupure entre la
période moghole et époque britannique
Je propose donc de poser les bases une nouvelle interprétation Ma
démarche comprend deux étapes La première met en question les vues qui
posent accent sur la continuité Elle cherche établir entre la tradition telle
elle survécu au tout début du xixe siècle et les mouvements de
réforme qui se sont succédé depuis lors il une coupure Où se situe-t-elle
chronologiquement En quoi consiste-t-elle du point de vue doctrinal Que
signifie-t-elle du point de vue politique et social Cette première étape négative
vise abord établir des faits en critiquant les interprétations courantes
La seconde étape est positive elle présente un modèle alternatif qui permet
de définir les rôles des oulémas et des soufis au début du xixe siècle Ce
modèle est double usage il sert bâtir une anthropologie historique fondée
sur les données que nous livrent les chercheurs qui travaillent sur la pensée reli
gieuse et sur histoire politique de cette période il permet aussi de déceler dans
la situation contemporaine ce qui subsiste de ce modèle ancien jusque dans les
écoles réformées dont la pratique est pas toujours en accord avec les principes
affichés
Le présent et le passé
Nous allons abord présenter les vues qui mettent accent sur la continuité
pour montrer en quoi elles ne sont pas tenables et nous nous demanderons où
se situe la coupure et en quoi elle consiste Cette présentation inspirée
ouvrages de controverses adopte parfois un ton polémique qui espère-t-on
traduira un peu la chaleur des débats qui se déroulent entre les musulmans
indiens8
accent sur la continuité
époque actuelle dans le sous-continent indien il est école de la plus
traditionaliste Barelwîs du Pakistan et de Inde occidentale la plus fonda
mentaliste Mawdûdî et la at-i-isiâmî qui ne se réclame une tradition
ininterrompue partant de Ahmad Sarhindî le fondateur de la Naqshbandiyya
Mujaddidiyya 1564-1624) et du traditionniste Abd al-Haqq Dihiawî 1551
642) se prolongeant au xvnie siècle par Shah Walî Allah 1703-1762 et son
fils Shah Abd Azîz 1824 et culminant dans le grand leader charisma-
1187 HISTOIRE RELIGIEUSE
tique que fut Sayyid Ahmad Barelwî 1786-1831 que tous considèrent
hui comme un modèle sur le plan religieux et sur le plan politique et
dont toutes les écoles se réclament en particulier pour justifier leur rôle dans la
lutte anticoloniale mais aussi pour appuyer leurs activités missionnaires9
Ainsi suivant une tendance bien naturelle on projette dans le passé des
préoccupations contemporaines un exemple célèbre est Ubayd Allah Sindhî
1943 qui attribua Ahmad Sarhindî et Shah Walî Allah ses conceptions
nationalistes et socialistes. et qui fut cru10 Il faut dire que les musulmans du
sous-continent ont bien des excuses principales victimes de la colonisation qui
leur fait perdre une hégémonie politique vieille de six siècles et demi ils ont eu
au xixe et au xxe siècle défendre leur identité religieuse et culturelle et leurs
droits de minoritaires 24 de la population du sous-continent en 1947 face
une majorité hindoue de plus en plus puissante sur le plan économique et poli
tique Lutte souvent tragique travers les émeutes qui se poursuivent jusque
sous nos yeux et surtout les drames de la partition qui créé tat musulman
puis partir de 1956 islamique du Pakistan où la tendance de histo
riographie officielle du Pakistan réécrire histoire comme orientée vers la
partition certains musulmans de Inde la voient aussi centrée sur la lutte
contre absorption dans hindouisme et plus tard contre le colonialisme
Les coupures mal situées
Mais même cette optique pose une coupure replacée très haut il est vrai
dans le passé au xviie siècle entre un côté le méchant pour les musulmans
mais bon pour les hindous empereur Akbar 1556-1605 et de autre le bon
pour les musulmans mais méchant pour les hindous empereur Aurangzeb
1655-1707 qui sous influence de la Naqshbandiyya Mujaddidiyya aurait
rétabli orthodoxie
Nul besoin de dire que les figures mythiques dont nous venons de résumer
les légendes ne correspondent guère aux empereurs historiques et que la
Naqshbandiyya Mujaddidiyya pas eu influence on lui prête Il avait
pas cette époque affrontements manichéens de blocs monolithiques comme
en vus notre siècle12 La culture islamique était aussi plus diversifiée on ne
imagine souvent Il est faux de représenter la tradition plus orientée vers le
monde arabe les critures et la pureté de islam primitif représentée par les
auteurs cités plus haut comme une réforme venant après une culture impériale
plus iranisée et plus intellectualiste dont les meilleurs représentants ont été les
oulémas de Farangî Mahall Lucknow13 Les deux mouvements sont
contemporains ils représentent des variantes familiales et régionales et ce ne
sont que des variantes parmi autres au sein une culture savante et mystique
très diversifiée on enseignait même la théologie motazilite dans une obscure
ville de Inde orientale Ciryâkot14 Et même la pensée néo-hanbalite Ibn
Taimiyya était connue dans les cercles lettrés et citée sporadiquement dans les
controverses La question est de savoir pourquoi la postérité isolé et choisi les
grands noms cités plus haut Il faut pour répondre localiser la coupure pos
térieure qui motivé ce choix
Se situerait-elle au moment de éclatement de édifice moghol après la
mort Aurangzeb en 1707 empire fut alors le jouet envahisseurs musul-
1188 GABORIEAU LES OUL MAS-SOUFIS
mans Iraniens et Afghans et hindous Marathes il éclata en multiples tats
de facto indépendants dirigés par les anciens gouverneurs des provinces les
nawwâb dont allégeance empereur était purement nominale15 La
réflexion sur la décadence aurait alors inspiré aux oulémas et aux soufis une
attitude nouvelle plus orientée vers les problèmes de la réforme religieuse et de
intervention dans la politique Le modèle de cette nouvelle attitude serait Shah
Walî Allah dont on monte en épingle la correspondance échangée avec les
grands personnages politiques de son temps
Il est vrai que le thème de la décadence hante la littérature de ce temps et
est prolongé nos jours mais agit-il de quelque chose de plus un
cliché poétique A-t-il vraiment incité les oulémas et les soufis sortir de leurs
séminaires madrasa et de leurs hospices khânqâh On peut en douter la
fameuse correspondance de Shah Allah bien toutes chances être apo
cryphe16 comme le sont certainement deux opuscules on lui attribue contre
le culte des saints et les excès du soufisme17 ses oeuvres indubitablement
authentiques ne traduisent nullement les prises de position politique on lui
prête ni action militante contre les excès de la religion populaire dont on lui
donne la paternité
Est-ce dire il ne est rien passé au cours de ce xvnie siècle encore trop
mal connu Au contraire il est beaucoup de choses Sur le plan maté
riel abord la désintégration de empire loin être une époque de misère
comme le veulent les clichés sur la décadence apparaît de plus en plus aux his
toriens comme une époque expansion économique18 oulémas et soufis ont
sans doute plus profité que perdu avec le patronage des nouvelles cours régio
nales Sur le plan intellectuel et religieux activité été remarquable est
cette époque été fixé le curriculum studiae qui cours nos jours
avec des modifications mineures19 Certaines confréries soufies comme la
branche Nizâmiyya de la Cishtiyya ont entamé un remarquable renouveau20
Certains aspects de cette activité restent encore mal expliqués comme intérêt
pour étude comparative des religions qui passionnait aussi Occident cette
époque a-t-il un rapport autres aspects préfigurent les coupures du
xixe siècle sans pour autant les expliquer entièrement effort pour repenser
non seulement le soufisme mais aussi la pensée juridique et politique en compa
rant et en harmonisant les écoles et en rouvrant la réflexion personnelle
Vijtihâd un renouveau intérêt pour Ghazâlî et surtout pour Ibn Taymiyya
et travers ce dernier pour les problèmes sociaux et politiques vus cependant
sous un angle strictement religieux et non du point de vue de intervention
directe dans les affaires de ce monde
La source de ce renouvellement est connue est établissement de rela
tions plus fréquentes et plus suivies avec les lieux saints de islam au Hi âz et les
centres enseignement du Yemen21 Au temps de la splendeur moghole aller
La Mecque signifiait partir en exil au xvine siècle les musulmans de Inde et
de Indonésie comme ceux de Asie centrale et de la Chine vont de leur plein
gré en pèlerinage et restent étudier Medine et au Yemen Shah Walî Allah fut
un de ces multiples pèlerins-étudiants venus de tous les horizons qui fréquen
tèrent les Lieux Saints au xvn siècle
Mais si orientation intellectuelle se modifiait les rôles traditionnels des
oulémas et des soufis ont pas été fondamentalement altérés ils restaient tou-
1189 HISTOIRE RELIGIEUSE
jours pour reprendre la phrase célèbre de Hegel propos des philosophes
des castes de prêtres isolés en leur sanctuaire ce qui se passait dans le monde
était pas leur affaire étaient des litterati écrivant pour des litterati en
arabe et en persan
La coupure aurait-elle alors été provoquée par annexion britannique
est évidemment sur ce point insiste la littérature écrite par les musulmans
du sous-continent depuis la fin du xixe siècle qui est inspirée par la lutte anti
colonialiste La présence étrangère aurait galvanisé les oulémas et les soufis et
les aurait incités adopter de nouveaux rôles
Or intrusion britannique commencée en 1765 par la prise de contrôle du
Bengale et du Bihar dans Inde orientale partir de Calcutta été très lente sur
le terrain et très prudente dans ses interférences dans la vie des indigènes et
en particulier des musulmans Delhi été annexé en 1803 la pénétration
de Inde centrale et méridionale été encore tardive Ce qui est hui le
Pakistan été conquis en 1849 après la défaite des Sikhs annexion bri
tannique laissa subsister de larges îlots tats princiers musulmans certains
très puissants Arcot près de Madras et Awadh gardèrent leur autonomie
au milieu du xixe siècle autres survécurent en 1947 comme
Hyderabad Bhopal Rampur Bhawaipur Les Anglais créèrent même de toutes
pièces une principauté musulmane Tonk au Raj asthan en 1818 Les interfé
rences dans la vie religieuse furent nulles dans la vie juridique il eut en 1772
une intervention majeure le remplacement du juge musulman qâdî par un
tribunal qui était généralement présidé par un Britannique Mais il resta assisté
en 1864 par un muft qui disait le droit musulman Le droit personnel
musulman fut appliqué la fin de la période britannique et il est tou
jours Le droit criminel islamique resta le droit du lieu applicable tous même
aux non-musulmans pendant une soixantaine années administration
agraire perpétua le modèle moghol jusque dans le découpage des circonscrip
tions
Il restait surtout une fiction politique empereur moghol demeurait le sou
verain nominal de Inde la East India Company un nawwâb parmi
autres même il était devenu le plus puissant lui devait allégeance
empereur Shah Alam maître de Univers 1759-1806 dont selon un
couplet ancien repris époque la juridiction ne étendait pas au-delà de
Palam actuel aéroport de Delhi parvint sauver pour lui et ses deux succes
seurs une fa ade les Anglais battirent la monnaie en son nom en 1835 Il
continua tenir sa cour dans le Fort Rouge citadelle de Shâhjahânâbâd la sep
tième ville de Delhi créée par les Moghols il avait son gouvernement et ses
experts religieux ces derniers étant dirigés par le säär al-sudûr ministre des
cultes et grand cadi Les madrasa et les khânqâh continuaient leur petit train
train en accommodant bien du voisinage des Britanniques Ils en accommo
daient même trop bien la fameuse décision juridique fatwa de Shah Abd al-
Azîz déclarant Delhi dar al-harb territoire de guerre) était pas comme ont
voulu le croire les historiens nationalistes un appel la résistance il avait seu
lement pour objet de déclarer licite le prêt intérêt riba et autres petits trafics
dont celui des esclaves22 Shah Abd Azîz lui-même appréciait fort la com
pagnie des gentlemen britanniques qui lui avaient fort obligeamment rendu des
terres ancestrales injustement confisquées par les précédents envahisseurs
1190 GABORIEAU LES OUL MAS-SOUFIS
Après tout les Anglais étaient pas pires peut-être même valaient-ils
mieux que ces envahisseurs pourtant musulmans qui avaient mis sac la
capitale et placé empereur sous tutelle La Pax Britannica avait ses avantages
Même le fameux Collège de Delhi23 créé par les Britanniques en 1825 pour
allier le savoir oriental la diffusion des sciences modernes début de
orientalisme avec Aloys Sprenger traductions ourdoues de livres de sciences
exactes ne semble pas bien au contraire avoir créé de réactions de rejet des
oulémas célèbres enseignèrent ni avoir eu sur le moment influence
révolutionnaire Sayyid Ahmad Khan 1817-1898 qui le fréquenta continua
défendre une vision géocentrique de univers après 1857 pour se rallier
ensuite au modernisme
Si la présence britannique créa un choc ce fut plus tard en 1857 avec la
Mutinerie que nous appelons Révolte des Cipayes et ses séquelles Encore
historiographie nationaliste en a-t-elle pieusement embelli les effets et exagéré
les actions héroïques authencité douteuse des oulémas de époque Car
cette révolte était pas tellement la préfiguration de avenir ce était pas
la première guerre de libération comme on la nomme volontiers
hui en Inde et au Pakistan était la fin de six siècles hégémonie
musulmane ou plutôt du dernier symbole qui en restait empereur moghol
sa place fut prise par la Reine Victoria qui fut proclamée impératrice des Indes
avec le titre de qaisar-i Hind César de Inde qui rappelait la titulature mog
hole est alors seulement que intelligentsia musulmane se décida créer de
nouvelles institutions et adopter de nouveaux rôles24
La coupure décisive de 1818 introduction du wahhabisme
Mais cette coupure de 1857 est chronologiquement et logiquement seconde
Elle été précédée par une première coupure qui est due ni la présence bri
tannique ni la décadence moghole elle peut être datée très exactement de
1818 Ce qui passionna dès lors intelligentsia musulmane ce est pas ce qui
pourrait nous paraître rétrospectivement actualité brûlante est-à-dire la
présence des Britanniques Ce furent abord des questions de théologie et de
droit apparemment abstruses la toute puissance divine a-t-elle des limites
Dieu peut-Il mentir Peut-Il créer autres mondes avec des prophètes égaux
Muhammad Est-il licite de manger des mangues ce fruit est inconnu des
critures On se passionna encore plus pour les questions de réforme de la
religion médiévale est-il licite de méditer sur image du Shaikh Est-il licite
de solliciter intercession des saints Et surtout le mode expression et
intervention changea on ne se limita plus la discussion fermée dans les
cercles de lettrés et la rédaction de libelles en arabe ou en persan on
exprima dans la langue vernaculaire le hindi que nous appelons
hui ourdou On prêcha dans les mosquées les conservateurs feront
appel aux Britanniques pour faire taire des prédicateurs trop turbulents dans
les villages et même dans les bordels..
Que signifiait ce nouveau style cette nouvelle doctrine Disons-le tout de
suite était intrusion soudaine par le canal des pèlerins revenant de La
Mecque des doctrines et des méthodes action des néo-hanbalites du
xrve siècle comme Ibn Taymiyya et Ibn Qayyim al-Jawziyya25 dont la doctrine
1191 HISTOIRE RELIGIEUSE
et les textes ont été transmis aux musulmans indiens par intermédiaire des
wahhabites contemporains Arabie26
Le fait même il ait eu ce moment-là une coupure longtemps été obli
téré Les observateurs britanniques contemporains qui mettaient dans le même
sac les Arabes et les Indiens avaient certes bien vu27 Mais il est de bon ton
hui dans le sous-continent de rejeter cet amalgame comme une cons
piration des colonisateurs et affirmer que les mouvements de réforme du
xixe siècle sont origine purement locale bref de en tenir la thèse de la
continuité28
On doit la perspicacité de Faziur Rahman avoir souligné il avait là
une coupure et que les faits indiens ne se comprenaient en liaison avec la dif
fusion du wahhabisme dans ensemble du monde islamique29 Une récente
monographie sur les origines du modernisme justement réinsisté sur ce
point30
Le sens de la rupture
Ces nouvelles tendances furent popularisées en Inde travers deux mouve
ments qui ont commencé tous deux en 1818 celui des Mujâhidîn de Sayyid
Ahmad Barelwî qui est parti de Delhi pour rayonner sur tout le nord du sous-
continent et celui plus mal connu des idiyya créé par Hâjjî Shar at
Allah 1781-1840) qui été limité au Bengale Comment caractériser leurs
points communs Nous le ferons en insistant sur trois idées-forces
La première est la réaffirmation intransigeante de unicité divine
tawhîd et du rôle exemplaire du Prophète et de la Loi révélée par lui où
aussi importance attachée aux sources scripturaires premières le Coran et les
Traditions Ces affirmations ont une contrepartie négative unicité divine
admet aucune médiation entre Allah et ses fidèles qui sont tous égaux devant
Lui Il faut écarter tous les intermédiaires et surtout ceux qui prétendent jouer
ce rôle dans la conception du soufisme médiéval les saints vivants qui servent
intercesseurs et de guides spirituels et les saints morts sur la tombe desquels
on vient prier Tout édifice du soufisme médiéval systématisé par Ibn Arabî
1165-1240)31 et accepté par intelligentsia musulmane Shah Walî Allah
inclus est rayé un trait de plume Sayyid Ahmad Barelwî peut bien avoir créé
un ordre mystique la Tarîqa Muhammadiyya est une organisation politico-
missionnaire un type nouveau tout fait en dehors des institutions médié
vales qui sont violemment critiquées en invoquant autorité de textes néo-han-
balites32
Il aussi des contreparties négatives sur le plan des sciences exotériques
notamment le droit La lettre des textes scripturaires prime les solutions recon
nues des grandes écoles de droit en particulier de école hanafite suprême en
Inde la porte est ouverte pour des écoles ultérieures fondamentalistes ou
modernistes qui balaieront édifice de la pensée juridique médiévale Conten
tons-nous pour le moment de souligner que les oulémas interprètes attitrés de
la Loi sont aussi détrônés comme intermédiaires obligés dans le domaine de la
vie mondaine de la même fa on que les soufis ont été le de la
vie religieuse De plus il une dévalorisation de la pure recherche intellec
tuelle de la qualité de écriture et de exposition de la pensée
1192 GABORIEAU LES OUL MAS-SOUFIS
La seconde idée-force est une nouvelle attitude égard des réalités de ce
monde Le résultat de ce mouvement dans les classes les plus éclairées de la
société fut une orientation vers une attitude positive égard de ce monde-ci et
ses problèmes moraux sociaux et économiques plutôt une orientation vers
les eschatologiques 33 Plutôt que de spéculer sur autre monde
ses anges et ses saints les nouveaux leaders religieux visent abord mettre en
oeuvre ici et maintenant la doctrine de unicité divine et les injonctions du
Coran et de la Sunna où insistance abord sur la réforme de la pratique
religieuse en particulier abolition du culte des saints et de multiples coutumes
et innovations empruntées aux hindous ou supposées telles) pour
revenir au modèle de islam arabe primitif cher Ibn Taimiyya
Ce qui fait la spécificité de ce mouvement par rapport aux tentatives anté
rieures de Naqshbandis et aux timides critiques de Shah Walî Allah par
exemple) est que la prédication ne vise plus seulement les élites on cherche
atteindre les masses et on réussit on sort du cercle enchanté des litterati
pour des tournées de dans les campagnes on adresse aux basses
castes musulmanes ici bien négligées comme les tisserands Hunter
immortalisé le Wahhabi Preacher qui parcourt les campagnes du Bengale
Le médium expression change le persan langue officielle de empire
moghol mais aussi de la East India Company en 1834 qui était acces
sible aux seuls lettrés est vite abandonné au profit du vernaculaire de
ourdou hindi écrit en caractère arabo-persans La première traduction du
Coran en cette langue apparaît puis une multitude ouvrages édifiants et polé
miques adressés aux différentes classes de la société est la littérature
wahhabite qui servi de modèle aux ouvrages populaires instruction reli
gieuse qui ont encore cours hui. introduction de la lithographie
cette époque permet de la diffuser largement rapidement et bon marché
Pour la première fois dans histoire on tente une action en profondeur sur les
masses
La troisième idée-force plus controversée est que cette nouvelle attitude
des implications politiques Elle est abord dans les rangs mêmes
des réformateurs certains entre eux comme Karâmat lî Jawnpûrî
1873) ont soigneusement évité entrer dans engrenage de la politique
pour se limiter la réforme religieuse qui été ailleurs héritage le plus
durable du mouvement Mais il avait dans cette réforme un potentiel de
mobilisation politique certain avec des collectes de fonds la mobilisation de
combattants et surtout une organisation qui transcendait les rivalités familiales
confrériques régionales Faut-il pour autant voir un grand dessein politique
comme les historiens nationalistes qui cherchent dans ces mouvements du début
du xixe siècle le mythe fondateur de la lutte pour indépendance et pour la
création du Pakistan Ou comme les Britanniques des années 1860-1870 qui
décelaient une conspiration wahhabite mondiale Ces interprétations sont
anachroniques les idiyya ont vu leur influence limitée au Bengale et leur
action politique pas dépassé le niveau de révoltes agraires sporadiques et
très localisées Quant au mouvement des Mujâhidîn de Sayyid Ahmad Barelwî
il bien eu des ramifications sur tout le nord du sous-continent mais il était
pas fondé sur une vision géo-politique réaliste Cet ancien soldat devenu
Commandeur des croyants minîii) était en fait un illuminé la
1193

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