Les perspectives évolutives de l'Homme. - article ; n°4 ; vol.6, pg 635-661

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1964 - Volume 6 - Numéro 4 - Pages 635-661
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Georges Olivier
Jean Herniaux
Les perspectives évolutives de l'Homme.
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, XI° Série, tome 6 fascicule 4, 1964. pp. 635-661.
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Olivier Georges, Herniaux Jean. Les perspectives évolutives de l'Homme. In: Bulletins et Mémoires de la Société
d'anthropologie de Paris, XI° Série, tome 6 fascicule 4, 1964. pp. 635-661.
doi : 10.3406/bmsap.1964.1293
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1964_num_6_4_1293Bulletins et Mémoires de la Société ď Anthropologie de Paris,
tome 6, Xle série, 1964, pp. 635 à 643.
LES PERSPECTIVES ÉVOLUTIVES DE L'HOMME
Introduction.
par MM. les Prs Georges Olivier et Jean Hiernaux.
Le sujet de cette journée d'étude est de nous interroger, à la lumière
■de nos connaissances sur l'évolution passée et présente de la lignée hu
maine, sur les possibilités d'évolution que celle-ci a devant elle, et sur les
chances qu'elle a de réaliser l'une ou l'autre de ces possibilités.
Ce terrain de la prédiction d'une évolution future est bien peu sûr, car
nous ne pouvons garantir 1э validité de nos extrapolations. S'agissant en
plus de l'avenir de notre propre descendance, nos vues risquent fort
d'être colorées par notre optique personnelle sur la signification même de
l'existence humaine. On peut donc prévoir que des opinions diverses
vont être exprimées et qu'elles vont susciter une discussion par moment
passionnée.
A titre d'amorce au débat, les deux rapporteurs ont chacun rédigé un
texte qui exprime leur vision propre de la question. Ils convergent sur
certains points, divergent sur d'autres, dans le fond ou dans la formulat
ion. Ils n'ont eu d'autre ambition que d'aider ainsi leurs collègues parti
cipant à la réunion, à expliciter leurs conceptions et à préparer leur i
ntervention.
L'un de nous (G. Olivier) s'est attaché surtout à l'évolution morphol
ogique et s'est contenté d'établir notre « phylogénèse ultérieure » en
prolongeant les orthogénèses connues. L'autre (J. Hiernaux) s'appuie
sur un schéma néo-darwinien de l'évolution génétique. Les angles de vue
concernent en fait les mêmes phénomènes ; ils peuvent cependant con
duire à des prédictions différentes quant aux tendances évolutives de
l'Homme en l'absence de dirigisme eugénique, et quant à l'opportunité
et l'efficacité de ce dernier.
Chacun de nous reviendra, dans son rapport, sur les mécanismes qu'il
estime fondamentaux pour l'évolution humaine.
I. — L'avenir anatomique de l'Homme.
Rapport résumé du Pr Georges Olivier (1).
Question préalable.
L'évolution aura-t-elle le temps de se produire ? L'accélération évo
lutive a conduit F. Meyer et d'autres auteurs à prévoir que, d'ici un siècle,
l'évolution aura tendu vers l'infini et « épuisé son histoire temporelle ».
Cette ascension si rapide (vers le point Oméga de Teilhard de Char
din ?) est une extrapolation basée sur des artifices mathématiques. Il
faut au contraire prévoir un temps très long pour que l'évolution biolo
gique ait le temps d'agir. Même si l'action de l'Homme sur l'Homme
accélère le mouvement naturel, rien ne prouve que les données étudiées
par Meyer et d'autres ne s'organisent pas suivant une logistique par
exemple, n'atteignent pas une limite finie, au lieu d'approcher l'infini.
(1) Le texte très développé de ce rapport sera publié ultérieurement par le
Pr Olivier comme un mémoire indépendant. 636 société d'anthropologie de paris
Méthode.
Du point de vue anatomique, le procédé le plus simple consiste à pro
longer les orthogénèses connues, les tendances observées en Paléontol
ogie humaine. Rien ne permettant de prévoir les arrêts ou les buisson-
nements de l'évolution, la prolongation dans le futur des tendances anté
rieures ne cernera évidemment qu'une partie de la vérité. De plus, avec
l'apparition de l'Homme sur Terre, la fréquence des mutations s'est
modifiée et le milieu social transforme la sélection. Finalement les ortho
génèses risquent d'être bouleversées. Mais je ne vois pas d'autres moyens
pour faire de la prospective biologique sur le plan morphologique, que
d'imaginer que le Futur répétera le Passé. Sur cette première base, on
pourra envisager ensuite d'autres éventualités.
La prudence consiste aussi à se limiter dans le temps et dans l'impor
tance du progrès évolutif envisagé. Si l'on admet que les Pithécanthro-
piens sont apparus il y environ 500.000 ans, les Néandertaliens il y a
200.000 ans et l'Homo sapiens il y a 30.000 ans, on peut supposer qu'une
nouvelle espèce du genre Homo verra le jour dans 200.000 ans, sans
doute avant. Cette nouvelle étape de l'Homme nous intéresse seule,
parce que l'on ne peut pas faire alors de prévisions par trop déraison
nables. Il ne faut donc envisager qu'une évolution limitée à quelques
dizaines de millénaires.
Les Hommes de Néandertal sont pris à titre de comparaison dans la
mesure où, sur beaucoup de traits, ils sont intermédiaires entre le Pithé
canthrope et l'Homo sapiens, en dehors de toute question de filiation.
La nature de leurs différences avec l'Homme actuel peut nous guider sur
le degré d'évolution probable de futur.
Tout ceci présuppose une évolution naturelle, sans influence du milieu
social et du progrès technique. Avant que l'Homme n'essaie de modifier
sa propre évolution, il importe de savoir où nous allons, normalement.
Nature des caractères anatomiques envisagés (station debout, cérébralisa-
tions, céphalisation, croissance, caractères divers).
1° Station debout.
Les caractères anatomiques qui accompagnent la station debout, et
qui en sont les conséquences ou les causes, ne devraient guère évoluer
encore, car ils sont très anciennement fixés. Cependant on sait qu'une
orthogénèse peut dépasser son but.
Vensellure lombaire ne peut plus s'accentuer, car elle entraîne déjà une
obliquité fâcheuse du bassin : la sélection s'y opposerait donc (à moins
que les accouchements cessent de se faire par les voies naturelles).
Par contre, la tendance à V élargissement du bassin, si elle est indépen
dante de l'inclinaison du sacrum, pourrait fort bien se poursuivre et au
rait des résultats satisfaisants, en particulier chez les races à bassin
étroit.
Les proportions des membres pourraient se modifier dans le sens d'un
allongement encore plus grand des membres inférieurs, pour le cas où la
stature augmenterait (voir le paragraphe « Croissance »).
Le pied ne peut présenter que des transformations infimes, sauf au
niveau de la voûte plantaire, laquelle pourrait se creuser encore un peu
plus, sans que l'on voit nettement quel avantage sélectif cela comporter
ait. COMPTES RENDUS DES ACTES DE LA SOCIÉTÉ 637
2° Cérébralisation.
Le successeur du genre Homo aura un cerveau plus gros, une taille
plus grande, une croissance prolongée, un coefficient de céphalisation
multiplié par y/2 (soit 3,87 au lieu de 2,74). Sa mentalité ne nous est
pas concevable.
Mais en restant dans le cadre du genre Homo où nous nous limitons,
la capacité crânienne est fixe depuis les Néandertaliens et ne devrait
plus évoluer ; dos remaniements dans les proportions des lobes cér
ébraux entre eux sont assez improbables.
Cependant on peut prévoir une évolution des structures mentales,
donc sur le plan fonctionnel. Les premiers Hommes n'avaient pas notre
psychisme, parce qu'ils n'avaient ni l'éducation, ni le support social qui
permettent notre développement intellectuel. Théoriquement, ils avaient
peut-être les mêmes possibilités que nous, mais cela restait virtuel et on
peut leur attribuer beaucoup moins de concepts abstraits et une cons
cience morale plus rudimentaire.
Il est probable que l'Homme futur progressera de la même manière
que l'Homme actuel l'a fait par rapport à ses ancêtres. Les éléments de
ce progrès mental seront surtout les suivants :
a) La mise en jeu de « neurones dormants » par l'éducation, d'où l'o
rganisation d'un plus grand nombre de circuits cérébraux, le développe
ment des aires gnosiques, une intelligence plus précoce et plus profonde
(et le contrôle de la pensée).
b) L'hérédité de l'intelligence acquise par la collectivité : « capitalisa
tion communautaire » de l'expérience (Huxley), « noosphère » ou monde
de l'esprit (Teilhard de Chardin). Le rapport de J. Hiernaux en traitera
aussi.
Les craintes de déclin de l'intelligence humaine par la sélection natur
elle (fécondité différentielle des moins doués) ne semblent pas fondées.
Par contre, il y a un danger réel : le « conditionnement intellectuel »
risque de s'opposer à la « montée de conscience » (Piveteau), si l'on s'en
tient à la seule intelligence logique et abstraite.
3° Céphalisation.
Définitions : modifications non cérébrales de l'extrémité céphalique.
Le foramen magnum a une position fixée par la station debout. Si
les courbures rachidiennes s'accentuaient légèrement, il pourrait se
placer en position un peu plus antérieure.
La gracilisation du crâne devrait se poursuivre et se manifester par
l'effacement des arcades sourcilières, l'étroitesse de la face, la moindre
épaisseur du crâne, etc. Car le phénomène est en rapport avec la
utilité actuelle de la musculature masticatrice (sans que ce soit la seule
cause).
La débrachy céphalisation est probable. La brachycéphalisation pré
cédente s'expliquait par l'alimentation molle, la réduction des muscles
temporaux et surtout par la sélection. Le mouvement inverse peut se
comprendre comme une corrélation entre l'accroissement de la stature
et l'arrêt de la pression de sélection. Mais la seule théorie cohérente est
celle de Huizinga : au cours de l'ontogenèse, les euryons se portent en
avant, en même temps que la dolichocéphalie primaire du fœtus est
remplacée par la brachycéphalie du petit enfant, puis par la dolichocé- 638 société d'anthropologie de paris
phalie secondaire de l'adulte. De même, à la tête allongée des premiers
Hommes, a fait place la brachycéphalie actuelle, toujours avec avancée
des euryons. La débrachycéphalisation annonce une dolichocéphalie
secondaire, car la phylogénèse (ultérieure) sera sans doute semblable à
l'ontogenèse actuelle.
La saillie du massif facial devrait se réduire : c'est la tendance à l'or-
thognathisme quand on va des Hommes fossiles à l'Homme actuel. La
différence ne sera pas aussi grande qu'entre l'Homme de Néandertal et
nous, car il y aura sans doute un développement plus grand des sinus de
la face (dont la valeur sélective serait à rechercher).
La régression de la denture ne sera pas aussi marquée que le prévoyait
Bolk, mais elle sera du même type ; elle accompagnera le retrait du
massif facial et portera surtout sur les incisives latérales supérieures et
les dernières molaires.
4° Croissance.
On ne peut pas savoir s'il y a des différences entre les Hommes fossiles
et nous. La plus grande précocité des règles, constatée depuis deux siè
cles, est en rapport avec le milieu socio-économique. Au contraire, la
tendance phylétique comporterait un retard de la maturation sexuelle,
qui serait souhaitable, car elle permettrait la prolongation de l'éducation
et l'évolution des structures mentales. La stature s'en trouverait accrue
et les conditions annonciatrices d'une évolution plus importante (d'ordre
générique et non plus spécifique) se trouveraient réunies.
5° Pilosité et pigmentation.
La pilosité corporelle a perdu toute valeur sélective et devrait conti
nuer à disparaître.
Les cheveux crépus des Noirs sont un caractère récent, qui ne paraît
pas adaptatif et qui pourrait diffuser.
La pigmentation cutanée a été fixée par des mutations en sens inverse :
perte d'un facteur pigmentaire chez les uns, redoublement chez les autres
alors que nos ancêtres devaient être bruns. A la faveur de croisements
interaciaux, provoqués par l'accroissement de la population mondiale
et l'abaissement des barrières géographiques, il pourrait y avoir une ten
dance au retour au type brun originel.
Conclusions.
L'évolution future de l'Homme, appréciée par les tendances ortho
génétiques, comporte un certain nombre de modifications anatomiques.
Celles-ci ne sont rien cependant en regard des transformations psy
chiques. De plus, l'action de l'Homme sur l'Homme et la génétique fu
ture sont susceptibles de bouleverser toutes ces prévisions.
II. — L'avenir génétique de l'Homme.
Rapport résumé du Pr Jean Hiernaux.
Toute perspective d'avenir de l'Homme s'inscrit dans une conception
des mécanismes et des causes de l'évolution. Aussi la présente tentative
sera-t-elle précédée du schéma évolutif où elle s'intègre. COMPTES RENDUS DES ACTES DE LA SOCIÉTÉ 639
1° Les fadeurs ďévolulion.
Une population, caractérisée par son patrimoine héréditaire, n'a
aucune tendance intrinsèque à évoluer : en l'absence de forces sélectives,
elle est en état d'équilibre neutre. Lorsqu'une évolution se produit du
rant un certain temps dans une même direction au sein d'une population,
d'une espèce ou d'une catégorie taxinomique plus élevée, c'est qu'une
force évolutive de direction constante lui a été appliquée. Voriho genèse
est une constatation, non une force : à chaque génération, c'est la ba
lance des forces agissant sur les fréquences géniques qui détermine sa
continuation, son arrêt ou la prise d'une autre direction. L'extrapola
tion dans l'avenir d'une orthogénèse passée n'est une hypothèse solide
que la mesure où nous avons des raisons de croire que les forces évo
lutives qui l'ont déterminée sont encore à l'œuvre et continueront à
l'être.
Au sein d'une population, les facteurs d'évolution du patrimoine héré
ditaire sont :
a) La sélection : elle porte sur les génotypes, non sur les gènes. Selon
la vigueur relative (en termes de contribution à la génération suivante)
des génotypes homozygotes et hétérozygotes d'un locus, la pression sé
lective peut aller dans le sens d'une évolution des fréquences géniques,
aboutissant éventuellement à la quasi-disparition de certains gènes, ou
au contraire favoriser un équilibre entre les fréquences géniques (équi
libre hétérotique).
b) Les mutations, créatrices de matériaux héréditaires nouveaux. Leur
fréquence très faible fait que la pression de mutation n'est capable à elle
seule d'élever une fréquence génique que très lentement. Si elle est
contrée par une force sélective, la fréquence génique résultante sera très
basse. Elle acquerra par contre des valeurs substantielles si la résultante
des mécanismes sélectifs est favorable, et dans ce cas ces derniers impor
teront beaucoup plus dans l'équilibre ou la fixation finaux que la faible
pression de mutation.
c) La dérive génique, génératrice de variations erratiques des fr
équences géniques, conduisant éventuellement à la disparition de certains
gènes.
d) Le métissage (dans le sens d'unions interpopulationnelles) condui
sant, sous l'angle de la population considérée, à une modification de
fréquences géniques et éventuellement l'introduction de gènes nouveaux.
La variation du taux de consanguinité ne provoque pas en soi de
changement des fréquences géniques mais, en altérant les proportions
d'hétérozygotes et d'homozygotes, elle modifie le jeu des forces sélec
tives.
2° Perspectives d'évolution de ГНотте.
L'Homme est le seul être vivant à disposer d'un pouvoir conscient et
réfléchi d'agir sur son évolution. Avant d'envisager ce que pourrait être
l'évolution future du patrimoine héréditaire humain en l'absence d'effort
délibéré de l'influencer, voyons à quoi peut prétendre ce dernier, c'est-à-
dire Г eugénique.
a) L'eugénique : ses bases, ses possibilités, son opportunité. est une intervention délibérée de l'Homme sur l'évolu
tion de son patrimoine héréditaire. Elle est basée sur la notion de « bons » 640 société d'anthropologie de paris
gènes qu'on cherche à propager (eugénique positive) et de « mauvais » dont on à débarrasser l'humanité (eugénique négative).
L'aspect moral de l'eugénique ne sera pas évoqué ici, ni ses moyens ima
ginables, qui vont de la persuasion à la coercition ; seul en sera scruté
l'aspect biologique.
L'eugénique humaine s'est développée, en tant que discipline scienti
fique, à une époque où on croyait que la diversité des allèles à un locus
était due, de façon générale, au jeu des mutations et du seul mode alors
imaginé de sélection : à tout moment, il y avait un « bon » allèle, dont
la fréquence évoluait vers 100 %, et d'autres, en voie d'élimination. Si
une mutation créait un gène plus favorable que le ou les allèles existants,
le gène ainsi créé était destiné à supplanter les autres. L'action délibérée
de l'eugénique renforçait et accélérait l'évolution bienfaisante, notam
ment en luttant contre des gènes maléfiques nés par mutation, et tendait
à instaurer l'homozygotie des gènes les meilleurs.
La génétique a accumulé depuis des connaissances qui obligent à re
voir radicalement ces bases théoriques de l'action eugénique. Comme il
a été dit, dans de nombreux cas la sélection détermine un équilibre
entre les fréquences de plusieurs allèles. Cet équilibre, basé donc sur la
coexistence de plusieurs allèles au même locus, représente une adaptat
ion salutaire aux conditions d'environnement existantes. Dans une
telle situation, vouloir éliminer un des allèles conduirait à rompre un
compromis favorable, l'eugénique serait nocive. Il apparaît ainsi indis
pensable, pour pouvoir justifier une action eugénique, d'avoir aupara
vant élucidé les mécanismes qui ont réalisé la diversité sur laquelle elle
veut opérer. Or ces n'ont été élucidés (et encore) que pour
de rares loci concernant un mode d'hérédité monofactorielle. A l'heure
actuelle, à part dans quelques situations éclaircies, l'eugénique est
aveugle et risque d'être nocive.
Sans doute peut-on prévoir un accroissement énorme de nos connais
sances génétiques dans un avenir rapproché. Cependant, le peu que nous
en connaissons aujourd'hui nous porte à croire que les gènes réellement
malfaisants dans toute condition de milieu et de zygotie demeurent,
parce que contrés par la sélection, à des fréquences très basses. C'est
contre eux seuls que l'action eugénique est fondée scientifiquement,
mais c'est contre eux aussi, de par leur rareté et souvent leur caractère
récessif, qu'elle est d'efficacité modeste. Par exemple, la suppression de
toute reproduction de tous les individus porteurs d'une tare récessive
dont la fréquence est, au départ, de quatre pour mille ne parviendrait
à ramener celle-ci à un pour mille qu'au bout de cinquante générations.
Par contre, se multiplient les exemples d'équilibre hétérotique, qui
interdit toute eugénique. Certains comportent une mortalité effroyable
d'un des homozygotes, comme c'est le cas des homozygotes sicklémiques
qui meurent presque tous dans l'enfance, alors que les hétérozygotes
porteurs d'un gène sicklémique et d'un gène normal jouissent, de par
leur immunité partielle vis-à-vis de la malaria à Plasmodium falciparum,
d'une vigueur relative supérieure à celle des homozygotes normaux. Cet
exemple nous rappelle d'autre part que la notion de « bon » ou « mauvais »
gène n'a de sens, dans beaucoup de cas, que vis-à-vis de conditions don
nées d'environnement : le gène sicklémique n'est intégralement défavo
rable qu'en milieu non malarien, où d'ailleurs il est pratiquement absent
ou en voie de disparition. Bien plus efficace que l'eugénique, dans pa
reille situation, est l'action délibérée sur le milieu : supprimez la malaria,
et la fréquence du gène sicklémique tendra vers zéro, entraînant la dis
parition de l'anémie drépanocy taire. COMPTES RENDUS DES ACTES DE LA SOCIÉTÉ 641
On peut soupçonner que chaque fois qu'un gène ou un caractère
héréditaire en apparence défavorable présente une fréquence notable,
c'est qu'un aspect favorable nous échappe actuellement. Cet aspect
favorable peut concerner des conditions de milieu existantes, et con
duire à un équilibre hétérotique, ou des conditions disparues et dans ce
cas la fréquence du gène est en voie de diminution, sans mesure eugé
nique.
Plutôt que d'œuvrer à une uniformisation génétique, postulée opti
male, de l'humanité, il apparaît ainsi aujourd'hui que s'impose de res
pecter sa diversité. L'Homme, entre autres particularités, est unique
parmi les êtres vivants par sa répartition ubiquitaire, dans les biotopes
les plus variées, qu'il accentue à un rythme sans cesse accéléré par la
création culturelle de conditions nouvelles (pouvons-nous imaginer par
exemple à quelles adaptations la conquête de l'espace pourrait le con
traindre ?). Cette situation, inverse de la spécialisation dans un biotope
limité, rend précieux le maintien du plus large polymorphisme possible,
y compris celui de génotypes dont l'intérêt nous paraît aujourd'hui nul
ou négatif.
Ces considérations conduisent à limiter étroitement l'opportunité de
l'eugénique positive aussi bien que de l'eugénique négative : si leurs
moyens sont différents, leur objectif est identique. La sélection artifi
cielle réalisée par la planification de la reproduction, grâce à l'emploi
de sperme (et peut-être plus tard d'ovules) considéré de haute valeur
génétique, risquerait d'appauvrir le patrimoine héréditaire de l'human
ité, sans que l'expérience actuelle des éleveurs d'animaux indique
qu'elle créerait une « élite » biologiquement plus vigoureuse : au cont
raire, la sélection artificielle conduit, bien avant l'uniformisation géné
tique, à une baisse de fertilité pouvant aller jusqu'à la stérilité.
En conclusion, il n'y a guère d'espoir à placer dans l'eugénique pour
transformer de façon appréciable l'humanité dans un sens favorable.
Les efforts de celle-ci doivent plutôt se porter sur deux autres plans :
celui de la modification du milieu lorsque celui-ci maintient un équilibre
adaptatif au prix d'un gaspillage de vies humaines (dans un exemple
cité, la suppression de la malaria, vu sous l'aspect de son incidence sur
les fréquences géniques), et celui de Yeuphénique, qui consiste à per
mettre à l'individu de réaliser au mieux son potentiel génétique : d'une
part, ici encore, en améliorant les conditions de vie, d'autre part en attr
ibuant à chacun la place qui correspond le mieux à ses capacités. Génér
aliser l'instruction, améliorer l'alimentation et l'hygiène et permettre
à chacun de s'orienter selon ses dons est susceptible, par exemple, de
créer un accroissement du rendement intellectuel mondial dont le sens
biologique (et sans doute l'ampleur) serait sans commune mesure avec
celui d'une tentative, par sélection artificielle, de relever la fréquence de
gènes considérés comme déterminant des capacités intellectuelles supé
rieures.
b) Perspectives ďéuolution de V Homme en Vabsence de sélection arti
ficielle.
Toute extrapolation en ce domaine dépend de notre connaissance des
pressions évolutives actuelles et de nos prédictions quant à leur maint
ien.
Parmi ces pressions, certaines ont poussé la lignée humaine durant
un temps considérable dans le sens d'un développement du cerveau.
D'autres, actives sur d'autres caractères, ont par contre poussé le patri-
BULL. ET MÉM. SOCIÉTÉ ANTHROP. DE PARIS, T. 6, 11e SERIE, 1964. 42 642 société d'anthropologie de paris
moine des populations dans des directions diverses, tendant, à chaque
époque, à les différencier par adaptation au milieu où elles vivaient. Ces
dernières forces, nous les voyons continuer à agir de nos jours. Le patr
imoine héréditaire de chacune des populations actuelles (dont souvent la
délimitation ne peut être faite qu'en termes de probabilité) est la résul
tante de toutes les pressions, différenciantes ou dédifférenciantes, qui
agissent sur lui : processus sélectifs divers, métissage, dérive, mutations.
Mais on ne discerne pas de direction générale commune à l'évolution
récente de ces populations, si ce n'est des changements d'apparence
mineure comme la gracilisation crânienne, dont la nature intégralement
génétique n'est d'ailleurs pas établie. Ils ne seront pas discutés ici ; seul
sera évoqué, en ce qu'il a d'héréditaire, le développement du cerveau,
aspect fondamental de l'évolution de la lignée humaine.
Pour autant que nous sachions, son évolution orthogénétique a pris
fin il y a plusieurs dizaines de millénaires. La seule prédiction raisonnable
que nous puissions émettre dans le cadre de l'espèce humaine actuelle
est donc celle du slalu quo. D'autre part on peut imaginer la naissance,
à partir de l'Homme que nous connaissons, d'une nouvelle espèce à ce
rveau relativement plus développé. Rien, dans notre patrimoine hérédit
aire, ne s'y oppose. Encore faudrait-il que naisse un stimulus à cette
évolution, stimulus qui semble manquer aujourd'hui alors que, de façon
manifeste, le développement intellectuel présente pour l'humanité un
intérêt de plus en plus capital.
Il importe, pour pouvoir émettre une opinion sur la probabilité du
passage de l'Homme à une espèce supérieure, de comprendre les raisons
de cette contradiction apparente. Il semble qu'elles résident en ceci :
jusqu'à l'émergence de l'Homme, le seul mode d'évolution fut génétique,
par transformation des patrimoines héréditaires. Chez l'Homme est
apparu, en plus, un autre mode de transfert de patrimoine d'une géné
ration à la suivante : strictement non génétique, c'est le transfert, par
voie d'éducation et d'instruction, du patrimoine culturel. En ce qui
concerne le développement du cerveau et de son utilisation, il semble que
pendant un certain temps ces deux modes d'évolution se soient stimulés
l'un l'autre, mais qu'à partir d'un certain moment la vitesse de l'évolu
tion génétique du cerveau se soit mise à décroître et tendre asympto-
matiquement vers zéro tandis que celle de l'évolution culturelle croissait.
Cette accélération continue est frappante de nos jours, où une décade
suffit pour transformer profondément nos connaissances et notre emp
rise technique sur les forces naturelles. L'évolution culturelle a un effet
analogue à celui de l'évolution génétique du cerveau, et semble dirigée
par les mêmes impératifs de libération vis-à-vis des forces naturelles, de
maîtrise et d'utilisation de celles-ci, de réflexion, de conscience. C'est
bien en cela, semble-t-il, que réside la cause de l'arrêt de l'orthogénèse
anatomique du cerveau : un mode d'évolution autrement plus rapide et
plus souple l'a supplantée, et par son épanouissement l'a soustraite aux
forces évolutives qui la dirigeaient. Si cette analyse est correcte, il ne
faut pas s'attendre à ce que l'Homme actuel donne naissance à une
espèce à cerveau anatomiquement plus développé.
L'Homme vit donc aujourd'hui une évolution extrêmement rapide,
mais c'est essentiellement sur le plan culturel, héréditaire en un sens mais
non génétique, qu'elle se poursuit. Si nous voulons tenter de prévoir son
avenir immédiat, ce n'est qu'en ce domaine que nous pouvons extrapoler
sans courir trop de risques. Encore l'extrapolation prend-elle comme
prémisse la continuation de la tendance actuelle ; or le processus en
cours, de par sa nature, présente une fragilité bien plus grande que l'évo- RENDUS DES ACTES DE LA SOCIÉTÉ 643 COMPTES
lution génétique, puisqu'il repose en partie sur la volonté consciente des
hommes. Supposons, par parti-pris d'optimisme, qu'il se projette dans
l'avenir, avec sa caractéristique d'accélération. Où peut-il nous mener ?
Très loin assurément, à des états que nous ne pouvons concevoir que
confusément, du niveau d'évolution où sommes. Le pas qui pourr
ait être franchi en un temps géologiquement très bref qu'il faut recourir
à la pensée dialectique pour tenter de se le représenter.
Le schéma suivant est proposé : une évolution complexifiante a con
duit, par une série de modifications individuellement modestes, la mat
ière inerte à un seuil, un état critique où s'est opérée une brusque trans
formation qualitative : la Vie est apparue. En elle, les éléments inertes
gardent leurs propriétés chimiques banales, mais leur ensemble organisé
a des propriétés nouvelles. La matière vivante s'est à son tour complexi-
fiée jusqu'à ce qu'un nouveau point critique soit atteint : l'Homme a
émergé, doté de qualités de psychisme conscient que n'ont pas indiv
iduellement ses cellules, particules vivantes banales. Quelle pourrait être
la nature de l'état suivant de l'évolution ? Par analogie, on est tenté de
répondre : un état où les hommes auraient individuellement les mêmes
propriétés humaines banales que ceux d'aujourd'hui, mais dont l'e
nsemble organisé représenterait un bond en avant qualitatif aussi radical
que le passage de la matière inerte à la Vie et celui de la Vie à l'Homme.
Spéculation sans doute que cette vision d'une surhumanité, mais
peut-être moins hasardeuse que la prédiction d'un Surhomme au cer
veau relativement plus volumineux, et intégrant en tout cas le fait de
l'interdépendance de plus en plus étroite des êtres humains, condition
de leur évolution puisque celle-ci est désormais basée sur la communic
ation de la connaissance.
Pour la première fois dans l'histoire de la vie sur notre planète, une
telle évolution ne s'accompagnerait que de changements mineurs du
patrimoine génétique. Sans doute ce dernier, dans cette optique, pré
senterait-il comme principale qualité adaptative la diversité. Le maintien
de celle-ci est réalisé aujourd'hui par le jeu des divers facteurs déjà
évoqués ; point n'est besoin d'en imaginer d'autres dans l'avenir. Une
accentuation du métissage ne réduirait pas le polymorphisme de l'h
umanité ; au contraire, seule la ségrégation stricte des groupes humains
serait-elle susceptible de ne laisser à chacun qu'un patrimoine plus étroit.
Aussi douloureux que soient certains conflits actuels, ce processus ap
pauvrissant ne paraît guère à redouter : l'interdépendance culturelle
croissante tend à atténuer les barrières génétiques.
Discussion :
M. Delattre (à propos du rapport du Pr Olivier) :
Les grandes tendances évolutives ayant mené à VHominisalion du crâne.
Cette étude a été faite en utilisant la méthode vestibulaire, elle indique
en particulier deux processus importants :
— la rotation de l'arrière-crâne autour de l'axe vestibulaire, mou
vement commandé par la station érigée du corps humain ;
— la tendance à la « sphérisation bi-pariétale ».
Ces mouvements évolutifs sont-ils achevés ?
1° La rotation. — Elle a modifié la position et la forme de l'arrière-
crâne. Elle a réalisé un volume nouveau dans la boîte crânienne et a

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