Les Phéniciens : leurs prédécesseurs et les étapes de leur colonisation en Occident - article ; n°3 ; vol.116, pg 464-475

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1972 - Volume 116 - Numéro 3 - Pages 464-475
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1972
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Monsieur Pedro Bosch-Gimpera
Les Phéniciens : leurs prédécesseurs et les étapes de leur
colonisation en Occident
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 116e année, N. 3, 1972. pp. 464-
475.
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Bosch-Gimpera Pedro. Les Phéniciens : leurs prédécesseurs et les étapes de leur colonisation en Occident. In: Comptes-
rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 116e année, N. 3, 1972. pp. 464-475.
doi : 10.3406/crai.1972.12783
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1972_num_116_3_12783464 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
COMMUNICATION
LES PHÉNICIENS : LEURS PRÉDÉCESSEURS ET LES ÉTAPES
DE LEUR COLONISATION EN OCCIDENT,
PAR M. PEDRO BOSCH-GIMPERA, CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE.
Le commerce et la colonisation phénicienne en Occident qui about
irent à la fondation de colonies en Espagne et au Maroc, eurent des
antécédents, assez mal connus encore, mais qu'on peut essayer de
reconstituer.
Depuis longtemps il y eut des relations entre les peuples préhis
toriques méditerranéens dont un des principaux objectifs fut le
commerce du métal d'Espagne. Malte semble avoir été une étape
de ces relations et au IIIe millénaire av. J.-C. et ainsi soumise à des
influences égéennes, anatoliennes et chypriotes. Au cours du IIe mil
lénaire arrivent des lingots de cuivre crétois ou chypriotes en Sar-
daigne. Les légendes grecques parlent de relations Cretoises avec
la Sicile et de voyages mycéniens dans l'Adriatique et en Italie.
Des traces du commerce mycénien ont été trouvées en Sicile, en
Italie et à Malte. Pendant la deuxième moitié du même millénaire
il se développe une importante civilisation en Sardaigne (nuraghes)
et aux Baléares (talaiots et navetas).
L'époque mycénienne se termine par des pirateries en Egypte où
les textes depuis la fin du règne de Ramsès II, surtout au temps
de Merneptah et de Ramsès III, donnent des noms de peuples,
parmi lesquels figurent les Akaiwasha (Achéens) et les Peuples de
la Mer : les Tursha, les Shakalsha, les Shardana, — qu'on a identifié
avec les Étrusques — , les Sicules et les Sardes, même si cette iden
tification est toujours discutée. Ces pirateries sont signalées aussi
par les traditions grecques qui parlent d'une expédition de Ménélas
en Egypte, finissant par tomber prisonnier et vendu comme esclave
en Phénicie avant la guerre de Troie.
Pendant le xme siècle, les documents des archives hittites mont
rent les expéditions d'Attarisijas à Chypre et dans le Sud de l'Ana-
tolie, ainsi que son intervention dans le soulèvement d'Assuwia
(au Sud de Troie jusqu'en Lydie) contre les Hittites.
Deux événements sont à signaler dans cette période mouvementée
de l'histoire égéenne : la guerre de Troie et les conquêtes des Peuples
de la Mer1.
Ceux-ci après avoir passé par Chypre et combattu dans une
1. R. D. Barnet, The Sea Peopks, dans The Cambridge Ancient History, revised
édition of vols. I-II, University Press, Cambridge, 1969. LA COLONISATION PHÉNICIENNE EN OCCIDENT 465
bataille navale avec le dernier roi hittite Shubiluliuma II, arrivent
sur la côte de Syrie où ils détruisent Ugarit (Ras Shamra), péné
trant jusqu'à Karkhemish sur l'Euphrate ; ravagent Byblos et les
villes phéniciennes et avancent à la fois par terre et par mer jusqu'à
la frontière égyptienne où Ramsès III se vante de les avoir détruits.
Mais le fait est qu'ils restent installés sur la côte au Sud de la Phé-
nicie où dominent les Zakkaras et les Pulssata (Philistins). Les
derniers combattront et même soumettront temporairement les
Hébreux, restant à la fin en possession de quelques villes sur la
côte, vassaux des Égyptiens.
On a souvent interprété l'expédition des Peuples de la Mer arr
ivant à la frontière égyptienne mais vaincus par Ramsès III, la
huitième année de son règne (vers 1186), comme étant due à des
fugitifs d'Asie Mineure après la destruction de Troie par les Achéens.
Il y a lieu de penser qu'il s'agit au contraire d'une migration qui
finit par une conquête. Elle devait se réaliser pendant un nombre
assez grand d'années et son départ des côtes de l'Ouest de l'Anatolie
serait à dater bien avant le combat avec Ramsès III et elle serait
indépendante de la guerre de Troie.
L'on a discuté la date de la chute de Troie, qu'Ératosthène fixe
à 1184, mais d'autres auteurs grecs en donnent d'autres. Pendant
un certain temps les historiens modernes ont accepté celle de 1250
proposée par Blegen, mais on tend à présent à la fixer à la fin du
xme siècle, c'est-à-dire peu avant ou après 1200 (Stubbings)1.
D'après les traditions grecques la chute de Troie est l'événement
final d'une longue histoire qui exigerait une vingtaine d'années.
Après le rapt d'Hélène (1204 ?) la nef de Paris fut détournée de
son chemin par une tempête, en Phénicie où il resta six mois. Pen
dant ce temps les Achéens envoyèrent une ambassade à Troie pour
réclamer Hélène, ce qu'on leur refusa. Alors Agamemnon recruta
des alliés, ce qui ne fut pas facile, Ulysse se refusant à participer
à la guerre. A la fin les nefs se réunissent à Aulis et un premier
voyage est détourné en Mysie. On retourne à Aulis ; suivent le
deuxième départ d'Aulis, les combats à Lemnos, neuf ans de luttes
indécises près de Troie et finalement le sac de la ville, vingt ans
après le rapt d'Hélène d'après une tradition. Je penserais que ces
événements compliqués seraient à dater de 1204 à 1184 et qu'il faut
accepter la date d'Ëratosthène. Dans ce cas la grande expédition
des Peuples de la Mer ne serait pas postérieure à la guerre de Troie
mais plus ou moins contemporaine.
1. F. H. Stubbings, The Recession of Mycenaean Civilization, dans Cambridge Ancient
History, revised éd., vols I-II, 1963, p. 13. Voir aussi : V. R. d'A. Desborough,
N. G. L. Hammond, The end of mycenaen civilization, dans Cambridge Ancient History,
revised éd., vols. I-II, 1964, p. 48. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 466
Pendant le xie siècle, les villes phéniciennes ne semblent pas
avoir été encore en état d'entreprendre des voyages lointains et
semblent se borner à leur territoire propre. Le voyage de Wen Amon
envoyé par le grand prêtre de Thèbes à Byblos vers 1100 pour
acheter du bois — est significatif à ce sujet.
Le messager égyptien est attaqué en mer par des pirates zakkaras,
le roi de Byblos le reçoit hautainement et lui montre la sépulture
d'un égyptien qu'il avait retenu pendant dix-sept années et qui
finit par mourir à Byblos. Le voyage de retour de Wen Amon dut
se faire par un long détour pour éviter les pirates, pendant lequel
il est jeté par une tempête sur la côte de Chypre.
Les Phéniciens ne semblent pas avoir bougé pendant le xne siècle
bien que devenus indépendants de l'Egypte au temps des Rames-
sides. Le commerce méditerranéen se fait par d'autres peuples,
probablement par les Peuples de la Mer installés déjà en Sicile, en
Sardaigne et Toscane, comme en témoignent les objets de type
occidental découverts en Crète et en Palestine, notamment les
fibules de type sicilien ou italique associées dans les tombeaux phi
listins avec de la poterie de tradition mycénienne. La présence des
Peuples de la Mer est prouvée par les bronzes sardes de caractère
votif des sanctuaires de Santa Anastasia de Sardara et de Santa
Vittoria di Serri : les guerriers montés sur des cerfs soutenus par
des lames d'épées1 peuvent être comparés aux dieux de la procession
de Yasili Kaia près de Hattushas, montés aussi sur des animaux et
notamment au dieu sur une lame d'épée. Rien en Europe n'est à
comparer avec les bronzes sardes et déjà Von Bissing2 avait trouvé
de possibles précédents chez les Hittites. Ce serait encore un argu
ment pour l'origine asiatique des Peuples de la Mer. Un autre serait
la diffusion des haches à appendices latéraux et à épaules3 en Sicile,
le Sud de l' Italie et la Sardaigne.
Ce n'est que plus tard, au xie siècle, que les Phéniciens, déjà
remis des perturbations de l'invasion des Peuples de la Mer, commenc
ent leurs voyages, d'abord avec la fondation de Kition en Chypre.
Ce n'est qu'après qu'ils entreprennent des voyages vers le lointain
Occident, s'établissant à Utique en Tunisie et de là en Sardaigne.
Leur relation avec la Sardaigne est attestée par des trouvailles
archéologiques. Taramelli publia un candélabre de bronze4 du
1. P. Bosch-Gimpera: Réflexions sur le problème des Étrusques, dans Mélanges d'Archéol
ogie et d'Histoire offerts à André Piganiol, Paris, 1966, p. 637-653), flg. 3, 4, 5 ; P. Bosch-
Gimpera, Etnologia de la Peninsula iberica, Barcelone, 1932, flg. 203, 205, 208.
2. F. von Bissing, Die sardinische Bronzen, dans Rômische Mitteilungen, XLIII, 1924,
p. 19 sq.
3. P. Bosch-Gimpera, op. cit., 1966, flg. 6 ; Id., Etnologia, p. 238 (flg. 198), p. 240
(flg. 200), p. 235 (flg. 195) ; L. Bernabo-Brea, Sicily before the Greeks, Londres, Thames
and Hudson, 1957, flg. 44, 46.
4. P. op. cit., 1966, flg. 8. Aussi Id., Etnologia flg. 215. LA COLONISATION PHÉNICIENNE EN OCCIDENT 467
sanctuaire de Santa Vittoria di Serri que l'on croit chypriote mais
que Lehmann-Haupt supposait ourartien, daté au xie siècle :
ourartien ou chypriote, il aurait pu être apporté par les Phéniciens.
Il y a aussi les fragments d'inscriptions phéniciennes de Nora et
Bossa et une inscription de Nora assez longue dont l'alphabet
phénicien archaïque est pareil à celui d'inscriptions de Chypre.
L'inscription de Nora est datée par Albright, Dussaud et Dupont-
Sommer au ixe siècle1. La lecture donnée par Dupont-Sommer est :
« Temple du cap de Nogar qui est en Sardaigne. Prospère soit-il.
Prospère soit Tyr mère de Kition et Larnaka (?), lequel (temple)
a bâti Nogar en l'honneur de Pumaï. »
La lecture d' Albright était assez différente et il croyait y trouver
la mention de Tarshish — ce qui n'est pas admis par Dupont-
Sommer — mais le nom du dieu Pumaï serait sûr et il s'agit d'un
dieu vénéré surtout en Chypre. Il semblerait donc que les Phéniciens,
peut-être partant de Chypre, auraient eu déjà au xne siècle une
factorerie fondée peut-être à la fin du xe. Leur but serait le commerce
du cuivre sarde et aussi du fer de l'île d'Elbe et d'Étrurie.
Ce serait en Sardaigne qu'ils apprirent l'existence d'autres mar
chés plus à l'Ouest en Andalousie. Des relations de la Sardaigne et
des Baléares avec le Sud de l'Espagne on en a le témoignage par
des dépôts de bronzes du Monte Sa Idda (Decimoputzu) en Sar
daigne2 et de Lloseta à Majorque3 où l'on trouve des types de haches
plates — de tradition argarique mais des derniers siècles du IIe mil
lénaire — associées à des types d'épées de différentes origines et
aussi des haches plates à appendices latérales et à épaules, types
originaires d'Anatolie qui ont été trouvées aussi dans le dépôt de
Campotéjar4 dans la province de Grenade en Espagne (bronze
et fer).
Au xe siècle, la Bible parle des « nefs de Tarshish » qui apportaient
1. Albright, New Light on the Early History of the Phoenician Colonization, dans
Bulletin of the American School of Oriental Research, n° 85, oct., p. 14-32 Jérusalem-
Bagdad, 1941, ; R. Dussaud, Nouvelle lecture de l'inscription phénicienne de Nora, Sar
daigne, dans Syria, XXVI, Paris, 1939, p. 390 ; A. Dupont-Sommer, Note sur l'inscrip
tion de Nora, CRAI, Paris, 1949, p. 12-22. J'ai discuté cette question dans, op. cit., 1966 ;
Phéniciens et Grecs dans l'Extrême Occident, dans La Nouvelle Clio, nos 9-10, Bruxelles,
1951, p. 271-298 et Problemas de la historia fenicia en el extremo Occidente, dans Zephyrus,
III, Salamanque, 1952, p. 15-30.
2. Bosch, Elnologia, p. 234, fig. 195 ; A. Tavamelli, // ripostiglio di bronzi nuraghiti
di Monte Sa Idda, dans Monumenti antichi, xxv, II, Rome, 1921, p. 6 sq.
3. Bosch-Gimpera, Etnologia, fig. 192 ; P. Bosch-Gimpera, J. Colomines, Les fouilles
de Majorque et la Préhistoire des îles Baléares, dans Commission internationale pour la
Préhistoire de la Méditerranée occidentale. Conférence de Barcelone, Barcelone, 1935,
p. 17-24, fig. 4, n°8 2-4 ; J. Colomines : L'Edat del Bronze a Mallorqa, dans Anuari de
l'Institut d'Estudis catalans, VI, Barcelone, 1915-20, p. 548 sq. ; Id., Els bronzes de la
cultura dels talaiots a Villa de Màllorca, dans Bulle tl de l'Associaciô catalana d'Antro-
pologia, Etnologia i Prehistoria, I, 1923, p. 89 sq.
4. Bosch-Gimpera, op. cit., 1966, fig. 6. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 468
à Hiram de Tyr et à Salomon de Jérusalem par la mer Rouge à
Ezion Geber, de l'or, de l'ivoire, des parfums et des paons. Ce n'est
pas d'Espagne que ces marchandises venaient, mais des marchés
d'Arabie ou du Somaliland : le nom donné aux navires témoigne
de l'existence de Tarshish, et serait une dénomination générique
pour des bateaux destinés à de longs parcours. Tarshish serait
encore l'Andalousie, à laquelle on donna par la suite le même nom.
Il s'agirait simplement du « pays du métal » ou des « fonderies ».
C'est ce qu'ont pensé Albright et Cintas1, car il semble que la Tunisie
aurait été nommée aussi Tarshish à cause du métal arrivant en
Phénicie. L'on a mis en rapport le nom aussi avec des toponymes
comme Tarsos en Anatolie, dans une région proche des gisements
métallifères du Taurus.
Les Phéniciens entreprirent l'exploration des sources du commerce
du métal andalou et finirent par s'établir à Cadix. La fondation
de la colonie fut sans doute précédée par des voyages d'exploration
comme semble en témoigner le texte de Strabon (170), basé sur une
tradition recueillie à Cadix par Posidonius : ils arrivèrent d'abord
à Sexi (Almunecar, prov. de Malaga) où les présages ne furent pas
favorables, de même qu'au cours d'une deuxième tentative dans
l'île d'Héraclès (Saltès dans l'estuaire du Rio Tinto, prov. de Huelva,
près de la région minière exploitée jusqu'à présent). Seulement la
troisième tentative réussit. Ils s'établirent à Gadès (Cadix), proba
blement dans la petite île de Saint-Sébastien que l'on fortifia et où
s'éleva le temple d'Astarté.
L'on a daté la fondation de Gadès vers 1100, s'appuyant sur le
synchronisme établi par Velleius Paterculus (1, 2, 4) de la fondation
du temple de Melkan à Gadès avec celle du temple de Tyr. Cette
date, pour Cadix, est discutable et on pourrait penser que — si elle
est acceptable pour Tyr où elle représenterait la fondation ou la
restauration après les troubles des Peuples de la Mer, étant le début
d'une nouvelle ère pour les Phéniciens — elle fut appliquée au temple
filial de Gadès, et à la fondation de la ville. Déjà Albright en 19412,
comme Cintas3 en 1950, doutaient d'une si haute antiquité, comme
moi-même en 19284. Dernièrement (1961) Albright5 pense au
xe siècle, vers 950. Si l'existence des marchés du métal en Espagne
ne fut connue par les Phéniciens qu'après qu'ils s'établirent en Sar-
1. Albright, op. cit., 1941, P. Cintas, Céramique punique, dans Institut des Hautes
Études tunisiennes, Paris, 1950, p. 389, n. 3. J'ai traité de la première étape des Phéni
ciens en Occident dans Bosch-Gimpera, Problemas de la historia fenicia, etc., cité.
2. Albright, op. cit., 1941.
3. Cintas, Céramique punique, cité.
4. Bosch-Gimpera, Fragen der phoenizischen Kolonisation in Spanien, dans Kilo,
XXII, Leipzig, 1928, p. 346-368.
5. Albright, op. cit., 1961, p. 348. LA COLONISATION PHÉNICIENNE EN OCCIDENT 469
daigne, il serait vraisemblable que l'exploitation de la côte andalouse,
aboutissant à la fondation de Gadès, doive être reportée tout au
plus à la fin du ixe siècle.
Des trouvailles phéniciennes manquent encore à Cadix pour les
premiers temps de la colonie, mais elles abondent dans la région
littorale des provinces de Malaga et Grenade, montrant qu'au
vme et au vne siècle les Phéniciens y avaient des factoreries flori
ssantes. A Cadix on trouva, il y a longtemps, une œnochoé proto-
attique1 à décor géométrique de la première moitié du vne siècle
(actuellement au musée de Copenhague) et une figurine de bronze
représentant le dieu Ptah avec masque d'or2 que Cintas croit chy
priote et date du vie siècle. Des environs de Malaga, à Churriana
près Torremolinos, on connaît une plaquette de bronze avec des
reliefs représentant des scènes d'offrande de type égyptisant, pro
bablement du viie siècle3. Dans la région de Vêlez Malaga, au Cor-
tijo de los Toscanos4 on connaît une stratigraphie avec des maisons
encloses dans un mur, de la poterie phénicienne et des fragments
protocorinthiens, le tout près d'une nécropole (Finca del Jardin)
avec des sarcophages faits avec des pierres plates. Dans la même
province de Malaga, près du hameau de pêcheurs de La Caleta, on
a découvert la nécropole phénicienne de Trayamar avec des chambres
sépulcrales faites avec des fortes pierres et près de la nécropole,
à El Morro, les restes d'un village où on identifie comme un autel
des restes de bois brûlé, des cendres et des os. A Almunéca (prov.
de Grenade) — où l'on localise la colonie de Sexi — on a fouillé
la nécropole de Laurita5 à puits avec des niches fermées d'une
pierre, où l'on trouve des urnes cinéraires d'albâtre avec des in
scriptions hiéroglyphiques égyptiennes aux noms d'Osorkhon II,
Seshonk II et Takelot II de la dynastie libyenne du ixe siècle6,
des œufs d'autruche peints, des œnochoés piriformes ou à l'embou
chure en bobèche, des scarabées, et des kotyloi protocorinthiens
de la première moitié du vne siècle. Si la nécropole fut utilisée sur
tout au viie, les inscriptions aux noms des rois égyptiens, même
si les jarres furent utilisées longtemps, permettent de dater le début
1. M. Pellicer, Las primeras ceràmicas pintadas andeluzas y sua problemas, dans
Tartessos, V Symposium international de arqueologia peninsular, Jerez de la Fronteiera
1908, Barcelona, 1969, p. 300 et pi. Ha.
2. P. Cintas, Manuel d'Archéologie punique, I, Paris, 1970, p. 268 et pi. II, A-D.
3. A. Garcia y Bellido, Ims bronces tertésicos, dans Tartessos Symposium, cité, p. 164
et pi. II-III.
4. H. G. Niemeyer, H. Schubart, Toscanos und Trayamar, dans Madrider Mitteilungen,
9, Heidelberg, 1968, p. 76-105.
5. M. Pellicer Catalan, Excavaciones en la necrôpolis pûnica de « Laurita » del Cerro
de San Cristôbal (Almunécar, Granada), dans Excavaciones arqueologicds en EspaAa,
17, Madrid, 1962.
6. Pellicer Catalan, Laurita cité, fig. 5, 24, 26, 34. 470 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
de la nécropole au moins du vme siècle. Dans la région de Huelva,
à Aljaraque1 il y avait aussi une factorerie phénicienne pour le com
merce du cuivre des mines de la région du rio Tinto. La nécropole
de Villaricos2 dans la province d'Almérie qui appartenait à la
factorerie phénicienne de Baria (près Cuevas de Vera) — paraît
pouvoir être datée du vne siècle ; du même temps sont les trouvailles
phéniciennes les plus anciennes d'Ibiza ; les figurines assez grossières
en terre cuite du sanctuaire de l'Illa Plana3 semblables à celles de
Metya en Sicile4 et même du sanctuaire de Carthage5. Les produits
du commerce phénicien — dont l'exemple le plus remarquable
est le trésor de La Aliseda (prov. Câceres) — arrivent très loin en
Espagne et Portugal, abondant en Andalousie et pénétrant jusque
dans la province de Ségovie6.
L'archéologie constate l'intensité des relations phéniciennes avec
l'Andalousie, surtout aux vme et vne siècles av. J.-C. La thalas-
socratie phénicienne7 que l'on daterait de 836 à 791, dans la liste
des thalassocraties d'Eusèbe — Diodore se place justement après
celles des Lydiens et Méoniens, — pouvant correspondre à la péné
tration des Peuples de la Mer en Occident et aux trouvailles de
Nora et autres en Sardaigne — des Pelages, des Thraces, des Rho-
diens et des Chypriotes. La dernière partie du vme siècle représen
terait un recul du pouvoir phénicien pendant les luttes en Sicile
avec les Grecs et en Phénicie avec Salmanassar V et Sargon Ier
d'Assyrie. Vers 700 les Tartessiens auraient essayé de reprendre
leurs anciens voyages en Sardaigne empêchés de le faire par les
Phéniciens pendant leur thalassocratie : ces nouveaux voyages
seraient signalés par la tradition qui attribue à Norax, petit-fils de
Géryon roi des Tartessiens, la « fondation » de Nora. Bientôt le
pouvoir phénicien fut restauré par Ithobal II (700-668) et au
vne siècle le commerce et l'influence phénicienne en Espagne sont
de nouveau florissants. Gsell8 a rappelé que d'après Diodore, au
viie siècle, les Phéniciens auraient apporté l'argent tartéssien en
Sicile, le vendant aux Grecs qui alors auraient commencé à s'in-
1. J. M. Blézquez, J. M. Luzôn, La factoria pûnica de Aljaraque en la provincia de
Huelva, dans Noticiario arqueolôgico hispânico, XXX-XIX, Madrid, 1971, p. 304-331.
2. L. Sivet, Villaricos y Herrerias, Madrid, 1908 ; M. Astruc, Le necrôpolis de Viltaricos,
dans Comisaria gène al de Excavaciones arqueolôgicas. Informes y Memorias, n° 25,
Madrid, 1951.
3. J. Colomines, Les terracuites cartagineses d'Eivisse, Barcelone, 1938.
4. J. L. S. Whitaker, Motya, Londres, 1921 ; G. Falsone, Terracotte p-iniche da Mozia,
dans Sicilia Archeologica, III, n» 12, Trapani, 1970, p. 41-47).
5. P. Cintas, Manuel, cité, flg. 55.
6. A. Garcia y Bellico, Fenicios y cartagineses en Occidente, Madrid, 1942 ; Id., Los
bronces tartésicos, cité, carte, pi. IX, flg. 8.
7. J. L. Myres, J. Fotheringam, On the List of Thalassocraties in Eusebius, dans
Journal of Hellenic Studies, 1906-1907, p. 84 sq. (1906) ; 7 sq., 123 sq.
8. S. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, I, p. 405 et 407. LA COLONISATION PHÉNICIENNE EN OCCIDENT 471
téresser au lointain Occident, quoique étant encore entouré de
mystère et d'où certains faits historiques deviennent des mythes
(la lutte de Geryos avec Héraklès-Melkart, les richesses des Hespé-
rides, Chrysaor à l'épée d'or).
Très tôt les Phéniciens visitèrent le Maroc. On supposait que leur
ville de Lixus (près Larache), et son temple de Melkart étaient aussi
ancien que celui de Cadix. Carcopino1, admettant la date ancienne
de la fondation de Lixus croyait que cette ville, à la même distance
du détroit de Gibraltar que Cadix, représentait une fondation parall
èle de Cadix dans un plan d'ensemble de la navigation vers l'Ouest.
Mais s'il s'agissait d'avoir une échelle, elle aurait dû se placer plutôt
à Tanger, plus près de Détroit, sans arriver tellement au Sud.
L'on penserait plutôt que ce n'est que quand les Phéniciens étaient
normalement en rapport avec les Tartéssiens qu'ils ont commencé
à explorer les côtes africaines, peut-être au renouveau de la puissance
phénicienne au vme siècle.
Qu'ils eurent des factoreries au Maroc est attesté non seulement
par Lixus — fouillé par Tarradell2 puis par lui et Ponsich, dont les
couches les plus anciennes n'ont pas été encore atteintes — et aussi
par des trouvailles de céramique phénicienne au Maroc, notamment
à Mogador, parallèles à celles de Toscanos et Laurita en Andalousie.
A Mogador il y eut certainement une échelle de la navigation ou
une factorerie comme l'ont montré les fouilles surtout celles de
Jodin3. Dans son île, un grand tertre donna une stratigraphie avec
une couche inférieure phénicienne à poteries pareilles à celles
d'Almunecar et d'autres localités andalouses.
On peut se demander jusqu'où sont arrivés les Phéniciens sur les
côtes atlantiques d'Afrique. Plus tard les Phocéens, après avoir
établi des colonies en Espagne et pendant leur commerce si intense
avec les Tartéssiens, eurent un établissement à l'île de Cerne (près
de Villa Cisneros au Rio de Oro) et leur exploration de la côte
d'Afrique est signalée par le voyage d'Euthymème vers 550 qui
semble être arrivé au Sénégal. La fondation de Cerné aurait eu pour
but le commerce de l'or de Guinée. Peut-être les explorations pho
céennes d'Afrique ne furent-elles dues qu'au hasard ou à une simple
aventure, mais l'on croirait plutôt que déjà les Phéniciens s'étaient
établis auparavant à Cerné et avaient fait le commerce de l'or de
Guinée. Les Phocéens ayant rivalisé avec les Phéniciens en Espagne,
auraient fait de même en Afrique : au Maroc il y eut la ville appelée
Karikon Teiknos (le mur carien) que j'ai crue fondée par les Cariens
1. J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris, Payot, 1943, p. 50-51.
2. M. Tarradell, Lixus, Tetuân, Instituto Muley-el-Hassan, 1959.
3. A. Jodin, Mogador. Comptoir phénicien au Maroc atlantique, dans Étude» et travaux
d'archéologie marocaine, Rabat, 1968.
1972 31 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 472
réfugiés à Marseille après le soulèvement de l'Ionie contre les Perses
(498-494).
On pourrait penser que le commerce des Phéniciens avec l'or de
Guinée serait le point de départ de la circumnavigation de l'Afrique
dont parle Hérodote1. Pendant la courte période de suprématie
égyptienne en Syrie après la chute de l'empire assyrien et avant
la consolidation de l'empire babylonien de Nebukhadnezzar, les
Phéniciens, partant d'Ezion Geber dans la mer Rouge, naviguant
pendant trois années contournèrent l'Afrique arrivant à Cadix.
Ce fut avant la thalassocratie phocéenne, mais la Méditerranée
occidentale ne leur appartenait plus déjà exclusivement. Peut-être
cherchèrent-ils un nouveau chemin pour arriver aux marchés de
l'or et à Cerné qu'ils possédaient encore. Le chemin était plus long
et plus difficile n'avaient prévu mais ce fut un exploit qui
laissa une grande renommée et qui fut tenté plus tard par des
Perses et des Grecs sans succès.
La thalassocratie phocéenne et les premières décades du ve siècle
représentent l'établissement des relations directes de la Grèce et
la lointaine Espagne. Gadès reste plus ou moins isolée. Carthage
devient la métropole phénicienne de l'Occident. Alallia (535) met
fin à la thalassocratie phocéenne.
C'est alors Messalia qui essaie de rétablir la situation fondant
de nouvelles colonies en Espagne (la Néapole d'Emporion, Alonis-
Benidorm, Lenké Akra-La Albufereta) continuant les rapports
avec les Tartéssiens et avec l'Afrique atlantique. J'ai essayé de
reconstituer l'histoire de ces temps2 dont les étapes seraient la
migration des Cariens d'Héraclide de Milassa à Marseille, après
l'échec du soulèvement ionien contre les Perses ; la fondation par
ces Cariens du Karikon Teikhos au Maroc ; l'attaque de Cadix et
de Villaricos par les Tartéssiens et les peuples de Sud-Est espagnol ;
la guerre entre Carthaginois et Massaliotes vainqueurs à Artemision
(Dénia) vers 490 — avec la tactique de la « diekplous » que leur
avait appris Héraclide — et la paix qu'ils octroyèrent après laquelle
continuèrent les navigations grecques au-delà du Détroit de Gibralt
ar. Les fragments d'Hécatée qui mentionnent sur la côte du Maroc
Tingi-Tanger, Thrinké et Mélissa (entre le cap Espartel et le Lucus)
1. M. Cary, E. H. Warmington, Ancient Explorers, Londres, Methuen, 1929, p. 86-95.
2. P. Bosch-Gimpera, Phéniciens et grecs, cité ; Id., Problemas de Historia fenicia,
cité ; Id., Una guerra fra cartaginesi e romani in Ispagna: la ignorata battaglia di Arte
mision, dans Rivista di Filologia classica, XXVIII, Turin, 1950, p. 313-325 ; Id., Una
guerra entre cartagineses y romanos en Espafia: la ignorada batalla de Artemision, dans
Cusdernos de Historia primifiva, V, n°. 1, Madrid, 1950, p. 43-55 ; S. Mazzarino,
Introduzione aile Guerre puniche, dans Saggi e ricerche, XIII, Crisafulli, Catania, I,
p. 13-20, indépendemment de moi, a cru aussi que la bataille d'Artemision dont il est
question n'était pas celle des guerres perses, mais qu'il s'agissait de l'Artemicion espagnol
(Déni.).

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