Les problèmes psychophysiologiques de la douleur - article ; n°1 ; vol.49, pg 359-372

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L'année psychologique - Année 1948 - Volume 49 - Numéro 1 - Pages 359-372
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1948
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Henri Piéron
I. Les problèmes psychophysiologiques de la douleur
In: L'année psychologique. 1948 vol. 49. pp. 359-372.
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Piéron Henri. I. Les problèmes psychophysiologiques de la douleur. In: L'année psychologique. 1948 vol. 49. pp. 359-372.
doi : 10.3406/psy.1948.8367
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1948_num_49_1_8367REVUES DE QUESTIONS
I
LES PROBLÈMES PSYCHOPHYSIOLOGIQUES
DE LA DOULEUR
par Henri Piéron
Depuis quelques années, la douleur a pris, dans l'ensemble des
recherches psychophysiologiques et neurologiques, une place de pre
mier plan, en relation avec le problème pratique de la lutte contre
la souffrance, à laquelle s'est particulièrement attelé Leriche, ju
stement appelé le chirurgien de la douleur 1.
Les douleurs pathologiques internes, dont Leriche a souligné
l'inutilité foncière — ce qui, pour les finalistes, soulève une diff
iculté qu'ils tentent de résoudre 2 — ont suscité, devant l'échec des
médications analgésiques prolongées, des tentatives chirurgicales qui
ont porté d'abord sur le sympathique, puis sur les voies conduct
rices de la moelle avec les cordotomies, et enfin sur les centres
encéphaliques, en particulier avec la lobotomie.
La chirurgie de la douleur constituait la quatrième question
mise à l'ordre du jour du IVe Congrès neurologique international
tenu à Paris du 5 au 10 septembre 1949, et la douleur se trouvait
encore impliquée dans la troisième question relative au thalamus
et au syndrome thalamique avec son hyperpathie essentielle 8.
Il n'est donc pas inutile de passer en revue quelques-uns des
derniers travaux consacrés aux aspects variés des problèmes relatifs
à la douleur.
1. Voir le livre essentiel de René Leriche (La Chirurgie de la douleur,
Masson, 1937) où se trouve le texte de vingt leçons professées dans la chaire
de médecine du Collège de France quand Leriche y vint suppléer Charles
Nicolle, avant de lui succéder, et surtout la troisième édition de ce livre
(Masson, 1949) entièrement refait, et qui constitue vraiment un nouvel
ouvrage de très haute valeur.
2. Voir en particulier le livre de F. J. J. Buytenöijk. Ueber den Schmerz,
(Berne, H. Huber, 1948).
3. Un compte rendu sommaire des rapports a été donné dans la Pressé
Médicale du 15 octobre 1949. 360 revues de questions
1° La douleur cutanée et sa mesure.
La question classique des relations de la douleur avec les sensa
tions de chatouillement et de démangeaison est reprise par des
voies différentes dans d'assez nombreux travaux. Rosenthal et
Sonnenschein1, qui envisagent le rôle de l'histamine comme média
teur responsable de l'éveil des douleurs cutanées, ont déterminé la
concentration liminaire algique en injection intradermique, concen
tration extrêmement faible (de l'ordre du cent millionième); et ils
ont trouvé que le prurit n'apparaissait qu'à une concentration
plus élevée (d'après des recherches sur 27 sujets), alors qu'on admet
généralement que le prurit correspond à un stade algique infrali-
2 pense que la démangeaison correspond à minaire. Mais Bishop
un certain « pattern » dans les stimulations des terminaisons récep
trices cutanées, ainsi que le chatouillement qui n'agit que sur les
terminaisons tactiles (avec succession spatiale de stimulations
légères, comportant sommation temporelle).
Dans la stimulation électrique faible, la piqûre domine si elle
est intermittente, mais la démangeaison précède la douleur si elle
est continue.
La piqûre n'est pas douloureuse encore, parce qu'elle est trop
brève, mais la démangeaison la précède dans la stimulation d'un
point de douleur, et la douleur fait disparaître la démangeaison
(dans le grattage par exemple). Si la piqûre est répétée (chocs à
une fréquence dépassant 20 à la seconde) on a alors une impression
nettement douloureuse (aching). ,
Invoquant, sans les préciser nettement, des différences de « pat
terns » à la base des impressions variées éprouvées au cours des
stimulations cutanées, Bishop envisage toujours les fibres algiques
comme si elles étaient homogènes, alors que leur pluralité a été
nettement établie (en particulier par Piéron et par Zotterman).
C'est deux types de fibres algiques qu'admettent Pattle et Weddell3
dans leurs intéressantes recherches sur la stimulation électrique
directe d'un nerf sensitif découvert (le nerf digital à la face radiale
de l'index gauche), l'un répondant aux chocs de condensateur
avec une relation voltage-durée obéissant à la formule de Hill,
l'autre comportant réponse répétitive.
Une décharge assez brève engendre (après un retard constant
1. S. R. Rosenthal et R. R. Sonnenschein. Histamine as a possible
mediator for cutaneous pain. Amer. J. Physiol., 155, 1948, p. 186-190.
2. G. H. Bishop. The skin as an organ of senses with special reference
to the itching sensation. J. investigative Dermalol., 11, 1948, p. 143-154.
3. R. E. Pattle et G. Weddell. Observations on electrical stimulation
of pain fibres in an exposed human sensory nerve. J. NeurophysioL, 11,
1948, p. 93-98. PIÉRON. — LA DOULEUR 361 H.
de 1,25") une douleur ressemblant à une piqûre de guêpe dans le
territoire d'innervation de la branche stimulée; quand deux chocs
se suivent à moins de 0,1", la douleur est d'intensité jugée double;
pour un écart plus grand, deux douleurs distinctes, toujours du
même type, se distinguent. Avec une décharge allongée, il se pro
duit, après une même latence, un endolorissement prolongé qui est
attribué à la réponse répétitive d'un autre système de fibres.
On retrouve ici au moins deux des types algiques distingués-
d'après la vitesse de conduction par Piéron chez l'homme et par
Zotterman chez la grenouille, le deuxième étant du type probable
du pincement.
C'est encore à une stimulation électrique qu'a fait appel A. Rey 1,.
mais en l'appliquant à la peau par une électrode différenciée piquée
dans le derme, pour étudier, de façon originale, les impressions
provoquées par deux stimulations algiques simultanées ou succes
sives en des points différents.
Employant du courant alternatif redressé, il a noté, sur lui-
même, une sensation de simple contact pour une stimulation brève
et faible (50 ms. et 0,01 mA), se transformant en fourmillement
quand la durée s'allonge; à même durée brève et voltage plus élevé
(intensité à 0,025 mA), naît une piqûre aiguë, et si la durée est
allongée, un fourmillement douloureux avec cuisson (ce qui indique
l'intervention d'au moins deux systèmes de fibres algiques).
La simultanéité apparente des stimuli cesse pour un écart comp
ris entre 0,5 et 2"; la sensation prend une extension unifiée pour
des écarts spatiaux de 5 à 8 cm, par exemple sous forme d'une ligne
douloureuse (pouvant relier par la base deux doigts contigus st
imulés à leur extrémité). Les interprétations des sensations succes
sives donnent des mouvements apparents, du type de l'égratignure,
ou de curieux passages en profondeur (comme d'un animal che
minant sous la peau d'un point à l'autre) manifestant des évocations
perceptives analogiques.
Nous reviendrons sur certaines manifestations qui comportent
des transferts comme dans le cas de douleurs viscérales. Ce n'est
pas à. la stimulation électrique mais aux flux de chaleur rayonnante
qu'ont fait appel, depuis longtemps déjà, Hardy, Wolff et Helen
Goodell, pour établir une méthode standard d'exploration de la
sensibilité douloureuse, qui est devenue d'emploi très courant 2.
1. André Rey. Observations sur la douleur cutanée étudiée par la méthode
stroboscopique. Miscellanea psychologica Albert Micholte, 1947, p. 254-267.
2. Cf. J. D. Hardy, H. G. Wolff et Helen Goodell. Studies pn pain
sensation. I. Measurement of pain threshold with thermal radiation. II.
Quantitative analysis of the action of analgesics. Amer. J. Physiol., 126,
1939, p. 523-524 p et p. 656-657 p. — A new method for measuring pain thre
shold. Observations on spatial summation of pain. J. clinical Inueslig., 19,
1940, p. 649-658. — G. A. Schumacher, Helen Goodell, T. D. Hardy
et H. G. Wolff. Uniformity of the pain thresholds in Man. Science, 92 362 REVUES DE QUESTIONS
C'est ainsi que Malmo avec divers collaborateurs 1 l'a employée
pour réaliser dans les psychonévroses une excitation violente
(stress) et apprécier les réactions physiologiques, exagérées sans
abaissement du seuil, comme l'avait déjà noté Chapman (Psychosom.
Med., 6, 1944, 252-257) dans les mêmes conditions. Avec des intens
ités fixes de 0,23 à 0,44 cal. /s. /cm2 pendant trois secondes, on
observe une chute du nombre des lymphocytes (sans manifestation
particulière dans l'EEG).
Appliquée à la queue du rat, avec notation de la latence réaction-
nelle, Molland et Bonnycastle 2 l'ont utilisée pour apprécier l'effica
cité analgésique de diverses substances (montrant une action opti
male de la combinaison de codéine et aspirine).
Employée d'abord pour la seule détermination du seuil de la
douleur (avec cependant l'indication de deux types de douleur
évocables dans les hyperalgésies, l'un rapporté à la piqûre, l'autre
à la brûlure durable 3), la méthode a été étendue à la mesure de
l'intensité de l'impression algique par établissement d'une échelle
en 10 unités (correspondant au double du seuil différentiel) et
auxquelles a été donné le nom de dois *, après celui de plus. Hardy
et Javers 5 ont basé sur cette échelle, avec points d'ancrage comparat
ifs assurés par les stimulations calorifiques, l'estimation de l'évo
lution de la douleur au cours du travail d'accouchement, trouvant
une proportionnalité de l'intensité algique (jusqu'à son plafond
de 10,5 dois) à la dilatation du col, ce qui nous conduit aux problèmes
des sensibilités profondes.
2° La douleur profonde et son transfert cutané.
Il y a eu de nombreuses controverses sur l'existence et la nature
d'une sensibilité douloureuse profonde. Son existence, même à l'état
normal, avec certaines catégories de stimulations, ne peut plus
1940, p. 110-112. — Hardy, Wolff et H. Goodeix. The pain threshold
in Man. Ass. Res. Nerv, and Mental. Dis., 23, 1943, p. 1.
1. R. B. Malmo, C. Shagass, J. F. Davis, R. A. Gleghorn, B. F. Graham,
et A. Joan Goodman. Standardized pain stimulation as controlled stress
in physiological studies of psychoneurosis. Science, 108, 1948, p. 509-511.
2. J. Molland et D. B. Bonnycastle. Studies in pain threshold. Acla
phgsiol. scand., 16, suppl. 53, 1948, p. 46-47.
3. Cf. N. Bigelow, I. Harrison, Helen Goodell et H. G. Wolff.
Quantitative measurements of two pain sensations of the skin, with refe
rence to the « hyperalgesia of peripheral neuritis ». J. clinical Inveslig., 24,
1945, p. 503-512.
4. Voir à ce sujet, dans ce volume de Y Année, la revue critique sur les
échelles de sensation, p. 373, et les articles du J. clinical Inveslig., 26, 1947,
p. 152-158, et 27, 1948, p. 380-386.
5. J. B. Hardy et C. T. J avert. Studies on pain : measurement of pain
intensity in child birth. J. clinical Inveslig., 28, 1949, p. 153-162. PIÉRON. LA DOULEUR 363 H.
être mise en doute et, à cet égard, Leriche, avec son expérience
chirurgicale, a complètement refuté Lennander et Mackenzie. Mais
est-elle d'une nature différente des sensibilités algiques tégumen-
taires, comme l'a soutenu Lewis1?
Feindel, Sinclair et Weddell 2 ne le pensent pas. Ils reconnaissent
que le caractère des douleurs profondes, et leurs effets généraux
sont différents de ceux que l'on observe dans les stimulations algiques
cutanées. Mais il y a des états hyperalgésiques dans lesquels les
différences s'atténuent beaucoup. Or, on trouve, ces cas, un
aspect histologique des terminaisons nerveuses différent de la nor
male, et très semblable à celui qu'on rencontre dans les tissus
profonds.
Dans la peau normale, comme l'a constaté Weddell 3, il y a
des réseaux nerveux complexes, très intriqués, dont l'origine se
trouve dans des fibres multiples, et qui constituent les récepteurs
des impressions douloureuses; au cours des régénérations, on observe
des fibres isolées avec quelques épaississements, d'après les données
de Woollard, Weddell et Harpman 4. Or, les auteurs que nous avons
cités ont recherché, comparativement, sur 39 individus présentant
au cours des régénérations une sensibilité douloureuse anormalement
élevée avec hyperréactions, et sur 20 témoins normaux, l'aspect
histologique des régions cutanées soumises aux stimulations algiques,
par prélèvement de fragments de peau. Or, effectivement, à la dif
férence du réseau normal, s'observait dans les hyperalgésies l'is
olement des fibres terminales.
D'autre part des recherches histologiques sur le lapin montrent
que les terminaisons réceptrices des tissus profonds se rapprochent
des structures observées dans la régénération des nerfs cutanés de
l'homme : au lieu d'un réseau où s'intriquent des terminaisons appar
tenant à des fibres différentes, il y a, avec une variabilité considé
rable, des fibres fines, généralement isolées (plus nombreuses et
1. J. H. Kellgren a insisté sur la dissociation dans les affections ner
veuses des deux modes de sensibilité cutanée et profonde, la dernière ayant
des caractéristiques propres, en particulier de fausse localisation et de conco
mitants musculaires, spasmodiques. Il distingue aussi l'effet tardif de l'effet
immédiat des piqûres cutanées, qui dépendraient de fibres algiques diffé
rentes à inégale vitesse de propagation (Deep pain sensibility, Lancet,
4 juin 1949, p. 943-949).
2. G. Weddell, D. C. Sinclair et W. H. Feindel. An anatomical
basis for alterations in quality of pain sensibility. J. NeurophysioL, 11,
1948, p. 99-109. — W. H. Feindel, D. C. Sinclair et G. Weddell. Pain
sensibility in deep somatic structures. J. Neurol., Psychiatry and Neurochir.,
11, 1948, p. 113-117.
3. G. Weddell. The pattern of cutaneous innervation in relation to
cutaneous sensibility. J. Anat., 75, 1941, p. 346-367. — The clinical signi
ficance of the pattern of cutaneous innervation. Proc. R. Soc. Med., 34,
1941, p. 776-778.
4. H. H. Woollard, G. Weddell et J. A. Harpman. Observations on
the neurohistological basis of cutaneous pain. J. Anat., 74, 1940, p. 413-449. 364 REVUES DE QUESTIONS
plus complexes dans le périoste et les muscles). Ces différences de
« pattern » paraissent aux auteurs avoir un caractère explicatif pour
les différences algiques.
C'est évidemment aller un peu vite. Il y a des problèmes d'exci
tabilité propre des fibres, qui ne sont pas négligeables; et d'autre part
il faut préciser, dans la stimulation cutanée, les modalités employées,
qui peuvent entraîner des différences notables dans la douleur pro
voquée et les réactions qu'elle suscite. On peut se demander si,
dans les hyperalgésies de régénération, il n'y a pas intervention des
sensibilités sympathiques, car les parois vasculaires, dans les capil
laires cutanés, possèdent une sensibilité de type profond, avec des
possibilités de réactions très vives à la douleur, jusqu'à évanouisse
ment. Et c'est le système sympathique qui est responsable des dou
leurs profondes, en dépit de négations doctrinales, qui ont exercé
une influence tenace.
Kment a passé récemment en revue les modalités algiques rel
evant du sympathique, en rappelant l'opinion du chirurgien Len-
nande-r, qui joua le principal rôle dans la négation du rôle du
système végétatif : douleurs d'origine cardiaque, vasculaire, hépat
ique, intestinale, biliaire, rénale, vésicale, sans oublier la causalgie.
Le vague ne conduirait pas d'influx algiques, limités |à l'orthosym-
pathique.
Dans les céphalées mêmes, on a déjà fait intervenir des contri
butions sympathiques, depuis longtemps 2, et Taptas 3 a rappelé
que les fibres sympathiques suivant le tronc des vaisseaux artériels
et veineux (pénétrant dans la moelle au niveau de C8-D3) pou
vaient constituer des conducteurs d'influx algiques, à côté des exci
tations directes par vaso-dilatation céphalique.
Enfin la preuve cruciale de la sensibilité douloureuse du sym
pathique par excitation directe au cours d'opérations chirurgicales
chez l'homme — en accord avec les données de l'expérimentation
sur l'animal — apportée depuis longtemps déjà, en particulier par
Leriche, est toujours reprise, comme si elle n'était jamais assez
convaincante.
G. Arnulf 4 a appliqué, dans 16 cas, une stimulation galvanique
1. O. Kment. Über die sympathische Schmerzleitung im Allgemeinen
und Speziellen. Zentrabi. Chir., 72, 1947, p. 1379-1385 (Journée chirurgicale
de la zone d'occupation soviétique, à Berlin).
2. Les phénomènes de correspondance douloureuse orbito-occipitale obser
vés chez les commotionnés et traumatisés, à céphalées tenaces, sont dus
au sympathique, comme l'ont affirmé Mairet et Piéron (Du signe de
l'irritation trigémino-occipitale et de la physiologie pathologique des céphal
ées. Paris Méd., 8, 1918, p. 1-7), qui déclaraient que « la douleur de la
céphalée est, pour une part au moins, assurée par les plexus sympathiques si
riches qui pénètrent,, en particulier autour des vaisseaux, dans les méninges ».
3. J. N. Taptas. Les Algies cranio-faciales localisées. Céphalées et névralg
ies. Encéphale, 37, 1948, p. 109-131.
4. G. Arnulf. Considération sur la sensibilité douloureuse du sympa- v H. PIÉRON. LA DOULEUR 365
légère au niveau des ganglions lombaires, du ganglion stellaire et
des splanchniques.
Dans 3 cas sur 6, la stimulation du ganglion stellaire gauche a
donné des douleurs cardiaques; au niveau des branches externes
allant au plexus brachial, il y a des douleurs de l'épaule, du bras,
de la main; et les douleurs scapulaires, ces douleurs de transfert,
sont produites par les deux ganglions stellaires. Au niveau des
ganglions lombaires (tant qu'ils ne sont pas anesthésiés), on constate
un déclenchement algique dans les régions lombaire et inguinale.
Les splanchniques ont une sensibilité algique exquise, et l'on a,
avec une infime stimulation, des douleurs pouvant être syncopales.
Dans 10 cas de sympathectomie (en particulier pour causalgie),
Earl Walker et N.ulson 1 placèrent des clips d'argent sur la chaîne
sympathique entre les deuxième et troisième segments thoraciques,
et, après plusieurs jours, procédèrent à des stimulations électriques
(non précisées), qui provoquèrent des sensations douloureuses dans
le domaine des nerfs intercostaux, et, dans 3 cas, des douleurs
dans la main et le bras, après un retard notable (4 à 20"), avec un
accroissement lent (maximum en 15 à 30") et disparition également
lente (l'évolution étant parallèle à celle d'une réaction pilomotrice
au bras et à l'épaule). Les douleurs avaient un type variable, de
picotement, piqûre ou brûlure; elles laissaient un endolorissement
(aching) de plusieurs heures.
Ainsi le sympathique transmet des influx afférents provenant
des organes internes, y compris les vaisseaux, et, par là, des influx
d'origine tégumentaire également. Ces influx provoquent des sen
sations douloureuses qui sont souvent localisées dans les organes
innervés par les fibres activées, mais qui le sont aussi dans des
régions tégumentaires connues sous le nom de zones de Head (comme
la région scapulaire pour les irritations cardiaques), par un transfert
qui a été l'objet de très nombreux travaux et de multiples discus
sions qui se poursuivent toujours.
Une conception fait de ce transfert une simple erreur de loca
lisation, l'origine des stimulations douloureuses provenant d'un
segment déterminé, étant située là où se trouve le siège normal des
stimulations habituelles, c'est-à-dire dans la zone tégumentaire
correspondant à ce segment, le même que celui où pénètrent dans
la moelle, par les rami communicantes, les fibres sympathiques
véhiculant — dans des conditions anormales — des influx afférents 2.
thique chez l'homme étudiée par l'excitation électrique directe. Presse Méd.,
1948, p. 575-576.
1. A. Earl Walker et Frank Nulson. Electrical stimulation of the
upper thoracic portion of the sympathetic chain in Man. Arch. Neurol.
Psychiatry, 59, 1948, p. 559-560 (Chicago Neurol. Soc).
2. La localisation des douleurs profondes serait déterminée, selon J. B.
Harman (The localization of deep pain. Brit. Med. J., 1948, I, p. 188-192)
par la structure corticale au point d'aboutissement des influx. 366 REVUES DE QUESTIONS
Mais une série de faits tendent à montrer que la douleur cutanée
de transfert est réelle, et ne résulte pas simplement d'une projection
erronée.
En effet certaines douleurs transférées, d'origine profonde, se
trouvent diminuées ou même abolies complètement par une anes-
thésie locale (par exemple la douleur de l'épaule dans la pleurésie
diaphragmatique) et, inversement, H. Cohen 1, dans 4 cas d'angine
de poitrine, a constaté que l'hyperesthésie provoquée (avec un
emplâtre vesicant) de la région tégumentaire intéressée par les
douleurs de la crise, pouvait faire naître les douleurs spécifiques.
Et Van Gelderen 2, dans une étude générale de cette question
des zones de Head, rappelle qu'outre les douleurs de transfert, on
constate dans ces zones, à la suite d'irritations profondes, des manif
estations diverses de l'hyperalgésie, de la rigidité musculaire parf
ois, des manifestations vasomotrices, pilomotrices et sudorales,
témoignant d'une réflectivité sympathique intéressant le territoire.
Aussi invoque-t-il, à l'origine de la douleur de transfert, une vaso
constriction réflexe, et il donne, pour différents organes, un schéma
des voies conductrices avec intervention de neurones de la colonne
latérale de la moelle.
Il y a une interprétation vraisemblable dans cette intervention
d'un réflexe sympathique dont la nature exacte resterait à préciser.
Toutefois il n'est pas exclu qu'il puisse se produire une certaine
contamination, entre fibres algiques amyéliniques voisines, tégu-
mentaires et viscérales, et certaines constatations de Rey 3 dans
les stimulations électriques seraient en faveur d'un tel mécanisme.
Dans l'excitation de la région de l'hypocondre droit, provoquant
une impression de masse douloureuse interne (dans la zone hépat
ique), il y a une douleur projetée dans la région parascapulaire
caractéristique des maladies de foie.
Y a-t-il déjà un réflexe sympathique pour une irritation vraiment
très passagère et très légère, ou s'agit-il de la contamination directe?
La question reste ouverte.
3° Le thalamus et l'analgésie constitutionnelle.
Dans son rapport au Congrès neurologique international de
Paris, sur la physiologie du thalamus, W. Hess a signalé que l'ap
plication unilatérale de strychnine sur le thalamus provoquait une
hyperesthésie hyperalgésique du tégument, à caractère bilatéral,
avec prédominance contralaterale, et l'ablation du cortex n'abolit
1. H. Cohen. Visceral pain. Lancet, 253, 1947, p. 933-934.
2. Chr. Van Gelderen. On referred pain and Head's zones. Monatschr.
Psychiatrie u. Neur., 115, 1948, p. 295-307.
3. Loc. cit. PIÉRON. LA DOULEUR 367 H.
pas les effets exercés sur le noyau médian. A. côté de ces données
de physiologie expérimentale sur l'animal, celles qui sont recueillies
dans les observations pathologiques chez l'homme montrent l'im
portance du rôle des phénomènes douloureux dans les syndromes
thalamiques, bien mis en évidence par le rapport au même congrès
de F. Lhermitte, F. de Ajuriaguerra et H. Hécaaa: douleurs spon
tanées tenaces et rebelles, parfois angoissantes, avec, dans des cas
rares, des exagérations paroxystiques; état hyperpathique carac
térisé par des réactions pénibles à des excitations quelconques
portant sur la moitié du corps sensibilisée, et parfois à des exci
tations sensorielles telles que des auditions musicales. On observe
parfois une hémialgie pure, et parfois une analgésie au contraire.
Le mécanisme exact de ces perturbations thalamiques de la sen
sibilité douloureuse reste toujours en discussion, en particulier en
ce qui concerne le rôle exact du cortex vers lequel se dirigent des
voies ascendantes venant du diencéphale. Station d'étape, le tha
lamus est un relais qui peut avoir des fonctions propres, chez les
animaux du moins, dont la décortication laisse persister des réac
tivités très complexes et des manifestations incontestables de sen
sibilité algique avec comportement de défense; il y a des inter
relations entre les neurones du thalamus, dont certains ne dégénèrent
pas après les ablations corticales dans les noyaux de relais, comme
Le Gros Clark, dans le rapport anatomique au Congrès neurologique,
l'a souligné en tant que fait important. On est dès lors tenté d'at
tribuer' à des récepteurs centraux du diencéphale la responsabilité
des impressions douloureuses, exagérées par des phénomènes irri-
tatifs pathologiques, comme la strychnine en engendre chez le chat,
mais abolies par des destructions, qui n'interrompaient pas cepen
dant les voies afférentes vers le cortex.
Dès lors une anomalie thalamique ne permettrait-elle pas d'expli
quer les curieuses analgésies constitutionnelles dont on a relevé
maintenant un assez grand nombre de cas *? Mais ces analgésies
sont interprétées aussi comme consistant en une indifférence
1. Parmi ceux-ci, on peut citer un homme de cinquante-quatre ans n'ayant
jamais connu la douleur que sous forme de céphalée et se montrant comme
« pelote d'épingles humaine » (G. Van Hess Dearborn. A case of congenital
pure analgesia. J. Nervous and menial Dis., 75, 1932, p. 612-615), les trois
enfants (de 7 à 8 ans), observés par F. R. Ford et L. Wickins (Congenital
universal insensitiveness to pain. Bull. John Hopkins Hosp., 62, 1938,
p. 448-466), ayant subi de nombreuses fractures, coupures ou brûlures,
faute de réactions protectrices de défense, mais dont deux avaient ressent
toutefois des douleurs d'origine viscérale, la fillette de 7 ans 1/2, arriérée,
mais sans aucun signe neurologique ou cérébral, étudiée par D. L. Arbuse,
M. B. Cantor, et P. A. Barenberg (Congenital indifference to pain. Jour
nal of Pediatries, 35, 1949, p. 221-226), et le caporal de l'armée de l'air
des U. S. A. insensible à la douleur depuis l'enfance, examiné par E. C.
Kunkle et W. P. Chapman (Insensitivity to pain in man, Research Publ.
Assoc. for Research in nervous ami mentaL Diseaset Z3, 1943, p. 100-109).

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