Les processus d'influence sociale - article ; n°2 ; vol.58, pg 427-447

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L'année psychologique - Année 1958 - Volume 58 - Numéro 2 - Pages 427-447
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1958
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G. de Montmollin
Les processus d'influence sociale
In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°2. pp. 427-447.
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de Montmollin G. Les processus d'influence sociale. In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°2. pp. 427-447.
doi : 10.3406/psy.1958.26704
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1958_num_58_2_26704LES PROCESSUS D'INFLUENCE SOCIALE
par Germaine de Montmollin
La revue des articles que nous proposons ici n'est pas exhaustive ;
elle ne porte que sur les publications essentielles de ces trois dernières
années. Nous renvoyons pour les années antérieures aux analyses bibli
ographiques de L'Année psychologique et plus particulièrement aux revues
critiques de C. Flament (24) et de G. de Montmollin (49). Nous nous
contenterons par ailleurs, de présenter les approches empiriques du pro
blème, c'est-à-dire les recherches expérimentales qui font apparaître le
phénomène et en étudient les conditions, en nous appuyant sur les inter
prétations des résultats observés pour dégager les explications1.
Les « processus d'influence » sont à la mode : il n'est aucune revue de
psychologie, sociale, clinique, appliquée ou générale, qui ne contienne
un article sur la persuasion, les changements d'opinion ou d'attitude,
le conformisme, l'uniformisation. Cette prolifération s'accompagne d'une
focalisation : en effet, dans le domaine de la psychologie sociale, les
études de réseaux de communication, de structures sociométriques, du
commandement aboutissent à la mise en question d'un problème qui
apparaît comme le point crucial de la rencontre entre l'individu et la
société, dans la formation et l'adaptation de l'homme.
Cet intérêt presque soudain malgré l'ancienneté du problème tient,
nous semble-t-il, à plusieurs causes. Et tout d'abord, au développement
historique de la psychologie sociale : plus particulièrement aux recherches
de Festinger (20) et de ses collaborateurs, sur la dynamique des groupes,
et aux hypothèses d'Asch (2) dont la position de rationaliste militant, a
rajeuni l'interprétation des changements que subissent les perceptions,
les opinions, les attitudes d'un homme lorsqu'elles sont confrontées avec
celles d'autrui. Ces chercheurs ont suscité une animation intellectuelle
dont la fécondité permet de mesurer rétrospectivement la valeur des
premières hypothèses. Les recherches, d'un caractère plus clinique,
consacrées, dans le domaine des traits de personnalité, à l'autoritarisme
et à la rigidité, ont amené également par les critiques qu'elles soulèvent,
une meilleure compréhension du « conformisme social ».
1. Pour l'exposé et l'exploitation des modèles théoriques d'influence
sociale, se reporter aux revues critiques de R. Pages (50) et de C. Flament (25). 428 REVUES CRITIQUES
A ces raisons historiques, viennent s'ajouter des raisons sociologiques.
Tenir compte de l'opinion publique, comprendre comment elle se forme
et évolue, savoir la manipuler, sont des nécessités fondamentales de
tout régime démocratique. Et si ce problème est plus particulièrement
posé par les psychologues américains, c'est que dans la civilisation
américaine, l'opinion n'est pas seulement une force politique, mais encore
une référence et une valeur pour tout individu, dans sa vie quotidienne,
sa réussite et son bonheur ; l'étendue et la diversité des moyens de com
munication rend la proximité et la pression sociales plus importantes
encore. Mais il ne s'agit pas seulement de raisons sociologiques locales ;
en un sens, les préoccupations des psychologues américains servent de
révélateurs de ce qui est une des caractéristiques de notre temps : la
guerre psychologique entre des groupes d'idéologies contraires. Au potent
iel des armes de destruction, vient s'ajouter le potentiel des armes de
persuasion ; une nouvelle notion de force est née, qui repose sur le fait
qu'on a raison ou qu'on s'efforce de le paraître. Simultanément, dans
chaque groupe, on assiste à une mobilisation des esprits, à une valori
sation de la loyauté et de l'obédience, qui s'accompagne d'intolérance
à l'égard des hérétiques et des déviants. Nous pensons que ce climat
n'est pas sans influer sur l'émergence de certains problèmes et sur l'inté
rêt que nous devons leur porter.
Nous ferons d'abord quelques remarques générales sur les méthodes
d'approche du problème et l'esprit dans lequel il a été abordé. Les expé
rimentateurs ont toujours traité à peu près de la même façon, le vieux
problème de la persuasion. Ils emploient souvent la formule elliptique :
« avant-après » pour caractériser leur méthode. On enregistre la réponse
ou l'opinion d'un sujet en dehors de toute influence locale ou temporelle,
au début de l'expérience : c'est la réponse spontanée ou naïve, qui servira
de terme de comparaison ; immédiatement, ou quelque temps après
selon le matériel utilisé, on soumet le sujet à une « influence » sociale :
en lui communiquant indirectement les réponses ou les opinions d'autres
sujets, en lui faisant entendre directement les réponses ou les opinions
d'autres participants, en le soumettant aux arguments de contradict
eurs, etc. On demande ensuite au sujet de donner une nouvelle réponse
aux mêmes stimuli ou au même questionnaire d'opinion. On mesure
l'influence à la différence entre les deux réponses du sujet et on appelle
plus particulièrement « conformité », le rapprochement de la réponse du
sujet critique par rapport à celle des sujets « sources » d'influence. Il
s'agit presque toujours d'influence immédiate; dans tous les cas, les
auteurs utilisent des sujets contrôles qui donnent deux réponses succes
sives sans variable sociale interposée, ou des situations contrôles dans
lesquels les mêmes sujets donnent une réponse en l'absence des autres.
La nécessité méthodologique d'avoir des sujets naïfs d'une part, et PE MONTMOLLIN. LES PROCESSUS n'iNFLTJKNCE SOCIALE 429 G.
d'autre part, un contrôle rigoureux des variables d'influence, amène
les expérimentateurs à truquer presque constamment la situation expé
rimentale, soit en utilisant des compères qui donnent des réponses conve
nues à l'avance, systématiquement fausses par rapport à l'évidence phys
ique, soit en donnant des consignes ambiguës ou sans rapport avec le
but de l'expérience, soit encore en manipulant les communications entre
sujets selon un plan prévu à l'avance. Ce genre de recherches représente
un véritable travail de prestidigitation où l'on admire autant l'ingé
niosité, que la rigueur, l'esprit d'économie et le savoir-faire des expéri
mentateurs, mais qui ne laisse pas de poser un problème déontologique.
En effet, non seulement la plupart des sujets souffrent d'un conflit et en
arrivent à douter d'eux-mêmes, mais on arrive même à leur faire prendre
par tromperie des positions contraires à l'évidence et à leur convic
tion profonde. Il y a là un danger certain, une « manipulation des esprits »
dont Asch souligne le redoutable pouvoir, en indiquant qu'on soumet des
individus à une véritable épreuve morale. Certaines de ces expériences
créent une aliénation de l'individu ; la plasticité de certains sujets a
quelque chose de proprement effarant.
Nous ne ferons pas ici l'historique du problème (cf. 49) ; rappelons
seulement qu'il a été diversement abordé : ou bien la suggestion est le
fait d'individus suggestibles, auquel cas les facteurs personnels seraient
l'explication dernière des processus d'influence sociale ; ou bien la
suggestion apparaît comme la réponse à certaines pressions sociales, et
dans ce cas, il faut surtout mettre en évidence les variables de situation
ou de groupe. Nous retrouverons dans les recherches récentes, ces deux
types d'explication, mais les études majeures mettent l'accent sur les
deux séries de variables à la fois, dont elles montrent l'évidente
interaction.
En schématisant à l'extrême une situation d'influence, on peut classer
les variables étudiées selon qu'elles portent sur les caractéristiques du
sujet influencé, sur celles du problème à propos duquel s'exerce l'i
nfluence, sur celles des moyens de persuasion, et sur celles de V agent
d'influence qui est d'une façon constante, même s'il n'est symbolique
ment représenté que par un seul individu, un groupe social. A ces diverses
variables s'ajoutent des variables d'interaction : les liens du sujet au
groupe, du sujet au problème, de l'expérience présente et des expériences
passées du sujet, peuvent également être mis en cause. Ce tableau sché
matique des variables n'est pas entièrement rempli par les études que
nous analysons ici, car il ne s'agit pas d'une seule et même recherche
plannifiée et progressive, mais d'une exploration un peu alléatoire dans
toutes les directions. Il n'en est que plus remarquable qu'aucune contra
diction importante n'apparaisse entre les divers résultats, et qu'au
contraire ces diverses recherches finissent par converger. REVUES CRITIQUES 430
FACTEURS PERSONNELS
L'accord des auteurs est total sur la généralité du phénomène :
quelles que soient les modalités de l'action du groupe, quel que soit le
problème, on constate que les réponses des sujets « expérimentaux »
ont tendance à se rapprocher de celles du groupe qui lui ont été commun
iquées. Mais il s'agit d'une tendance moyenne ; tous les auteurs sou
lignent l'extrême variabilité interindividuelle, ce qui est presque toujours
le cas lorsque des variables complexes de situation sont en jeu. Il y a
des sujets qui modifient leurs réponses, et des sujets qui ne les modifient
pas ; des sujets qui les modifient beaucoup, d'autres qui les
peu. La variabilité intra-individuelle est très faible ; de sorte qu'on peut
parler d'une constance du comportement conformiste, mais différentielle :
les sujets qui sont influencés dans une situation, le seront également
dans une autre ; ceux qui ne le sont pas, ne changeront pas non plus dans
une autre épreuve. Cette constance différentielle a entraîné certains
auteurs à dichotomiser les individus selon une typologie binaire, les
« indépendants » et les « conformistes ».
Linton (44) soumet les sujets à diverses épreuves : les unes sont per
ceptives et les autres destinées à tester la « conformité » sociale. Les résul
tats montrent que les sujets qui, dans les épreuves perceptives, sont plus
sensibles à l'effet de champ, se montrent également plus conformistes
dans les épreuves « sociales ». Pour l'auteur, il n'y aurait pas un trait
unique de suggestibilité, mais plusieurs variables interviendraient dans
le déterminisme des réponses : l'effet de champ perceptif refléterait
une tendance plus profonde de l'individu à subir les influences exté
rieures. C'est également la constance des réponses conformistes que Janis
et Field (36) cherchent à mettre en évidence en soumettant 185 sujets
à dix épreuves portant sur différents problèmes et selon divers
modes de persuasion. Ils dégagent par analyse factorielle, un facteur
général de « sensibilité à la persuasion » : les différences individuelles
sont à ce point constantes que les mêmes sujets se montrent aussi sen
sibles à une communication « pour » qu'à une communication « contre »,
c'est-à-dire sensibles à la persuasion pour elle-même, quel que soit son
objet.
Cette conclusion rejoint les recherches de Bass (4,5) sur 1' « acquiesc
ement ». Critiquant la notion d'autoritarisme, et plus particulièrement
l'échelle F (fascisme) du California qui est utilisée pour mesurer cette
caractéristique personnelle, Bass construit une anti-échelle F, formée
des items exactement contraires à ceux de l'échelle F ; il analyse les
réponses des mêmes sujets aux 2 échelles. Les résultats montrent que,
pour les items ambigus, la corrélation est très forte entre les deux séries
de réponses. Ainsi, les réponses à l'échelle F seraient moins en rapport
avec le contenu spécifique des items, qu'avec la tendance de certains
sujets à acquiescer à toute idée générale portant sur les relations sociales,
quelle que soit son orientation. Il faudrait donc manipuler le concept DE MONTMOLLIN. LES PROCESSUS D'iNFLUENCE SOCIALE 431 G.
d'autoritarisme avec prudence et souligner le rôle du niveau d'intell
igence et d'information. A partir de ces conclusions, Bass (5) construit
une échelle d' « acquiescement social », dont un extrême serait représenté
par le « syndrome Babbitt ». D'autres auteurs cherchent les corrélations
de l'échelle F avec d'autres mesures de personnalité (26), ou à mettre
au point une mesure socio-culturelle de la « conformité sociale » (10, 11).
Serait-il plus facile de mesurer l'originalité ? Sans vouloir faire de ce
concept, un synonyme de « non-conformisme », il nous semble inté
ressant de signaler la tentative de Barron (3) pour mesurer l'indépen
dance du jugement et en préciser la liaison avec le caractère. 100 sujets
sont testés pendant les trois jours que dure la session expérimentale,
et soumis à 8 épreuves dans lesquelles on note le degré d'originalité des
réponses en fonction de la fréquence des réponses de l'ensemble de
l'échantillon, compte tenu de l'adéquation aux exigences réelles des
situations-problèmes. Les notes aux huit épreuves ont des inter-corré-
lations significatives et correspondent également aux observations des
juges. Deux groupes extrêmes de sujets sont sélectionnés et soumis à
divers examens qui font apparaître les liaisons de l'originalité avec l'ind
épendance de jugement, la complexité, l'assurance et l'autorité personn
elles. Cette étude sera reprise par Crutchfield (16). Ces diverses recher
ches sont évidemment loin d'être probantes : il faut y voir des indications
de type clinique, hypothèses possibles d'épreuves expérimentales à venir.
Selon certains auteurs (9, 29, 30), le conformisme s'expliquerait par le
besoin qu'ont certains individus, peu sûrs d'eux-mêmes, de s'appuyer
sur les autres ou d'être acceptés par eux, le « besoin d'affiliation ». Toutef
ois, pour Hardy (29), ce besoin ne serait pas profond au point de ne pas
différencier la réponse publique du sujet et sa réponse privée ; seule la
réponse publique, la réponse sociale, manifesterait ce besoin. On mesure
le besoin d'affiliation par divers tests projectifs et un questionnaire, et on
étudie le comportement des sujets dans un groupe de discussion où leur
opinion personnelle est combattue par tout le groupe, ou par tous, sauf
un. Les sujets se montrent différentiellement sensibles, selon le degré de
leur besoin, aux diverses conditions expérimentales. Il est vrai que toute
situation où un sujet est confronté avec l'opinion des autres, est génér
atrice d'anxiété. C'est ce que montrent Lawson et Stagner (43) qui enre
gistrent le degré de transpiration palmaire des sujets au cours d'une
discussion de groupe. Le degré de sensibilité à l'influence pourrait donc
être lié au mode de réactivité émotionnelle des sujets (Cervin, 14), ou au
type d'anxiété suscité par l'épreuve : Janis (34) montre que les anxieux
« névrotiques » résistent aux essais d'influence, mais que les
« sociaux » y sont plus sensibles ; l'anxiété sociale est définie comme
corrélative d'un sentiment d'inadéquation personnelle. Hoffman (30)
considère même le conformisme comme un mécanisme de défense : il
enregistre les réponses psychogalvaniques de sujets qui ont notés au cours
d'épreuves cliniques préalables comme ayant un fort ou un faible besoin
de conformité, dans une expérience où on leur demande de répondre 432 REVUES CRITIQUES
verbalement à des questions portant sur des attitudes, après avoir eu
communication des normes de groupe standardisées qui sont tantôt
semblables, tantôt contraires à ce qu'avaient été leurs premières réponses,
six semaines auparavant. Le sujet qui a un fort besoin de conformité
est moins anxieux lorsqu'il se conforme à une norme contraire à son point
de vue initial que maintient celui-ci. Ainsi le conformisme serait
une réponse réductrice de tension ; l'auteur conclut par un paradoxe :
le conformisme serait, dans certaines conditions et pour certains sujets,
une forme de résistance à l'influence du groupe ; paradoxe qui ne se
soutient que si l'on distingue la réponse publique et la conviction intime
des sujets : il ne s'agirait que d'un conformisme « superficiel ». — Le besoin
de conformité peut également prendre la forme du désir d'être approuvé
par les autres, tendance qui distinguerait certains sujets de ceux qui,
au contraire, mettent l'accent sur l'approbation personnelle : ces deux
tendances entraîneraient des différences dans le degré d'influence subie
(Moeller et Applezweig, 48).
Les dispositions du sujet peuvent également jouer sur l'efficacité de
certaines formes de persuasion, dans la mesure où celles-ci prennent ou
non, appui sur ces dispositions. Ainsi des sujets agressifs seraient plus
influencés par des communications à tendance et à contenu agressifs ;
l'agressivité des sujets étant constitutive (Weiss et Fine, 62) ou induite
par une expérience préalable de frustration et Fine, 63). L'expé
rience antérieure du sujet est, en effet, une variable importante des pro
cessus d'influence, ainsi que le montrent Mausner et Bloch (47) à propos
des succès ou des échecs que les sujets ont antérieurement rencontrés
dans des tâches de coopération sociale. Le sujet acquiert, en fonction
de ses expériences, une attitude de confiance dans les autres ou en
soi-même, qui peut entraîner une plus ou moins grande sensibilité à la
persuasion : lorsqu'un sujet est plus certain de la valeur de son juge
ment, il se montre moins sensible à la persuasion et change moins d'opi
nion en présence de l'opinion d'autrui. C'est ce que montrent de nom
breux auteurs : Janis (34), Hoffman (30), Asch (2), Crutchfield (16),
Kelley et Lamb (38). Cette certitude peut être d'origine caractérielle :
confiance en soi et assurance personnelle venant peser sur les jugements
personnels et renforcer la résistance aux pressions extérieures ; elle peut
être également d'origine intellectuelle et se fonder sur l'évidence physique
de données perçues (Asch, 2). Notons quelques expériences particuli
èrement intéressantes « d'auto-influence » : Scott (53) imagine de demand
er aux sujets de soutenir, dans un débat contradictoire, une opinion
contraire à celle qu'ils ont indiquée au cours du pré-test. Certains sont
« récompensés » : ils sont proclamés les meilleurs orateurs à la suite d'un
vote truqué ; les autres sont « punis » : ils sont proclamés vaincus. 58 %
des sujets récompensés inversent la direction de leur opinion primitive
ou l'affaiblissent de telle sorte, que leur opinion finale se rapproche de
celle qu'ils ont publiquement défendue, alors que les «punis» et les sujets
contrôles ne changent significativement pas d'opinion. De même, DK MONTMOLLIN. - — LKS PROCESSUS u'i N F l.U ENCK SOCIALE 433 G.
Festinger (21), après avoir soumis des sujets à une expérience très fasti
dieuse, les amène finalement à la trouver moins ennuyeuse et même
intéressante, après qu'ils aient dû la présenter comme passionnante à
d'autres sujets ; le degré de changement est directement en rapport avec
la récompense en espèces que ces sujets ont reçue. — Ces deux expé
riences entraînent chez les sujets une sorte de dédoublement : ils pren
nent dans la première puis la seconde partie, deux rôles dont l'un retentit
sur l'autre, selon que le renforcement porte sur le premier ou le second ;
l'influence ne vient pas ici de l'extérieur, mais, par une sorte d'aliénation
active, le sujet se convainc lui-même. Ceci tendrait à justifier une inter
prétation pragmatiste de la conduite : on est ce qu'on fait ; le rôle déter
mine l'acteur. C'est également ce que vérifient King et Janis (42) qui
constatent que les sujets qui improvisent leurs propres arguments pour
défendre une opinion qu'ils ont été chargés de présenter, se rallient
davantage au point de vue qu'ils ont exposé. Plusieurs facteurs peuvent
contribuer à renforcer l'opinion défendue : le « contact cognitif » avec les
arguments du point de vue opposé, viendrait activer des réponses qui
existaient à l'état potentiel chez le sujet ; mais ce serait surtout, la
récompense, approbation sociale ou prix en espèces, qui viendrait ren
forcer les réponses potentielles.
L'analyse des caractéristiques du sujet influencé sera complétée par
les études plus importantes (Asch, 2 ; Crutchfield, 16) que nous exami
nerons plus loin. Les recherches qui se sont focalisées sur la personnalité
des sujets, sont souvent simplistes et tautologiques ; elles aboutissent
à une dichotomie typologique artificielle, avec des méthodes de mesure
souvent contestables ; et si elles s'appuient sur la constance évidente
du comportement conformiste, elles répondent mal à la question de la
généralité du phénomène, en ne donnant que des explications statiques
et abstraites qui ne tiennent pas compte de la complexité de l'individu
et de la complexité des situations.
LES MOYENS DE PERSUASION
Les moyens utilisés pour amener un sujet à changer de point de vue
sont variés : le sujet participe activement à une discussion de groupe,
il a communication indirecte de l'opinion d'autrui par des articles de
journaux, des émissions de télévision ou des discours enregistrés, il a
connaissance des normes du groupe auquel il appartient par la commun
ication que lui en fait l'expérimentateur, il entend un ou plusieurs
compères donner leurs jugements personnels... Il y a toujours influence de
l'opinion d'autrui sur l'opinion du sujet, mais selon les problèmes et selon
les moyens utilisés, cette influence présente des degrés. Le chapitre des de persuasion impliquerait à lui seul, un développement étendu :
nous signalerons seulement quelques études consacrées aux modalités
des « communications persuasives » : Kelley et Woodruff (40), et surtout
Thistlethwaite, Kamenetsky et Schmidt (57, 58, 3.7) montrent sur des
a,,, psychol. 58 28 434 REVUES CRITIQUES
publics expérimentaux, la nécessité de mettre au point une véritable
« stratégie de la persuasion », fondée sur l'analyse du public et de ses
réactions possibles.
l'objet a juger
La nature et les caractéristiques de F « objet à juger », en un sens très
général, jouent un rôle très important dans les processus d'influence. Y
a-t-il une différence dans l'influence subie, lorsque le changement affecte
une perception, une évaluation, une opinion, une attitude ? Les recherches
expérimentales ont montré que les processus d'influence ne différaient
qu'en degré, selon la nature des stimuli utilisés. Il s'agit toujours de
la modification d'un jugement porté par un sujet sur une situation, c'est-
à-dire delà manière dont le sujet organise les informations
qu'il reçoit d'un champ perceptif, d'un champ temporel ou d'un champ
d'événements. Or le degré de complétude de ses informations diffère : il
est presque total lorsqu'il s'agit d'un problème perceptif, la réponse du
sujet a donc de fortes chances d'être adéquate, c'est-à-dire de tenir
compte de la totalité des éléments ; mais les informations concernant des
événements sont distribuées largement, dans le temps et l'espace, le sujet
a donc moins de chances de tenir compte de l'ensemble des faits ; ainsi
une opinion, une attitude seraient des réponses cognitives « prématurées »
et grandement plus hypothétiques. Corrélativement, l'accès direct aux
données et la complétude des informations, lorsqu'il s'agit d'un champ
perceptif simple, font que les chances de répondre adéquatement sont
égales entre plusieurs sujets : l'accord est très probable ; ce qui n'est pas
le cas pour les réponses cognitives à des champs événementiels, dans la
mesure où chaque sujet n'a accès qu'à une partie des informations et
que ces « partialités » ne se recouvrent pas souvent ; il y a donc moins
de chance pour qu'il y ait accord entre plusieurs individus. Ainsi, le
sujet peut être amené à penser qu'il n'a lui-même pas plus de chance
d'avoir raison que les autres, mais que le nombre augmente les chances
du groupe d'avoir raison. C'est ce qui expliquerait que l'on trouve, dans
la plupart des cas, un degré croissant d'influence sociale à mesure que
croît l'ambiguïté des stimuli utilisés. Il y aurait un continuum d'ambi
guïté progressive, depuis le point O d'évidence physique, jusqu'au max
imum d'ambiguïté compatible avec la communicabilité. Toutefois, la
liaison entre influence et ambiguïté du stimulus n'est pas simple ; il faut
tenir compte des renforcements différentiels de chaque point du cont
inuum d'ambiguïté ; de sorte que l'adhésion d'un sujet à un point de ce
vecteur peut ne pas correspondre au degré de complétude de ses info
rmations ; ce qui a pour effet d'augmenter sa résistance au changement,
même lorsqu'on fait croître le nombre d'informations fournies.
La difficulté rencontrée dans l'étude de l'effet de l'ambiguïté du
stimulus sur le degré d'influence tient à la définition et à la mesure de
l'ambiguïté. Wiener, Carpenter, Carpenter (64) proposent de la définir DE MONTMOLLIN. LES PROCESSUS o'iîiFIJJENClî SOCIALE. 435 G.
en fonction du nombre de réponses possibles. On mesurera l'ambiguïté
par la valeur relative des probabilités d'une réponse ou d'une autre,
dans une situation où les sujets peuvent choisir. Lorsqu'un stimulus
est perçu comme A par 55 % des sujets et comme B par 45 %,
qu'un autre est perçu comme X par 75 % et Y par 25 %,
on peut dire que le premier est moins ambigu que le second et
mesurer leur différence. Les auteurs préparent une série de 10 dessins
dont ils mesurent empiriquement l'ambiguïté : cinq dessins apparaissent
comme « critiques ». Les sujets, après avoir donné une première
interprétation, ont communication des pourcentages de choix obtenus
par l'une ou par l'autre interprétation au cours de la première partie
de l'expérience ; ils donnent alors une nouvelle fois leur interprétat
ion. La liaison entre le degré d'ambiguïté et le degré d'influence est
très significativement positive. Toutefois, il y a une forte variabilité
interindividuelle, due à la signification que prend la situation pour les
sujets, selon leurs motivations profondes et leurs expériences antérieures.
Cohen (15) montre que les items d'opinion comme les items perceptifs
peuvent subir un effet de champ, et met l'accent sur les mécanismes de
restructuration cognitive (cf. également Stopper, 55).
LE GROUPE SOCIAL
Au nombre des facteurs de situation, le groupe et le lien de l'individu
au groupe, tiennent une place très importante. Il y a des phénomènes
qui ne sont explicables qu'au niveau des interactions individuelles dans
un champ psychologique clos : au sein d'un groupe, les divers individus
sont à la fois stimuli et répondants, dans une chaîne de relations comp
lexes, croisées et rétroactives, qui, à mesure que se prolonge la tâche
collective, tendent à se stabiliser en structures (structures de communi
cations, structures d'affinités se traduisant dans les choix et les rejets
sociométriques, structures de rôles et d'influence). Dans un groupe fermé,
ayant un but commun, on observe une uniformisation des opinions
autour d'un point modal, et cette opinion du groupe tend à devenir
« normative », à s'accompagner de pressions manifestes et de sanctions.
Les études de groupe permettent ainsi de faire le lien entre la psychol
ogie de l'individu et la sociologie des institutions. La plupart des recher
ches que nous citerons ici, se situent dans une perspective de dynamique
de groupe, telle qu'elle a été définie par Lewin, et surtout, Festinger : la
conformité aux normes du groupe apparaît comme une nécessité pour
la réussite commune ; les normes sont donc affectées d'une sorte de pou
voir contraignant, le groupe exerce des pressions sur les membres pour
qu'ils se rallient au point de vue commun ; les déviants sont rejetés, mais
la plupart des membres se soumettent à la règle commune ; le groupe
exercerait sur eux une attraction, dans la mesure où il est pour eux un
but en soi, qu'il est nécessaire à leur besoin social, ou à leur réussite
personnelle. Le contenu de la norme n'aurait ainsi qu'une importance

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