Les rites de circoncision chez les Dogon de Sanga - article ; n°2 ; vol.6, pg 141-161

De
Journal de la Société des Africanistes - Année 1936 - Volume 6 - Numéro 2 - Pages 141-161
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1936
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Monsieur Michel Leiris
André Schaeffner
Les rites de circoncision chez les Dogon de Sanga
In: Journal de la Société des Africanistes. 1936, tome 6 fascicule 2. pp. 141-161.
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Leiris Michel, Schaeffner André. Les rites de circoncision chez les Dogon de Sanga. In: Journal de la Société des Africanistes.
1936, tome 6 fascicule 2. pp. 141-161.
doi : 10.3406/jafr.1936.1606
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1936_num_6_2_1606AtvA
LES RITES DE CIRCONCISION
CHEZ LES DOGON DE SANGA,
PAR
Michel LEIRIS et André SGHAEFFNER.
Les matériaux de la présente étude ont été recueillis par divers obser
vateurs au canton de Sanga, groupe de villages * établis sur le bord
de la falaise de Bandiagara (Soudan français).
Lors du séjour que la mission Dakar-Djibouti (deuxième expédition
Griaule) effectua chez les Dogon, du 29 septembre au 19 novembre 1931,
l'un des signataires de ces lignes, Michel Leiris, fit une première enquête
sur la circoncision à Sanga, ayant pour informateurs :
1°) Le nommé Ambara (village d'Ogol-du-Bas, clan Amtaba), âgé alors
de moins de trente ans, ancien élève de l'école de Sanga (1913-1919?),
circoncis à l'âge de onze ans ;
2°) Le jeune Amadiha (village clan Pamyo), âgé alors
de moins de quatorze ans, élève de l'école, circoncis au dispensaire de
Bandiagara un ou deux ans auparavant mais ayant la connaissance théo
rique du rituel de la circoncision à Sanga.
Puis, lors de la Mission Sahara-Soudan (troisième expédition Griaule),
qui séjourna à Sanga du 3 février au 25 mars 1935, l'enquête fut reprise
en détail par André Schaetîner, qui eut pour informateurs des circoncis
tout récents :
1°) Les jeunes Abara (village d'Ogol-du-Bas, quartier de Dodyu, clan
Sâgabinu) et Binent (village clan Gina), tous deux âgés
d'une quinzaine d'années, anciens élèves de l'école et opérés ensemble
lors de la dernière circoncision (fin 1933 ou début 1934) ;
2°) Le jeune Kene (village de Gogoli), âgé de douze ans, élève de l'école,
qui venait d'être circoncis à Gogoli vers le milieu du mois de janvier 1935.
1. Sanga est une agglomération d'une dizaine de villages comprenant : les deux
Ogol (du Bas et du Haut), Sangi, Engel, Dini, Barku et Barna, qui forment Sanga-
du-IIaut; Dyameni, Bongo et Gogoli, qui forment Sanga-du-Bas. Les plus étendus
de ces villages sont subdivisés en quartiers dont chacun constitue généralement l'ha
bitat d'un clan déterminé.
Société des Africanistes. 10 .
.
142 SOCIÉTÉ DKS AFRICANISTES
Enfin Mlle3 Denise Paulme et Deborah Lifszyc (qui, parties avec la
Mission Sahara-Soudan, demeurèrent à Sanga jusqu'au 13 septembre
1935) effectuèrent un complément d'enquête, interrogeant surtout des
hommes du village d'Ogol-du-Haut et recueillant par ailleurs une ving
taine de chants de circoncision. Nous les remercions ici de nous avoir
communiqué ces documents et d'avoir bien voulu contrôler sur leurs
propres textes les termes et formules indigènes qui figurent dans. le
présent article.
Avant ces diverses enquêtes, la circoncision dogon n'avait été étudiée
que dans ses lignes les plus générales. Citons :
Louis Desplagnes, Le Plateau central nigérien. Paris, 1907, pp. 238-239 :
la circoncision « dans les cantons du Plateau central ».
Robert Arnaud, Notes sur les montagnards Habè des cercles de Bandiagara
et de Hombori. Revue d'ethnographie et des traditions populaires, Paris,
n°8. 1921, p. 243.
William B. Seabrook, Secrets de la jungle (Jungle ways). Traduit par
Suzanne Flour. Paris, 1931, pp. 226-228: développement avant tout litté
raire, auquel on ne saurait accorder qu'une médiocre confiance au point
de vue documentaire.
Signalons d'autre part les enquêtes encore inédites de Marcel Griaule
sur les rites de circoncision à Bandiagara et à Sisongo, — de Michel
Leiris sur les rites d'excision à Sanga, et les renseignements recueillis
par ce dernier sur la circoncision au village de Songo, mentionnés dans :
A[ndré] S[chaeffner], Peintures rupestres de Songo. Minotaure, n° 2
(numéro spécial consacré à la Mission Dakar- Djibouti). Paris, 1933,
pp. 52-53.
Système de notation. — Les signes employés dans le présent travail pour
la transcription des mots dogon en orthographe phonétique sont les signes
indiqués dans les Instructions sommaires pour les collecteurs d'objets ethnogra
phiques (Musée d'Ethnographie et Mission Dakar-Djibouti, Paris,
mai 1931).
Autour de la circoncision — dont le rôle essentiel est d'introduire
le jeune garçon dans le monde des adultes — se groupe un ensemble
de rites qu'on peut répartir schématiquement en quatre phases : prépa
ration, opération, retraite, réintégration.
D'où la division adoptée pour la présentation de nos documents. *
Dans chacune des subdivisions nous avons fait figurer, en note, les
renseignements de Desplagnes et Arnaud susceptibles de compléter sur
certains points nos propres documents. RITES DE CIHCONCISION CHEZ LES DOGON DE SANGA 143 LES
I. — Preparation.
Année. — Dans la région de Sanga, on procède à la circoncision (keïïçne)
tous les trois ou quatre ans, après la récolte du rail et la plantation des
oignons. Il est dama (interdit) de circoncire les garçons la même année
qu'on excise les filles ; on dit que le garçon qui épouserait une fille
opérée l'année de sa circoncision mourrait.
L'opération se fait au village. Ce sont les pères — c'est-à-dire les
anciens du village — qui décident, après avoir consulté les devins -1,
qu'il est temps de procéder à une circoncision. Selon Binem et le petit
Abara (que nous appelions ainsi à cause de l'exiguïté de sa taille, et
pour l'opposer à Ambara Amtaba ou le « grand Ambara »), le père de
chaque enfant en ferait la demande au ogô (chef religieux qui, en ce qui
concerne Sanga, est toujours l'homme le plus vieux des Ogol, quartier '
de Doâyu excepté). ' 1
Age. — L'âge des patients, assez variable, semble correspondre à la
puberté. Le grand Ambara aurait été circoncis à l'âge de 11 ans ; Kèné, . 1
qui subit l'opération âgé de 12 ans, aurait été l'aîné de sa promotion ; ;
enfin le petit Abara et Binem, circoncis tous deux vers leur quatorzième
année, déclarent qu'on procède maintenant à la circoncision lorsque les "
garçons sont sortis de l'école, ce qui laisse à penser que, dans les villages :
les plus touchés par l'influence européenne, l'Age des patients est -j
aujourd'hui plus élevé qu'il ne l'était auparavant. Il ressort par ailleurs -i
' des chiffres théoriques donnés parles divers informateurs que les limites
les plus courantes seraient de 9 à 12 ans, 8 et 20 étant d'autre part les
âges extrêmes qui se trouvent mentionnés dans l'ensemble de leurs
déclarations. j
Les garçons d'un même village circoncis la même année constituent !
une classe d'âge ou tumô. i
i
Avant la circoncision. — L'enfant non encore circoncis est dit tçre bp^o, \
« celui qui a un prépuce ». :
Jusqu'à la veille de l'opération, les futurs circoncis couchent dans leur i
domicile habituel : la maison de leurs parents. Selon Binem et le petit [
Abara, trois semaines (de cinq jours, chaque jour correspondant — en ■
principe — au jour de marché d'une localité) avant l'opération, les ado- \
i. Ambara mentionne comme étant employés dans cette circonstance deux j
modes de divination, qui sont d'ailleurs des plus courants : wanti (divination à \
l'aide de cauris disposés sur un éventail de vannerie) et divination par les yurugu -;
(sorte de chacals, dont ou observe les traces sur des tableaux dessinés sur le sol). " " *
Amadigna mentionne seulement le wanu. • ' \ SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 144
lescents sont . prévenus qu'on va les circoncire. Le jour du marché de
Banani * [banibe) qui précède celui auquel doit avoir lieu l'opération, le
hogon envoie un homme prévenir le circonciseur (kmene gonjne, « celui
qui va à la circoncision » ; euphémisme : olu gonme, « celui qui va en
brousse» ; keiîene gununâ ou, plus vraisemblablement, ...kununâ, « celui,
qui fait la »). Il s'agit toujours d'un homme d'âge, comptant
parmi les plus respectables. Celui qui opéra le petit Abara et Binem
était un cultivateur nommé Anna, du village d'Engel, circonciseur non
seulement pour Engel, mais pour les deux Ogol, Baru, Bárku, Sangi,
Barna et Dini. Celui qui opéra Kèné, à Gogoli, était un nommé Brama,
cultivateur d'Ibu, village de la plaine.
Vers le même moment, l'homme dont le fils doit être circoncis 2 con
sulterait un spécialiste de la divination par Yahmatïa. D'après certains
informateurs, cette consultation serait relative aux chansons qui doivent
être enseignées à l'adolescent par ses aînés durant la retraite qui suit
l'opération ; mais ils ne donnent aucune indication précise, et l'on ignore
si le devin intervient effectivement dans le choix des chansons ou accorde
simplement le droit de transmettre ces chansons. La divination par
YaUmaûa peut être pratiquée par un homme ou par une femme, selon les
cas. A Sangi c'est une femme ; à Ogol-du-Bas, une nommée Miňebe', à
Engel, une nommée Saykane ; mais à Ireli 3, c'est un homme. Le nommé
Abbara, frère aîné de Binem, raconte comment Kugorom, autre frère
aîné de Binem, avant la circoncision de son cadet se rendit, un jour de
marché d'Ireli, chez un devin qui pratiquait YaPmaňa pour ce village, un
certain Abodo ; envoyé par son père, il était accompagné d'un camarade
(qui, lui, ne comptait pas de frère parmi les prochains circoncis) et avait
apporté 40 cauris destinés au deviii. Kugorom se présenta au devin,
déclinant son nom, celui de son village et déclarant qu'il venait pour le
consulter. Aboâo, ayant demandé si c'était pour la circoncision qu'il
devait procéder aux rites divinatoires, prit un fruit de baobab sec et,
pendant assez longtemps, le secoua horizontalement en le tenant dans sa
main droite ; puis il dit à Kugorom : « Les enfants rentreront à la maison
en bonne santé, personne ne sera malade ». En secouant le fruit de
baobab, le devin évoque les esprits de ses ancêtres et ce sont eux qui
lui révèlent l'avenir. Selon Abbara il opère aussi quelquefois en frot
tant des cauris sur le sol.
D'après le grand Ambara, quelques jours avant la circoncision chaque
père, en présence de toute la famille, fait un sacrifice à l'autel [omtnçlo)
1. Village situé au pied de la falaise, sous Gogoli.
2. Si le père est empêché (étant malade, par exemple, comme ce fut le cas pour
Binem) c'est l'oncle paternel, ou encore le frère aîné, qui consulte.
3. Village du pied de la falaise, vers le sud de Banani. RITES DE CIRCONCISION CHEZ LES DOGOX DE SANGA 145 LÉS
familial, sur lequel il égorge une poule et un coq (ou l'un des deux) et
fait une libation de bouillie de mil, disant :
i ma olu gonudo çmmolo eňu uo yaba noa woy gire
fils mon en brousse j'emmènerai Ommolo poule ta reçois bois lui protège
« Je vais emmener mon fils en brousse. Ommolo, reçois ta poule. Bois
(son sang). Protège-le ».
La viande et la bouillie sont ensuite consommées par tous les assistants
(y compris les femmes, dans certaines familles) et par le futur circoncis
lui-même1.
II. — Opération.
La circoncision s'effectue en un lieu déterminé situé « en brousse »,
c'est-à-dire en dehors du village et de ses dépendances immédiates -.
En ce qui concerne Ogol-du-Haut, ce lieu est le lieu-dit Amma Oro
( « baobab de Y amma ») situé à proximité d'un autel voué au grand dieu
Amma et de l'une des cavernes attribuées au grand serpent mythique qui
est en connexion avec la personne sacrée du hogon. Ce lieu est ombragé
par un gros baobab.
En ce qui concerne Ogol-du-Bas, c'est le lieu-dit Bannama Omoro (« val
lée de Уаттл rouge » ?), champ dépendant du quartier de Tabda et appar
tenant au chef de canton Duneyru3. Ce lieu consiste en une mince bande
de terrain (de 6 mètres de large environ, à l'endroit précis où se fait la
circoncision) encaissée entre deux longs rochers, — sorte de minuscule val
lée ombragée de quelques arbres. Située entre les deux cavernes réservées
aux masques de la société des hommes, elle s'allonge au nord-ouest d'un
lieu très particulièrement taboue où se trouverait, selon certains informat
eurs, la sépulture d'une femme morte durant son séjour à la case spé
ciale aux femmes en état de menstruation 4.
1. Selon Arnaud, quelques jours avant la cérémonie, les jeunes gens à circoncire
vont mendier sur une route passante. A cette occasion il y aurait un grand « tamtam »
qui durerait la nuit entière; on procéderait à la circoncision le lendemain matin.
Le 9 mars 193"), vers la fin de l'après-midi, la Mission Sahara-Soudan vit, à la sor
tie de Banani, quatre cannes de mil disposées en carré au milieu d'un chemin qui
allait vers la plaine. Les circoncis en période de retraite qui avaient placé ces liges
étaient là, attendant les passants, qui devaient leur faire un don (cauris déposés au
milieu du carré).
2. Selon Desplagnes (p. 238), les garçons qui doivent être circoncis « viennent se
grouper autour d'un homme âgé, désigné par le llogon, habitant en général une case
isolée dans la montagne près d'un petit sanctuaire » et « l'opération est faite dans ce
lieu isolé sans que le village y prenne part par une fête spéciale ».
• 3. Propriété personnelle et non attachée à la dignité purement européenne de chef
de canton.
4. Assertion à n'admettre que sous les plus expresses réserves, vu la répugnance 146 ._ SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
D'après Binem et le petit Abara, au matin, avant le lever du soleil,
les circoncis vont se laver à leur eau habituelle, puis revêtent des arge
(vêtement flottant de cotonnade avec une ouverture pour passer la tête
et avec une grande poche de devant) blancs et propres. Les garçons
qui ont été opérés lors de la circoncision précédente — et appartiennent
de ce fait à la classe d'âge immédiatement supérieure à celle des garçons
qu'on se prépare à circoncire — conduisent ces derniers jusqu'au champ
en question1. Le circonciseur y arrive de son côté, après le lever du
soleil, accompagné des pères et vêtu d'une blouse jaune. On désigne
par l'expression kçmi girû (« surveillants des circoncis ») les garçons de
la classe d'âge précédente chargés de garder ceux du tumÔ cadet durant
leur retraite et de leur enseigner les chants de circoncision.
ROCHER ORIENTAL
F
CHAMP I
ROCHER OCCIDENTAL DIRECTION DE LA MARE
Fig. 19. — Disposition des différents acteurs sur le lieu de la circoncision. Opération: A.
Lieu précis de la circoncision; B. Position des pères des circoncis; G. Position des ci
rconcis de la précédente génération; D. Enfants circoncis ; E. Enfants non encore circonc
is ; F. Lieu où l'un des pères des circoncis écrase les crottes de chèvre. Retraite : G.
Arbre auprès duquel les circoncis peuvent uriner; II. Place des enfants de|Tabda; I.
Place des enfants de Ginan ; J. Place des enfants de Doziu.
La disposition des différents acteurs sur le lieu de circoncision est la
suivante (voir le croquis) : au haut de la pente du rocher occidental —
donc un peu en retrait — les pères et les aînés ; au bas de la pente du
rocher, les pieds reposant sur le sol du champ (qui forme le fond de la
vallée), l'opérateur; à mi-hauteur entre les pères et le circonciseur, les
garçons qu'on s'apprête à circoncire (le dos tourné à l'opérateur, suivant
le grand Ambara) ; dans le champ, au pied du rocher occidental, celui
qu'on circoncit et, répartis en un large demi-cercle dans le champ, ceux
qui viennent d'être circoncis.
manifeste des indigènes à s'exprimer au sujet de ce lieu et le caractère contradict
oire de leurs dépositions. A noter que la Mission Dakar-Djibouli y trouva, dans
une anfractuosité rocheuse, deux crânes vraisemblablement récents, et que les
enfants non circoncis montraient une vraie terreui-à l'égard de cet endroit.
i. D'après le grand Ambara et Amadigna, ce sont les pères qui conduisent les
enfants au lieu de circoncision. LES RITES DE CIRCONCISION CHEZ LES DOGON DE SANGA 147
Chaque garçon est appelé à son tour par le circonciseur, qui commence
par le plus âgé, sans distinction de clan. Se dépouillant de son arge et
le déposant sur le rocher, vers la droite du il s'assied sur
une pierre qui se trouve dans le champ ; il se tient les jambes écartées,
face à l'opérateur assis sur le bord du rocher. La verge du patient est
posée sur un morceau d'un bois quelconque * dépouillé de son écorce,
placé en travers. Le circonciseur introduit le prépuce [tere gu^u, « peau
de la verge ») dans la boucle d'un nœud coulant, l'extrémité de la ficelle
étant liés au gros orteil de son pied gauche. De sa main gauche, il tire
encore la peau pour la ramener en avant, à l'intérieur du nœud coulant;
de sa main droite, il tient un couteau [slrima ou silme, qui sert ordinair
ement à raser la tête) 2. Selon Amadigna, il est assisté par un aide.
Ayant recommandé à l'enfant de ne pas crier, l'opérateur tranche le
prépuce, en coupant en arrière de la ligature, et dépose la partie coupée
(qui s'est trouvée entraînée par son pied) dans son bonnet, placé à sa
gauche. Les circoncis de la classe précédente enlèvent alors le patient et
le portent un peu plus loin, vers le bord du rocher oriental. On lave le
sang qui a coulé sur la pierre et l'on recouvre avec de la terre celui qui
s'est répandu sur le sol.
Lorsque toute la circoncision est finie, les pères remercient [bira po,
« merci! ») l'opérateur et lui remettent un nombre de cauris qui peut
varier de 80 à 400 suivant la richesse du donateur.
La ficelle qui a servi à tirer le prépuce des patients est brûlée dans
un feu allumé sur le sol. Quant aux prépuces coupés eux-mêmes, ils ne
sont pas abandonnés sur place mais font l'objet d'un soin particulier.
D'après le grand Ambara et Ana (du village d'Ogol-du-Haut, âgé de
20 ans environ et plus élevé de deux degrés, dans l'échelle des classes
d'âge, que Binem et le petit Abara), d'après les nommés Anflige (dojen
d'Ogol-du-Haut) et Menu (fils du chef d'Ogol-du-Haut et circoncis de
l'avant-dernière promotion, donc surveillant de la dernière), d'après les
gina baňa (« chef de. clan ») des clans Ginâ et Amtaba, les prépuces sont
remis à l'homme le plus âgé du village (les deux Ogol comptés séparé
ment, de même qu'ils font leur circoncision chacun à part) ; le doyen
les enterre dans un trou creusé sous le fumier de son étable à chèvres ou
à moutons, en prenant soin de n'être vu de personne et sans en rien dire
à quiconque.
- D'après Binem et le petit Abara, c'est à l'homme le plus vieux du vil-
1. D'après le grand Ambara, on emploierait plutôt du bois de sa (en peul pegu)
ou du bois de flamboyant (yullç).
2. D'après le grand Ambara et Amadigna, certains circonciseurs opèrent à la
hache. Dans ce cas, le tranchant de la hache étant posé sur le prépuce, l'opérateur,
de son autre main, frappe sur la hache avec une pierre. SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 148
lage (qui, dans le cas d'Ogol-du-Bas, n'est autre que le hogon lui-même)
que les prépuces sont remis ; le hogon les enfouit sous le fumier (binugu)
qui lui servira à engraisser son champ et les plantations d'oignons de ses
enfants.
D'après Amadigna, c'est au père de chaque adolescent que le pré
puce est remis, et il le jette lui-même dans son étable. Aucun des info
rmateurs ne dit si cette pratique a pour but d'augmenter la vertu fertilisa-
trice du fumier.
En ce qui concerne spécialement Ogol-du-Haut, Antandu, chef de ce
village, affirme l que les prépuces sont donnés aux circoncis, le troisième
jour après l'opération, piles et mélangés à un gâteau de mil (gya pilu,
« manger blanc ») qu'ils absorbent en se cachant les yeux avec la main.
Cette pratique aurait pour but d'accélérer la cicatrisation ; elle se serait
substituée à la coutume ancienne — qui, selon Antandu, aurait consisté
à jeter les prépuces dans la caverne du grand serpent (Yuguru na kommo)
— depuis le jour où le grand serpent aurait mangé l'un des prépuces,
ce qui aurait eu pour résultat de faire mourir l'enfant. Antandu est ici
en désaccord avec les autres informateurs ď Ogol-du-Haut, y compris son
fils Menu, qui le contredit formellement. Toutefois, il convient de noter
que, selon le grand Ambara et le nommé Ana, pour brimer les circon
cis durant la retraite, les surveillants leur font croire que leurs pré
puces étaient mêlés à la bouillie de farine de mil et d'eau qu'on leur a
donnée à manger, — preuve que l'assertion d'Antandu a bien quelque
fondement. Il apparaît en tout cas comme essentiel que les prépuces
soient soustraits à des interventions qui pourraient être funestes pour les
circoncis.
Avant d'être ramenés aux cases qu'ils habiteront jusqu'à leur guérison,
les circoncis restent en brousse, attendant d'avoir fini de saigner, et
ils reçoivent certains soins, sur le lieu même de l'opération.
. D'après Binem et le petit Abara, immédiatement après avoir tranché
le prépuce, l'opérateur pince la verge à l'aide d'une tige de mil fendue à
une extrémité dans le sens de la longueur ; tenant cette tige de la main
gauche — l'extrémité supérieure plus haut que son nombril — l'adoles
cent maintient sa verge relevée. Quand tous les garçons ont été opérés,
le circonciseur, aidé par plusieurs des pères, remplace la tige de mil par
le kolumu, sorte de suspensoir constitué par trois courts morceaux de
canne de gros mil évidés : un fil les traverse, les rassemblant en un
triangle dans lequel est engagée la verge, et rattache le tout à un lien
1. Déclaration faite sur le lieu même de circoncision à Mme Solange de Breteuil,
membre de la Mission Sahara-Soudan, alors qu'elle enquêtait sur les lieux-dits de la
région de Sanga. Antandu avait pris soin, avant de parler, de renvoyer tous les in
circoncis qui se trouvaient présents. LES RITES DE CIRCONCISION CHEZ LES DOGON DE SANGA 149
formant ceinture. Sauf pour se rendre du village au lieu de circoncision,
et inversement, ils ne porteront rien d'autre sur eux jusqu'à leur guérison.
L'un des anciens écrase à l'aide de pierres, sur le rocher oriental, des
excréments de chèvre, dont chaque père se servira pour saupoudrer la
plaie de son fils, une première fois peu après l'opération, une seconde
fois lorsque toute la circoncision sera finie. Les opérés ne reçoivent pas
d'autre soin et on ne procède à aucun lavage. Jusqu'à midi, ils restent
nus sur le sol. Les pères apportent de la farine de mil et préparent des
boules sans sel, les aliments salés étant réputés nuisibles à la cicatrisa
tion ; les frères aînés apportent de l'eau pour la boisson.
A la nuit, les circoncis, vêtus de leur arge, sont ramenés aux maisons
qui leur sont assignées pour la durée de la convalescence et où doivent
coucher également les membres du tumô aîné chargé de leur surveillance.
Au village de Gogoli, la circoncision se déroule à peu près de la
même manière qu'à Ogol-du-Bas. Vers 10 ou 11 heures du matin, les
garçons qui doivent être circoncis se rendent, nus, au lieu dit Somma
(« caverne »), situé au dos de la caverne des masques de Gogoli, juste
sur le bord de la falaise ; ils sont suivis par trois ou quatre adultes et
par leurs aînés de la circoncision précédente. De même qu'aux Ogol, on
opère à partir du plus âgé. Le patient, qu'un adulte maintient par der
rière, est assis sur une pierre, sous une roche ; le circonciseur est assis à
terre face à lui, le dos tourné à Gogoli. Le circonciseur et son aide disent
à l'enfant de ne pas crier. La verge ayant été étendue sur une grosse
branche posée à terre, la main gauche de l'opérateur tire le prépuce,
autour duquel est noué un fil de coton (le même pour tous les enfants,
et qui sera jeté après l'opération), fil dont l'autre extrémité est attachée
au gros orteil de son pied gauche. De sa main gauche, il pose sur le pré
puce le tranchant d'une hache qu'il frappe à l'aide d'une pierre tenue
dans sa main droite; le pied s'éloigne, entraînant le prépuce. Recueillis
au moment de l'opération dans le bonnet du circonciseur, tous les pré
puces seront enterrés dans un trou sous le fumier de la maison du doyen
du village. L'adulte aide l'enfant à se lever et ce dernier va s'allonger à
terre. Sa plaie sera saupoudrée avec de la crotte de chèvre broyée par
un des adultes. Quand le soleil est très bas, on donne aux circoncis de
la bouillie de mil préparée sur place par les aînés puis, au soir, on les
ramène à la maison des enfants où ils seront gardés par trois des garçons
de la promotion précédente. Sur le lieu même de la circoncision, chaque
père a remis à l'opérateur une somme variant, suivant ses moyens,
entre 100 et 300 cauris *.
1. Selon Arnaud, la circoncision « est opérée par un vieux forgeron qui porte le
nom de kékénendou, dans tout le pays habé. Elle s'opère avec une petite hache de fer,

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