Les sans-culottes et la Révolution française - article ; n°6 ; vol.18, pg 1098-1127

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1963 - Volume 18 - Numéro 6 - Pages 1098-1127
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1963
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Louis Bergeron
François Furet
Claude Mazauric
Les sans-culottes et la Révolution française
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 18e année, N. 6, 1963. pp. 1098-1127.
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Bergeron Louis, Furet François, Mazauric Claude. Les sans-culottes et la Révolution française. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 18e année, N. 6, 1963. pp. 1098-1127.
doi : 10.3406/ahess.1963.421088
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1963_num_18_6_421088DÉBATS ET COMBATS
Les sans-culottes
et la Révolution française
sépare tradition la ne de référence la On donne phrase les peut intellectuelle pas antagonistes. à de partir 1789 seulement Clemenceau marque encore, royaliste, Il la indique la clé quand : rupture « La d'une l'unité aussi, il Révolution s'agit de sensibilité en pente, d'une face de est la définit historiographie de politique, un Révolution la bloc permanence l'avant ». dans Car et française, républilaquelle l'après, le d'une mot
caine qui rassemble des générations très diverses, de Michelet à Aulard,
de Mathiez à Georges Lefebvre.
Mais ce « bloc » révolutionnaire ne se définit comme tel que devant
l'ennemi, et comme négativement : c'est dire qu'il a eu avant tout une
vocation politique. Dans le domaine du savoir, bien des éléments l'ont
dissocié : le front ennemi n'a jamais été bien redoutable, fait plus sou
vent d'idéologues que d'historiens, d'hommes de passion que de recherche ;
et la malédiction divine était à tout prendre une explication moins sotte
que le complot franc-maçon. Tout a contraint par ailleurs l'historiogra
phie révolutionnaire à l'analyse, à la nuance, au progrès : tout, c'est-à-
dire l'objet même de la recherche, la Révolution elle-même, à la fois
nécessité profonde et aventure cahotante, faite de trouées brutales, de
ruptures sanglantes. Le drame politique de ces années 1789-1794 est trop
divers, trop discontinu, pour être raconté d'un cœur égal.
Car il s'agit bien de cœur. Les historiens du xixe siècle et même du
XXe ont d'autant mieux investi leiirs sympathies sur tel aspect, telle
période, tel personnage de la Révolution que cet aspect, cette période,
ce personnage fournissaient des précédents ou des ancêtres à leur propre
histoire, et leur facilitaient l'interprétation de leur propre temps. S'il
subsiste du mystère dans l'amour de Michelet pour Mme Roland, il n'y
en a pas dans la filiation qui relie Lamartine aux Girondins, Aulard à
Danton, Mathiez à Robespierre : car cette filiation est politique. A toutes
les familles de la gauche française, la Révolution donnait de grands
ancêtres ou de grands exemples. L'histoire de cette fascination est encore,
pour l'essentiel, à écrire.
Depuis cinquante ans, c'est la pensée socialiste et d'obédience marxiste,
au sens large du terme, qui a fait de la Révolution française le domaine
1098 LES SANS-CULOTTES
par excellence de ses recherches historiques. Ecartons pour l'instant les
nuances : de Jaurès à E. Labrousse, de Mathiez à Georges Lefebvre, elle
n'a pas fouillé seulement l'étude de ces masses populaires qui jouent
alors, pour peu de temps, un rôle politique capital ; elle a voulu mesurer
aussi, au sens strict du mot, les mouvements économiques et les désé
quilibres sociaux qui font basculer l'Ancien Régime. Et c'est ainsi qu'elle
a découvert qu'il n'y a pas seulement plusieurs révolutions successives
dans la Révolution française, les Monarchiens, les Feuillants, les Girond
ins, les Montagnards, etc.. ; mais qu'il y a aussi plusieurs révolutions
simultanées dans l'espace, dont la convergence fait la Révolution.
Georges Lefebvre avait montré, il y a longtemps déjà, l'originalité
durable du mouvement paysan dans la révolution bourgeoise. Il avait
aperçu aussi, en poursuivant un chemin ouvert par Mathiez et sa « vie
chère », la spécificité d'un autre courant politique : celui du petit peuple
urbain, animateur des campagnes taxatrices et terroristes, fanatique du
maximum et de la guillotine. Mais nous le connaissions mal : c'est cette
immense lacune que comble la thèse d'A. Soboul1.
Un courant politique, qu'est-ce à dire ? Et où le saisir ? C'est d'abord»
bien naturellement, un objet d'histoire politique, qui permet de mesurer
les limites d'un camp, son poids réel dans la lutte : les lumières de l'his
toire dite événementielle sont donc indispensables, mais d'une histoire
déjà renouvelée parce que faite au travers d'un prisme original. Car
ce mouvement sans-culotte — puisque c'est le moins mauvais mot —
n'est pas seulement autonome ; il est en contestation permanente, jus
qu'au printemps 1794, avec les groupes qui dirigent la Révolution, les
maîtres de la Convention et des Comités. L'histoire en était à faire. La
voici.
Mais Soboul pose un deuxième problème, qui a valeur générale : Quel
rapport les cadres d'un courant politique entretiennent-ils avec leurs
mandataires ? En termes modernes, quelle est la « base » sur laquelle
s'appuient Jacques Roux ou Variet ? Cette question, trop longtemps
négligée par les historiens de la Révolution, amène l'auteur à une socio
logie du « sans-culottisme » parisien. Son analyse trouve dès lors les dimens
ions d'une histoire globale, qui reste pourtant plus fondée sur le poli
tique et l'idéologique que sur l'économique. Ce n'est pas seulement faute
d'une documentation statistique. C'est aussi qu'il n'y a pas de définition
économique des sans-culottes, au niveau de la production, et selon le
critère marxiste. Chez ces « petits », où se mêlent le salariat et l'artisa
nat, et toutes leurs formes intermédiaires, chez ces ennemis farouches
du despotisme monarchique qui sont en même temps des nostalgiques
du colbertisme économique, ce n'est pas une fraternité de producteurs
qui unit ; c'est un égalitarisme de consommateurs.
1. Albert Soboul, Les sans-culottes parisiens en Van II. Histoire politique et sociale
des sections de Paris, 2 juin 1793-9 thermidor an II, Paris, Clavreuil, 1958, 1035 pages,
bibliographie (1035-1066), appendices et cartes (1066-1104) + index des noms de
personnes et de lieux, 2e éd. 1962.
1099 ANNALES
Dès lors Soboul trouve le plein emploi de sa documentation poli
tique, au delà de l'histoire événementielle, vers l'étude d'un groupe
social défini par une sensibilité : car cette haine exacerbée de l'aristocratie
et des riches en général, cette hantise du complot, cette prière perma
nente à la guillotine pour régler les problèmes politiques, ce culte des
martyrs révolutionnaires, cette déification de la Révolution finissent par
apparaître plus essentiels à la définition des s ans- culottes que l'appar
tenance à une couche sociale impossible à cerner. Faut-il y voir simple
ment la rançon d'une pauvreté irrémédiable en documents statistiques ?
ou au contraire, sur un autre plan, l'infléchissement inévitable d'une
problématique marxiste, dès lors qu'il s'agit de groupes sociaux pré
capitalistes ? Toujours est-il que l'importante thèse de Soboul pose à
l'historien des sociétés urbaines pré-industrielles une question de méthode
qui est fondamentale : les articles qui suivent de Claude Mazauric et de
Louis Bergeron permettront d'en prendre la mesure.
François Furet,
École des Hautes Études.
Dans l'étude de la Révolution de 1789, il a fallu attendre Albert
Mathiez x pour que les historiens français se préoccupent avec sérénité de
l'attitude des masses populaires et de leur situation sociale. Mais, chez
Mathiez lui-même, le point de vue restait encore trop étroitement politique :
qu'elle fût analysée avec sympathie ou au contraire avec hostilité, la
participation populaire aux « journées » révolutionnaires, plus généra
lement l'intervention populaire dans le cycle de l'histoire, de 1788 à 1795,
n'était encore appréciée que d'un point de vue purement qualitatif.
L'histoire de ceux qu'on appelle, à partir de 1791, les « sans-culottes »
restait à écrire.
Un groupe d'historiens, animé par M. A. Soboul et encouragé par
Georges Lefebvre jusqu'à sa mort, est venu combler cette lacune évi
dente, et en apportant un éclairage nouveau à toute l'histoire de la
Révolution française, contribue à poser de nouveaux problèmes. On
peut même penser que les travaux de MM. Rudé2, Soboul3 et Tônnesson4,
dont les recherches — ils ne s'en cachent pas — relèvent strictement
des méthodes du matérialisme historique, auront des répercussions sur
nombre de recherches concernant les couches sociales des différentes
villes, aux époques révolutionnaires pré-industrielles.
1. Albert Mathiez, La vie chère et le mouvement social sous la Terreur, Paris,
Payot, 1927.
2. Georges Rudé, The Crowd in the french Revolution, Oxford, Clarendon press,
1959, 239 p. et appendices 239-252 p. ; glossaire et cartes,
3. Op. cit.
4. Karl Tônnesson, La défaite des sans-culottes. Mouvement populaire et réaction
bourgeoise en Van III, Oslo/Paris, Clavreuil, 1959, 380 p. + bibliographie et sources
(381-414) -f appendices et index.
1100 LES SANS-CULOTTES
Nous nous proposerons seulement ici d'apprécier leur apport à l'hi
storiographie de la Révolution.

Un texte anonyme d'avril-mai 1793, répondant à l'insolente ques
tion : « mais qu'est-ce qu'un sans-culotte ? », le définissait essentiellement
par ce qu'il n'était pas : « c'est un Être qui va toujours à pied, qui n'a
point de millions, comme vous voudriez tous en avoir, point de châteaux, de Valets pour le Servir, et qui loge tout Simplement avec sa femme
et ses enfants, S'il en a, au quatrième et cinquième étage — il est utile,
car il sait labourer un champ, forger, scier, limer, couvrir un toit, faire
des souliers et verser jusqu'à la dernière goutte de Son Sang pour le Salut
de la République... » 1. De telles définitions, pour pittoresques qu'elles
soient, demeurent trop vagues. La première question qui se posait était
donc de méthode : comment définir, comment dénombrer et localiser, dans
le temps et l'espace, la « sans-culotterie » ?
Avant toute définition, MM. Soboul et Rudé ont pris le parti d'étu
dier les sans-culottes dans le cours même du développement révolution
naire ; de ne pas les isoler des faits où leur participation est reconnue,
de crainte de plaquer des schémas incolores sur la réalité mouvante d'une
telle période. C'est en partant de l'histoire politique qu'on retrouvera
les modalités de l'action des sans-culottes, qu'on établira, dans la mesure
du possible, leurs liens avec l'ensemble de la société parisienne, bien mal
connue encore malgré des recherches récentes 2. Au demeurant, c'était
la seule méthode possible, puisque les matrices fiscales et de multiples
autres documents d'ordre quantitatif de la période révolutionnaire ont
été détruits lors de l'incendie de l'Hôtel de Ville en 1871. Le gros de la
documentation de MM. Soboul et Rudé, comme de celle de M. Tonnes-
son, est constitué par le dépouillement, plus ou moins systématique selon
les auteurs, de la sous-série F7 (fonds du Comité de sûreté générale), des
registres de procès-verbaux des sections de Paris, des registres d'écrou ;
et des rapports, enquêtes des administrations ou de la police, dont cer
tains étaient publiés ; à quoi s'ajoutait la grande masse des publications
imprimées : journaux, arrêtés, pétitions, soit au total une masse docu
mentaire proprement énorme, qui explique en particulier l'abondance
des références et des citations dans la thèse de M. Soboul.
Partir du domaine politique n'avait rien, en l'occurrence, d'une
méthode rétrograde. Car, dans une période aussi animée que celle de la
Révolution française où l'histoire politique est quotidien ne, où la vie
1. Walter Markov, Albert Soboul, Die Sansculotten von Paris. Dokumente zur
Geschichte des Volksbewegung (préface de Georges Lefebvre, introduction et notes
de W. Markov et A. Soboul), Berlin, Akademie Verlag, 1957, pp. 4, 5, 6.
2. L. Furet et A. Daumard, Structures et relations sociales à Paris au milieu du
XVIIe siècle, Paris, A. Colin, 1961, in-8° de 97 p. (coll. « Cahiers des Annales », n° 18) ;
cf. les graphiques évocateurs de la page 20, malgré les réserves que l'on peut faire sur
le système graphique adopté.
1101 ANNALE S
matérielle des bomin.es et leurs représentations mentales sont, à Paris
du moins, constamment remises en question par la dégringolade monét
aire, la situation aux frontières, la crainte renaissante du « complot
aristocratique », ou du « pacte de famine », l'observation de la réalité
politique est le meilleur mode de pénétration dans la vie et l'attitude des
groupes sociaux. Remarquons également que ces auteurs ne se sont pas
assigné, comme sujet d'analyse, un groupe sociologiquement défini, la
« sans-culotterie » ; l'un des traits de celle-ci est, justement, de se défi
nir, au delà de certaines aspirations sociales, par une pratique politique
commune. C'est un point sur lequel nous aurons à revenir.
Les sans-culottes parisiens ne constituaient rien moins qu'une classe
sociale, si l'on désigne par ce terme des hommes liés entre eux par une
certaine position commune dans le processus économique et soumis aux
mêmes sollicitations idéologiques. Le sans-culotte, c'est celui qui vit de
son travail, qu'il soit compagnon salarié, gagne-denier occasionnel,
patron artisan ou boutiquier maître chez lui. Pas de « conscience de
classe », au sens moderne du terme. Mais la conscience vive des inégalités
sociales : par exemple, de ce qui oppose « culottes dorées » et « ventres
creux », comme on dira lors de la grande crise sociale de l'an III étudiée
par M. Tônnesson. Parmi les patrons artisans eux-mêmes, diversité de
position sociale : on trouve aussi bien l'artisan indépendant aisé, comme
le menuisier Duplay qui touchait dix mille livres du revenu de ses mai
sons, ou « l'éventailliste Mauvage, militant sans-culotte du faubourg
du Nord, dont il faut dépouiller avec soin le dossier pour constater qu'il
possédait une manufacture d'éventails employant plus de soixante
ouvriers » (Soboul, p. 441). Plus nombreux, sans doute, sont les arti
sans juridiquement indépendants mais soumis à l'emprise du capita
lisme commercial, doiit le canut lyonnais est le type classique. Les sala
riés des manufactures, assez nombreuses dans le centre de Paris, entre
la Seine et les barrières, feront preuve, à l'occasion, d'une attitude indé
pendante : ainsi, lors de l'émeute devant la fabrique Réveillon, le
28 avril 1789, que Georges Rudé a réétudiée avec maîtrise (p. 34-40), ou
au cours des réclamations pour les hausses de salaires à l'automne 1793
et en Messidor an II. Dans l'ensemble néanmoins, les salariés, qui ont
souvent débuté dans les petits ateliers, demeurent imprégnés de l'esprit
artisanal du compagnon et du petit patron qu'ils rêvent de devenir.
Enfin, à ces travailleurs productifs s'ajoute la masse des indigents fort
nombreux à Paris quoique leur nombre prête à discussion г ; cette
1. Un rapport du 14 germinal an II au Conseil général de la Commune les estime
à 68 981 ; soit, si l'on compare ce chiffre à L'état de la population relativement aux
subsistances du 13 pluviôse an III, que M. Soboul utilise abondamment, et qui donne
pour Paris le chiffre de 636.772 consommateurs, une proportion arithmétique de
1 indigent secouru pour 9 habitants. La masse desindigents était inégalement répartie ;
fort nombreux dans les faubourgs « historiques », Saint-Antoine et secondairement
Saint-Marcel (1 pour 3 habitants dans les 3 Sections du faubourg Saint- Antoine,
1102 LES SANS-CULOTTES
population flottante joua un rôle décisif dans les soulèvements populaires
déclenchés par la faim, en l'an II et surtout en l'an III (Soboul, p. 439) :
M. Tônnesson a relevé que les insurrections de Germinal et de Prairial
an III « pour le pain et la constitution de 1793 » n'attirèrent pratique
ment que la participation des deux faubourgs les plus misérables. Et
quand on voulut liquider la menace insurrectionnelle, ce fut le faubourg
Saint-Antoine qui fut désarmé (Tonnesson, p. 309).
Restait à évaluer l'importance quantitative de ce milieu sans-culotte,
de cette « foule », comme dit M. Rudé, et, si possible, sa proportion dans
la population totale de Paris. On donnait 524 186 habitants à la capitale
au moment de la convocation des Etats-Généraux. Le tableau sommaire
de la poptilation de Paris du 11 fructidor an II, qui fut élaboré d'après
le relevé des cartes de pain portées sur les registres des sections, indique
640 504 habitants ; chiffre sans doute exagéré, mais dont on doit se
contenter, faute du recensement entrepris en l'an II, qui ne fut jamais
mené à terme. L'état de la population relativement aux subsistances
de l'an III donne un chiffre presque équivalent. Deux zones de fort peu
plement apparaissent de part et d'autres de la Seine (section du Pan
théon-français : 24 977 habitants, la plus peuplée, et, sur la rive droite,
180 000 habitants dans les 12 sections du centre). Les faubourgs, où
cours et jardins occupaient de vastes emplacements, sont moins peuplés,
et sont occupés soit par des indigents, soit par des artisans et compa
gnons travaillant côte à côte ; ce sera le domaine privilégié de la sans-
culotterie. La grande masse des travailleurs salariés se situe dans les
sections où la population est la plus dense, c'est-à-dire le centre ; le nombre
moyen de travailleurs par patron est pour Paris de 16,61, mais il dépasse
rarement 10 en dehors des quartiers du centre. Néanmoins les sections
les plus remuantes ne furent pas les plus peuplées, mais celles que carac
térisait une certaine norme sociale, « cet artisanat qui, à la fin du
XVIIIe siècle, imprime sa marque au monde parisien du travail » (Soboul,
p. 438). Constatation essentielle, car elle permet de saisir l'ambiguïté
du programme social des sans-culottes, de prendre conscience que le
personnel politique des sections, recruté surtout parmi les éléments les
plus proches de la bourgeoisie, ne représentait que partiellement les sans-
culottes. Peut-être M. Rudé, dont le livre se rapporte, en sa majeure
partie, à l'étude des « journées », a-t-il le tort de confondre dans une
même foule révolutionnaire les « militants » 2, sur lesquels seuls abondent
les documents, et la masse des participants anonymes des mouvements
contre 1 pour 16,5 dans la Section des Gravilliers au centre de Paris et 1 pour 29,8
dans celle des Tuileries à l'ouest), ils étaient moins massivement représentés dans les
quartiers résidentiels ou manufacturiers.
1. Organisées par la loi municipale du 21 mars-17 juin 1790, les 48 Sections sub
sistèrent jusqu'au 19 vendémiaire an IV, après quoi, elles furent remplacées par les
arrondissements. Elles avaient succédé aux 60 districts constitués par le règlement
royal du 13 avril 1789. On trouvera une carte de leur répartition dans A. Soboul,
et un tableau avec les estimations de population dans Rudé (p. 242-243 et sqq).
2. M. Soboul préfère le terme de sectionnaire à celui de militant, qui est anachro
nique avant 1830.
1103 ANNALES
révolutionnaires. Plus justement M. Soboul, qui s'appuie sur quelques
tableaux de participations aux assemblées de section, estime que, si,
« en période de crise, la sans-culotterie parisienne dans sa masse pro
fonde a poussé au paroxysme le mouvement révolutionnaire — ce que
démontre abondamment M. Rudé par l'étude des « journées » de 1789,
de la manifestation au Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, du 10 août et
du 2 juin où la foule était armée, et M. Tônnesson par les insurrections
de l'an III — , en époque d'accalmie, moins anxieuse pour sa subsistance,
elle n'a porté qu'une attention inégale à la vie politique. » (Soboul,
p. 439.)
Néanmoins, pour cerner le groupe sans-culotte politiquement engagé,
M. Soboul s'est attaché à définir le « personnel sectionnaire » ; ce qui
l'amène, par extension, à nuancer et à préciser les contours sociaux de
l'ensemble de la sans-culotterie. L'abondante sous-série alphabétique
du fonds du Comité de sûreté générale, malgré ses lacunes, lui a permis
de mener à bien cette entreprise pour l'an II.
Le personnel politique des sections se ramène alors à trois groupes :
les participants des Comités civils, noyau « le plus ancien, le plus stable
le plus aisé » (Soboul, p. 441) de la sans-culotterie, dont 20 % sont des
représentants des professions libérales et où l'on ne compte aucun pro
létaire ; les Comités révolutionnaires, de recrutement plus démocratique :
63,8 % des commissaires à l'automne de 1793, appar
tiennent aux professions artisanales et boutiquières (cordonniers, menuis
iers, perruquiers, artisans des métiers d'art), et 9,9 % sont des salariés ;
enfin les simples militants, participants des assemblées et des Sociétés
sectionnaires, où l'élément salarié est mieux représenté : 20,1 % sont
des compagnons, ouvriers, gagne-deniers ou commis, contre 0,8 % dans
les Comités civils et un seul rentier, propriétaire de maisons ; la boutique
et l'atelier y sont en proportion moindre quoique en majorité, et d'ail
leurs leurs représentants viennent de métiers qui exigent une modeste
qualification (cf. enumeration de ces : Soboul, p. 450).
On constate donc que le personnel politique qui encadre la masse
des sans-culottes n'a guère d'homogénéité sociale et ne constitue pas
non plus sur le plan politique « un parti » ; d'ailleurs cette notion de
« parti » n'apparaît sans doute pas avant la conspiration babouviste.
En tout cas, la coalition de petits patrons qui domine les sections ne
constitue pas cette avant-garde prolétarienne qu'avait cru y voir,
naguère, D. Guérin \
Cette hétérogénéité a eu une incidence directe sur l'idéologie des
sans-culottes, leurs représentations mentales collectives, leurs revendi
cations économiques. Prenons par exemple la question du pain. Le pain
représente d'après M. E. Labrousse, dont M. Rudé (app. IV, p. 246 et
VII, p. 251) reprend les conclusions, en moyenne 58 % du budget d'un
travailleur. Si l'on excepte les années 1790 ou 1791 qui furent relative-
1. Daniel Guérin, La lutte des classes sou» la première république. Bourgeois et
« bras-nus » (1793-1795), Paris, 1946, 2 vol.
1104 LES SANS-CULOTTES
ment favorables (la part du pain dans le budget hypothétique d'un jour
nalier du bâtiment passe de moins de 50 % en 1789 à moins de 25 % en
juin 1791), on constate que l'exigence essentielle des sans-culottes demeure
celle d'un prix du pain accessible à toutes les bourses. Ce qui supposait,
soit que les salariés fussent augmentés, soit que l'on recourût à la taxa
tion et à la réquisition. Les historiens soviétiques, M. G. Zacker et
Mme S. Lotte, rendant compte du livre de G-. Rudé, écrivent que «... les
ouvriers agissent indépendamment, bien que souffrant de faim [et qu'ils]
eurent recours à la grève et non pas aux émeutes pour le pain » 1. Il
apparaît au contraire que, sauf en 1791 et quelquefois en 1793 et 94,
c'est la question du prix du pain qui entraîna la masse des salariés dans
le mouvement sans-culotte (Soboul, p. 454). Cela s'explique aisément :
la coalition des diverses formations sociales de la sans-culotterie était si
bigarrée que l'exigence du plus haut salaire eût apporté des germes de
division, tandis que la revendication d'un maximum des prix, voire des
fortunes, fut unanimement adoptée par les faubourgs et par les quartiers
manufacturiers du centre ; elle fit l'unité entre les diverses catégories
de sans-culottes en désignant à l'ensemble du mouvement un ennemi
commun : le « monopoleur », « l'agioteur », c'est-à-dire le grand bour
geois lié aux formes les plus modernes du capitalisme commercial. Parce
qu'ils ne constituaient pas une classe sociale, les sans-culottes n'ont pas
accédé à une compréhension exacte de la fonction sociale du travail,
raisonnant comme des consommateurs, non comme des producteurs.
C'est pourquoi ils réclamèrent passionnément la taxation, le Maximum,
qu'ils arrivèrent finalement à imposer, le 29 septembre 1793.
Les aspirations sociales de la sans-culotterie étaient singulièrement
contradictoires et bien souvent vagues ; du moins ne manquaient-elles
pas d'être concrètes. L'égalitarisme social est le trait essentiel de leur
mentalité. Comme le disait une chanson anonyme de 1793 :
« II faut racourcir les géants
Et rendre les petits plus grands ;
Tout à la vraie hauteur
Voilà le vrai bonheur. »
Au droit absolu de propriété, on opposait le « besoin du peuple »
exprimé sous le vocable « d'égalité des jouissances ». Le « bonheur
commun » promis par la constitution de 1793 se ramenait, pour les sans-
culottes, au « droit à l'existence », c'est-à-dire à la suppression de l'iné
galité dans la consommation des denrées. Le sans-culotte en vint pro
gressivement à réclamer une part des produits dont disposait le riche.
Cette égalité des jouissances supposait que fût limité le droit de propriété
selon « l'étendue des besoins physiques » (Section des sans-culottes le
2 septembre 1793). A l'exemple du maximum des prix, certains auda
cieux réclamèrent un Maximum de la propriété. Cependant ils récla-
1. Cf. « I Sans culotti : Una discussione tra storici marxisti (G. Rudé, J. Zacker,
S. Lotte, A. Soboul) », in Critica Storica, lre année, fasc. 4, juillet 1962.
1105
Annales (18* année, novembre-décembre 1963, n° 6) 5 ANNALES
maient non pas la suppression de la propriété privée, mais son égale
répartition au profit de chaque famille, cellule sociale de base pour le
sans-culotte, « bon père et bon époux ». Cette mythologie sociale était
aussi celle de nombreux Montagnards imbus des idées de Rousseau. Il
faudra attendre Babeuf, pour qu'apparaisse la notion de propriété com
munautaire x.
On en vint cependant à exiger une législation limitant le droit de pro
priété, qui s'en prendrait aux trafiquants de numéraire, aux sociétés par
actions et à la concentration en quelques mains des fournitures de guerre.
Et, par un phénomène normal de transfert, la critique sociale des sans-
culottes à l'égard des « monopoleurs, qui font retomber sur les infortunés
tout le poids de leur cupidité » (section de l'Unité), les conduisit à idéaliser
la petite production indépendante, le petit atelier, opposé à la manufact
ure. Aussi M. Sob oui estime- t-il à juste titre que le mouvement sans-
culotte est à la fois d'avant-garde sur le plan politique, et rétrograde sur
le plan économique, où il demeure attaché à des formes déjà dépassées
de la productivité. C'est là toute l'ambiguïté du mouvement. Les sans-
culottes rêvent d'émanciper les pauvres, les non-possédants conformé
ment aux vues des philosophies issues de Rousseau ; à cette fin, ils récl
amèrent une fiscalité progressive, ne pesant réellement que sur les riches
et modérément sur la totalité des possédants, la proclamation du
droit au travail, à l'assistance, mais surtout à l'instruction populaire
« forcée et gratuite » (Section de Lombards, août 93). Mais ils ne surent
imaginer d'autre solution que « l'éparpillement de la propriété » (p. 503).
En cela l'idéologie sans-culotte se nourrit de la croyance à l'âge d'or
d'un passé mythique et retrouve ainsi pratiquement tout l'irréalisme de
l'Utopie.
La sans-culotterie se débattait donc dans des contradictions inso
lubles. Hostile aux riches, elle est néanmoins liée à l'ordre bourgeois :
« ... elle réclame la taxation et la limitation de la propriété ; mais elle
revendique en même temps l'indépendance de la boutique... adepte en
cela du libéralisme économique cher à la bourgeoisie capitaliste » (Soboul,
p. 504). Conclusions auxquelles par d'autres voies, aboutissent égal
ement MM. Rudé et Tônnesson.
Néanmoins si les aspirations sociales des sans-culottes sont confuses,
on doit reconnaître que leurs « tendances politiques » sont fort cohé
rentes. Le terme même de sans-culotte peut paraître inconsistant aux
yeux de la sociologie catégorielle d'aujourd'hui, mais ne l'est pas si l'on
se réfère aux conditions du temps. M. Rudé (p. 190) écrit que c'est aux
membres des comités révolutionnaires singulièrement que « the epithet
sans-culotte in its socio-political sense, has most generally been applied ».
Le groupe sans-culotte apparaît donc comme une catégorie historique
concrète, née dans une situation historique bien définie : la phase démoc
ratique de la Révolution.
1. K. Tonnesson, « L'an III dans la formation du babouvisme», Ann. hist, de la
Rev. Franc., 1960, n° 4, p. 455.
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