Les théories démographiques dans l'Antiquité grecque - article ; n°4 ; vol.4, pg 597-614

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Population - Année 1949 - Volume 4 - Numéro 4 - Pages 597-614
Si l'étude méthodique de la population est l'objet d'une science toute récente, on ne saurait oublier toutefois que les Grecs, à qui aucune des questions qui se posent à l'esprit humain n'est restée étrangère, se sont intéressés aux problèmes de la démographie. Platon et Aristote, dans leurs écrits politiques, se sont demandé quel était le niveau optimum de la population d'une cité, et ils ont envisagé les moyens de le réaliser ou de le maintenir. Leurs conceptions en ce domaine ne sauraient certes être appréciées sainement sans tenir compte de la situation historique et de l'aspect des problèmes qui se posaient de leur temps; mais si, malgré cela, elles ne pouvaient être disculpées d'étroitesse, cette étude comportera du moins un avertissement : c'est qu'en matière sociale la connaissance ne saurait se borner à un rôle technique, celui de résoudre les problèmes tels qu'ils se posent à l'opinion et de fournir à la volonté politique des -moyens
de réaliser ses desseins; elle a pour tâche primordiale d'éclairer l'opinion et la volonté publiques, de mettre en lumière les problèmes et de contribuer à les poser correctement.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1949
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Joseph Moreau
Les théories démographiques dans l'Antiquité grecque
In: Population, 4e année, n°4, 1949 pp. 597-614.
Résumé
Si l'étude méthodique de la population est l'objet d'une science toute récente, on ne saurait oublier toutefois que les Grecs, à qui
aucune des questions qui se posent à l'esprit humain n'est restée étrangère, se sont intéressés aux problèmes de la
démographie. Platon et Aristote, dans leurs écrits politiques, se sont demandé quel était le niveau optimum de la population
d'une cité, et ils ont envisagé les moyens de le réaliser ou de le maintenir. Leurs conceptions en ce domaine ne sauraient certes
être appréciées sainement sans tenir compte de la situation historique et de l'aspect des problèmes qui se posaient de leur
temps; mais si, malgré cela, elles ne pouvaient être disculpées d'étroitesse, cette étude comportera du moins un avertissement :
c'est qu'en matière sociale la connaissance ne saurait se borner à un rôle technique, celui de résoudre les problèmes tels qu'ils
se posent à l'opinion et de fournir à la volonté politique des -moyens
de réaliser ses desseins; elle a pour tâche primordiale d'éclairer l'opinion et la volonté publiques, de mettre en lumière les
problèmes et de contribuer à les poser correctement.
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Moreau Joseph. Les théories démographiques dans l'Antiquité grecque. In: Population, 4e année, n°4, 1949 pp. 597-614.
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DÉMOGRAPHIQUES
DANS
L'ANTIQUITÉ GRECQUE
Grecs, science humain Si l'étude à toute n'est qui méthodique récente, aucune restée étrangère, des on ne de questions saurait la population se sont oublier qui se intéressés est posent toutefois l'objet à aux que l'esprit d'une proles
blèmes de la démographie. Platon et Aristote, dans leurs
écrits politiques, se sont demandé quel était le niveau opt
imum de la population d'une cité, et ils ont envisagé les
moyens de le réaliser ou de le maintenir. Leurs conceptions
en ce domaine ne sauraient certes être appréciées sainement
sans tenir compte de la situation historique et de l'aspect des
problèmes qui se posaient de leur temps; mais si, malgré
cela, elles ne pouvaient être disculpées d'étroitesse, cette étude
comportera du moins un avertissement : c'est qu'en matière
sociale la connaissance ne saurait se borner à un rôle tech
nique, celui de résoudre les problèmes tels qu'Us se posent
à l'opinion et de fournir à la volonté politique des -moyens
de réaliser ses desseins; elle a pour tâche primordiale
d'éclairer l'opinion et la volonté publiques, de mettre en
lumière les problèmes et de contribuer à les poser correcte
ment.
I. Les faits.
Procédés d'évaluation. Nous sommes assez mal informés sur la
situation démographique dans la Grèce
ancienne. L'histoire, sous sa forme traditionnelle, s'intéresse sur
tout à l'aspect spectaculaire de la vie des peuples; elle s'attache
plus aux événements qu'aux institutions et à leurs lentes trans
formations; et quant aux mouvements de la population, ils pas
sent généralement inaperçus. A l'occasion, pourtant, nous trouvons
chez un historien ancien une indication sur les effectifs engagés
dans une bataille, ou sur le nombre d'hommes qu'une cité peut LES THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS L' ANTIQUITÉ GRECQUE 598
mettre en campagne. En l'absence de dénombrements réguliers
de la population dans l'Antiquité, de telles indications sont notre
source principale d'information. Mais, pour conclure du nombre
d'hommes mobilisables au volume total de la population, il faut
faire intervenir plusieurs hypothèses : rapport numérique des
deux sexes; proportion de la population masculine contenue dans
les classes mobilisables; part qui revient dans la population
totale, à côté des citoyens libres, astreints au service militaire,
aux esclaves et aux métèques, qui en sont ordinairement exclus.
Or, cette part est extrêmement variable selon la structure éc
onomique et les institutions politiques des diverses cités. On con
çoit donc que le calcul de la population ne puisse aboutir qu'à
des résultats conjecturaux; ils varient suivant les auteurs, et sou
vent c'est l'étendue du territoire (celle-ci étant exactement con-
naissable) qui fournit la seule base ferme pour rejeter les évalua
tions de caractère aventureux (1) (*).
La population de l'Attique : Parmi toutes ces incertitudes, une chose
son évolution. du moins paraît sûre : c'est qu'au cours
des v et ive siècles, c'est-à-dire depuis
la fin des guerres médiques jusqu'à la conquête d'AbEXANDRE, la
population de l'Hellade, ou tout au moins des cités maritimes, en
particulier celle d'Athènes, prit un vigoureux essor. Le cas d'Athènes
est celui qui nous est le mieux connu. Sa population eut à subir de
rudes épreuves au cours de la guerre du Péloponnèse. D'abord, consé
cutive à l'invasion, la peste de 430 la réduisit d'à peu près un quart.
Puis, dans une seconde période de la guerre, l'expédition de Sicile
aboutit à un désastre : devant Syracuse, en 413, les Athéniens et
leurs alliés perdirent, avec leur flotte, près de 20.000 hommes; la
population eut ensuite à souffrir des rigueurs du blocus; une der
nière victoire sur mer, aux îles Arginuses, en 406, coûta encore
2.000 vies humaines. Et pour finir, après la défaite de 404, la
terreur blanche, sous les Trente, fit périr, en quelques mois, un
à deux mille citoyens. Malgré ces pertes effroyables (si l'on consi
dère que la population de l'Attique, à la veille de la guerre du
Péloponnèse, était d'environ 200.000 âmes, dont 40.000 citoyens), les
vides furent rapidement comblés; à la mort d'ALEXANDRE, en 323,
c'est-à-dire moins d'un siècle après, on estime que la population
atteignait de nouveau 200.000 âmes, parmi lesquelles on ne comptait
plus, à vrai dire, que 31.000 citoyens, au lieu de 40.000 au siècle
précédent (2).
Les conditions économiques. La comparaison de ces chiffres est un
indice des plus instructifs, qui nous
révèle la nature de l'essor démographique des cités grecques à
l'époque classique. Si la population de la Grèce commence à s'ac
croître à la suite des guerres médiques, il convient d'abord de
rechercher les causes qui ont rendu cet accroissement possible. En
(*) Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes page 613. THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS L,' ANTIQUITÉ GRECQUE 599 LES
effet, il avait été contenu jusque-là par les ressources limitées
du territoire, condamnant la population excédentaire à l'émigrat
ion. C'est ainsi que, dès le vne siècle avant notre ère, les Grecs
avaient colonisé les îles et le littoral de la mer Egée, les côtes d'Asie
Mineure, de Thessalie et de Macédoine, et jusqu'aux rives de la
Mer Noire; en direction de l'Occident, ils étaient venus s'établir en
Sicile et en Italie Méridionale, dans le pays dénommé depuis lors
la Grande Grèce; et ce sont les difficultés des colonies grecques
d'Asie Mineure avec les fonctionnaires de l'empire perse qui
avaient été à l'origine des guerres médiques. Or, à la suite de ces
guerres, au début du Ve siècle, la situation est renversée. Non seu
lement l'émigration grecque a cessé depuis près d'un siècle, mais
il va se produire un mouvement inverse d'immigration, qui contri
buera, plus que le développement naturel de la population autocht
one, à l'essor démographique. Comment cet essor est-il devenu
possible ? Le sol de la Grèce présente des ressources agricoles
médiocres; pays de montagnes et de vallées souvent arides, il est
propre à la culture de la vigne et de l'olivier, mais beaucoup moins
à celle des céréales; il est incapable de nourrir par lui-même une
nombreuse population, comme les vallées fluviales de la Mésopo
tamie et de l'Egypte; de là l'émigration du vne siècle. Mais, à partir
du Ve siècle, il se produit une transformation profonde dans l'éc
onomie. A l'origine exclusivement agricole, l'activité est devenue
industrielle. Ce n'est pas que l'industrialisation ait pu à cette époque
perfectionner la technique agricole au point d'accroître notable
ment la fertilité du sol; mais, grâce à l'avènement de l'économie
monétaire et au développement du commerce extérieur, elle per
mettait néanmoins de vivre à une population accrue; une région
comme l'Attique, notamment, pouvait, en échange de ses produits
industriels, obtenir d'abondantes importations de blé, venu des
régions de la mer Noire. Or, pour l'exploitation des richesses de
son sous-sol (mines d'argent du Laurium et carrières du Penté-
lique), ainsi que pour ses industries céramiques et textiles, pour
les constructions navales nécessaires au commerce maritime, il lui
fallait faire appel de capitaux et de main-d'œuvre; et c'est de cette
façon qu'allait s'effectuer l'accroissement de la population de
l'Attique, ainsi que des autres cités maritimes : par immigration,
de deux sortes, volontaire et contrainte (afflux d'étrangers, de
métèques, apportant leurs capitaux, et importation d'esclaves).
Ainsi s'explique qu'Athènes, après les désastres de la fin du ve siècle,
ait retrouvé rapidement sa population totale, mais n'ait pu reconst
ituer son noyau de citoyens. L'effectif d'esclaves pouvait être récu
péré rapidement; cette partie de la population faisait partie de
l'équipement industriel, s'effectuait en même temps que la recons
truction matérielle; Athènes devait avoir plus de mal à faire sa
reconstruction biologique, à régénérer ses enfants.
L'état social. Il convient en effet de réfléchir à la manière dont
se renouvelait cette population, composée d'esclaves
au moins pour la moitié, et l'on comprendra que l'essor démogra- LES THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS b' ANTIQUITÉ GRECQUE 600
phique des cités grecques ne correspondait pas du tout à la fécon
dité des citoyens, qu'il contribuait au contraire à masquer leur
infécondité. Ce n'est pas que la fécondité des esclaves fût supé
rieure; au contraire, elle était à peu près nulle; et il nous faut
une certaine attention pour bien saisir ce paradoxe d'une popul
ation qui se développe, ou du moins se maintient, répare ses
pertes souvent graves, dans une infécondité généralisée. Les
esclaves, nous venons de le dire, ne proliféraient pas. On ne faisait
pas l'élevage d'esclaves; les esclaves nés dans la maison de leur
maître étaient une exception. L'élevage d'un esclave était long et
coûteux; il était plus avantageux de l'acheter adulte. C'est donc par
l'achat d'esclaves, importés d'Asie ou d'Egypte, que se renouv
elait ou s'accroissait la population servile. Pour prévenir la proli
fération des esclaves, on séparait les sexes; d'ailleurs, parmi les
esclaves, les femmes devaient être en petit nombre, car on ne
pouvait les employer aux travaux industriels, mais seulement au
service domestique (3).
Quant aux citoyens libres, les mêmes raisons qui leur faisaient
interdire aux esclaves la progéniture les conduisaient à réduire la
leur. Si l'élevage d'un esclave, son entretien jusqu'à l'âge du travail,
était regardé comme un mauvais placement, l'éducation d'un enfant
en était un plus mauvais encore, attendu que, économiquement,
il ne devait jamais rien rapporter : le citoyen libre ne fournirait,
de sa vie, à peu près aucun travail. La population libre, par ses
habitudes d'oisiveté, était, pour l'économie générale, une charge
qu'on ne pouvait accroître démesurément. Il peut sembler que l'e
sclavage, procurant une main-d'œuvre à vil prix, soit un avantage
pour une économie; mais comme il a pour rançon la quasi-
oisiveté de la population libre, une société esclavagiste, comme la
Grèce antique, est obérée d'une charge très lourde. Cette charge
était ressentie par les particuliers, qui n'auraient pu accroître leur
progéniture sans renoncer à leur oisiveté, sans congédier les deux
ou trois esclaves qu'un citoyen, même de condition modeste, avait
à son service, qui étaient à la fois pour lui une commodité et un
luxe. Ainsi, pour garder ses esclaves, qu'il empêchait de proliférer,
le citoven libre s'abstenait lui-même d'élever des enfants.
La situation politique. Mais la charge consécutive à l'esclavage
était ressentie également par l'Etat. De
quoi vivaient, en effet, les citoyens oisifs ? Ceux qui étaient riches,
qui possédaient de grands domaines, ou de vastes ateliers, avec de
nombreux esclaves, ceux-là vivaient de leur entreprise, c'est-à-dire
du travail de leurs esclaves. La classe moyenne, celle des artisans
et des petits propriétaires ruraux, tendait à les imiter. Mais les
autres ? A l'origine, les citoyens pauvres vivaient de leur travail,
s'employaient comme journaliers; mais au temps de la prospérité,
consécutive à la victoire sur les Perses, ils en avaient peu à peu
perdu l'habitude; d'ailleurs, l'extension de l'esclavage faisait con
currence aux travailleurs libres, qui ne trouvaient plus d'emploi. THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE 601 LES
On peut donc dire que les citoyens pauvres, réduits à l'oisiveté,
vivaient aux crochets de l'Etat; ils ressemblaient à des chômeurs
permanents, plus ou moins volontaires. Mais où l'Etat prenait-il
l'argent pour leur entretien, et sous quelle forme était-il distribué ?
Au cours de la dernière guerre médique, Athènes avait pris la tête
d'une ligue des cités maritimes, mettant en commun leurs ressources
pour lutter contre le Barbare; c'était la confédération de Délos,
présidée par Aristide, et dont le trésor était déposé dans l'île
d'Apollon. Après la victoire, Athènes, la cité la plus puissante, trans
forma cette confédération en un empire maritime, dont elle avait
la direction; cette maîtrise de la mer lui était indispensable pour
garantir son ravitaillement et la sûreté des transports maritimes.
Les cités alliées continuèrent à verser le tribut destiné à la défense
commune; mais Périclès fit transférer le trésor de Délos à Athènes;
et il n'est pas douteux que le tribut des alliés servit non seulement
à des travaux de défense militaire, à édifier les remparts d'Athènes,
les Longs Murs, qui bordaient la route de la ville de Pirée, mais
aussi à des travaux d'embellissement, à « couronner de marbre
l'Acropole », à ériger les édifices que nous y admirons encore, l'an
cienne Acropole ayant été saccagée au cours des invasions du siècle
précédent. Ce programme de grands travaux permettait des bénéf
ices aux entrepreneurs, voire aux diverses catégories d'artisans;
il devait en outre procurer emplois et salaires à la classe ouvrière;
mais la main-d'œuvre étant alors presque entièrement servile, ce
n'est pas principalement par cette voie que la population pauvre
pouvait recueillir les largesses de l'Etat. Périclès gagna à sa poli
tique cette population en accordant une rétribution aux diverses
charges publiques que les citoyens remplissaient jusque-là à tour
de rôle; à partir de ce moment, il y eut toujours excès de volon
taires pour ces charges. Puis, ce sont les fonctions de juge qui
furent rétribuées; si l'on songe à la multitude des juges qui com
posaient les tribunaux populaires (ils étaient plus de cinq cents
au procès de Socrate), on voit quel emploi il y avait là pour les
désœuvrés. On en vint à rétribuer même la présence aux assemb
lées du peuple. Ajoutez à cela les subventions, allocations de toutes
sortes, sous les prétextes les plus divers (4). Tant qu'Athènes de
meura la tête d'un grand empire maritime, enrichi par les tributs des
alliés, cette politique de largesses démagogiques put être aisément
supportée; mais quand vinrent les défections, les revers, la défaite,
il fallut demander à l'impôt, c'est-à-dire aux riches, l'argent que
l'Etat distribuait aux oisifs pauvres; de là la lutte des classes dans
la démocratie athénienne. Mais ce n'était pas la lutte d'une classe
d'exploiteurs et d'une classe d'exploités; c'était une rivalité entre
privilégiés, avides de se partager les profits du travail des esclaves;
aussi la multiplication des citoyens pauvres, oisifs mécontents, appar
aissait-elle aux classes dirigeantes comme un danger pour l'Etat.
Ainsi s'expliquent les tendances malthusiennes qui se font jour
dans les théories politiques, et notamment chez Aristote. LES THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS L' ANTIQUITÉ GRECQUE 602
La population de Sparte. Tel était le climat démographique à
Athènes, cité maritime et commerçante ;
à Sparte, des conditions sociales et économiques différentes about
issaient à une situation plus grave encore. Sparte était un Etat
aristocratique et militaire, où les droits politiques étaient réservés
à une classe de citoyens, à qui étaient interdites toutes les acti
vités économiques (agriculture, industrie, commerce) et qui étaient
astreints, de sept à soixante ans, à la préformation, puis au service
militaire en permanence. Le nombre de ces citoyens, appelés les
Égaux, était à l'origine d'une dizaine de mille, et chacun recevait,
pour son entretien et celui de sa famille, le revenu d'un domaine
exploité par des serfs, les hilotes, ou plus exactement une rede
vance en nature, dont le montant avait été fixé un fois pour toutes.
Ce domaine, attribué au chef de famille, ne lui appartenait pas en
pleine propriété; il était inaliénable et indivisible, transmis obl
igatoirement au fils aîné, ou, à défaut de fils, à une fille; en l'absence
d'héritier direct, il revenait en principe à l'Etat, qui pouvait en
faire une nouvelle attribution. Un tel régime, limitant strictement
les revenus de la famille, était peu favorable à son expansion; il
invitait le père de famille à limiter sa progéniture, et à préférer
le fils unique, pour ne pas voir ses cadets exclus de tout patr
imoine et rejetés dans une condition politique inférieure, avec des
droits diminués. Le citoyen de Sparte, qui n'était pas un oisif, étant
toujours sous les armes, mais à qui les activités lucratives étaient
interdites, ne pouvait accroître son revenu légal que par la spé
culation illicite, par personne interposée, ordinairement par l'i
ntermédiaire de sa femme. Certains Spartiates s'étaient ainsi rendus
propriétaires de vastes domaines dans la périphérie du territoire,
habitée par les Périèques, et où la terre n'était pas nationalisée;
ou encore ils se constituaient une fortune occulte par la thésauri
sation clandestine (l'or et l'argent étant officiellement proscrits à
Sparte), et pratiquaient même l'usure. Des citoyens pauvres, et
qui ne pouvaient hypothéquer leur fonds, hypothéquaient une partie
de leur rente légale annuelle. De telles conditions économiques con
damnaient la majeure partie des citoyens à une gêne perpétuelle,
leur rendait impossible d'élever une famille (5); et comme cette
classe militaire subissait des pertes fréquentes, on ne s'étonnera
pas que le nombre des citoyens de Sparte ait été sans cesse dimi
nuant. Au lendemain des Thermopyles, en 480, leur nombre était
encore de 8.000, selon le récit d'HÉRODOTE (VII, 234) rapportant
une conversation entre Xerxès et Гех-roi Démarate; un siècle plus
tard, lors de la bataille de Leuctres, en 371, ils n'étaient plus
que 1.500; au milieu du ni* siècle, à l'avènement du roi Agis, en 242,
il n'en restait plus que 700 (6). Sans doute ne s'agit-il ici que du
nombre des Égaux, à l'exclusion des membres de leur famille et
des autres catégories sociales. Mais tandis qu'à Athènes et dans
les cités démocratiques on redoutait l'accroissement du nombre des
citoyens, dans l'aristocratie militaire de Sparte, on sentit assez vite
les dangers de l'oliganthropie, de la pénurie d'hommes : danger
social, car une aristocratie trop réduite était menacée par les autres THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS b' ANTIQUITÉ GRECQUE 603 LES
classes; danger national, car une incontestable supériorité de valeur
militaire ne compensait pas toujours le petit nombre; aussi son
geait-on à des mesures pour remédier à la dépopulation (7).
II. Les théories.
La " population stationnaire ". Il faut tenir compte de ce double
aspect de la situation démographique
dans les cités grecques pour comprendre l'attitude de Platon devant
le problème de la population. Tandis qu'ARisTOTE, un métèque
adoptant la perspective athénienne, semble redouter exclusivement
le surpeuplement, Platon, Athénien de haute lignée, profondément
attristé du déclin de sa patrie et rêvant d'une constitution aristo
cratique imitée de celle de Sparte, est sensible à la fois au danger
du surpeuplement et à celui de la dépopulation. De là son souci
fondamental de fixer le niveau idéal de la population et de définir
des mesures pour que cette population demeure stationnaire. Dans
la République, où il trace le plan idéal de la cité parfaite, il demande
qu'on « prenne garde de toute manière que la cité n'ait renom
ni de petitesse, ni de grandeur, mais qu'elle ait de justes dimens
ions et soit une » (8). Et plus loin, il donne mission aux magistrats
de régler « le nombre des unions, afin de maintenir, autant qu'il se
peut, toujours égal le nombre des guerriers : qu'ils aient prévision
des guerres, des épidémies et autres calamités, et que la cité, autant
que possible, ne devienne ni grande, ni petite » (9).
Il ne faut pas s'imaginer cependant que Platon ait eu l'idée
de ce que les économistes appellent l'optimum de population. Un
tel concept repose sur cette considération que le niveau de vie d'un
groupe ne dépend pas seulement des ressources naturelles dont
il dispose, mais aussi de la productivité du travail humain. Or, le
rendement de chaque producteur est accru par la coopération des
producteurs spécialisés, et cela dans une mesure croissante avec
le développement de la technique. On conçoit donc qu'à un certain
niveau d'équipement et de possibilités techniques corresponde un
taux de population au-dessous duquel l'activité de chaque produc
teur n'atteint pas son plein rendement, et au delà duquel, le ren
dement unitaire n'étant plus susceptible d'accroissement, l'adjonc
tion d'une unité contribue à réduire la part de consommation de
chacun. Quelle que soit la complexité des facteurs qui interviennent
dans la détermination d'un tel optimum, la notion n'en est pas
moins aisée à saisir, et accuse un caractère strictement économique.
Tel n'est pas le niveau idéal de population envisagé par Platon;
sa détermination ne dépend pas de considérations exclusivement,
ni même principalement économiques. Si la population ne doit pas
tomber au-dessous d'un minimum, c'est pour des raisons militaires;
il faut, nous dit Platon dans les Lois, où il tâche d'adapter à des
conditions de réalisation concrète l'idéal politique tracé dans la LES THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS b' ANTIQUITÉ GRECQUE 604
République, qu'elle soit assez nombreuse pour assurer sa propre
défense et ne pas se trouver non plus dans l'incapacité de porter
secours à des voisins injustement attaqués. Et si, d'autre part, elle
ne doit pas être trop nombreuse, ce n'est pas seulement en raison
de la quantité limitée des subsistances, des ressources naturelles
du sol; c'est pour une autre raison, non plus économique, mais
proprement politique. En effet, les moyens de subsistance pour
raient être accrus par l'extension du territoire; mais Platon prescrit
au contraire de ne pas étendre le territoire au delà des limites
nécessaires à la subsistance d'une population sobre et de volume
suffisant pour assurer sa défense. Il s'agit donc moins pour lui de
proportionner le volume de la population aux subsistances que de
proportionner l'étendue du territoire aux besoins d'une population
la population ne doit pas tomber au-dessous du niveau requis pour
dont le volume idéal est défini d'après d'autres considérations. Si
sa défense, elle ne doit pas excéder les limites au delà desquelles
serait compromise l'unité politique (10). Uoptimum de population, si
l'on peut appliquer ce terme aux conceptions de Platon, n'est donc
pas chez lui une notion d'ordre économique, mais politique. C'est
l'idéal hellénique de la juste mesure, d'une proportion intrinsèque,
également éloignée de l'excès et du défaut, qui définit pour les phi
losophes grecs les dimensions normales de l'Etat et le volume idéal
de la population.
La " juste mesure ". Aristote développe sur ce point les idées
simplement indiquées par Platon : « Dix
hommes, dit-il, ne sauraient faire une cité; mais dix fois dix mille
n'en seraient pas une non plus » (11). Il en va de la cité comme d'un
être vivant, comme d'une construction quelconque. Pour exercer
sa fonction propre, pour remplir ses fins, un objet, un être, quel
qu'il soit, doit avoir des dimensions appropriées, n'être ni déme
surément grand, ni démesurément petit. Un vaisseau grand comme
la main ne serait qu'un jouet, impropre à la navigation; mais un
navire de mille pieds de long serait impossible à manœuvrer. Pareil
lement pour une cité, comme pour toute réalisation naturelle ou
artificielle, il y a une juste mesure : si elle comprend un trop petit
nombre de citoyens, la cité ne peut se suffire à elle-même, elle ne
jouit pas de l'autarcie; c'est-à-dire qu'elle ne peut maintenir son
indépendance (12). Si les citoyens au contraire sont trop nombreux,
l'indépendance de la cité, certes, peut être défendue; mais ce sont
les libertés politiques qui sont en danger. La cité trop nombreuse
est viable, mais elle ne peut jouir de libres institutions; elle ne
remplit pas ses fins, qui sont d'assurer, du moins chez une élite,
le libre épanouissement de l'être humain. Ce n'est plus une cité
(polis), mais une peuplade (ethnos). D'une telle multitude, demande
Aristote, quel général prendra la conduite ? Qui pourra y remplir
les fonctions de héraut, si ce n'est un Stentor ? Dans la cité, l'auto
rité ne peut être exercée justement, les magistrats ne peuvent être
choisis dignement que si tous les citoyens mutuellement se con- THÉORIES DÉMOGRAPHIQUES DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE 605 LES
naissent, ce qui est impossible s'ils deviennent trop nombreux. Si
la population de la cité, le nombre de ses membres authentiques,
les citoyens libres, doit être limitée, c'est pour qu'ils puissent jouir
d'un idéal d'eunomie, de liberté dans l'ordre, incompatible avec les
grandes masses d'hommes. La cité ne peut s'étendre démesurément
sans sombrer dans l'anarchie ou succomber au despotisme; pour
sauver sa liberté, elle ne doit pas excéder la juste mesure; il lui
faut demeurer à l'échelle humaine (13).
La famille et le patrimoine A combien peut-on évaluer ce volume
dans " Les Lois " de Platon. idéal de la population ? Au regard des
Anciens, une cité comme Athènes, avec
ses 30.000 ou 40.000 citoyens, apparaissait manifestement
démesurée; une cité de 10.000 citoyens comptait déjà pour une
grande cité, comme il n'y en avait guère, au début du ive siècle,
qu'une vingtaine dans toute l'Hellade (14). Le nombre idéal des
citoyens fixé par Platon dans les Lois est de 5.040. C'est là la juste
mesure. Mais pourquoi exactement ce nombre, et non pas en chiffres
ronds : 5.000 ? C'est que ce nombre 5.040 présente des propriétés
arithmétiques remarquables; il est le produit des sept premiers
nombres entiers; aussi offre-t-il cet avantage, parmi les nombres
approchants, d'être celui qui admet le plus grand nombre de divi
seurs. De là résultent de grandes commodités administratives, lors
qu'il s'agit de subdiviser la population, de répartir les citoyens ou
les recrues, de les ranger par colonnes sur les registres publics,
sur les rôles de l'impôt, ou sur le champ de manœuvres; les colonnes,
quel qu'en soit le nombre (sauf si c'est un des nombres premiers
supérieurs à 7 ou de leurs multiples), comprendront toutes un
nombre égal de noms ou d'hommes (15). Le nombre des citoyens,
chefs de famille, étant fixé de la sorte, la terre sera divisée en un
nombre égal de lots, un pour chaque famille; et dès lors, c'est à l'Etat
de veiller à ce que le nombre des foyers demeure constant. Le lot
attribué au chef de famille, est inaliénable et indivisible; il doit être
transmis à un unique héritier, un fils; la fille n'hérite pas, et sera
donnée en mariage à l'héritier d'un autre lot; s'il y a plus d'un fils,
celui qui est de surplus sera adopté pour héritier par un chef de
famille qui n'en a pas (16). Ce régime patrimonial est imité de celui
de Sparte; mais il reflète aussi l'idéal hellénique de juste mesure et
de stabilité. Le Grec ne projette pas son idéal dans l'avenir; il n'y
voit pas le terme d'un progrès, l'objet d'une conquête à réaliser au
cours de l'histoire; et pas plus qu'à l'idée de progrès, il ne saurait
attacher de valeur à celle d'expansion dynamique. L'idéal, à ses
yeux, est un modèle éternel, réalisé approximativement dans l'ordre
céleste, dans les mouvements sidéraux; peut-être a-t-il été réalisé
autrefois sur la terre, entre les hommes, sous le règne de Kronos;
c'est le mythe de l'âge d'or. Le mieux que nous puissions faire, c'est
de bien saisir les conditions éternelles de cet ordre, de le réaliser
approximativement dans les institutions sociales, et cela fait, de le
conserver, d'en empêcher la dégradation. Une population station-

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