Les tribus perses et leur formation tripartite - article ; n°2 ; vol.117, pg 210-221

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1973 - Volume 117 - Numéro 2 - Pages 210-221
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
Lecture(s) : 36
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins

Monsieur Roman Ghirshman
Les tribus perses et leur formation tripartite
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 117e année, N. 2, 1973. pp. 210-
221.
Citer ce document / Cite this document :
Ghirshman Roman. Les tribus perses et leur formation tripartite. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 117e année, N. 2, 1973. pp. 210-221.
doi : 10.3406/crai.1973.12869
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1973_num_117_2_12869COMPTES RENDUS DE L' ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 210
COMMUNICATION
LES TRIBUS PERSES ET LEUR FORMATION TRIPARTITE,
PAR M. ROMAN GHIRSHMAN, MEMBRE DE L'ACADEMIE.
Ce n'est pas à moi de faire connaître le vaste auditoire qu'atti
rèrent les travaux de Georges Dumézil sur l'idéologie des trois
fonctions : « souveraineté religieuse — force physique — propriété »,
qui fut la particularité des peuples indo-européens. L'enquête de
notre confrère sur les trois classes sociales de ces peuples — prêtres —
guerriers — agriculteurs — poursuivie pendant plus de quatre
décennies depuis l'Inde et l'Iran jusqu'à la Scandinavie et l'Irlande,
en passant par Rome, eut comme base les sources religieuses, histo
riques et philologiques, auxquelles les mythes et les épopées ne
restèrent pas étrangers1.
Mes récentes recherches sur le terrain, dans les montagnes des
Bakhtiari, en Iran du Sud-Ouest, semblent confirmer ce que l'Avesta
relate à propos de la division tripartite, et même quadripartite, de
la société iranienne2, ce qui fut l'une des bases des études de Georges
Dumézil. J'espère que les observations que j'ai faites sur les vestiges
laissés par les plus anciennes tribus perses installées sur le Plateau,
ne seront pas prises pour une trop « généreuse interprétation » des
résultats archéologiques3.
Deux théories s'affrontent dans la recherche de la solution de la
question de l'arrivée des Iraniens, Perses et Mèdes, sur le Plateau
auquel ils donnèrent leur nom. D'après les uns, ils sont venus de
l'Est en passant par le Khorassan. D'après les autres, ils seraient
arrivés par le Caucase. Je me suis toujours rangé du côté de ces
derniers en admettant que les Perses et les Mèdes avaient suivi la
voie que deux ou trois siècles plus tard auront suivie leurs proches
parents Cimmériens et Scythes, qui, suivant Hérodote (I, 103), tra
versèrent les chaînes du Caucase en venant de la Russie du Sud.
Cette hypothèse vient de recevoir un très sérieux appui grâce aux
récents travaux des savants soviétiques. Des études très serrées des
annales assyriennes ont permis d'établir la présence, à l'Ouest de
Hamadan et en Transcaucasie, — et cela depuis le ixe siècle av. J.-C.
— de très nombreux Iraniens dont les noms ont été identifiés avec
1. Je ne cite que les plus récents travaux de G. Dumézil : L'idéologie tripartie des
Indo- Européens, Bruxelles, 1958 ; La religion romaine archaïque, Pans, 1966 ; Mythe et
Épopée, Pans, 1968.
2. E. Benvemste, Les classes sociales dans la tradition aoestique, dans Journal Asiat
ique, vol. CCXXI (1932), p. 117-134.
3. G. Dumézil, La religion romaine archaïque, p. 74. TRIBUS PERSES ET LEUR FORMATION TRIPARTITE 211 LES
Carte d'Iran.
Les noms des sites fouilles par R. Ghirshman sont soulignés.
certitude1. Par ailleurs, l'étude comparative du vieux-perse a démont
ré que cette langue appartient au groupe occidental des langues
iraniennes et ne possède aucun des traits spécifiques de l'iranien
de l'Est2.
Deux dates nous guident dans notre acheminement pour suivre les
Perses dans leur installation en Iran. En 843 av. J.-C, Salma-
nasar III (859-824) est le premier roi d'Assyrie qui pénètre dans la
région sud-ouest du lac d'Urmiya où il atteint le pays de Parsua,
ou celui des Perses. Deux siècles plus tard, en 640-639, les troupes
d'Assurbanipal, après avoir pris et pille Suse et Dur-Untash (la ville
sainte elamite explorée par nous — Tchoga Zanbil), traversent la
rivière Idide, l'Ab-è Diz d'aujourd'hui, et atteignent la ville de
Hidalu, qui est la Chouchtar moderne. Là, Kurus, roi de Parsumash,
ou pays des Perses, se présente devant le commandant de l'armée
1. E. A. Grantovskiy, Rannaia istoria iranskih plemen Perednei Azu, Moscou, 1970
p. 334 et passim.
2. Ibid., p. 160-161. COMPTES RENDUS DE l' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 212
assyrienne et remet entre ses mains Arukku, son fils aîné, en recon
naissant par ce geste la suzeraineté du roi d'Assyrie. Ce Kurus était
Cyrus Ier, le grand-père de Cyrus le Grand. Il descendait des contre
forts des Zagros, région qui prit aussi le nom des Perses qui s'y
étaient installés, à l'Est de Suse, et où ma mission poursuivait ses
travaux pendant les neuf dernières années de mon activité en Iran.
Nous ignorons les raisons qui forcèrent les tribus perses à quitter
le Nord-Ouest de l'Iran où elles subissaient, peut-être, une trop
forte pression des Assyriens ou des Urartéens, tout comme nous ne
connaissons pas la date exacte de leur mouvement vers le Sud-
Ouest du Plateau, le long des plis des Zagros. Toujours est-il qu'à la
seconde moitié du vme siècle avant notre ère, ces tribus perses
devaient se trouver dans la région mentionnée, au Nord-Ouest de
la Perside qui, aujourd'hui, est connue sous le nom de montagnes
des Bakhtiari. Ces terres faisaient partie du royaume de l'Élam
mais étaient libres et attendaient l'homme.
Nos investigations, faites en voiture, hélicoptère ou avion, mis
à notre disposition par les Compagnies pétrolières, et qui partaient
de base de Masjid-i Solaiman, — site que, avecBard-è Néchan-
deh tout proche, nous avons exploré — , nous ont permis d'identifier
une demi-douzaine de sites où étaient venues se fixer ces tribus1.
Tous sont situés à une faible distance les uns des autres, tous dans
des vallées voisines séparées par la montagne. Leur aspect par leurs
composantes ne varie pas : chacun de ces sites est constitué par trois
éléments : la demeure fortifiée du chef, une bourgade et une puis
sante terrasse artificielle sacrée qui supportait un temple du feu.
Cette image constante, en triptyque : palais — terrasse — bourg, et
dont la partie centrale, la terrasse, qui par son ampleur paraît avoir
joué le rôle le plus saillant dans la vie de ces petites collectivités,
semblerait traduire et exprimer « en pierre », telle une préfiguration,
ce que l'Avesta annoncera à propos des trois ordres — prêtres —
guerriers — agriculteurs — qui formèrent les classes sociales de la
communauté iranienne archaïque, ses « trois fonctions ».
Les terrasses et la première fonction, celle des prêtres.
Chaque bourg blotti dans sa vallée avait sa terrasse, témoin de
l'importance qu'avait le clergé dans la vie de ces petits groupements
d'hommes.
Ces guides religieux devaient exercer un ascendant capable de
susciter l'enthousiasme de la masse, pourtant souvent d'importance
assez modeste. Ils savaient enflammer ces hommes, éveiller un
1. Ri\e gauche du Karun : Masjid-i Solaiman, Bard-e Nechandeh, Kalgué, Izeh-
Malamir, Shami ; rive droite : Qal'a-i Bardi, Qal'a-i Lit, Bonavar. LES TRIBUS PERSES ET LEUR FORMATION TRIPARTITE 213
élan qui les entraînait à soulever et à traîner des blocs pesant plu
sieurs tonnes pour les appareiller et former les coffrages de ces
plates-formes qu'on bourrait de tonnes et de tonnes de pierres
brutes, et tout cela dans un effort librement consenti, à une époque
où l'esclavage n'est pas encore attesté. Des escaliers monumentaux
s'ouvraient largement aux fidèles dans leur marche vers le temple
du feu, but final de leur ascension. Le nombre et la disposition de
ces escaliers invitent à admettre qu'une fois la cérémonie terminée,
l'assistance empruntait pour repartir, une voie différente de celle
suivie à l'arrivée. Œuvre gigantesque animée par une ferveur rel
igieuse semblable, toutes proportions gardées, à celle des bâtisseurs
de cathédrales.
Nous avons dégagé deux de ces terrasses sur les deux sites ment
ionnés ; nous avons reconnu les changements qu'elles subirent au
cours de leur très longue existence, et observe les extensions succes
sives de leur surface. Le sanctuaire qu'elles portaient montrait tou
jours un aspect « classique », bâti selon des règles établies. C'était
un podium toujours appareille avec de très grands blocs, surélevé
d'environ un mètre, de forme carrée ou rectangulaire, de quatre ou
cinq mètres de côté. Le feu sacre perpétuel était entretenu soit dans
une petite chapelle bâtie à côté (Bard-è Néchandeh), soit dans une
pièce aménagée dans l'épaisseur du coffrage extérieur de la terrasse
(Masjid-i Solaiman). On le sortait pour les cérémonies et on l'instal
lait sur un autel placé au milieu du podium où officiaient un ou
plusieurs sacrificateurs, à ciel ouvert, devant une assistance de
fidèles réunis tout autour. Que notre reconstitution de la célébra
tion du culte mazdeen est exacte, le témoignage d'Hérodote (I, 131)
y apporte des preuves. « II n'est pas permis chez eux (les Perses)
d'élever des temples... (écrivit l'historien grec) ; et ils regardent
comme atteints de folie ceux qui les érigent... Ils ont pour règle de
ne sacrifier à Jupiter (Ahura Mazda) que sur les sommets les plus
élevés des montagnes... » Grec d'Asie Mineure, l'historien ne conce
vait pas un temple autrement qu'un édifice avec colonnes et fronton.
Le souvenir des traditions du culte des hauts lieux était encore
vivace du temps de Ferdousi pour qui la caste de ceux qui se vouaient
aux cérémonies religieuses était séparée du reste du peuple, et aux
quels le roi Djamshid « assigna les montagnes pour y adorer Dieu,
pour s'y consacrer à la religion et se tenir en méditation devant Dieu
le lumineux m1.
Ces monuments se dressent encore, vestiges millénaires réels d'une
solidarité établie entre un culte, celui d'Ahura Mazda, et le haut lieu
où il s'exerça, c'est-à-dire la terrasse avec son sanctuaire. Tout
1 . Le Livre des Rois, trad. Jules Mohl, Paris, 1878, t. I, p. 34. 214 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
revient au collège des prêtres qui conservèrent un rituel et une
liturgie qui ne se renouvelèrent pratiquement pas.
Nous avons eu la chance, pour la première fois dans les recherches
sur la religion mazdéenne des Perses, de reconnaître la preuve de ce
que les rites qui s'exerçaient sur les terrasses s'étaient perpétués
jusqu'à l'avènement des Sassanides, sous lesquels l'Église zoroas-
trienne imposa ses réformes qui entraînèrent l'abandon définitif de
la terrasse.
Les guerriers ou la « seconde fonction ».
A une faible distance des terrasses se trouve la demeure fortifiée
du chef que déjà, lors de sa campagne dans le pays de Parsua,
Salmanasar III appelle « roi »x. Il s'agit sans doute d'hommes sortis
de la classe des guerriers et qui, tout comme les râjan védiques, ou
les ri islandais, coexistaient avec le corps sacerdotal. Ce « roi » pour
voyait aux « trois fonctions ». « II est souverain, diseur de droit et
adorateur des dieux, mais aussi guerrier, mais aussi nourricier et
protecteur de la masse populaire »2. Comme tel, on le reconnaît
dans les inscriptions lapidaires de Darius le Grand3.
Parmi les sources historiques, particulièrement rares pour l'époque
du début de l'installation des tribus perses sur les terres de l'Élam,
dans les montagnes du Sud-Ouest de l'Iran, un passage des annales
assyriennes ressort avec relief. Il est le seul à relater l'existence des
guerriers perses de cette « seconde fonction ». Il s'agit de la bataille
(indécise) de 692 av. notre ère, à Halulé, au Nord-Est de Babylone,
entre la coalition élamo-babylonienne et Sennachérib, roi d'Assyrie.
Parmi les formations de l'armée élamite du roi Humban-immena II
(692-688), en premier lieu se trouvent cités les guerriers de Parsu-
mas, c'est-à-dire les Perses4.
Ne paraît-il pas surprenant de voir les deux grands États
qu'étaient l'Élam et Babylone, pourvus de puissantes armées, recher
cher dans une guerre l'assistance des tribus perses, installées depuis
peu sur les pauvres terres de la montagne elamite ? Non moins sur
prenant est de constater, dans le récit des annalistes assyriens, que
le nom de ces guerriers perses occupe la première place après les
Élamites et les Babyloniens, comme si leurs capacités avaient été
particulièrement remarquées par les Assyriens.
On peut l'admettre si, comme je le crois, il s'agissait de contin-
1. D. D. Luckenbill, Ancient record of Assyria and Babyloma, Chicago, 1926, I, § 581 :
« J'ai reçu le tribut de 27 rois de Parsua.
2. G. Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, 1966, p. 557.
3. R. G. Kent, Old Persian. Grammar. Texts. Lexicon, New Haven, 1950, DPd ; DPe ;
DNb.
4. D. D. Luckenbill, op. cit., II, § 252-254. LES TRIBUS PERSES ET LEUR FORMATION TRIPARTITE 215
gents de la cavalerie perse, arme encore nouvelle et efficace sur les
champs de bataille de l'Asie Antérieure. On connaît le rôle du cheval
dans les migrations et les conquêtes des Indo-Européens.
Le mobilier funéraire des tombes de la nécropole proto-mède du
début du Ier millénaire av. notre ère, que j'avais explorée il y a
quarante ans à Sialk, dans la province appelée par les Assyriens
Paratukka, et par les Grecs Parétacène (Hérodote I, 87), à 250 km
au Sud de Téhéran et à mi-chemin d'Ispahan, nous a révélé l'aspect
de l'armement et du harnachement de ces cavaliers1. Les tombes
médo-cimmériennes du Luristan, du vme-vne siècle av. notre ère,
débordent d'armes et d'éléments de harnachement en bronze et
en fer2. Dans le village de la proche banlieue de Suse, habité par
les mêmes tribus perses, arrivées depuis peu, les vases même pre
naient la forme d'un cheval, ce qu'illustre un rhyton mis au jour
par moi3. L'animal porte sur son dos un tapis de selle proche de
ceux, en feutre aux appliques polychromes, qui ont été découverts
dans les tombes gelées de Pazyryk, dans l'Altaï, en Sibérie méridion
ale, et datant déjà de l'époque achéménide4.
Après une période de formation de nouvelles races de chevaux
de bataille et de leur dressage, cette cavalerie des Iraniens du Plateau
s'oppose, dès les débuts du Ier millénaire av. notre ère, à l'armée
assyrienne lorsque celle-ci commence ses conquêtes en Iran. Le
résultat en est que les Iraniens obligent les Assyriens à adopter, eux
aussi, des formations de cavalerie dans leur armée. Un monument
à ce propos reste évocateur. Il s'agit du revêtement en bronze de la
porte de Balawat (ixe siècle av. notre ère), près d'Assur, capitale
d'Assyrie. Sur les reliefs qui décorent les plaques se trouvent repré
sentes un archer à cheval flanqué d'un autre cavalier qui guide le
cheval du premier et le protège avec son bouclier. L'image traduit
la phase du passage de la charrerie à la cavalerie, quand les deux
hommes de l'équipe d'un char montent séparément deux chevaux
mais conservent chacun ses anciennes fonctions5. La nécessité impér
ieuse d'une remonte de chevaux chez les Assyriens se traduisait
par un tribut de dizaines de milliers de ces animaux — « chevaux
rapides »6, que les conquérants emmenaient après leurs campagnes
en Médie occidentale7.
1. R. Ghirshman, Fouilles de Sialk près Kasahn, Pans, 1939, vol. II, passim.
2. R. Perse. Proto-iraniens. \Iede~. Perses, Paris, 1963, p. 43-83.
3. R. Village perse-achememde, dans Mémoires de la Mission archéolo
gique en Iran, t. XXXVI (1951), p. 38 sq.
4. Id., Perse. Proto-iraniens..., fig. 471-472.
5. C* Lefebvre des Noettes, L'attelage. Le cheval de selle a travers les âges, Paris,, 1931,
fig. 228.
6. F. Thureau-Dangin, Une relation de la huitième campagne de Sargon, 714 av. J.-C,
Paris, 1912, p. 11, ligne 50.
7. I. M. Diakonov, Istoria Midii, Moscou-Leningrad, 1956, p. 156 sq. 216 COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS
La fréquence dans l'onomastique des Iraniens des noms composés
avec aspa — « cheval », attestée en Iran occidental depuis le ixe siècle
av. notre ère, apporte une autre démonstration sur le lien qui ratta
chait les nouveaux venus sur le Plateau avec cet animal qui contribua
sans doute au succès de leur établissement dans le pays1. Ce rôle
du cheval dans la vie de ces cavaliers trouve aussi une confirmation
dans le nom d'aspasta, ou « nourriture du cheval » ou luzerne, larg
ement répandue déjà au ixe-vme siècle av. notre ère, non seul
ement en Iran du Nord-Ouest, mais dans toute l'Asie Antérieure, la
Syrie comprise2 et qui, lors des guerres médiques, atteint même
l'Europe3.
Nous n'aurons pas de difficulté pour reconnaître chez les tribus
perses les traces de la « troisième fonction », celle des paysans. Les
ruines d'une bourgade assez distante du palais et de la terrasse à
Bard-è Néchandeh, d'un bourg assez important très proche de la
terrasse à Masjid-i Solaiman, étaient les habitations de cette tro
isième classe. L'Avesta la connaît en tant que cultivateurs. Or, l'agr
iculture, qui existait certainement chez les Perses, ne pouvait pas
constituer leur principale occupation. Il suffirait de regarder les
montagnes dénudées, les petites vallées empierrées qui formaient
le paysage de leurs sites, pour se rendre compte que la surface des
terres disponibles pour le labour était particulièrement réduite. Les
hommes portaient leur effort sur l'élevage qui comprenait aussi bien
le gros bétail que les chevaux. Nous retrouvons la même occupation
de la « troisième fonction » dans l'épopée de Mahâbhârata dont les
deux derniers des frères Pàndava : Nakula et Sahadeva, symbolisent
cette classe et dont l'un sera un palefrenier « expert à soigner les
chevaux malades, et l'autre bouvier, informé de tout ce qui concerne
la santé et la fécondité des vaches ». Ils portent dans le Rig Veda un
second nom collectif : Asvin, dérivé d'âsva — « cheval »4.
On admet que l'élevage n'a pas débuté chez les Indo-Européens
avant l'agriculture, mais on reconnaît que c'est surtout leur te
rminologie de l'élevage qui est particulièrement riche avec ses
méthodes et la spécification des produits5. D'ailleurs, la vie et
l'activité de la paysannerie actuelle de ces régions ne diffèrent pas
profondément de celles qu'ont connues dans ces montagnes des
Bakhtiari, il y a près de trois mille ans, les tribus perses.
1. E. A. Grantovskiy, op. cit., p. 206, § 17 ; p. 310, § 68.
2. Ibid., p. 207 et 278.
3. Les Grecs appelaient la luzerne « herbe mede » — appellation qui lui est restée.
Medicago satwa L., cf. I. M. Diakonov, op. cit., p. 152, n. 1.
4. G. Dumézil, Mythe et Fpopee, p. 78.
5. E. A. Grantovskiy, op. cit., p. 347. TRIBUS PERSES ET LEUR FORMATION TRIPARTITE 217 LES
A l'origine, l'Avesta ne connaît que trois ordres : prêtres —
guerriers — agriculteurs, et cette division caractérise la plus
ancienne forme de la société iranienne. Assez tardivement, toutef
ois, apparaît dans l'Avesta la désignation complémentaire d'une
quatrième classe, celle des artisans (Yasna XIX, 16-17). D'après
Ferdousi, le roi Djamshid répartit aussi les hommes en quatre
« castes », dont la quatrième comprenait des « actifs
pour le gain et pleins d'arrogance ; les métiers sont leur occupat
ion... M1.
Cette quatrième classe, celle des artisans, existait déjà lorsque
les tribus perses vinrent s'établir au Sud-Ouest de l'Iran. Nous en
avons des preuves que Jacques de Morgan découvrit à Suse il y a
près de trois quarts de siècle.
En 1901, lors des fouilles sur l'Acropole de Suse, fut découverte
une « chambre élamite renfermant une grande quantité de tablettes
en terre crue », dans un endroit que Jacques de Morgan qualifie de
niveau inférieur à l'achéménide, et « très nettement caractérisé
comme appartenant à l'époque élamite, sans qu'il puisse y avoir le
moindre doute »2.
Les 298 tablettes rédigées en élamite, qui provenaient de cette
chambre, et dont plusieurs conservaient encore leurs enveloppes,
furent publiées par le P. Scheil. Toutes sont afférentes aux diverses
livraisons faites au palais de Suse. Le P. Scheil était impressionné par
la variété « inouïe des produits de l'industrie du tissage, de la teintur
erie, de la métallurgie, de la charpenterie » dont parlent les textes3.
Plusieurs années plus tard, le professeur Jussifov, de Bakou, reprit
la lecture du P. Scheil et énuméra ces produits parmi lesquels il cite
des vêtements mèdes, des tuniques, des sous-vêtements, des capes,
des tentures de portes, des tapis de selle, des arcs avec des flèches,
des carquois, et des javelines du type perse ; des pièces de harnache
ment, des coupes en métal. Des villages entiers se spécialisaient dans
des productions déterminées4.
Les fournisseurs appartenaient en grande majorité aux tribus
perses : les Tsampénéens, les Huréens, les Dadyanéens, dont les
hommes portaient des noms purement perses : Bagrabba, Tiyana,
Medris.
La plupart des tablettes venaient de Suse, mais quelques-unes
mentionnent des villes élamites qui, semble-t-il, ne se trouvaient pas
très éloignées de la capitale, dont Bupila, Haluli, Hidalu.
1. Le Livre des Rois, v. I, p. 35.
2. Mémoires de la Deleqalwn en Perse, t. VIII, Paris, 1905, p. 36.
3. lbid., t. IX, 1907, Introduction, p. i.
4. Tsarskoye remeslennoe hozaistvov hlame midiysko-persidskogo vremeni, dans Trudi
Instduta Istoru Azerbeidjana, 1958, p. 80-106 ; Elamskiye hozaïstvennie documenh iz
Suz, dans Veslnik Drevnei Istoru, 1963, n° 2, p. 191-222. COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 218
Nous ne connaissons pas l'emplacement des deux premières,
contrairement à Hidalu, la moderne Chouchtar, l'ancienne capitale
du Khuzistan où, en 640 av. notre ère, Cyrus Ier alla se présenter,
comme nous l'avons vu plus haut, aux Assyriens victorieux pour
reconnaître leur suzeraineté. La ville se trouve à deux journées de
caravane de Masjid-i Solaiman, lieu de nos fouilles et à trois de Suse.
La majorité des savants qui se sont occupés de ces documents, les
placent au milieu du vne siècle av. notre ère; Jussifov les rajeunit de
près d'une centaine d'années1.
Quoi qu'il en soit, une observation d'importance fut faite par le
savant soviétique qui attire l'attention sur le fait qu'un certain
nombre de mots iraniens avaient déjà pénétré dans la langue élamite
en laquelle sont rédigées ces tablettes. Ces mots toutefois y sont de
loin moins nombreux que dans la langue élamite des tablettes de la
Trésorerie de Persépolis (vie-ve siècle av. notre ère). Cette observa
tion est de poids. Elle prouve toute l'importance que prenait la
langue perse dans les destinées de ce peuple. Elle leur servit d'in
strument qui leur permit de s'imposer aux puissances indigènes et
à l'Élam en premier lieu.
Déjà le P. Scheil, avec sa remarquable perspicacité, écrivait à
propos de ces Perses mentionnés par les tablettes : « qu'il s'agit... de
simples particuliers ou de groupes d'individus qui, comme négociants
et industriels, avaient colonisé en pays élamite »2.
La « troisième fonction » de la société perse se trouvait donc déjà
scindée en deux groupes — éleveurs et laboureurs d'une part, arti
sans et négociants d'autre part, au moment où les Perses vinrent
s'installer en Élam. Ces tisserands, forgerons, métallurgistes ou
armuriers, bref, cette classe de producteurs s'était-elle formée lors
du séjour des Perses au Sud-Ouest du lac d'Urmiya, lorsque les
grandes puissances voisines telles que l'Assyrie et l'Urartu consti
tuaient une clientèle favorable à l'éclosion des métiers et des
négoces ?
Nous ne savons pratiquement rien sur les Perses de cette période,
mais grâce aux annales assyriennes, nous n'ignorons pas que les
habitants du pays de Manna, leurs proches voisins, étaient réputés
pour leur activité artisanale et chez qui Assurnasirpal, déjà en 883
av. notre ère, avait prélevé un important tribut de vases et de
chaudrons en bronze3. Quant à Tiglatpilasar III, le tribut régulier
établi par lui en 744 av. notre ère sur le pays de Parsua et les Mèdes,
1. Hozaistvenniyé documenti iz Suz i hronologiya rannih achemenidov, dans Vestnik
Drevnei Istoru, 1953, n° 3, p. 18-32.
2. Ibid., p. iv.
3. I. M. Diakonov, Istoria Midii, Moscou-Leningrad, 1956, p. 156-159.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Heures du Maréchal de Boucicaut - article ; n°2 ; vol.137, pg 505-517

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Les fouilles sous-marines du phare d'Alexandrie

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Thot, le dieu qui vole des offrandes et qui trouble le cours du temps - article ; n°3 ; vol.114, pg 547-556

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

suivant